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CHAPITRE X

I. La ftnUdsie et Tidylle dans Shakespeare — Les sociétés, épuisées par les malheurs de la guerre, réfent de l'Age d*or.

II. La forêt des Ardennes et ses habitants placides. — Le mélancolique Jacques. — Olivier et Célie. — Orlando et Rosalindc.

Aa sortir de ces drames terribles, où il surmène la réalité, pour lui faire rendre tout ce qu'elle contient de sang et de larmes, Shakespeare va se reposer dans la fantaisie comme dans un asile. Son génie, las d*avoir battu les voies sanglantes de la terre, s'abandonne au courant azuré des songes. Après avoir tordu les nœuds des passions et des crimes, il brode en Pair des fictions plus subtiles que les réseaux du fil de la Yierge. Les actions violentes qu'il mettait en scène font place à des jeux d'esprit et de sentiment} comparables à ceux de l'ombre et de la lumière ; les personnages tragiques, tirés des entrailles de l'histoire ou de la légende, à des êtres bons et tendres,

purement poétiques, à peine incarnés, qu'on dirait ailés, tant ils sont mobiles, enfants du caprice et de la folie. L'imagination gouverne ce petit monde, en reine absolue. Elle s*y joue des temps et des lieux, elle lâche, à travers la grave rangée des siècles, une mascarade d'anachronismes, entre-croise les religions et les races, et substitue aux lignes de la géographie les dédales d'un labyrinthe fantastique. L'intrigue, échappée de la logique comme d*une prison, bat la campagne des aventures ou voltige dans les nues du rêve. Le dialogue chante ou babille, et interrompt à chaque instant Taction complaisante par des fusées de traits et d'images qui rappellent les fioritures de la mélodie.

Entre toutes ces comédies ou demi-drames capricieux : Le Conte d'hiver^ Cymbeline, le Soir des Rois, Beaucoup de bruit pour rien^ la plus charmante, peut-être, est celle que le poète, faute de pouvoir fixer son sens vaporeux, a intitulée : Comme il vous plaira. C'est la merveille des pastorales, une reine parmi des bergères. La littérature idyllique reparait dans le calendrier des peuples avec Texactitude d'une saison. L'Humanité se ressouvient d'avoir gardé les troupeaux à l'aurore du monde. Elle resr semble à ce pâtre persan devenu vizir, qui avait serré dans un cofi're de cèdre son sayon rustique, ses sandales de corde, sa flûte de roseau, et qui le rouvrait

parrois, pour contempler, en soupirant, les reliques de son premier âge. Ces renouveaux bucoliques correspondent presque toujours à des époques d'agitation et de catastrophes, de fatigue morale ou de discordes civiles. Alors les sociétés, épuisées par le sang versé dans les guerres, ou parles voluptés d'une civilisation trop brûlante, révent vaguement d'âge d'or, d'amours ingénus, d'arbres qui distillent l'huile et le miel, de troupeaux errants dans les thyms, de chants alternés.

Comme THerminie du Tasse, Tâme humaine, blessée par la dureté des temps et des choses, va se réfugier parmi les pasteurs. Au plus fort des dissensions et des crimes, elle se refait une oasis où refleurit l'antique innocence ; elle s'endort au milieu des ruisseaux de TArcadie, pour oublier les larmes et le sang qui coulent. Les bergers de Théocritè apparaissent, sur les collines siciliennes, au crépuscule de la Grèce, et leurs flûtes, comme celles des funérailles, accompagnent sa liberté morte. Rome, fatiguée de ses guerres civiles, se retire, avec Virgile, sous les vastes ombrages des Églogues et des Géorgiques. L'Italie, lasse des sanglants tumultes du seizième siècle, va s'assoupir entre les bras des nymphes, sous les bocages du Pasiar Fido et de VAminta. C'est à la fin des guerres de religion que la France s'éprend de YAstrée, et rêve d'après «lie une villégiature romanesque, où U

vie coule à filer Tamour en de longs et doux entreliens. C'est après les orgies du dix-huitième siècle, qu'elle se met au régime des fruits et du laitage, dans la chaumière d'opéra-comique de Florian, et dans le chalet artificiel de Gessner.

De même, Tidylle surgit en Angleterre, comme un arc-en-ciel, à la suite de violents orages, après les règnes sanglants de Henri YIII et de Marie Tudor. Elle y apparaît magnifiquement poétique, tenant du concert et du ballet, de la mascarade et de Topera, entrelaçant sous une pluiô' de fleurs, dans une ronde harmonieuse, les Divinités et les Allégories, les Fées et les Nymphes, les Héros antiques et les Esprits fantastiques, au milieu des changements à vue d'une lie ou d'une forêt enchantée. Beaumont, Flechter, Ben Johnson, et plus tard Milton, ont composé en ce genre dés chefs-d'œuvre de splendeur et de volupté. Mais Shakespeare les a surpassés dans celte pastorale, originale entre toutes, qui transporte la civilisation dans le cadre de la vie agreste, et donne en quelque sorte à la Nature une cour de gentilshommes et de citadins.

Aux ravissants paysages qu'il va peindre, le poète oppose, dans les premières scènes, le tableau d'une société dépravée. Le duc Frédéric a usurpé le trône de son frère, il règne par l'injustice et il gouverne par la violence. Son exemple est une corruption ; le droit

du plus fort devient la loi de la principauté pervertie. Le brutal Olivier opprime et affame son frère cadet Orlando : c^est Tatnesse féodale sous sa forme la plus inique. Orlando se révolte contre ce joug dégradant; il réclame au tyran domestique sa part de patrimoine. Alors Olivier complote sa mort avec un boxeur; il Tattire dans un cirque féroce où le duc livre la jeunesse aux poings meurtriers des athlètes. Mais Orlando, exalté par le regard d*amour qu'a laissé tomber sur lui Rosalinde» la nièce du duc exilé, terrasse du premier coup son lourd adversaire. Rosalinde passe une chaîne d'or au cou de l'adolescent héroïque, elle lui rend son cœur avec la grâce loyale d'une guerrière rendant son épée :

« Gentilhomme, tous avez bien lutté, et ce ne sont point Tos ennemis seuls que vous avez vaincus I Portez ceci pour ramourde moi, d'une Jeune fille brouillée avec la fortune, et qui donnerait davantage si elle avait davantage. »

Cependant, de scène en scène, la tyrannie multiplie ses> crimes: le despote proscrit Rosalinde, Orlando n'échappe que par la fuite au fratricide. Tout est hainCi discorde, perfidie dans ce noir abrégé (lu monde.

Le poète a hâte de quitter ce milieu cruel et pervers ; il le traverse, en courant, comme un ascète contraint de passer par une ville pour regagner le

désert. Le voici dans la forêt des Ardennes. Son drame ne sortira plus de son enceinte pacifique. H se concentre dans ses circuits et dans ses dédales ; il y demeure enchanté, tel que le vieux Merlin, dans son taillis d'aubépines.

Cette forêt, quoiqu'elle porte un nom inscrit sur les cartes géographiques, n'est pas de cette terre : elle est située dans la région idéale où flotte l'Ile de la Tempête, où s'élève l'Athènes du Sotiffe d'une nuU (Te'té. Comme dans les Paradis terrestres de Breughel de Velours, les arbres et les bêtes y vivent dans une promiscuité merveilleuse. Le palmier oriental s'y dresse auprès du bouleau germanique, le lion s'embusque à l'ombre du sapin, le serpent des jungles de rinde rampe sous la mousse foulée par les daims*. C'est le Temple de la nature ; les végétations de tous les climats s'accordent pour renrichir, les animaux de toutes les zones s'y rassemblent comme dans une Arche.

Le duc proscrit s'est réfugié, avec sa cour, dans cette forêt édénique ; il a épousé sa belle solitude, il a jeté dans les buissons son anneau ducal, comme le Doge de Venise jetait le sien dans les vagues de l'A-

driatique. Avant de franchir sa verle lisière, il s'est écrié, avec Tempereur Henri IF, entrant dans l'abbaye de Saint-Yanne : « Hic sunt tabemacula mea^ hic habitabo in mtemttm! » Sur le seuil de ce clottre immense, le prince déchu a dépouillé le vieil homme. II prend en pitié son trône perdu et sa grandeur écroulée ; il apporte à la nature un cœur vierge et libre comme elle. A l'entendre prêcher, à ses compagnons assis dans sa grotle, le bonheur de cette vie nouvelle, on dirait un cénobite expliquant à ses moines les paraboles du désert :

« Eh bien, mes compagnons, mes frères d'exil, la yieille habitude n*a-t-elle pas rendu cette vie plus douce que celle d'une pompe fardée? Cette forêt n'est-elle pas plus exempte de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne subissons quela pénalité d*Adam, la différence des saisons. Si, de son souffle brutal, le yent d'hiver mord et fouette mon corps, jusqu'à ce que je grelotte de froid, je souris, et je dis : « Ici, » point de flatterie, voilà un conseiller qui me fait sentir ce » que je suis. » — Doux sont les procédés de l'adversité. Comme le crapaud hideux et venimeux, elleporte un précieux joyau dans sa tête. Cette existence, à l'abri de la cohue publique, révèle des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des leçons dans les pierres, et le bien en toutes choses. »

Lorsqu'il parle ainsi, Tanachorète couronné prêche

des convertis. Ses courtisans, suivant son exemple,

ont renoncé aux pompes et aux œuvres de la vie

mondaine. La chasse, la pèche, des banquets agres-

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