‹ Les deux masquesChapitre 23 sur 55 · LES ŒUVRES DE LARIVBY · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES DE LARIVBY

estoit las de branler !... Ainsi, quand le hasard me Tient, Je m'emplis jusqu'à la gorge; mais cela ne dure rien, car si je dors tant soit peu après le repas, je fays si bonne digestion, que j'ay l'appétit plus ouvert qu'auparavant. Pour ce, j'endure miUe poltronneries, mille injure« et quelquefois mille blessures... Et, en elTet, je ne sache qui ay meilleur estât que moy, ni qui vive plus aysément. 11 vous semble peutestre que je n'ay rien en ce monde. Regardez-moy : quelles joues sont cela? Si je n'avois de quoy les entretenir, elles ne seroient si enflées, ni mon minois tant enluminé... Que ne sais-je tout de ventre! Mon Dieu! que Nature m'a fait tort, me le faisant si petit ! Regardez que c'est là! Oh ! que si quelqu'un vouloit me prester le sien, comme je l'emplirois bien et à bon escient ! »

Quelle abondance, quelle ampleur, quel gras fumet de victuailles! Cela fait songer à un banquet de Jordaëns, peint en pleine pâte et cuit dans son jus.

La Sorcière joue aussi, son rôle dans les comédies de Larivey, où elle se montre comme une variété de la Duègne. Vers cette fin du seizième siècle, le serpent de la sorcellerie, longtemps engourdi, se redressa sur sa queue, et se remit à siffler les vieux airs du diable. L'atmosphère fut tout enfumée de vapeurs magiques. C'était le temps des Médicis et des charlatans venus à leur suite : astrologues, pipant les étoiles comme les dés du tapis céleste ; nécromans, perçant des cœurs de cire avec les épingles de Vénus ; apothicaires équivoques, vendant en cacliette des philtres et des poisons : l'amour et la mort. — Aussi bien, voici la vieille Méduse, de la comédie du Fidellcy

qui va vous débiter le prospectus de sa pharmacie diabolique :

« Ma chère dame, vqjcy plusieurs choses qui ont la puissance de forcer les hommes à aimer et leur donner martel en teste. C'est & scavoir: la cervelle d*un chat, la corde d'un pendu; escrire de la plume d'un pigeon, d'un corbeau oa d'un aigle, sur du parchemin vierge de veau ou de chevreau, certains noms et caractères ; former quelques lettres sur la main senestre, avec du sang d'un oyson, ou d'une chauve-souris, ou d'un lézard ; façonner un cœur de pasle et le transpercer, à travers, d'un Cousteau à manche noir; faire bouillir, en de Thuyle, des cheveux et du cambouy des cloches; tourmenter les grenouilles, principalement les vertes; conjurer les rats et souris et les nourrir de miel, et infinité d'autres choses. »

Ce théâlre de Larivey est plein de force comique; les originaux y abondent. Le style est la verdeur el la franchise même ; Molière lui a fait l'honneur de le piller plus d'une fois. Son Harpagon est tiré tout vif de la comédie des Esprits. Il y flgiire sous le nom de Séverin. Mêmes lamentations et mêmes cris, lorsqu'il a perdu sa cassette I A première vue, on le reconnaît.

Le théâtre de Larivey, si large et si franc, plein de force comique et de gaieté pittoresque, est pourtant surpassé par la comédie unique qu'un jeune homme, Odet de Turnèbe, le fils de Tillustre érudil qui restaura l'hellénisme en France, écrivait vers la même époque.

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Les Contens méritent de faire dafe dans notre littérature dramatique. Pour la première fois, la comédie vraiment française apparaît. Par quelques côtés encore, elle reste engagée dans les fils de Timbroglio italien, mais elle s*y meut déjà avec une originalité libre et souple ; elle met sur pied des caractères d*une ressemblance étudiée et d'une allure soutenue. A côté de flgures effrontées ou vulgaires, des personnages respectables font entendre un sérieux et décent langage. Les femmes expriment discrètement des sentiments délicats. Avec Odet de Turnèbe, la société polie fait sa première entrée sur la scène.

Le style, surlout, charme et surprend, d'abord, par son accent. naturel et sa simple aisance. C'est la prose du seizième siècle, abondante et copieuse encore, mais plus légère et plus transparente. On dirait qu'elle a passé par un premier filtre et qu'elle y a déposé sa lie. Dans quelques scènes, vous croiriez entendre le prélude de la langue même de Molière. Parfois aussi ce sont ses personnages que cette comédie primitive semble nous prédire. — Le capitaine Rodomont raconte, en un endroit, ses campagnes : — « Je vous puis assurer que, à la bataille » deMoncontour, d'un seul coup donné en taille ronde, » j'ai coupé deux hommes par la ceinture : vray est V qu'ils n'estoient armez que de jaques de mailles, et de » ceste façon, je pense avoir fait mourir plus de qua-

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» ranle hommes, à la rencontre de Jarnac, en moins » de quinze coups..... Pleust à Dieu que vous eussiez » esté avec moi à la journée de Lépanthe I Yousm'eas- » siez veu souvent abbattre quatre testes de Turcs » d'un seul coup d'épée I » — N'est-ce pas ainsi que Jodelet, un demi-siècle plus tard, racontera ses exploits au siège d'Arras, et comment il y emporta une lune tout entière.

Comme dans presque toutes les comédies de Tépoque, c'est une entremetteuse qui, dans les CotUenSf ourdit la trame de Tintrigue. Mais Odet de Turnèbe a singulièrement raffiné ce type que Larivey ne montre qu'à l'état cynique. La vieille Françoise de sa comédie offre un type achevé d'hypocrisie libertine. Elle se garde bien d'accentuer crûment les mauvais conseils qu'elle donne aux jeunes filles ; elle les souffle^ elle les chucholte; c'est en le délayant d'eau bénite qu'elle leur distille son poison. Écoutez-la, prêchant en trois points à la naïve Geneviève, qu'elle ferait œuvre piè en recevant^ à Tinsu de sa mère, on amoureux dans sa chambre :

« Ma mie, en ma conscience, je ne vous conseille rien qui ne soit bon, et pouvez bien penser qu'estant sur le bord de ma fosse, preste de rendre compte à Dieu de ce que j'ay fait en ce monde, ne tous voudrois induire à faire chose qui peust, tant soit peu, souiller mon ftme ou la vostre. Car autant vaut celuy qui tient que celui qui escorche î La demande de Basile qui vous ayme de si bon cœiir, est sainte,

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juste, raisonnable. Vous avez ouy dire souvent à vostre confesseur, comme Je croy, qu'il faut aymer son prochain comme soy-mesme, et qu'il faut bien garder de tomber en ce vilain vice d'ingratitude qui est l'une des branches d'orgueil, lequel a fait tresbucber au plus creux abisme d'enfer les anges qui estoient les plus belles et lés plus heureuses créatures que Dieu eust faites....

c( Ne seriez-YOUs pas une ingrate, une glorieuse, une outrecuidée, si vous ne faistes compte des justes prières deceluy qui ne Toitpar aultres yeux que par les vostres?.... Je m'en vay, tout de ce pas, faire dire une messe du Saint-Esprit, à celte fin qu'il luy plaise inspirer vos parents à vous donner le mari que méritez. Avisez de faire en sorte que vous soyez en la maison, pendant que vostre mère sera au sermon, laquelle j 'entre tiendray le mieux que je pourray. »

Quelle psalmodie pateline de vieille diablesse tentant une vierge I quel ron-ron de chatte de sabbat ! La Hacette de Régnier ne dira pas mieux.

Les Néapolitaines, de François d'Àmboise, rentrent dans les pastiches italiens, assaisonnés de gros sel gaulois, que Larivey excellait à faire. Il s'y trouve pourtant un personnage flambant neuf : celui d'un de ces Capitans espagnols, gonflés d'orgueil et redondants de jactance, qui secouent si comique* ment leur panache, dans les pamphlets de l'époque. Don Diéghos fait, dans sa fraise, la roue d'un paon dans ses plumes. Il est un foudre de guerre et d'àjnour. Les forteresses et les femmes capitulent, à sa première sommation. Il enfile les cœurs au croc de

sa moustache, et renverse les escadrons au vent de sa rapière dégainée.

— « As-tu jamais veu painct le Dieu Mars? » demande-t-il à Gaster rescomi/leur^ qui l'escorte dans ses algarades, avec une servilité goguenarde. « — Qui ? Mardi-gras ?» — « Ha I ha ! ha I » — « Qui » donc ? Celuy qu'on dict le dieu des batailles ? N*esty> pas cestuy-là qui est pourtraict en une médaille » que vous portez aubonnel? w — aC'estluy-mesme, )) le voylà tout faict. » — « Il me semble bien ainsi, » comme une omelette de deux œufs. » Ailleurs, don Diéghos raconte sa tournée dans une église où il attendait son valet. A Tentendre, on dirait qu'il a fait pied de grue sur un piédestal :

«Je crois qu*il s'approche de midi : Gaster m*a bien faict attendre, je ne sçai qu'il peut tant faire. Si ne me suis-je point fasché en cette grande église : car là où je promenois, il avoit bonne conipaignie de femmes qu'il ne faisoit poiat mauvais voir. Leurs dévotions ont esté bien courtes. Je leur faisois souvent haucer les yeux, et peut estre le cœur ailleurs qu'aux saincts et aux sainctes. Je les y ai encore laissées et pense que, tant que j'y eusse esté, elles n'en fussent jamais bougées. »

Comme dans les Contens de Turnèbe, le style des Néapolitaines se distingue des comédies précédentes par un tour plus netetplus vif. Le dialogue, qui marche dans les pièces de Larivey avec une ampleur un peu lourde, circule en courant, dans la sienne, au

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pas accéléré du brio scénique. — Don Diéghos, pour n*en citer qu'un exemple, peste et maugrée quelque part contre des amis qui Font mystiûé :

K — Voto a Dios ! ils s'en repentiront ! » — « Yous en avez bien le moyen, » répond Gaster. — « Je leur couperay bras et jambes. » — « Yous ferez bien. » — « Je fracasseray tout ! » — « Je le vous conseille. » — « Je tailleray tout en pièces !» — « Il n'y a ni roy ni roc qui vous en sache engarder. » — « Je lui oleray tout ce qme lui ay donné. » — t C'est la raison. »

A ces répliques de valets, qui aiguisent, en Tenlreehoquant, la passion du maître, vous avez reconnu une des escrimes de langage dont Molière jouera plus tard en maître. Scopin aux prises avec Léandre, Sganarelle interpellé par Don Juan, ne ferrailleront pas autrement.

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