‹ Les deux masquesChapitre 21 sur 55 · LE LAQUAIS · texte numérisé non relu

LE LAQUAIS

Entre lesquels sont les Tortus, Être bien nourris et vêtus, Être curés, prieurs, chanoines, Abbés, sans avoir tant de moines Comme on a de chiens et d'oyseaux ; Avoir les bois, avoir les eaux Des fleuves, ou bien des fontaines ; Avoir les prés, avoir les plaines ; Ne recognoistre aucuns seigneurs, Fussent-ils de tout gouverneurs.

Oq croirait voir le prieur de Tabbaye de Thélème, assis sous sa treille, et dégustant, à petites gorgées, le vin de ses vignes.

A vingt ans de distance, de Jodelle à Lorivey, le progrès est déjà sensible. Ce chanoine de Téglise collégiale de Troyes en Champagne peut passer pour un ancêtre direct et légitime de Molière. Ses comédies, traduites ou imitées de Titalien, offrent un savoureux mélange d'esprit toscan et de verdeur gauloise. On les dirait filles du Panurge de Rabelais et d'une courtisane de Machiavel. Les personnages qui les remplissent ont les traits saillants et hauts eu couleur des masques du théâtre antique; ils crient comme eux, dans un porte-voix, leur ridicule ou leur vice. Aucune nuance, aucune réticence, pas une de ces gazes à plis redoublés, sous lesquels Tart moderne enveloppe les sujets scabreux; mais des intrigues d'alcôve toutes crues et toutes vives, des types et des métiers de nuit portés au grand jour. Ce ne sont

212 LE THËiLTRE MOBERiNE.

pas seulement ]es cris de Lucine, comme dans la comédie de Piaule, ce sont ceux de Venus qu'on entend souvent derrière la coulisse.

La cheville ouvrière des comédies de Larivey est Tentremetteuse. Le théâtre, au seizième siècle, ne craignait pas de faire voler, autour des chandelles dé sa rampe, cette chauve*souris de Tamour. Dans presque toutes les pièces du joyeux chanoine, rôde, d'un pas oblique, une ignoble vieille qui brocanle les mariages, rapproche les amants et manigance Tadultère. L'araignée tisse le lit nuptial des papillons amoureux. La Macette de Régnier prend, du moins la peine d'assaisonner ses vilains conseils de simagrées et de patenôtres :

Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite...

Les Béates de Larivey n'y mettent pas de façons ; elles tiennent boutique d'affaires véreuses, et y accrochent carrément l'enseigne de leur profession. Écoutez plutôt la Guillemette de sa comédie du Laquais :

« Enfin, qui est accoutumée à faire plaisir ne s'en peut garder... Maintenant que je suis cassée, j'ayde un chacun de mon conseil. Qui fait ce qui peut doit estre excusé. Il ne me faut ores mettre en jeu pour faire la monstre -des beUes, car je suis désormais défleurie ; mais, pour persuader quelque bonne affaire, j'en sortiray à bout, aussi bien qu'une autre ; et, toute vieille que vous me Yoyex, ]6

LA VEUVE. î«3

sçay, par la grâce de Dieu, faire beaucoup de choses!.. Il n*y a qu'une Guillemette au inonde. — Vous en riez ? Si n'en pensez-TOus pas pourtant moins. Vous aurez quelque jour affaire de moy: ne vous souciez.... Mais laissez-moy aller porter mes lettres. »

Les courtisanes de Larivey ne sont pas moins franches ; nos hypocrisies modernes leur sont inconnues. Elles ne jouent ni à Tange tombé, ni à la Madeleine repentante. C*est voiles dehors et armées en course, qu'elles jettent le grappin sur les vieillards amoureux. Ces Sirènes-là ne craignent pas d'étaler leurs pinces et de montrer leurs nageoires. — Dans la comédie de la Veuve, une courtisane, nommée Clémence, a trompé le bonhomme Bonpventure, en se faisant passer pour sa femme, qu'il croit morte depuis dix ans. Lorsque sa ruse se découvre, elle ne fait même pas semblant d'en rougir, et se justifie à la façon de Phryné montrant sa gorge nue à l'Aréopage :

« Or je suis découverte et confesse ma faute, de laquelle je ne vous demande pardon, parce que c'est le mestier de nous austres de tromper les hommes, comme aux juges chaslier les meschants. Nous cherchons les usurper et nous donnons en proye à plusieurs, afin qu'ils subviennent aux frais de nostre despence ; aprenant de la souris, qui a toujours deux ou trois niches, afin que si on en bouche l'une, elle se sauve par l'autre... Nous achetons tout, fors le jour et la nuit; tellement que personne ne se plaint de nous, parce qu'aucun n'est contraint venir en nos maisons. Mais qui y vient, il voit écrit sur la porte, que nous ressemblons

214 Lfi THÉÂTRE MODERNE.

la louve qui, ne pouvant tondre la brebis, l'escorche. Je vous prie de me rendre ce que j'ay despendu en ceste menée , car, outre que j'ay orné et repoly la maison, je vous ay fait bonne table pour vous rescbauffer en Tamour ; car, comme il est nécessaire que l'oyseleur despense en apas et gluaus, devant quil prenne les oyseaux, ainsi, au commencement, nous abandonnons tout aux hommes, afin que, pensant que nous les aymons, ils ne se donnent garde du piège que nous leur dressons. »

Que dites-vous de TamenâQ honorable? Yoilà ce qui s'appelle mettre bas le masque et montrer le dessous des cartes. — Le bon Bonaventure, attendri par ce discours^ lâche six écus pour les frais de la ratière tendue pour le prendre. Ce n'est pas payé!

Tous les personnages de ce curieux répertoire sont de ce relief e*t de cette couleur. On y rencontre, à rétat de vie, lançant par leurs évents des flots de citations grecques et latines, ces mastodontes du pédantisme, issus du chaos des vieilles universités, dont on contemple avec stupeur les poudreux squelettes, échoués sur de grands bancs d'in-folio : créatures informes, nées des amours d'une grammaire syriaque et d*un lexique hébraïque ; animaux féroces et rébarbatifs qui se livraient parfois, à propos d'une racine grecque ou d'un vers punique, des batailles d'extermination.

Aujourd'hui que la pédanterie se peigne et s'habille, on prendrait volontiers pour des créatures apocryphes les crasseux sycophantes que Larivey

Page 1