‹ Les deux masquesChapitre 18 sur 55 · I. — Prospéra et MirandA · texte numérisé non relu

I. — Prospéra et MirandA

II. — Ariel et Callban. — Shakespeare fantaisiste. — La Tempête^

dernier ouvrage de Shakespeare.

La Tempête Tut, dit-on, le dernier ouvrage de Shakespeare^ et Timagination se plait dans cette conjecture. On se représente volontiers le poète laissant tomber Fancre devant cette tle merveilleuse, après avoir passé la Ligne et traversé les orages des passions humaines. Il a jeté à la mer, pendant le voyage, toutes les colères et toutes les angoisses de la traversée ; il entre dans la fraîche oasis, sous des constellations nouvelles, au milieu d'arbres et d'animaux inconnus, comme il aborderait un autre hémisphère. Il y revêt, sous les traits de Prospère, la robe pontificale d*un magicien bienfaisant.

Prospéro, comme le Duc de Comme il vous plâtra, est un prince proscrit, que la méchanceté

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des hommes a relégué au désert. Un vent propice a poussé le radeau sur lequel ses persécuteurs l'avaient abandonné, avec sa fille Miranda^et Ta conduit dans une tle de la mer des Indes. Le vieux monarque s*y est fait ermite. La science lui a dévoilé la nature, la magie lui a révélé le monde des esprits. Il est le maître et il est le dieu de son Éden maritime. Il lit dans les étoiles et il découvre les vertus des plantes. La matière sauvage lui obéit aussi bien que réiément spirituel.

Il a apprivoisé Ariel, il a dompté Caliban. Plus de regrets et plus d'ambitions! En entrant dans ce sanctuaire de la solitude, Prospère a dépouillé le vieil homme, il est revenu à Tétat de nature. Tels ces ascètes de la Thébaîde, qui, au seuil du désert, quittaient leurs habits profanes pour revêtir des vêlements de feuillages. Parvenu au comble de la science et de la puissance, Prospère regarde le monde avec des yeux aussi lointains et aussi désintéressés que les astres. Sa misanthropie a la douceur d'une compassion magnanime ; il a, pour les hommes, le bienveillant dédain d'un esprit soustrait à leurs passions et retiré de leurs luttes. Qu'importe le duché de Milan au roi des fées et des sylphes ? Que fait un sceptre de bois doré au nécroman, qui manie la baguette dont les cercles soulèvent l'Océan et dirigent les évolutions des planètes?

S'il attire, dans son tie, par un naufrage, les usurpateurs de son trône, c'est moins pour les punir, que pour les transformer et leur pardonner.

Miranda est TÈve de son paradis. Parmi les filles de Shakespeare, il n'en est pas de plus belle. La candeur de Cordélia pâlit auprès de sa radieuse iDDOcence. La solitude où elle a vécu Ta formée à sa chaste image. Elle lui a donné la grâce de ses oiseaux et la suavité de ses fleurs. Des hommes elle ne connaît que son sage et augifste père; elle ne sait du monde que ce que lui ont appris ses rares confidences. Le bruit des sociétés humaines lui arrive confus et vague, par sa bouche, comme Técho de rOcéan bourdonnant dans un coquillage. Aucune pensée mauvaise, aucun spectacle impur n'a terni son âme transparente ; elle ne reflète que le paysage enchanté où coule sa jeunesse. L'image grandiose de Prospère l'occupe tout entière, mêlée à l'ombre des palmiers et aux rayons des étoiles. Caliban est trop brut pour l'impressionner; il n'y projette que Tobscur reflet d'un rocher difforme.

Aussi, quel trouble délicieux s'empare de cette âme, à l'apparition du jeune Ferdinand! L'amour l'éveille et l'illumine; c'est l'eau paisible remuée par le souffle, colorée par les premiers feux de l'aurore. Elle s'abandonne, sans hésiter, au sentiment nouveau qui l'entraîne; son cœur de

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vierge s'ouvre aussi naturellement qiruue fleur s'épanouit.

« Qu'est-ce? — un Esprit? Seigneur, comme il regarde autour de lui!... Croyez-moi, Seigneur, il porte une forme splendide, mais c'est un Esprit... Je pourrais l'appeler uu ôtrc divin, car, dans la Nature, je n'ai jamais rien tu de si noble. ))

Sa pudeur à elle, c'est la nudité. Elle ignore les réserves feintes et les factices résistances. Le désert émancipe les àmcs et affranchit les paroles. La coquetterie, charmante dans un palais de l'Europe, grimacerait dans une tle vierge. Là où règne absolument la Nature, l'artifice et la convention seraient des crimes de Icse-majesté. La première femme ne rougit pas sous le regard amoureux d*Adam : Miranda se donne à Ferdinand, avec une hardiesse ingénue.

« Je ne connais personne de mon sexe : pas un visage de femme que je me rappelle, sauf le mien, dans mon miroir; et je n'ai vu, à qui je puisse donner le nom d'homme, que vous, doux ami, et mon cher père. Comment sont faits les autres, je ne sais pas! Mais, par ma pureté, ce joyau de ma dot, je ne désire pas d'autre compagnon au monde, que vous... Arriére, timide subterfuge! Inspire-moi, franche et sainte innocence I je suis votre femme, si vous voulez oi'épouser, sinon je mourrai votre servante. Vous pouvez me refuser pour compagne, mais je serai votre esclave, que vous le veuillez ou non. Voici ma main, et mon cœur dedans. »

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C'est la Galatée de la Nature. Elle ne sort pas, comme la nymphe grecque, d'un bloc insensible, mais du sein tressaillant des bois et de la fraîcheur des eaux vives. Lorsque Ferdinand pose sa main sur son cœur, ce n'est pas seulement une femme qui s'anime, c'est la beauté incarnée et désormais vivante de la Solitude. Miranda émane du paysage céleste qui Tentoure: il Tenveloppe, comme une robe de fleurs et de feuilles ; il la couronne, comme sa reine, du cercle étoile de son firmamenl.

Au-dessus et au-dessous de ce groupe humain, plane Ariel et rampe Caliban, les personnages fabuleux du drame. L'un, léger comme l'air où il nage ; Taulre, pesant comme la terre qu'il sillonne de ses pieds calleux. Ils représentent l'élément lyrique et la force brûle de la Nature. Ariul résume, dans son diaphane organisme, les subtilités et les phénomènes dcTéther; Caliban ramasse, dans son corps grossier, les difformités et les rudesses de la glèbe. Le monde de la fantaisie est aussi peuplé que le monde de Tobservalion ; les poètes ont semé dans Tair, par milliers, les Sylphes et le^ Génies.

Mais Ariel l'emporte sur (ous, comme Tétoile sur

les vers luisants. Il est le roi de ces abeilles, dont rimagination est la ruche. Son caractère est une gentillesse idéale, et cette grâce n'a rien d'humain ni de personnel. L'étincelle dont il est formé pélille d'esprit et d'intelligence, mais il n'y a pas plus de sens moral, sous sa fine essence, que dans une goutte de rosée ou dans un atome. — « Si vous les voyiez, maintenant, voire cœur serait attendri, » dit-il, en contant à Prospéro Teffroi des naufragés captivés par ses enchantements. — « Crois-tu, Esprit? » lui demande son maître : — « Le mien le serait, si j'étais homme I » lui répond Ariel. Il va, il vient, il glisse, il file, il circule, il relie entre eux les épisodes du drame par les traits d'union étincelants de son vol, indifférent aux ordres qu'il reçoit, s'enivrant d'espace, de rapidité, de gaieté.

Les commissions clémentes ou sévères que Prospéro lui donne ne l'intéressent pas. Il exécute un naufrage ou un festin, une chasse diabolique ou un concert divin avec la même insouciance. Son langage, en dehors des rapports qu'il fait à son maître, a l'accent éolien des rumeurs de Tair; un son ravissant y supplée au sens^ Cela tinte et cela chuchotle; cela tient du frisson des feuilles troublées par la brise et du bourdonnement d'un insecte noyé dans une longue bande de lumière. Écoutez-le chanter à l'oreille de Ferdinand le glas magique de son père. On

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croit entendre le bruissement d'une vague allant et revenant sur la grève.

• Sous cinq brassées, ton père glt. Ses os se sont changés en corail ; perles sont devenus ses yeux. De lui rien n'a péri ; mais tout a pris la forme marine de quelque riche et étrange chose. Des naïades sonnent son glas, d'heure en heure. Ding ! dong ! vole ! »

Est-ce une voix articulée, est-ce un gosier d'oiseau, qui gazouille ces rythmes ailés?

u Où suce Fabeille, je suce, moi. J'ai pour lit la clochette d'une primevère. Je m'y couche, quand les hiboux crient. Je m'envole sur le dos d'une chauve-souris. Après l'été, gaiement,* gaiement, gaiement, je veux vivre désormais sous la fleur qui pend à la branche. »

Le souci unique du Sylphe captif est dé recouvrer sa liberté. Détaché un instant du vague de l'atmosphère, il aspire à s'y replonger. C'est la goutte d'eau emprisonnée dans une flole : dès qu'on brisera son cristal, elle se fondra dans l'éther^ sous un rayon de soleil.

Caliban est l'antithèse de cette figurine aérienne : autre idéal, à la renverse ; la Brute en face du Génie. Sa laideur bestiale, ses instincts féroces, son esprit obtus, tout dénonce en lui l'ébauche de l'homme à peine dégrossi. On dirait que la Nature, aveuglée par le soleil du Tropique, l'a modelé à tâtons dans la

boue qui lui sert à gftcher les monstres, en y mêlant, par mégarde, une poignée de la noble argile dont elle sculpte la forme humaine. Le langage qu'il a appris de Prospère ne lui sert qu'à balbutier des pensées basses ou furieuses. Il traduit, dans son rauque idiome, les rugissements du tigre et les miaulements du chacal. Les vagues idées qu'il bégaye ne parlent point du cerveau, mais de Testomac.

A râpreté de l'animal, il joint les vices du sauvage. Miranda ne lui inspire qu'une salàcité frénétique. Il a voulu violer la divine enfant, et c'est pourquoi Prospère Ta condamné à la servitude. Mais qu'un matelot ivrogne lui fasse flairer le vin de sa gourde, il se prosterne à ses pieds, et fuit de lui son fétiche. Le voilà maté, vautré, subjugué, tendant sa nuque au bât, prêt à se vendre pour une gorgée du breuvage.

« Je jure, par cette bouteille, d'être ton fidèle sujet! Je veux, de mes ongles longs, te déterrer des truffes, te montrer un nid de geais, t*apprendre à attraper le leste marmouset. Je veux te mener aux bouquets de noisettes, et t'apporter déjeunes mouettes du rocher... Laisse-moi lécher ton soulier ! »

Ainsi font encore les Gafres et les Peaux-Rouges d'aujourd'hui. A la civilisation qui vient vers eux, les mains pleines, ils ne prennent que le fusil qui exterminera la tribu voisine, et le tonneau de rhum

qui brûlera et tuera leur race. Comme le fœtus dont ii est le pendant social, le sauvage aura pour tombe un bocal d'alcool.

Par cette création étonnante de Caiiban, Shakespeare a personnifié les peuplades restées au dernier degré de Téchelle humaine. Le monstre, pas plus que range, n'échappe à sa perçante intuition. Il lit dans rame obscure du sauvage, comme Taruspice dans les entrailles de la béte. Ainsi doit rêver le singe, parodiant machinalement les actes de Thomme; ainsi le monde doit se réfléchir dans la prunelle trouble du loup sorti de son bois.

Cependant les naufragés, à. peine sauvés de la tempête, reprennent, au point où ils Tout laissée, leur vie de pièges et de discordes. Le roi de Naples se pavane dans sa majesté déplumée; Antonio, l'usurpateur, complote, avec son frère Sébastien, la mort du roi. D'une autre part, le matelot Trinculo révéla royauté de l'île, et conspire, avec Caiiban, le meurtre de Prospère. Sur la plage, la petite camarilla corrompue intrigue et s'agite ; et là-bas, au fond de l'horizon, dans un lointain rayonnant, Prospéro décrit, avec sa baguette, des cercles fatidiques; Ferdinand et Miranda s'enlacent amoureusement dans une lumière azurée. D'un côté, les haines cruelles, les envies mesquines, les ambitions tracassières ; de l'autre, la toute -puissance magnanime, l'amour pur, la tendresse naïve, la

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loyauté ingénue. C'est Tidéai en face du réel, la vision planant sur le monde.

Tout se réconcilie, tout s'apaise, les harpes féeriques endorment les délires de Tengeance humaine. Prospéro se révèle à ses ennemis, dans la splendeur de son pouvoir, et les comble de son pardon. Puis il abdique sa royauté magique, et congédie sa cour invisible, avec une mélancolie majestueuse :

« Vous, sylphes des collines, des ruisseaux et des bosquets, et vous qui, de votre pied sans empreinte, allez sur les plages, chassant Neptune quand il se retire, et le fuyant quand il revient ; vous, farfadets, qui, au clair de lune, faites, dans la verdure, ces cercles amers où la brebis ne mord pas ; vous, dont le passe-temps est de produire les champignons de minuit; vous à l'aide de qui j'ai obscurci le soleil en plein midi, évoqué les vents mutins, soulevé entre la verte mer et la voûte azurée une guerre rugissante... De par mon art tout-puissant, soyez témoins! Cette orageuse magie, je l'abjure ici : je ne réclame plus de vous, et c'est mon dernier ordre, qu'une musique céleste dont le charme aérien agisse, à mon gré, sur les sens de ceux qui l'entendront. Et puis je briserai ma baguette, je l'ensevelirai à plusieurs brassées dans la terre, et, à une profondeur que la sonde n'a jamais atteinte, je noierai mon livre! »

Si la Tempête est, en effet, la dernière œuvre de Shakespeare, cet adieu ne semble-t-il pas un testament solennel prononcé par lui ? — C'en est fait, il quitte cet empire magique du Théâtre, qu'il a rempli d'apparitions grandioses et charmantes. Il se retire,

comme les patriarches, sous son mûrier de Slratfort, faligué, comme eux, d'avoir engendré dés peuples. Julielte n'aura plus de sœurs, Hamlet mourra sans postérité: Miranda est sa dernière fille. —7 Dissipezvous, forces créatrices ! Démons sacrés, repliez vos ailes! Génie, qui résidîiis sous ce vaste front, perds-toi dans Tespace et remonte au ciel! Shakespeare abdique, le grand Pan est mort! Comme Prospéro, il a brisé sa baguette, et il a jeté son livre dans la mer, a une profondeur que la sonde n'atteindra jamais !

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