ROMÉO ET JULIETTE
bas! — S'il est marié, le cercueil pourrait bien être mon lit nuptial. 1
Du premier regard , le pacte est scellé, les cœurs s'échangent, les deux êtres prédestinés à s*aimer se sont reconnus, offerts, acceptés. Ils s*élancent au* devant Tun de Tautre, poussés par une irrésistible attraction ; ils franchissent, d'un bond, le fleuve de sang qui roule entre leurs deux familles. Ce ne sont pas des étrangers qui s'abordent, ce sont des fiancés qui se rejoignent. A travers les gracieuses avances du premier salut, résonne rengagement solennel et irrévocable. L'intrépide baiser qu'ils échangent consomme leur subit hymen.
Dubaï, Roméo s'élance sous la fenêtre de Juliette. L'aveu, murmuré pendant la fête, prend ici l'éclat d'un cri passionné. Le pressentiment de la mort prochaine, les épées et les poignards des Capulets suspendus sur rentre vue furtive, les souffles et les parfums d'une tiède nuit d'été, tout conspire à hâter leur amour tragique. Il s'épanouit subitement, comme cet arbre merveilleux qui fleurit^ dit-on, en une heure, avec Texplosion d'un volcan d'arômes. Ce n'est passons la coquetterie du voile que Juliette se montre à son amant, c'est dans la nudité hardie de l'amour.
< Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage ; sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue, quand je songe aux paroles que tu m*as entendue dire cette
nuit. Ah ! je voudrais rester dans les conyenances, je toudrais nier ce que j*al dit. Mais adieu les cérémonies! — M'aimes-tu ? Je sais que tu yas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas, tu pourrais trahir ton serment; les parjures des amoureux font, dit-on, rire Jupiter. En vérité, beau Montagne, je suis trop éprise, et aussi tu pourrais croire ma conduite légère. Mais fie-toi à moi, gentilhomme ! Je me montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve. »
Et le dialogue, ou, pour mieux dire, le duo continue : on ne sait si Ton entend des sons oii des paroles, des pensées ou des mélodies. Shakespeare emprunte à Pétrarque ses concetti et ses hyperboles, pour exprimer Tamour italien ; mais il colore des feux de TOrient la langue des sonnets ; il monte au diapason de la Bible cette lyre énervée. On croit Yoir les époux du Cantique des Cantiques transportés dans le jardin du Décaméron.
Le meurtre de Tybalt par Roméo, qui jette du sang nouveau sur la haine ardente des deux races, n'interrompt pas un instant la marche de cet amour entraînant. En apprenant ce meurtre, Juliette a poussé un cri de colère ; mais Tégoïsme de la passion la ressaisit bientôt tout entière ; elle rachète par les mépris cruels qu'elle prodigue au mort l'injure qu'elle a lancée à son meurtrier. — « Tybalt est mort, et Roméo est
» ba nni Banni I Ce seul mot banni a tué pour moi
» dix mille Tybalt. » Mais, à Tidée de la séparation,
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la mort lui apparaît comme Tunique remède. — « A moi, nourrice, au lieu de Roméo, c'est le sépulu ère qui prendra ma virginité. » — Telle est Tintensilé de cette passion dévorante ; pas de milieu : le tombeau ou le lit nuptial. Les deux amants mêlent si souvent Tamour à la mort, qu'ils ne les distinguent plus déjà Tun de Tâutre.
Le mome les a mariés ; la nuit nuptiale, si ardemment invoquée, arrive ; cette nuit extraordinaire et unique, qui est, en poésie, ce que sont dans la nature les soirées signalées par des phénomènes. La fenêtre s'ouvre au matin : le couple parait enlacé, sur le balcon rougi par l'aurore; l'alouette lance au ciel cette note qui marquera désormais Theure immortelle de leurs adieux. Lorsque le jour se lève, radieux «t funèbre, et que leur étreinte se délie, on dirait que les amants se sont brisés en se détachant. Les voilà déjà pâles de leur mort future. Roméo apparaît à Juliette, au bas du balcon, comme un cadavre gisant dans sa fosse :
« 0 Dieu ! j'ai dans l'âme un présage fatal. Maintenant que ttt es en bas, tu m'apparais comme un mort au fond d'une tombe: ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle. »
El Roméo lui répond :
— « Crois-moi, amour, tu me semblés biea pâle aussi. L'angoisse aride boit notre sang. »
A partir de là, le drame se précipite vers sa catastrophe. La Mort en tient les rênes et le pique de son aiguillon. Juliette, contrainte d'épouser Paris, accepte, pour lui échapper, le narcotique qui Tabritera dans la tombe jusqu'au retour de Tamant. L'héroïne redevient enrant, au moment de boire le magique breuvage. Elle a peur de cette veillée du sépulcre, elle tremble avant de descendre ces marches qu'on ne remonte pas. — « Oh ! si une fois déposée dans le » tombeau, je m'éveillais avant le moment où Roméo
» doit venir me délivrer Ah ! l'effroyable chose ! »
— Elle vide pourtant la coupe léthargique. Entre toutes les martyres de l'amour, Juliette aura ce privilège d'avoir goûté deux fois le fiel de la mort.
Le bruit sinistre arrive à Roméo en exil; il accourt et il pénètre dans le caveau de Juliette, muni du poison qui le fera la rejoindre. Il meurt entre les bras de la morte, qui ressuscite et se rendort avec lui. Le sépulcre s'ouvre et dévoile les mystères de rhorrible nuit. L'immolation des deux amants apaise le génie furieux qui sévissait sur la ville, et les deux familles se réconcilient sur leur tombe.