Chapitre premier
I. ~ Le vieux Théâtre français est né dans l'Église. - Les Drames et les Comédies de l'Église. — La Fôte des Fous.
n. - Le Théâtre au xti» siècle. — Jodelle {Didon^ Cléopdtre, Eugène), — Larivey, ancêtre de Molière {Le Laquais). — Odet de Turnèbe (Les Conlens), — François d'Amboise {Les Néapofitaines).
Comme le Théâtre antique, le Théâtre moderne est né dans le sanctuaire. De même que la Tragédie grecque s'est formée au milieu des rites et des processions dionysiaques, de même le Drame nouveau 6^t né dans l'Église, dont il mettait en action les cérémonies. Les premiers acteurs ont été des prêtres et des clercs, Torgue a été son premier orchestre ; " a eu, pour première scène, le chœur ou le jubé de la cathédrale.
Ce ne sont d'abord que des variantes dialoguées de la liturgie, où les célébrants se partagent les
rôles (le l'office du jour. Les bergers, à Noël, mnent, en chantant, adorer TEnfant Jésus dans sa crèche ; les Mages de TÉpiphanie conversent avec Hérode, et figurent leur voyage vers Bethléem, en faisant le tour de la nef, guidés par un cierge qui représente l'Étoile merveilleuse ; Pange de Pâques montre à Madeleine le sépulcre vide.
Cette mise en scène rudimcntaire modifie à peine le texte sacré : c'est une altération plutôt qu'un dialogue. Mais bientôt un souffle de vie anime ces représentations hiératiques ; leur répertoire s'éleot], leur troupe s'agrandit; des personnages, à peioo indiqués par l'Évangile : les bourreaux du Massacre des Innocents, les marchands de parfums de la Mise au tombeau, les soldats de la Veille pascale^ enlrenl dans la paraphrase élargie. Enfin le drame se détache de l'office, descend de l'autel et va représenter, dans la nef, des histoires bibliques, des paraboles et des miracles de saints. C'est Daniel accusé par les satrapes et jeté dans la fosse aux lions ; ce sont les Vierges sages refusant aux Vierges folles l'huile de leurs lampes vigilantes ; c'est saint Nicolas convertissant le Juif volé, auquel il fait restituer son or, ou ressuscitant les Trois Clercs égorgés par un hôtelier. Parfois même la langue sacerdotale se marie, dans ces jeux austères, à l'idiome vulgaire: des rimes romanes se mêlent aux rythmes latins; les
grelots tintent parmi les cloches ; le patois jase auprès du plain-chant.
Certes, il ne faut même pas demander un commencement d'art à ces drames théocraliques, emprisonnés dans la chape et dans la chasuble, comme les statues égyptiennes dans le pagne étroit, bridant sur les hanches. Leur pantomime est réglée par les indications du rituel, leur démarche est celle d'une lente procession, leur langage a la rigidité des dogmes qu'ils chantent. La pensée, prise entre les lignes du plain-chant, ne se permet pas un écart ; les personnages, asservis au cérémonial, ont la roideur des figures byzantines, emboîtées dans le fond d'or des absides. Et pourtant on ne peut lire sans émotion ces rapsodies à demi barbares. Une expression profonde viviGe leur forme grossière; la foi leur tient lieu de beauté, Tamour éclate dans leurs rudes clameurs. On croit voir des statues gothiques ouvrir leurs lèvres de pierre, et se renvoyer, d'une niche à Tautre, les répons des psaumes et des livres saints.
Qu'on se figure l'effet que devait produire sur le peuple du Moyen âge cet Évangile dramatisé par l'action. Le peuple entendait parler le Christ, crier les Juifs, blasphémer Caïphe, gémir les saintes femmes, chanterles anges qui lui apparaissaient sous les figures candides des enfants de chœur, montés sur les galeries aériennes : il les voyait aller et venir du chœur
au jubé, du baptistère au sépulcre, comme par les sentiers de Getlisémani et les rues de Jérusalem. Le plain-chant, avec ses rythmes grandioses, ses accentuations étranges, ses mélopées pathétiques, prêtait une vie surnaturelle à ces évocations de lu foi. Les voix des chantres, éclatantes ou sombres, devaient retentir aux oreilles des fidèles, comme les échos mêmes du Calvaire. Ajoutez à ces grands prestiges la vapeur de Tencens, voilant le sanctuaire où se mouvait la tragédie sainte, le jour de nimbe qui tombait des cierges sur les personnages, la sainteté du lieu, le recueillement des spectateurs s'identifiant au Mystère du jour, assistant à sa mise en scène comme à une vision, et vous comprendrez l'enthousiasme qu'excitaient ces drames primitifs.
Mais réglise ne fut pas seulement le théâtre des drames liturgiques ; elle s'ouvrit encore à des comédies et à des farces bouffonnes. — En feuilletant les missels enluminés du quatorzième siècle, on rencontre des pages babouinéeSy selon le terme technique. Ce sont celles dont l'imagier a illustré les marges^ de singes courant dans des arabesques, lis gambadent et grimacent autour du texte sacré, chevauchant des oies, secouant des marottes, ou jouant du tambourin, comme pour couvrir le plain-chant des Psaumes.
Le Moyen âge avait a'jssi ses fêtes babouinées. H
permeltait à la fantaisie populaire d^illustrer de mille singeries les cérémonies de TÉglise. Reims
avait sa Pâques, où les chanoines, marchant sur
deux files, traînaient ignominieusement le maigre hareng du carême; Évreux, sa Fête des Cornards, où les prêtres mettaient leurs surplis à l'envers et se jetaient, les uns aux autres, du son dans les yeux ; Metz, ses Rogations, où l'on promenait un dragon dont les pâtissiers bourraient la gueule de petits gâteaux.
C'était surtout aux jours de Nuêl que cette licence avait le champ libre. Noël est une fête à part dans le christianisme, une fête toute d'amour et de mansuétude. Ce jour-là. Dieu se fait enfant; il vagit et grelotte, entre le boeuf et Tânc, sur la paille glacée de la crèche. Sous la minorité du Dauphin du Ciel, comme disent les cantiques, on pouvait tout se permettre. Les vieux Noëls scandaliseraient fort la pruderie moderne: improvisés autour de la table, ils se ressentaient de la jovialité du banquet et de réchauffement des convives.
Selon la province, ils affublaient de pourpoints bourguignons ou de jaquettes angevines les pâtres de rÉvangile. Chaque village les assaisonnait du sel de son patois et des malices de son cru. On en citerait des scènes d'une incroyable licence. Imaginez des matrones et des commères caquetant autour de la Crèche, une Vierge travestie en m. 43
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petite bourgeoise, les Mages traités en mamamouchis, des Adorations de bergers et de bergères, qui font penser à ces députations de poissardes que la Halle envoyait, à Versailles, vers les fils de France nouveau-nés. II semble parfois qu'un syrinx de Faune s'est mêlé aux cornemuses des pasteurs, et qu'il jette au milieu de leurs alléluia sa note ironique. Hais la foi purifie tout, et ces ponts-neufs de rÉvangile n'entendent pas malice à leurs plaisanteries. Si Guillot chiffonne la gorgerette de Margot sur le chemin de Bethléem, si Robin entremêle ses antiennes de baisers volés à Lubinc, ne croyez pas qu'il manque de respect ou qu'il raille. Le rustre a devancé Theure du réveillon, voilà tout ; et il soulève, d'une main un peu avinée, l'humble loquet de la Crèche. La foi avait alors ses grosses privautés, que le doute ou TindifTérence ne sauraient plus se faire pardonner.
Mais ce ne sont là que les jeux de Noël. Une fois lancée, la folie populaire entra jusque dans les églises, fit du sanctuaire son théâtre, de l'autel son tréteau, et introduisit de force la « Fête des Fous » dans la liturgie ecclésiastique.
L'origine de la c Fête des Fous » est immémoriale. Au dixième siècle, elle existait déjà, dans le Bas- Empire. On la comprenait dans le cycle de fêtes, qui
va de Noël à TÉpiphanie. Son caractère était celui des Saturnales païennes. De même que, dans la Rome antique, les esclaves, en chaque maison, durant trois jours de Tannée, prenaient la place de leurs mattre's; de même, à la Fête des Fous, le clergé plébéien usurpait, dans chaque église, pour un jour, les honneurs et les Tonctions du haut sacerdoce. Ce jour-là, le sousdiacre se coiffe de la mitre, Tenfant de chœur s'empare de la crosse, le thuriféraire se fait encenser, le caudataire fait porter la queue de sa robe. Mais, pour excuser d'avance leur travestisseinent, les histrions de ce carnaval attachent des grelots à leurs costumes d'emprunt, et ils appellent leur fête la « Fête des Fous » , Festum Fatuorum.
La farce commençait par l'élection d'un évêque ou d'un archevêque. Les églises qui relevaient immédiatement du Saint-Siège avaient le droit de nommer un pape : unum Papam Fatuorum. L'évêque et l'archevêque, nommés par les chanoines, se recrutaient dans le bas-clergé ; mais le pape pouvait sortir de réchoppe ou de la taverne. Cette exaltation grotesque avait un sens, et un sens chrétien. Elle glorifiait les petits et les pauvres, le jour où le Christ s'était fait pauvre et petit. L'élection validée, on proclamait les dignitaires du nouveau pontife, puis on Taffublait des insignes de sa bouiTonne papauté. La chape était en clinquant, la tiare en carton, la
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crosse en bois doré. Au milieu des dressoirs et des reliquaires de la sacristie, un coffre spécial tenait en réserve les oripeaux de la fête. Il y avait là des simarres à toutes les tailles, des mitres à toutes les têtes.
On lit dans l'ancien inventaire d'une église de la ville d^ork : « Item^ une petite crosse pour en- » faut, le jour de la Fête des Fous. Item^ un petit » anneau, etc. » — Le nouveau pape mitre et chape, son conclave grotesque le hissait sur un brancard et le promenait par la ville. Le peuple le saluait par des cris et des génuflexions ironiques, et rescortait au palais épiscopal où il s'installait en triomphe. Ordinairement, l'évêque cédait la place à l'intrus ; s'il était présent, il devait se lever à son approche et l'accueillir comme il aurait reçu son primat. Le pape des Fous paraissait au balcon, plongé jusqu'à micorps dans un tonneau défoncé, et, de cette chaire bachique, il donnait à la foule sa bénédiction. Le cortège revenait ensuite à l'église, le bouffon milré s'asseyait sur le trône et sous le dais de l'évêque, et l'office des Fous commençait.
C'est alors qu'éclatait le dévergondage de la fête : des clercs, masqués ou barbouillés de lie, dansaient autour des piliers de la nef; de faux chanoines, affublés d'aumusses retournées, le nez chaussé de besicles sans verres, chantaient à tue-tête dans des
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missels tournés à rebours. Les thuriféraires jetaient dans leurs encensoirs des boudins ou de vieilles savates, dont ils enfumaient le pape fou. « Isto die, — dit le rituel macaronique de la Fête, — Papa Fatuorum incensabitur cum boudino. » D'autres soufflaient les cendres aux yeux des célébrants. A la fin, le pape ou l'évéque se levait du trône, et son aumônier, coiffé d*un coussin, promulguait les indulgences burlesques qu'il octroyait à son diocèse fantastique. « De par Monseigneur, n — disait le bref de Tévêque des Fous de Viviers, — « que Dieu vous donne mal au foie» avec une pleine » panelée de pardons et deux doigts de teigne au » menton ! »
Do par Mossenhor l'Evesque, Que Diéoa vous donne mal ar basclé.
Ayez une plène banaste dé pardos, E dos dés rascha de fol almecto....
Une autre formule disait : « Monseigneur, qui est » ici présent, vous donne vingt panetées de mal de » dents, et, à tous vous autres aussi, il donne une » queue de rosse. »
Mossenhor, qués eissi présen,
Vol done XX banastes dé mal dé dens ;
Et, à tos Yos aoutrès aoussi,
Done une coa dé roussi.
L'office terminé, son clergé cynique s'entassait
sur des charrettes et courait les rues, en échangeant, avec le peuple, des huées et des quolibets.
Dans quelques villes, à Rouen, à Autun, à Sens, à Beauvais, la Fête des Fous tournait au fétichisme et s'appelait la « Fête des Anes », Feslum Asinorum. Une jeune fille, portant un nouveau-né dans ses bras, représentait la Vierge et TEnfant Jésus. Le chapitre la conduisait, montée sur un âne couvert d'une housse d'or, à la cathédrale, processionnelleroent. Elle se plaçait dans le chœur, du côté de TÉvangile et devant l'autel. L'âne était mené par deux chanoines devant le lutrin : le préchantre saluait la bête cérémonieusement et entonnait la fameuse Prose de rAn€f composée par Pierre de Corbeil. Le peuple, après chaque strophe, reprenait le refrain en chœur:
Orientis parttbus, Adventavit Asinus, Pu/cher et fortissimus, Sarcinis aptissimus,
Hez, sire Asne, hez, chantes ; Belle bouche, rechignez.
Vous aurez du foin assez Et de l'avoine à plantez....
La prose chantée, on conduisait Tâne devant un râtelier garni de chardons; les chanoines proclamaient, au milieu des huées, les noms de ses commensaux ; puis on chantait la messe, et les répons, du Kyrie au Credo, imitaient le cri de la bêle. « Ala
» fin de la messe — dit la rubrique de la Fête — le » prêtre, tourné vers le peuple, au lieu de chanter : » Ite^ nUssa est ! braira par trois fois ; et le peu- » pie, au lieu de répondre : Deo gratins ! répon* » dra trois fois: Binham, hinhamj hinhamli»
Qui ne croirait d'abord à une parodie ? Ce sanctuaire profané, cette messe dérisoire, ce chant bestial, ces rites de corybantes, cette apothéose de Fane, célébrée dans la langue et sur les orgues de l'Église ; tout cela semble afficher Timpiété et Tirrévérence. On se rappelle ces diables, qui, dans les légendes, s'affublent d'habits sacerdotaux, pour parodier, sur les ruines d'une abbaye, les cérémonies liturgiques.
Rien de plus faux que ce point de vue. Cette trivialité monstrueuse qui nous déconcerte, c'est la physionomie que prend, quand elle se met à rire, la sombre figure du Moyen flge. Le peuple croyait ; mais sa foi était celle du charbonnier : elle salissait un peu ce qu'elle approchait. L'église où il venait bouffonner aux fêtes de Noël, il l'avait bfttie pierre par pierre, et, le lendemain, quand il avait cuvé son orgie, il revenait frupper de son front pénitent les dalles du sanctuaire. L'éclat de rire dont il faisait retentir les voûtes n'avait rien de moqueur ni de sacrilèges c'était la rude hilarité du pâtre dans retable de Bethléem.
L*Ane, aujounrimi si injustement méprisé, était, d'ailleurs, singulièrement vénéré dans Tanliquité profane et chrétienne. La bête dont nous avons fait Temblème de la stupidité et de la laideur symbolisait autrefois la force et la beauté. Homère^ qui assimile le lâche Paris à un cheval, compare rhérolque Ajax à un âne. Rencontrer un âne, ou le voir en songe, était, pour les Grecs un heureux présage. L'homme transformé en âne est une des plus antiques fictions du myUie. C'est du fond des Fables milésiennnes qu'il arrive dans le roman de Lucius et dans les Métamorphoses d'Apulée. Les Égyptiens frappaient, à l'image de l'âne, des gâteaux qu'ils offraient à leur dieu Typhon. — Dans rinde, au Maduré, la caste noble du pays se glorifie d'avoir un âne pour ancêtre. Les hommes de cette caste traitent les ânes en frères, prennent leur défense, et poursuivent en justice ceux qui les battent sans raison. Par un temps d'orage, ils donnent l'hospitalité à l'âne et la refusent à rânier, s'il est d'une caste inférieure.
Vénérable dans l'Orient païen, l'âne était presque sacré chez les Juifs. Jacob, sur son lit de mort, bénissant ses fils, appelle Issachar « un âne robuste qui se couche entre les étables». — Déborab, inlerpellunt les puissants d'Israël, leur dit : « Yous qui montez sur de luisantes ânesses. » — Job raille
rhomme assez vain pour se croire « libre comme l'onagre » ; et Jéhovah, lorsqu'il répond, exalte magnifiquement l'indépendance do cet animal: — « Qui » a lâché l'onagre en liberté ? Qui a brisé les liens » de Tàne sauvage, à qui j'ai donné le désert pour » maison , pour demeure la terre salée ? Il dé- » daigne le tumulte des villes ; il n'entend pas la » voix de l'ânier, il parcourt les montagnes pour » trouver ses pâturages, il poursuit le moindre brin » de verdure. » — Le miracle de la parole n'est accordé qu'à l'âne, entre tous les animaux de la Bible. Invisible à Balaam, l'ange de l'Éternel apparaît d'abord à l'ânesse qu'il monte.
Le rôle que joue Tâne dans le Nouveau Testament n'est pas moins privilégié et moins distinctif. Il réchauffe de son haleine Jésus enfant, dans la crèche; il porte la sainte Famille fuyant en Egypte; le Christ monte sur lui, pour faire son entrée triomphale à Jérusalem. De là le respect que les premiers chrétiens portaient à cet animal domestique de l'Évangile, et qui les fit accuser par les Romains de l'adorer secrètement. TertuUien raconte que, de son temps, les ennemis du culte nouveau avaient exposé un tableau représentant un personnage à longues oreilles, tenant un livre à la main, et vêtu d'une robe, au bas de laquelle passait un pied d'âne. Le tableau portait cette
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inscription : « Le Dieu des chrétiens à Tongle (l'âne. » Une caricature d'un chrétien nommé Aleiamenos, faite par un adversaire de la foi nouvelle, a été retrouvée, sur une muraille, dans les fouilles du Palatin. Elle représente le Sauveur, sous la forme d*un homme à tète d'âne, crucifié ; Alexamenos se tient debout, d'un côté de la croix, dans l'attitude de l'adoration particulière à l'époque. Au-dessous on lit cette inscription : 'AXeÇipiev:; oiSexz (pour fféSexat) deov : « Alexamenos adore Dieu! »
On comprend que le Moyen âge ait réhabilité ranimai presque consacré par ces souvenirs. Le peuple voyait, dans la croix noire qu'il porte sur le dos, le blason sacré de la monture du Sauveur. Il croyait que, pendant la nuit de Noël, la parole lui était donnée, et qu'il conversait alors, dans Tétable, avec le bœuf, son vieux compagnon de la crèche. Jamais l'âne ne figure parmi les monstres et les gargouilles diaboliques qui, des corniches de l'église, vomissent Teau des gouttières. En revanche, sur un contre-rort du clocher vieux de la cathédrale de Chartres, on voit un âne, dans une pose de psalmiste, jouer gravement de la harpe. — Une tradition rapportait que l'âne qui promena Jésus dans Jérusalem avait traversé la mer à pied sec, après la Passion, et qu'il était venu s'installer aux enviroos
de Vérone. D'après celte même légende, la ville, lorsqu'il mourut, lui fit de magnifiques funérailles. Ses reliques, enchâssées dans un fine d'argent, furent déposées à l'église de Notre-Dame*des- Orgues, sous la gardé de quatre chanoines, qui, deux fois l'an, les promenaient en procession par la ville. — En fêtant TAne avec cette joie délirante, le peuple faisait donc, au fond, un acte de foi. Il y avait de la piété dans son extravagance. A cet humble témoin de l'Incarnation, il voulait donner sa part des joies de Noël.
L'Église souffrait patiemment ces folies bruyantes. Les religions tolèrent beaucoup, aux époques de foi ; tant que les peuples restent leurs enfants, elles leur permettent de jouer familièrement avec les choses de l'autel. Cependant, de temps à autre, les conciles, les synodes, les papes, les évêques censuraient l'orgie de Noël. On laissait gronder leurs tonnerres, et la fête poursuivait son train. Elle trouvait même des apologistes parmi les docteurs. — « Nos prédécesseurs, qui étaient sages » et prud'hommes, » — dit une lettre circulaire de la Faculté de Paris — « ont permis cette Fête. » Vivons comme ils ont vécu et faisons ce qu'ils B ont fait. Nous ne faisons pas ces choses sérieu- 1» sèment, mais par jeu seulement, et pour nous » divertir, selon l'antique coutume; afin q\ie la
» folie, qui nous est naturelle, qui a été conçue et » qui est née avec nous, puisse s'écouler et se dé* » gorger, au moins une fois par an. Les tonneaux >» (le vin crèveraient si, de temps en temps, on ne » leur ouvrait la bonde. Nous sommes de vieux » vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le \in » fermentant de la sagesse romprait en éclats si » nous le laissions toujours bouillir par une dé?o- » tion continuelle au service divin. Il faut donc le » défoncer parfois et lui donner de Tair, de peur » qu'il ne s'épanche à terre et ne se perde sans » profit. C'est pourquoi nous donnons quelques » jours aux jeux et aux bouffonneries, afin de reo- » trer ensuite, avec plus de sincérité et de ferveur, » dans le service de l'autel. »
Le Moyen flge défendit longtemps, contre leurs censeurs, ces fêtes qui lui étaient chères. Le luxe le plus recherché de Tépoque, c'était le Fou, une marotte vivante que, d'un geste, on mettait eu branle. Or, co jour-là, le peuple tout entier se donnait cette joie. Acteur et spectateur à la fois de sa gigantesque sotiie, il bafouait son extravagance et riait de s'entendre rire.
A la fin, les Parlements s'en mêlèrent ; ils interdirent à la Fêle des Fous l'entrée de Téglise. Chassée du sanctuaire, elle se fit laïque, et survécut, quelque temps encore, sous la forme de con-
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fréries provinciales. Mais elle perdit, en se transformant, sa vigoureuse originalité. Le bourdon colossal du jacquemard gothique ne fut plus qu'un petit grelot qui tintait encore faiblement, au matin du dix-septième siècle, et qui se taisait bientôt pour jamais.
On ne trouve guère de perles fines dans le fumier de nos vieux Comiques, ou, du moins, sontelles couvertes d'une rude écaille ; mais, çà et là, on y rencontre des traits, des lueurs, des saillies qui présagent la bonne comédie, comme les veines d'or qui sillonnent le minerai brut indiquent que la pépite est au fond.
Il faut respecter les vieux chariots de Thespis, dont le branle criard a bercé, cahin-caha, la Comédie naissante. Quelquefois ils sont traînés par des ânes; mais ils marchent, en fin de compte, ils s'efTorcent, ils font avancer la machine ; ils la conduisent, étape par étape, à travers les encombres et les achoppements, au relai où l'attend un homme de génie. Alors l'humble charrette se métamorphose en char olympique ; Pégase, hennissant et battant des ailes, prend la place du baudet naïf ou du bœuf
pesant qui la remorquait : Shakespeare, Corneille ou Molière s'emparent de ses rênes ; ils ouvrent la carrière, ils la fraient, ils l'agrandissent, ils la développent en tous sens; et les larmes, les rires, les acclamations du monde, raccompagnent dans sa marche glorieuse à travers les siècles.
Ainsi Jodelle est un poète bien inculte encore ; il a le vers rauque, Télan guindé, Thaleine emphatique d'un amplificateur de collège, qui escalade le Parnasse en entassant des Gradus sur des dictionnaires. Ses deux tragédies : Didofi et Cléopdtre, et sa comédie A' Eugène, n'en sont pas moins les premières ébauches classiques de notre Ihéfltre. Il faut se reporter à Teuthousiasme du temps pour comprendre quelle nouveauté ce fut alors qu'une tragédie française, costumée à la grecque, et bégayant de pédantesques tirades, embarbouillées de mythologie et d'érudition. On sortait du Moyen âge et de la sacristie triviale des Mystères; la Renaissance italienne éblouissait la France ; un vent de paganisme, venu de Florence et de Rome, faisait tourner et délirer toutes les têtes. Dès que la Melpomène antique apparut, elle fut adorée, même sous la peau d'âne de barbarie gauloise qui travestissait sa noble beauté. — « Cléopâtre^ » — raconte le vieux Pasquier, — « fust jouée devant le » roy Henri II, avec de grands applaudissemenb
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» de toute sa compagnie, et, depuis encore» au » collège de Boncourt, où toutes les fenestres es- » toient tapissées d'une infinité de personnages » d'honneur, et la cour si pleine d'escholiers que » les portes du collège regorgeoient. Je le dis « comme celuy qui y estoit présent, avec le grand » Tournebus (Turnèbe), en une mesme chambre. Le » roy donna à Jodelle cinq cents escus de son espar- » gne, et lui fist tout plein d'aultres grftces, d'autant » que c'estoit chose nouvelle, et très belle, et très » rare. »
Ce ne fut pas tout; après la représentation, Ronsard, Baîf, Rémi Belleau, Jean de la Péruse,tous les coryphées de la Pléiade, emmenèrent Jodelle à Arcueil, pour fêter son succès dans un banquet poétique . Un bouc se rencontra sur la route ; on ceignit ses cornes de lierre, on Tentralna dans la salle du feslin, et on l'offrit en prix, selon le rite antique, au poète victorieux. Ronsard a chanté cette ovation païenne dans un dithyrambe à la Pompe du Bouc de Jo* délie, poète tragique. L'enthousiasme y tourne au délire : c'est le trépignement d'un Satyre, dansant autour de Taulel restauré de Bacchus. Les fumées de l'antiquité montent au cerveau du poète ; il y voit trouble, il y voit double: il confond Paris avec Athènes, Jodelle avec Sophocle, et le petit vin d'Arcueil avec le sang du dieu^ ruisselant des
grappes écrasées entre les mains des bacchantes. Chaque strophe se termine par le cri frénétique qu'elles poussaient, dans leurs courses échevelées, à travers les gorges et les forêts du Taygète :
Tout ravy d'esprit, Je forcené ; Une nouToUe erreur me mène, D'un 8tut de course, dans les bois.
lach I lach : j'oy la voix Dos plus vineuses Thyades; Je vois les folles Ménades, Dans les antres, trépigner.
Et de serpents se peigner.
lachl iachi Evohé!
Evohél iach! iachI
Relisez, aujourd'hui, ces tragédies qui inspiraidnt de si fanatiques bacchanales : TEvohé de Ronsard expirera sur vos lèvres en longs bâillements. Vous n'y trouverez que les pastiches d'un écolier, qui parle grec et latin avec l'accent de la place Maubert ; les déclamations de Sénèque et les élégies du quatrième livre de VEnéidey calquées à la vitre^ losangée de plomb, d'une croisée gothique. On croit entendre le Janotus de Bragmardo, de Rabelais, haranguant les Muses.
La comédie A' Eugène a, du moins, la valeur d'un tableau de mœurs. C'est une satire, dans le goût des histoires galantes de Brantôme, à la fois raffinée et grossière, cynique et subtile. Elle exhale cette corruption parfumée à l'italienne, du temps