‹ Les deux masquesChapitre 17 sur 55 · II. — Petnei cTamour perdues. — L*amour Tongé · texte numérisé non relu

II. — Petnei cTamour perdues. — L*amour Tongé

Us comédies de Shakespeare sont moins lues chez nous et moins fréquentées que ses drames. L'abord en est plus difficile, Tesprit plus local et moins intelligible à notre nature. Habitués que nous sommes à la comédie régulière, exactement équilibrée dans toutes ses parties, dont l'intrigue suivie se développe par degrés, et qui met en scène des caractères soutenus, nous avons peine à comprendre ces imbroglios enchevêtrés et mobiles; où l'aventure enjambe la vraisemblance et brise la logique; où l'action, entrecroisée d'incidents fuyants et d'épisodes romanesques, s'échappe à cliaque instant de sa voie, pour

faire l'école buissonnière de la fantaisie, ni. 1 1

i62 SHAKESPEARE.

Leurs personnages sont, sans doute, marqués de cette profonde vérité humaine que le poète imprime à tous les êtres de la création ; mais qu'ils sont fugaces et mobiles! On dirait quMIsne tiennent à la terre que par le talon ailé du jeune dieu antique. Ils apparaissent et disparaissent, sans bruit, sans motif, comme des fantômes. Le clair-obscur voile leur physionomie entrecoupée de réalité et de songe ; l'esprit et le sentiment y jettent des nuances aussi fugitives que les lueurs et les ombres d'une fouillée tremblante. Notre théâtre comique est ordonné comme un intérieur; celui de Shakespeare est un fouillis sinueux et magique, comme cette forêt des Ardennes où îl a placé la scène de Comme il vous plaira.

Mais la première surprise dissipée, et quand on a saisi le fil de ce labyrinthe^ que de rencontres charmantes y fait le lecteur ! Que d'apparitions délicieuses surgissent devant lui, à chaque tournant de ces sentiers et de ces dédales I Gentilshommes radieux d'esprit, jeunes femmes et jeunes filles étincelantes de coquetterie ou brûlantes d'amour; pages ailés, valets bouffons, capilans héroï-comiques, pédants grotesques, paysans naïfs, visions de toute forme et de toute couleur I II y a là des figures d'une physionoQ)ie si féerique et si délicate, qu'on les entrevoit comme à travers un lointain bleuâtre, ou derrière le voile d'une musique éolienne. Rien de factice pourtant ni de

cbimérique. Si robservation ne se concentre pas dans le groupe d*une composition étudiée, elle éclate en miUe traits de nature, en mille détails de caractère frappants et vivants. Au lieu de se peindre dans un miroir plein, les hommes et les choses se reflètent dans des facettes scintillantes ; mais ce miroir brisé est toujours celui de la Vérité.

A ce genre de comédies romanesques se rattache Tout est bien qui finit bien, un demi-drame, moins brillant et moins coloré que d'autres pièces du poète, mais que l'admirable caractère de son héroïne place au second rang parmi ses chefs-d'œuvre. Hélène est une des plus nobles filles de Shakespeare, mélange charmant de finesse et de courage, de vaillance et d'humilité. Vraie guerrière de l'amour, elle lutte pour sa passion et elle conquiert son bonheur.

Hélène, fille d'un médecin de Narbonne, s'est éprise du jeune Bertrand, comte de Roussillon. Hais, entre elle et lui, s'étend Tinfini des préjugés du rang et de la naissance : c'est la fleur de la vallée, amoureuse de l'astre qui resplendi t au plus haut du ciel .

« Autant Taudrait, pour moi, aimer quelque astre splendide, et songer à Tépouser : il est tellement au-dessus de moi I C'est tout au plus à la lumière oblique de ses brillants rayons, ce n'est pas k sa sphère que je puis aspirer. L'ambilion de mon cœur en est le supplice. La biche qui voudrait s'unir à un lion est condamnée à mourir d'amour.

Je sais que j'aime en Tain, que je me débats contre Tespérance. N'importe I le yaste crible a beau fuir, je ne cesse d'y verser les eaux de mon amour qui ne cessent de s'y perdre. Ainsi, pareil à l'Indien, dans ma religieuse terreur, je rends un culte au soleil qui rayonne sur son adorateur, et ne le connaît que pour rilluminer. »

Cependant, une occasion suprême s'offre à Hélène de conquérir celui qu'elle désespère d'obtenir. Le roi de France est atteint d'une consomption incurable, les médecins l'ont condamné et abandonné. Hélène a hérité de son père des recettes magiques qui ressuscitent les mourants. Elle part pour la cour de France, se présente au roi moribond, et lui offre la vie, en échange d'une grftce :

« Tu me donneras, de ta royale main, le mari soumis à ta puissance que je t'indiquerai. Loin de moi l'arrogante pensée de le choisir du sang royal de France, et d'allier mon nom obscur à aucun prince de ta dynastie! Je ne yeux qu'un de tes vassaux, que je sois en droit de te demander, et que tu aies le pouvoir de m'accorder. »

Le roi jure d'accomplir le vœu d'Hélène, il guérit et tient sa parole. Une scène d*une beauté solennelle nous montre les hauts bai^ans, les grands vassaux, les plus nobles seigneurs du royaume de France, convoqués autour de son trône. Hélène est debout, à côté du roi. La fille du peuple domine les hiérarchies du monde féodal ; sa main plane sur les tètes des princes de la noblesse et de la jeunesse : celui qu'elle désignera sera son époux.

« Que les chances de Tamoar accordent à ctaacan de tous une maîtresse belle et yertueusel Oui, à chacun de tous, hormis à un seul ! »

Et, descendant du trône, Hélène parcourt lentement les rangs de cette cour splendide. Elle s'amuse d'abord, avec une spirituelle ironie, à éprouver les cœurs et à effrayer les orgueils.

« Monsieur, » — dit-elle à un jeune seigneur, — « la fierté qui flamboie dans vos beaux yeux, avant même que j'aie parlé, m'a fait une décourageante réplique. Puisse Tamour éleTer votre fortune vingt fois plus haut que Thumble amour de celle qui fait pour vous ce vœu 1 » — Elle passe à un autre qui se croit choisi : — « Ne soyez pas effrayé si je prends votre main ; je vous estime trop pour vouloir vous. nuire. Que le ciel bénisse vos désirs, et pour votre lit, puissicz-vous trouver mieux, si jamais vous vous mariez! •

EnGn, elle arrive au comte de Roussilion, perdu dans la foule. Alors sa voix tremble, son cœur déborde, et c'est avec une humilité passionnée qu'elle lui révèle son choix tout-puissant :

« Je n'ose pas dire que je vous prends, maïs je me livre, pour servir toute ma vie, à votre souverain pouvoir. » — Et se retournant vers le roi : — « Voilà Thomme ! »

Bertrand reste insensible à ce tendre Ecce homo de Tamour ; sa fierté se cabre contre une mésalliance imposée. Il obéit, puisque le roi commande, mais Hélène sera veuve, avant d'être épouse.

« 0 mon Paroles, » — dit-il à son confident, — « ils m'ont marié, mais jamais je n'admettrai cett^ femme dans mon liL Je pars pour la guerre de Toscane. La guerre, c'est la paix, à côté du sombre inlérieur que nous fait une femme délestée. »

Avant de partir, il signifie son divorce à Hélène par un billet insultant :

« Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte à mon doigt et qui ne le quittera jamais ; quand tu me montreras un enfant né de tes entrailles, et dont je serai le père, alors appelle-moi ton mari. Bf ais cet alors, je le nomme jamais ! »

C'est ici que se révèle, dans sa touchante originalité, cette noble figure d'Hélène, faite de tendresse et d'énergie, de résignation ingénue et de résolution intrépide. Elle courbe la tête sous l'outrage, mais pour la relever bientôt rayonnante d'une chaste espérance. Point de révolte ni d'aigreur ; elle baise la main qui la frappe, elle bénit l'époux qui la répudie. Elle s'accuse, comme d'un crime, des périls qu'il va braver pour la fuir. Il ne sort de ce cœur brisé, que des paroles de douceur et d'adoration.

« Pauvre seigneur I c'est moi qui te chasse de ton pays, et qui expose tes membres délicats à l'événement d'une guerre sans merci! C'est par moi que tu es banni d'une cour joyeuse, où tu étais le point de mire deS plus beaux yeux, pour devenir la cible des mousquets enfumés. — 0 vous, messagers de plomb qui volez sur l'aile violente de la flamme, faites fausse route, percez l'air qui se referme sur tous en chantant, et ne touchez pas mon seigneur! L'homme qui lire sur lui, c'est moi qui l'aposte ; l'homme qui lève le fer contre son sein aventureux, je suis la misérable qui l'excite.

Et si je ne le tue pas, c*est moi qui suis la cause de sa mort — Ah 1 que plutôt toutes les misères dont dispose la Nature me soient infligées à la fois ! Non, reviens chez toi, RonssiUon ! Ma présence ici est ce qui t'éloigne. Est-ce que je puis rester? Viens, nuit; jour, disparais! — Je veux, triste Toleuse d'amour, me dérober dans les ténèbres. »

Mais bientôt le courage lui revient ; son amour, plus fort que Toulrage, sera plus fort que Timpos* sible. Elle part pour Florence, elle y retrouve Bertrand, amoureux d'une jeune fille qu'elle décide à la seconder. Sous le nom de sa rivale, la vierge se fait payer son faux déshonneur, au prix de la bague que le comte porte à son doigU Soys le voile des ténè* bres» répouse, déguisée en maîtresse, entre dans son lit. Un enfant natt de cette nuit furtive; les conditions sont remplies. Hélène a vaincu, et Bertrand se rend à la douce guerrière — fair warrior — qui Ta conquis par deux fois.

Il y a de Tesclave et de Théroîne dans cette douce figure, qui plie sans rompre et se prosterne sans s'anéantir. Son humble amour est armé d'une énergique volonté : c'est la colombe avec des ailes d'aigle. Ce cœur, qui se donne, ne se résigne pas à être repoussé. Une première fois, elle franchit l'abtme qui la sépare de son bien-aimé, mais l'obstacle se redresse devant elle plus implacable et plus dur.

Les Amadis et les Galaor de la chevalerie reculeraient devant des conditions pareilles à celle que lui

impose le mépris farouche de son rude époux. Le lil Duptialy défendu par elles, semble aussi inaccessible à l'épouse que ces tours d*acier, gardées par des dragons vomissant des flammes, que les paladins devaient prendre d'assaut, pour délivrer leurs maîtresses. Â. la place d'Hélène, Ophélie et Desdémona se décourageraient ; elles se laisseraient doucement tomber dans la mort ou dans la folie. Mais Hélène a la foi qui comble les gouffres et qui soulève les montagnes. Elle sV charne après son rêve, elle s'obstine à se faire aimer. L'avilissement ne lui coû(e pas plus que le sacrifice, et la courtisane amoureuse est moins touchante que cette épouse humiliée, se glissant, en concubine, dans le lit nuptial, pour en sortir mère d'un fils légitime. Il y a dans cetle pièce si tendre, un bouffon, compère et pendant de Falstaff, c'est le capitaine Paroles. Matamore cynique et couard, lièvre blotti sous la peau d'un lion hérissé. Une scène amèrement gaie est celle où ses compagnons d'armes, travestis en soldats ennemis, font prisonnier ce faux brave, le ramènent, les yeux bandés, dans le camp et lui font rendre, l'épée sur la gorge, toutes les vilenies et toutes les noirceurs dont son âme est pleine. Dépouillé de son panache, démasqué de ses airs terribles. Paroles s'accommode de son infamie et fait son lit dans la honte.

<( Eh bien I je rends grâces au ciel ; si mon cœur avait été grand, ceci Faurait fait éclater — Rouille-toi, épée; cal-

mex-Tous, rongeurs 1 — Et toi, Paroles, yis en sûreté dans l'opprobre. Devenu ridicule, prospère par le ridicule. Il y a de la place et des ressources pour tout homme ici-bas. »

Tout est bien qui finit bien est un demi-drame où la passion jette ses cris et verse ses larmes. Peines d'amour perdues rentre dans le genre de la comédie moitié satirique et moitié féerique. C'est une de ces fantaisies éblouissantes qui sont comme les châteaux de plaisance du royaume poétique de Shakespeare. Tout y est joie, gaieté, élégance, explosion de l'esprit^ épanouissement du cœur. Le caprice y vole à tire-d'aile dans un labyrinthe d'arabesques ; la folie y secoue les grelots d'or de sa marotte à tète de satyre. Une verve extraordinaire surexcite tous les personnages : ils semblent vivre, agir et parler, dans un état de légère ivresse. A entendre les saillies brillantes qu'ils échangent, on se représente les jeunes seigneurs de la cour d'un de nos Valois, se renvoyant, avec leurs sarbacanes, des pierres précieuses ou des fleurs.

La fable est simple comme un conte de fées. Un jeune roi de Navarre, épris d'une passion subite pour la philosophie, excommunie TAmour et Texile de ses Étals. Il fait faire vœu de chasteté, à ses fa-

no SHAKESPEARB.

voris, Du Maine, Longueville et Biron « rhomme le plus gai qui soil dans les limites d'une gaieté décente ». Biron proteste bien un peu contre une conversion si austère :

(c Les savants assidus n'ont guère gagné jamais qu'une chélive autorité, empruntée aux livres d*autrui. Ces terrestres parrains des astres, qui donnent un nom à toutes les étoiles fixes, ne profitent pas plus de leur clarté nocturne que ceux qui se promènent et ignorent qui elles sont. »

Il finit pourtant par céder à la volonté de son maître, et un édit, proclamé à son de trompe par toute la Navarre, défend « à aucune femme d'approcher à plus d*un mille de la cour, sous peine de perdre la langue D.

Mais voilà qu'on annonce une invasion féminine : la princesse de France vient, au nom de son père, demander au roi la restitution d'une province usurpée. Comment éviter cette visite? Les règlements monastiques eux-mêmes exceptent «c certaines grandes dames » de l'interdiction qui ferme aux femmes la porte des cloîtres : Aliquss magnâtes mulieres, quds, sine scandalo^ evitari non possunt. — Le roi, contraint d'enfreindre son voqu, ne reçoit pas du moins dans son palais l'ambassade en jupes. Il la fait camper dans la plaine, ainsi qu'un ennemi veau pour l'assiéger dans sa cour.

Le jour de l'audience arrive : le roi, accompa-

gné de ses chambellans, vient visiter la princesse* L'Amour, chassé de sa cour, Tattendait, comme un guerrier sous ses tentes. Au premier regard, il est pris et, du même coup, dans cette bataille de dames, ses trois compagnons sont frappés. Du Maine courtise la fière Catherine ; Longueville souffle des madrigaux à l'oreille de la douce Maria, et le moqueur Biron engage, avec la coquette Rosaline, un de ces duels de reparties qui blessent le cœur en visant l'esprit.

II faut Tentendre chanter sa défaite, en litanies ironiques, au jeune dieu qu'il avait renié :

« Obi est-ce possible? — Moi, amoureux I moi, le fléau de VAroour, moi, le bourreau des soupirs passionnés, le critique 8é?ère, l'homme de police de la nuit! moi, le pédant qui tançais, avec plus d'arrogance qu'aucun mortel, cet enfant aux yeux bandés, ce pleurnicheur, cet aveugle, ce maussade enfant, ce jeune vieillard, ce nain géant, Don Cupido, ce régent des rîmes amoureuses, ce seigneur des bras croisés, ce souverain consacré des soupirs et des gémissements, ce suzerain de tous les flâneurs et de tous les mécontents, ce redoutable prince des jupes, cet empereur absolu, ce grand gèoéral, qui fait trotter tant d'huissiers! Oh! mon pauvre petit cœur! Me voir réduit à être son aide de camp, et à porter ses couleurs, comme le cerceau enrubanné d'un sal-» tim banque!...

1 Quoi donc I me parjurer, et choisir, entre trois femmes, la pire de toutes: une coquette au sourcil de velours, ayant deux boules noires en guise d'yeux! Oui, et, par le ciel! une gaillarde qui fera des siennes, quand Argus serait son eunuque et son gardien ! Allons I c'est un châtiment que

Cupido m'inflige, pour avoir méconnu sa toute-puissanle el redoutable petite puissance. Soit, je vais aimer, écrire, soupirer, prier, implorer et gémir. Il faut que les hommes aiment, soit une Madame^ soit une Jeanneton ! «>

Cependant les couples se cherchent et se trouvent dans les sentiers du jardin royal. Biron surprend le roi, rimant, sous les charmilles, un canzone pétrarquesque à la princesse de Navarre. Le roi rencontre Longueville déclamant des stances en Thonneur de « la suave Maria » . Longueville arrête Du Maine en flagrant délit de sonnet galant adressé à Catherine, (x près de qui Jupiter jurerait que Junon » n*est qu'une Éthiopienne ».

Chacun d'eux veut reprocher à l'autre son algarade amoureuse, mais sa mercuriale est coupée par la riposte du témoin de sa propre faute. Biron seul triomphe et se drape en stoîque austère^ au milieu de ces- transfuges de l'étude, lorsqu'un billet doux qu'il envoie « à la- divine Rosaline » tombe par méprise entre les mains de ses compagnons. C'est au tour du moqueur d'être mystifié. Il se tire de son parjure, en jetant le froc aux orties, et en exhortant ses amis à rentrer sous le drapeau de l'amour.

« Chers seigneurs, chers amants, oh ! embrassons*Doas. Nous sommes ce que peuvent être la chair et le sang. Le sang jeune ne peut pas obéir aux prescriptions de Tàge ; nous ne pouvons contrarier la cause pour laquelle nous sommes nés. Aussi a-t-il fallu, à toute force, que nous fussions

parjures Qui donc peut voir la divipe Rosaline, sansdtre,

comme l'Iodien rude et sauvage devant le premier rayon

de l'Orient splendide, obligé de courber sa tête éblouie?...

» Un ermite flétri, usé par cent hivers, pourrait en secouer

cinquante, sous le rayonnement de son regard. Sa beauté

reverdit et ranime la vieillesse, et donne à la béquille Fen-

fance du berceau... Attention donc, hommes d'armes do

Tamour ! Considérez ce que vous aviez juré : jeûner, étudier

ei ne pas voir de femme. Autant d'attentats notoires contre

la royauté de la jeunesse. Dites-moi : pouvez-vous jeûner?

Vos estomacs sont trop jeunes, et l'abstinence engendre les

maladies. £n jurant d'étudier, messeigneurs, chacun de

vous a abjuré le vrai livre. Pouvez«vous méditer toujours,

rêver toujours, contempler toujours? Comment parviendrez-

vous, Sire, et vous tous, à découvrir ce qui est l'essence de

Vétude, sans la beauté d'un visage de femme? C'est des yeux

mêmes des femmes, que je tire la science suprême. Elles

sont le fonds, elles senties livres et les académies d'où jaillit

le vrai feu de Prométhée... Vous étiez fous d'abjurer ainsi

les femmes. Vous seriez fous de tenir votre serment. Sacri-

Gons-lepour nous sauver nous-mêmes. C'est religion de se

parjurer ainsi. La charité est toute la loi divine ; et comment

séparer l'amour de la charité ? »

La harangue est irrésistible , le Roi relève -ses courtisans de leur vœu. La princesse et ses suivantes pardonnent à ces rebelles, si vite soumis et de si bonne grâce : T Amour a ri, il est désarmé.

Ceci, est la boite de Técrin ; comment compter ses joyaux? Le dialogue est un étincellement de saillies. Chaque personnage semble porter cet habit de Buckingham, qui semait des perles au milieu d'un bal. La fantaisie la plus ivre préside à ces jeux de

l'esprit et du cceur. Les concetti chatoient, les équivoques grimacent joyeusement, les métaphores font la roue, les hyperboles éclatent comme des bombes lumineuses, montant vers le ciel. C'est le mauvais goût de la Renaissance dans toute sa richesse et dans toute sa pompe ; ce mauvais goût, comparable à la végétation luxuriante des climats brûlants, ou à ces arabesques italiennes qui commencent par un feston de feuillage chevauché par des faunes, mordu par des monstres, pour finir par une tète de femme coiffée, comme d'un bonnet phrygien, d'un calice de fleiir fantastique. Les hommes de celte forle époque sentaient plus vivement, plus énergiquement que ceux d'aujourd'hui, et ce langage, qui nous semble fou d'ardeur et d'éclat, reflétait fidèlement les visions de leur esprit et les passions de leur cœur. Quelques personnages comiques ou burlesques se mêlent à ces figures élégantes de grandes dames et de courtisans. C'est Phalène, une poignée d'esprit, le Puch du Songe dune nuit cTété, habillé en page ; c'est Armado, le Don Quichotte de la quintessence et du pédantisme ; Trogne, un paysan bavard et balourd ; Nathaniel, un curé béat : plastrons qui servent de cibles à ces fins archers de la plaisanterie, têtes de Mores, sur lesquelles les chevaliers de ce tournoi amoureux exercent leur verve et leur enjouement

Page 1