III
tes servis sous les arbres, des causeries philosophiques et galantes défrayent leurs journées tranquilles. Le temps lui-même est oublié : au seuil du désert, ils ont arrêté leurs montres. Les ans leur sont comptés par le renouvellement du feuillage ; les heures, par les étapes du soleil ou par cette horloge de fleurs que Linnée découvrit plus tard. En recouvrant Tinnocence, ils ont trouvé le bonheur; aucune passion ne les a suivis dans ce lieu d'asile. L'ambition, Tenvie, la haine, Tavarice, les ont quittés, aux portes de la ville à jamais franchies. Quelle pflture ces tristes furies auraient-elles trouvée au milieu des bois? De tous les dieux de leur passé, ils n'ont emmené que TAmour. Où Tadore-t-on mieux qu'au désert ?
Là, plus de rivalités ni plus de litiges, plus de fortunes inégales ni de jalouses dissensions. La grande forêl est à tous et n'est à personne. Elle prête impartialement à ses hôtes l'abri de ses antres, Tombre de ses ramées. Les flèches des chasseurs remplacent, pour les proscrits, ces corbeaux qui apportaient leur pain quotidien aux ermites de la Thébaîde. Chacun s'asseoit librement à* une table sans maître et sans parasites. La liberté primitive, tempérée par des mœurs exquises, règne dans celte peuplade patricienne. Ils ne se sont pas faits barbares, en revenant à l'état nomade ; sur le vieux tronc de la vie sauvage, ils ont greffé les fleurs d'une civilisation raffinée.
Leur tribu a le ton et la politesse d'une belle cour. Ce sont les gentilshonames de la nature, les grands seigneurs du désert. S'ils n'observent plus les règles de rétiquette, ils entourent leur vieux maître d*un respect filial. On dirait un Décaméron présidé par un palriarche.
Seul parmi les Ombres bienheureuses de cet élysée, le mélancolique Jacques a gardé le ressentiment de la vie sociale. Les dictâmes de la nature n*ont pu guérir son cœur noblement blessé. Sa misanthropie délicate souffre des exigences même de la vie physique : il trouve des taches dans TAge d'or et des défauts dans rÉden. C'est avec la sainte colère d*un brahme de l'Inde qu'il s'indigne des pièges et des carnages de la chasse. On le voit pleurer sur l'agonie d'un cerf aux abois.
« Aussi bien, monseigneur, celst navre le mélancolique Jacques. U jure que vous êtes, sous ce rapport, un plus grand usurpateur que voire frère qui vous a banni. Âujourdlini, messire d'Amiens et moi-môme, nous nous sommes faufilés derrière lui, comme il était étendu sous un chêne dont les antiques rameaux se projettent sur le ruisseau qui clapote le long de ce bois. Là, un pauvre cerf égaré, qu'avait blessé le trait des chasseurs, est venu râler ; et vraiment, monseigneur, le misérable animal poussait de tels sanglots, que, sous leur effort, sa cotte de cuir se tendait presque à éclater. De grosses larmes roulaient, l'une après Tautre, sur son innocent museau. Et ainsi la bête velue, observée tendrement par le mélancolique Jacques, se tenait sur le bord extrême du rapide ruisseau qu'elle grossissait de ses
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larmes. Et, lui, jurait que nous sommes de purs usurpateurs, des tyrans, et ce qu'il y a de pire, d'effrayer ainsi les animaux, et de les massacrer dans le domaine que leur assigne la nature. »
Le théâtre de Shakespeare n'a pas de figure plus originale que celle de ce Penseiroso des Ardennes. C'est Hamlet au repos, Hamlet en vacances^ tourné de Thypocondrie à la rêverie, retiré de l'action, désintéressé de la vie, mais la persiflant de loin, après y avoir joué son rôle, comme un acteur rentré dans la coulisse qui se moquerait des comédiens achevant le drame commencé.
a Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en sont que les histrions. Tous ont leurs entrées et leurs sorties, et chaque homme, en sa vie, joue plusieurs rôles. Ses actes sont les sept âges.
9 D'abord l'enfant qui piaule et bave dans les bras de sa nourrice ; puis l'écoUer pleurard, avec sa gibecière reluisante et sa face matinale, se traînant comme un escargot, à contrecœur vers l'école ; puis l'amant soupirant, avec l'ardeur d'une fournaise, une douloureuse baUade dédiée aux sourcils de sa maîtresse ; ensuite le soldat, plein de jurons étrangers, barbu comme un léopard, jaloux sur le point d'honneur, brusque et violent en querelle, poursuivant la fumée de la gloire jusqu'à la gloire du canon. Et puis le juge au beau ventre rond, garni de gras chapons, l'œil sévère, la barbe magistralement taillée, rempli de sages dictons et de banales maxhnes. Le sixième âge passe ses jambes dans un pantalon étriqué à pantoufles : des lunettes sur le nez, un bissac au côté« il porte les bas de son jeune temps, bien conservés, mais infiniment trop larges pour son jarret racorni. Sa voix, jadis pleine et mâle, revient au fausset enfantin, et ne rend
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plus que les sons grêles d*un sifQet ou d'un chalumeau. » La scène finale qui termine ce drame historique, étrange et accidenté, est une seconde enfance : état de pur oubli, sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien. »
Ainsi raille ce mélancolique, avec un délicieux mélange de spleen et d*humour. Il s*est fait un plaisir de sa tristesse même. — w J*aspire », — dit-il quelque part, — <c la mélancolie d*une chanson comme unebe- » lette suce un œuf. » C'est un gourmet de pessimisme qui déguste voluptueusement des pensées d*une fine amertume. Les idées tristes passent en se jouant dans sa tête, comme les nuées sur le ciel; elles y dessinent^ comme elles, les plus folles images. Aussi sa plainte spirituelle n'attriste4-elle pas plus la forêt que le chant d*un oiseau moqueur.
Cependant, une invasion charmante vient troubler cette calme oasis, mais comme un vol de colombes trouble l'ombrage d'un bois endormi. Rosalinde a fui la cour, déguisée en page. Célie, la fille du tyran, accompagne, travestie en bergère, son amie proscrite. Touchstone, le Fou du Duc, escorte, la marotte au poing, les princesses errantes, et la caravane romanesque débarque, saine et sauve, dans la forêt des Ardennes. Orlando y arrive de son côté. Il rencontre, sans la reconnaître, sous la cape de cavalier qu'elle porte si fièrement, l'infante de son cœur, et Rosalinde se joue de sa méprise avec la plus aimable ironie.
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L'imbroglio d'amour s'égare et s'entre-croise à travers l'imbroglio des sentiers et des branches. L'action s'arrête, elle se détend comme un arc au repos jeté sur les bruyères. Une langueur délicieuse s'empare du drame changé en idylle; le paysage qui l'encadre répand sur lui sa paisible influence. 11 a pris un peu de l'àme des philosophes et des amants qui l'habitent; en retour, il leur a donné un peu delà sienne. Échange sympathique, douce métamorphose ! Les amoureux ont énamouré la forêt. Ses arbres se couvrent de chiffres gravés sur leur rude écorce ; ses buissons germent, au lieu de mûres sauvages, de sonnets et de rondeaux raffinés. Ce ruisseau, qui pleure si mollement sous l'herbe, roule des larmes d'amour et non pas de l'eau. « Son lagrime damor, non e acqua », comme chantent à Naples les acqtiaioll
La forêt tressaille et murmure à travers le drame, elle suspend à chaque scène ses festons traînants de lierre et de lianes ; elle prête aux paroles la douce solennité de ses longs échos ; elle donne, aux allées et aux venues des personnages, je ne sais quelle soudaineté d'apparitions fantastiques. A peine les entendon venir... Vous diriez leurs pas amortis par la mousse. Des figures gracieuses ou bizarres passent et repassent à travers les clairs et les ombres. C^est le Fou dont le bonnet recourbé se dresse entre les feuilles, comme une corne de faune. Ce sont des bergers d'é-
glogiie italienne se renvoyant de fins concetti; c'est Rosalinde se promenant avec Célie dans la forêt, comme dans le jardin d'un bal, et intriguant, d'une voix tremblante d'émotion, le pâle Orlando.
Les cerfs qui brament, les fanfares du cor, les soupirs lointains de la flûte accompagnent leur dialogue élincelant de saillies ou biùlant d'amour. Ils s'enivrent d'esprit, de volupté, de tendresse. Leur chaste flamme gagne la forêt ; elle embrase et elle illumine tous ses hôtes; tous les cœurs s'accordent et se fondent dans un unisson passionné.
C*est la nature qui se charge de dénouer le drame. Elle transforme les méchants et elle désarme les rebelles. Le fratricide a subi son charme ; Caîn est tombé dans les bras d'Abel. Le tyran, qui venait ravager le bois sacré, cède à son influence. Une concorde merveilleuse succède aux déchirements de la haine. Olivier, touché de la grâce, se convertit au culte de Célie; l'amour de Silvius attendrit le cœur de la froide Pliœbè ; le Fou s'éprend de la pauvre Audrey, et, lorsque l'Hymen classique arrive, la torche en main^ pour célébrer leurs noces et chanter leur épilhalame, on dirait le génie du lieu, venant jouir de son œuvre et consacrer ses miracles.