CHAPITRE XI
FALSTÀFF
I. — FaUtaff, foa et bouffon de Shakespeare, a un rôle dans trois de ses ouvrages.
II. — Sa verve, sa galté étincelantcs, doublées d'infamie et d'opprobre. — Véf Hdentibus!
Falstaff est un des favoris de Shakespeare, le fou de sa cour, son bouffon en titre. Dans Tétude de son théâtre, il mérite une page à part.
Sir John Falstaff est, à première vue, un repoussant personnage : ivrogne et menteur, couard et paillard, pilier de tavernes et pipeur de cartes. Il est vieux d'ame vieillesse ignoble ; ses cheveux blancs jurent horriblement avec sa trogne écarlate. Il charrie un ventre énorme sur ses courtes jambes que fait flageoler une constante ivresse. Il rend le vin qu'il boit, en jurons et en invectives. Si Ton rassemblait, dans un tas, les injures que lui jettent ses amis et ses compagnons, on aurait un dictionnaire
complet des mauvais lieux et des halles. Le prince de Galles, dont il est à la fois le bouffon et le favori, l'appelle « montagne de chair, bonne seulement à écraser les lits », « muid vivant », « boule humaine », « magasin de suif», « bœuf gras rdli, avec la farce dans son ventre », « vice vénérable, » <( iniquité grise », « père Ruffian », « Satan à barbe blanche ». Une fois, Falstaff s'avise de lui demander Theure, et il lui répond :
« Que diable te fait l'instant du jour où nous sommes? A moins que les heures ne fussent des coupes de Xérès, les minutes des chapons, les pendules des langues d'entremetteuses, les cadrans des enseignes de maisons de passe, et le bienfaisant soleil lui-même une belle et chaude fille ; je ne vois pas pour'quelle raison tu ferais celte chose superflue de demander à quel moment du jour nous sommes? »
C'est le ton habituel des entretiens du prince de Galles avec lui. Dans ses moments d^expansion, il rappellera : « Cher rost-beaf! » Les Joyeuses Commères de Windsor n'accommodent pas le vieux drôle à des épithèles moins salées : « Homme tuméfié », (( humeur malsaine », <& hochepot », « immense coquin », sont, à son endroit, leurs sobriquets les plus doux. Elles se demandent « quelle tempête » a donc jeté, sur la côte de Windsor, cette baleine » qui a tant de tonneaux d'huile dans la panse » ?
Falstaff ne parait, dans les trois pièces où il joue
154 SnAKESPEABE.
son rôle, que pour mentir, voler, se parjurer et commettre des actions de sac et de corde. II détrousse des voyageurs sur le grand chemin ; il dévalise un charretier qui passe. Chargé de recruter des soldats, il fait de son mandat métier et marchandise, exempte à beaux deniers comptants les fils de famille, et ramène triomphalement à son maître « cent 1» cinquante enfants prodigues en haillons, venant » de garder les pourceaux et d^avaler leur eau de » vaisselle et leurs glands». Sur le champ de bataille de Shrewsbury, il tire de ses chausses une bouteille qu'il appelle son « pistolet de poche » et ravale à longs traits, au milieu des morts. Lorsque le noble Hotspur tombe sous Tépée du prince de Galles, Falstaff sort de la haie derrière laquelle il claquait des dents, perce d'un coup de dague le corps du héros, et se vante ensuite de l'avoir tué. Les intermèdes de ces beaux exploits sont remplis par des rixes d'auberge et des amours de ruisseau. La scène où il se querelle avec Dorothée, « fille plus publique que la route qui va de Saint-Âlbans à Londres » , fait songer à un vieux Satyre pris aux cheveux par une Harpie.
Eh bien, malgré ses vices, son infamie, son opprobre, Sir John Falstaff n'est jamais odieux. On ne lui en veut pas plus de ses turpitudes qu'à un pourceau de se vautrer dans la fange. L'absence du sens
F4LSTAFF. 1dî>
moral est si bien constatée chez lui, qu'elle le rend presque irresponsable. Son immoralité n'a Hea de réfléchi ; elle est toute spontanée et tout animale. Il va au vol et à la crapule, comme la bête va à sa proie ou à sa pftlure.
Ce gros homme représente, à sa manière, la loi naturelle dans son opposition à la loi humaine. Il ne discerne pas plus le Juste de Tin juste, que Tenfant qui vient de naître ne distingue sa droite de sa gauche. Point méchant /d'ailleurs : il n'y a pas une once de fiel dans ce sac à vin et à viande. Il rit le premier de ses ignominies et de ses affronts ; il désarme la colère et la répugnance par son cynisme iDgénu. — « Eh ! mon fils, » dit-il, au prince Henri qui lui reproche une abominable incartade, a tu sais » qu'Adam dans rétatd*innocence tomba. Et qu'es t- » ce que pouirait faire le pauvre John Falstaff dans » ce siècle de perversité? Tu vois, j'ai plus de chair » que les autres, et, partant, plus de fragilité. » Il faut l'entendre encore se railler lui-même, après la bastonnade que lui administre le mari jaloux, dans les Joyeuses Commères de Windsor :
« Si l'on savait à la cour comment j'ai été bâtonné, on me ferait suer ma graisse, goutte à goutte, pour en huiler les boUes des pêcheurs. Je garantis que tous me fustigeraient de leurs bons mots, jusqu'à ce que je fusse aplati comme une poire tapée. »
Puis il ajoute avec une mélancolie étrange, qui le prend parfois, et qui, chez lui, fait l'effet d'une larme tombant sur la grimace d'un masque grotesque:
« Je n*ai jamais prospéré, depuis que j'ai triché à la prime. Ah ! si j'avais seulement assez de souffle pour dire une prière, je me repentirais. »
Sa verve est merveilleuse : Shakespeare a pétri d'esprit cette grosse créature. On se rappelle les deux filles du conte de Perrault, qu'éprouve une fée travestie en mendiante, auprès d'une fontaine : l'une est récompensée par le don de jeter une perle à chaque mot qu'elle dit ; l'autre est condamnée à vomir un crapaud chaque fois qu'elle ouvre la bouche. FalstaiT cumule en sa personne ce double miracle. Il roule pêle-mêle, dans ses intarissables boutades, les perles et les ordures, les bons mots et les blasphèmes, les grossiers propos et les fines saillies.
Rien ne l'élonne, rien ne le déconcerte ; il a réponse à tout et se tire, par un trait soudain, des plus mauvais pas. Quand le prince passe en revue la troupe qu'il lui amène, et s'écrie qu'il n'a jamais vu « si pitoyables coquins »
— « Bah I bah I — dit FalstafT. — C'est assez bon pour la pointe d'une pique. Chair à canon, chair à canon ! ils combleront un fossé aussi bien que d'autres. Ehl mon cher, ne craignez rien, ils sont mortels, bien mortels... »
« Que me fait un bel homme? Parlez- moi du cœuri Voilà Bossu, par exemple, il est bien laid et mal torché ; mais il faut Toir ce gaillard-là, un mousquet au poing ! »
Une scène impayable est celle où il prétend avoir tenu tête, dans un exploit nocturne, à quatorze hommes armés jusqu'aux dents, tandis qu'il a été mis en fuite, avec toute sa bande, par le prince de Galles déguisé, qui voulait mettre sa poltronnerie à répreuve. Convaincu de mensonge, pris en flagrant délit d'imposture, vous croyez peut-être qu'il va balbutier et courber la tête ? Il la redresse avec une imperturbable effronterie :
u Pardieu ! Je vous ai reconnu aussi bien que celui qui TOUS a fait. Ah çà I écoutez-moi, mes maîtres 1 Était-ce à moi de tuer l'héritier présomptif? Devais-je attenter au prince légitime ? Eh ! tu sais bien que je suis aussi vaillant qu'Hercule. Mais remarque Tinstinct : jamais le lion n'attaque un Trai prince. L'instinct est une grande chose ; j'ai été couard, par instinct. »
Puis, il rompt l'interrogatoire par un éclat de rire éhonté : «Camarades, mes braves gens, mes enfants, » cœurs d'or, allons donc nous amuser. Jouons une » farce. »
Eo vérité, Sir John Falstaff est irrésistible. Le lec-
teur le plus prude, le spectateur le plus timoré, finissent par s'acoquiner — c'est le mot — à ce vil et spirituel compagnon. Il y a quelque chose de supérieur dans sa basse nature, c'est la gaielé inextinguible^ élincelante, qu'elle dégage, pareille à ces feux follets qu'exhalent les fumiers en fermentation. Il a le don du rire, cette flamme qui purifie tout. Son imagination immonde, colorée par la fantaisie la plus vive, rappelle ces splendides et sordides Silènes de Jordaëns, aux chairs ignobles baignées de lumière , qui ravissent les yeux en les dégoûtant.
Shakespeare a bien fait sentir l'attrait singulier qu'inspire cet homme de farce et de joie. Le prince de Galles méprise Falstaff, mais il ne peut s'en passer ; et lorsqu'il le rencontre à Shrev^sbury, étendu à terre, et qu'il le croit mort, c'est avec un accent sincère de regret qu'il lui dit le dernier adieu :
« Quoi ! une vieille connaissance... Toute celte chair n'a donc pas pu conserver un peu de vie. Pauvre Jack ! Adieu. Je me serais plus aisément séparé d*un meiUeur que de toi. »
— a Pauvre Jack ! pauvre Yorik ! » Si Hamiel avait eu Falstaff pour boufi'on et qu'il eût trouvé plus tard sa grosse tète de mort dans le cimetière d'Ëlseneur, il aurait pu dire aussi, en Tépoussetant avec son mouchoir:
i< Je l'ai connu, Horalio ; c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise... — Où sont vos plaisanteries, maintenant? vos escapades? vos chansons? et ces éclairs de gailé qui faisaient rugir la table de rires? »
Mais le prince de Galles devient roi, le <( cher HuU » s'appelle Henri V. La grâce d'état Ta transformé, le diadème Ta transfiguré. Avec quel mépris royal il reçoit, du haut de sa majesté, le vieux camarade de sa jeunesse dissolue, lorsqu'il se présente familièrement devant lui.
«Mon roi, mon Jupiter... C'est à toi que je parle, mon cœur !» — « Je ne te connais pas, vieux homme I Mets-toi à tes prières. Que les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon ! J'ai longtemps vu en rêve un homme de cette espèce, aussi gonflé d'orgies, aussi vieux et aussi profane. Mais, étant réveillé, je méprise mon rêve. Tâche désormais d'avoir moins de ventre et plus de vertu. Sache que la tombe s'ouvre, pour toi, trois fois plus large que pour les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon. Ne t'imagine pas que je sois ce que j'étais, car Dieu le sait, et, le monde s'en apercevra, j'ai rejeté de moi l'ancien homme et je rejetterai aussi ceux qui furent mes compagnons. »
La sentence est juste, mais elle parait dure. On accuserait presque d'ingratitude ce roi qui casse et jette au rebut le vieux pantin dont il a joué si longtemps. Plus tard, dans le drame qui porte son nom, Henri Y s'informe une seule fois de son ancien fa-
Yori. Il demande a si le vieux cochon mange toujours dans sa vieille auge ? » Et c'est tout, il n'en parle plus. — La Bible a dit un grand mot : Vx ridentibtis! « Malheur à ceux qui rient I d