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LA COMÉDIES DES COMÉDIES

Brer, on trouve, dans cet immense pot-pourri, tout ce qui se chantait et se fredonnait en France, vers Tannée 1640, à la cour et au corps-de-garde, dans la hutte des bergers ou sous le balcon des Lucindos.

La Comédie des Comédies ^ du sieur du Pescbier, (1639) a l'intérêt d'être la première parodie qui ait paru sur un théâtre en France. C'est un pastiche, moqueur et très réussi, de la manière du vieux Balzac, ce pédant magistral, sous lequel, comme on Ta si bien dit, la langue française daubla sa rhétorique. On ne pouvait mieux contrefaire l'accent grandiloque el Temphatiquo allure de son style, dont les périodes défilent, à. pas cadencés, comme une procession de pédagogues à vastes perruques et en robes à longues queues traînantes. Voici comment le Docteur — un des personnages de la pièce — raconte ses voyages :

« J'ai esté citoyen de plusieurs républiques ; j'ai veu ces hautes montagnes qui ne veulent pas que la France et TEspagne soient à nn mesme maistre, et en ay passé d'autres qui ont trois hyvers en Tannée, et dont les neiges ne fondent jamais que dans le vin d'Espagne et le muscat. Jay logé en plusieurs villes, dont les muraiUes sont construites d'une matière aussi précieuse que le marbre et le porphyre, et qui ont des rues pavées de dieux et de déesses de l'antiquité, et des allées bordées d'histoires d'un costé et de fables de l'autre. J'ai marché sur les Césars et sur les Pompées, et me suis promené au bord de ceste rivière sur laqueUe les Romains ont faict l'apprentissage de tant de Tictoires, et ont commencé ce grand desseing qu'ils n'ont achevé qu'aux dernières extrémités de la terre. »

La parodie est d'autant meilleure qu'elle exagère à peine son modèle. Balzac a le génie du pathos : s^s moindres billets semblent écrits sur le marbre de la tribune aux harangues. Il demande à Clio de lui prêter sa plume, pour écrire un mot. Rien d'affecté d'ailleurs : il est sublime de naissance. La littérature, comme Thistoire naturelle, a ses échassiers.

Maître Pierre Pathelin est l'ouvrage capital d'une littérature qu'il exprime et qu'il résume tout entière. Le quinzième siècle donne, en lui, son vivant portrait, et l'esprit gaulois son premier chef-d'œuvre. Sa raillerie sonne le glas définitif d'un monde expirant.

Un siècle avant, déjà, le Moyen âge était bien malade. Tandis que les bardes féodaux poursuivaient, rêveurs et comme enchantés, autour du cycle carlovingien, leur chevauchée monotone, les poètes populaires se glissaient dans la vie réelle, et ils observaient malignement ses vices et ses ridicules. LeRomandu Renard parodie, de haut en bas, la société féodale. Le clergé même subit la risée des contes et des fabliaux. On croit encore, mais déjà on s'enquiert, on

LA FARCE DE PATHELIN. 24i

scrute, on distingue, et, tout en écoutant dévotement la messe à l'église, on regarde, à la dérobée, ce qui se passe dans la sacristie.

A la fin du treizième siècle, TÂge héroïque est à son déclin. Son idéal, attaqué par l'ironie et par Texpérience, s'écroule lentement. Les grandes visions, qui avaient ébloui et ravi les ftmes, pâlissent comme des soleils couchants. Ârtus et Charlemagne, et tous les grands preux assis autour de la Table Ronde, n'apparaissent plus qu'à l'état de doutc;ix faolômes : le chant du coq gaulois commence à les effacer. La Chevalerie se traînera encore, pendant deux cents ans, avec des alternatives de réaction et de défaillance ; mais le défaut de son armure est trouvé, la raillerie plébéienne y a planté son dard. D'année en année, la plaie va s'élargissaut. Parfois encore la Chevalerie remonte son grand cheval légendaire ; la bête galvanisée fait bien quelques pas ; mais, comme la jument de Roland, elle a un défaut, celui d'être morte ; et bientôt elle s'abat sous son cavalier.

Lisez Butebeuf, le rude poète du temps. Plus de

grandeur, aucun enthousiasme. Ses complaintes,

acres et tristes, crient la médiocrité et la décadence.

L'une d'elles surtout : Le Débat du Croisé et du

Décroisé^ peint admirablement le découragement qui

s'empara du Moyen âge dans ses derniers jours. C'est

une controverse entre deux chevaliers, sur la croisade m. 4A

de saint Louis. Le Croisé exhorte son frère d'armes à partir, comme lui, pour la Palestine. A ses graves et pieux conseils, le Décroisé objecte des arguments prosaïques : — « Les chiens garderont-ils ses enfants? » Ira-t-il céder, pour quarante sous, cent arpents » de terre? On peut faire son salut, en restant chez )) soi. D'ailleurs, la mer est trop profonde. C'est un » mot de bonne école que celui qui dit : Ce que lu » tiens, tiens-le. » Le Croisé répond de son mieux; mais ses raisons sont froides, son appel manque d'enthousiasme, et la conversion finale de son adversaire ne persuade pas.

Au siècle suivant, la poésie, en France, se dessèche et se rabougrit tout à fait; l'esprit chevaleresque s'en est retiré, la roture la marque de son sceau vulgaire. Elle dépose la cuirasse pour endosser la robe doctorale. Elle devient pédante ou narquoise, goguenarde ou alambiquée. Le Roman de la Rose inaugure une détestable école de métaphysique galante et d'allégories compassées. La littérature s'emprisonne dans les formes baroques de la jurisprudence. Ce ne sont qxi^EnquêteSf Arrêts (Tamour, Débats, Plaidoyers, Chants royaux. Une rhétorique, arlilicielle et glaciale, anéantit toute inspiration. Les meilleurs poètes du temps s'enveloppent d*une logomachie rebutante ; leurs vers ressemblent aux boutsrimés mécaniques des lauréats de la Chine. Quand la

sublime Chanson des Trente retentit au milieu de cette platitude, il semble qu'on entende la trompe de Roland résonner au milieu des eriailleries d*un collège.

Roland se meurt, en effet. Au quinzième siècle, toute grande voix s'est tuç. L'Église décline, la Science radote sous ses vieilles Tormules, la Politique esttratiresse et fourbe. Époque ingrate entre toutes, âge de bassesse et de ruse, sans idéal et sans foi. Son caractère est une vile finesse, sa physionomie est empreinte d'une laideur matoise, qu'on retrouve jusque dans les portraits de ses personnages. Ses rois euxmêmes ressemblent à des écbevins couronnés. Quelle morne figure que celle de Charles YII, ce roi si amèrement appelé, paf THistoire, le bien Servi j triste Sire, que les effigies et les chroniques du temps nous montrent traînant ses chausses vertes, cagneux, fourbu, et tout « méhaigné de ses guerres I >) Quelle vilenie, mêlée au génie, sur le morose visage de Louis XI ! Le grand miracle de Jeanne d'Arc est son apparition, dans cette basse époque. Elle la traverse, incomprise, comme un anachronisme céleste. Entre elle et ses juges de Rouen il y a l'épaisseur d'un monde, l'écart de trois siècles. On croit voir une Sainte de légende, comparaissant devant le Grippeminaud et les Chats-Fourrés de Rabelais.

La littérature se conforme au caractère de ce siè-*

Ui LE THÉATRB MODERNE.

de, dont Commines a rédigé la devise dans la maxime finale de son livre : « Qui a le succès a rtionneur. » Charles d'Orléans et Villon à part, les poètes ne font qu'aligner. machinalement des adages et des lieux communs prosaïques. Malgré toutes les nuances que l'érudition moderne, armée de sa loupe, a cru découvrir dans ces rimeurs monotones, on ne distingue guère Tun de l'autre : Crétin, de Molinet, et Ëustache Deschamps, de Gringore.

Mais, en revanche, Tesprit populaire, jusqu'alors timide ou contenu par une trop haute atmosphère, germe et bourgeonne dans toute sa verdeur. Sa saison est venue, son milieu trouvé; il fleurit, conune dans un engrais, sur cette vulgarité qui l'entoure. Il y développe, terre à terre, s^s qualités de verve et de malice, d'observation moqueuse et de bon sens goguenard. Les Cent Nouvelles Nouvelles tirent le conte des langes du fabliau, et le portent, dès son premier pas, à sa perfection. Les Quinze Joyes du Mariage donnent un modèle de satire fine et naïve. Enfin la Comédie naît, comme dans une crèche grossière, sur la Table de marbre de la vieille Bazoche. Les farces abondent^ les sotties foisonnent, saynètes ébauchées et souvent informes, mais qu'illuminent, çà et là, des éclairs de génie comique. Puis, un beau jour, sous je ne sais quelle joyeuse conjonction d'étoiles, une farce immortelle, anonyme, — proies sine

maire creata^ — jaillit de ce fatras indigeste. Maislre Pierre Pathelin monte sur la scène et prédit Molière.

Encore une fois, c'est bien un chef-d'œuvre, de genre subalterne, mais incontestable. La verve et la réflexion, la sagacité et rhilarité, Tétude des caractères et l'entente de Faction scénique, rien n*y manque de ce qui fait une œuvre vivante et durable. Les contemporains ne s'y trompèrent pas. Dès qu'il parut, Pathelin devint un type populaire. Son nom entra dans la langue et y est resté. Pathelinages'est joint, pour peindre l'hypocrisie, à tartuferie et à papelardise, ces mots fourrés et sournois, qui font gros dos, et jouent dans le dictionnaire le rôle des chats dans la maison.

Les grands écrivains du seizième siècle traitèrent Maître Pathelin en classique gaulois. Rabelais en est plein, le Moyen de parvenir en est tout farci ; Marot, comme l'écolier limousin du Pantagruel, parle souvent pathelmois dans ses vers.

« Ne vous souvient-il point, — dit quelque part Etienne Pasqoier, — de la response que fit Virgile à ceux qui lui improperoîent l'estude qu'il employoit en la lecture d'EndIus, quand il leur dit qu'en ce faisant il avoit appris à tirer de Tor d'un fumier? Le semblable m'est advenu naguère aux champs, où, estant destitué de la compagnie, je trouvay, sans y penser, la Farce de maistre Pierre Pathelin, que je lea et releu avec tel contentement, que j'oppose maintenant cet eschantillon à toutes les comédies grecques, latines et italiennes, »

Plus tard, La Fontaine y ramasse la fable : Le Renard et le Corbeau, tombée du bec de dame Guillemette, comme le fromage de celui de Toiseau criard. Le Scapin de Molière, cherchant des stratagèmes, va en consultation chez Tavocat gothique. Les paysans de Dancourt ont Agnelet pour ancêtre. Ce petit bouquin de haute graisse a fécondé tout un coin de l'esprit français !

Avec quelle vérité^ dès la première scène, le vieux poète a pour trait, pour parler sa langue, la figure chafouine et vulpine de Tavocat, en quête d'une robe neuve ! Quelle odeur de chicane, quelle poussière de greffe il exhale ! — Et le drapier ! — N'est-ce pas la bourgeoisie du quinzième siècle incarnée, le marchand avaricieux et thésauriseur des vieilles rues mercières, assis entre son aune et sa chandelle, et guettant le chaland, à travers le vitrage crasseux, losange de plomb, de sa noire boutique? Leur premier dialogue est une scène de haute comédie. Nous y rencontrons déjà Molière, qui y trouve et y prend son bien. Pathelin, pour amadouer Guillaume, se vante d'avoir connu son père :

« Qu'étoit-ce ung bon marchand et sage I »

Il lui demande des nouvelles de sa tante Laurence :

« Que la vy-je belle, Et grande, et droite, et gracieuse! »

Éraste s'est rappelé cette entrée de larron en foire, lorsqu'il aborde M. de Pourceaugnac, en lui dénombrant toute sa parenté : — « Madame votre tante, » comment se porte-t-elle?» — « Elle est morte de- » puis six mois. » — « Hélas ! la pauvre femme ! Elle » était si bonne personne ! » — Plus loin encore, lorsque Palhelin, tout en faisant l'oraison funèbre du père défunt, manie le drap qui lui tiro l'œil, le caresse avec convoitise et s'écrie avec componction :

« Que ce drap icy est bien faict !

Qu'est-il sonef, doulx et traictis ! »

On se rappelle Tartufe, ta tant amoureusement la robe d'Elmire :

« L'étoffe en eat moelleuse. . . .

On tnTaiUe aujourd'hui d*un air miraculeux. »

N'est-ce pas encore un trait de tartuferie excellent, que le denier à Dieu qu'il paie dévotement, avant d'entrer en marché :

o Dieu sera Payé des premiers ; c*est raison :

Vecy ung denier ; ne faison Rien qui soit, où Dieu ne se nomme ! »

Toute la scène du marchandage est une merveille d'astuce stratégique. Le renard de la fable, évoluant autour de l'arbre où perchent les poulets d'Inde convoités, n'est ni plus souple, ni plus prestigieux que

Pathelin, tournanl autour des six aunes de drap qu'il veut enlever à crédit. Il distrait la vieille défiance du marchand par toute sorte de propos en Tair; il TaU lèche par le fumet de l'oie à la broche qu'il TiDvile à venir manger au logis ; il l'éblouit par la monnaie de singe, qui chatoie perfidement entre ses doigts subtils, tachés d'encre et graissés d'épices. Si bien que mailre Guillaume lâche enfin le précieux paquet, que l'avocat emporte, comme s'il avait le guet à ses trousses. — On va plaindre le drapier leurré, mais voyez-le frottant ses mains sèches, râpées par le maniement des écus, et se félicitant d'avoir dupé son chaland :

« ils ne yerront soleil ny lune, Les escuz qu'il me baillera. . . .

Ce trompeur-là est bien bec Jaune, Quand, pour vingt et quatre sols Taulne, A prins drap qui n*cn vaut pas vingt ! »

Car tout le monde, le juge excepté, vole plus ou moins dans cette farce spirituellement immorale : quatre fripons sur cinq personnages. Si l'avocat e>t le voleur, sa femme Guillemelte est la receleuse. On voit d'ici son œil de pic serrant dans son nid la bague ou la fourchette dérobée, sa bouche serrée, ses traits durs et aigres, dénués de toute grâce, tels qu'on les retrouve dans les portraits peints et sculptés des bourgeoises du temps. Digne commère de ce fin

compère ! Si le ménage fail fortune un jour, Quentin Matsys pourra en faire un de ces couples d'usuriers qu'il a représentés si souvent : mari et femme, assis à une table jonchée de monnaies, et pencliant parallèlement leurs yeux aigus, leurs nez acérés, sur un registre de comptes ou sur une balance chargée de doublons.

La pièce tourne à la facétie avec Palhelin contrefaisant le mourant, lorsque le drapier vient lui réclamer son argent, et Tétourdissant de grimaces, de cauchemars, de jargons, jusqu'à ce qu'il détale, l'esprit halluciné et l'intellect à l'envers. Mais les bouffonneries de Molière sont en germe dans les cocquesigrues du vieux poète; c'est l'étincelle d'où jailliront ses fusées. Des traits du plus fin comique se mêlent, d'ailleurs, aux extravagances de la scène. Quoi de plus plaisant que dame Guillemette pinçant le bec et faisant la prude pour éloigner le marchand ?

tt Sans faute, si me Toulez croire, Vous yrez un peu reposer :

Car moult gens pourroient gloser Que TOUS venez pour moy céans. »

Quoi de plus drôle encore que l'ahurissement de Guillaume ! Il finit par douter de sa créance même, ne sait plus s'il veille ou s'il rêve ; son drap lui fond sous la main. Dans ces perplexités obscures, l'oie promise, rôtissant devant T&tre en flammes, lui apparatt

comme un point de repère, et il s'y raccroche à

tàlODS.

« Et maugrebieu! suis-je en poinct?

Par la feate Dieu 1 Je cuidoye Encor... Et n*aTez-Yoas point d*oye Au feu ? »

Ce sont là autant de trouvailles de la plus franche gaieté, du meilleur aloi. Un connaisseur, s*il y en avait de ce temps, aurait pu crier au poète, comme fit à Molière, deux cents ans plus tard, un spectateur qui assistait aux Précieuses Ridicules : « Courage, Pathelin ! Voilà la bonne comédie ! »

Le personnage le plus original de la pièce n'est pourtant pas encore en scène. Le voici qui survient, empaqueté dans une peau de bouc, Tœil torve et bas, la bouche ouverte par un rictus imbécile. C*est Agnelet, le pâtre brut, à peine distinct du troupeau qu'il mène. Et cette bêle habillée va jouer sous jambe l'avocat, le juge et son maître : le bélier attrapera les renards. Agnelet se renferme dans sa bélise, comme sous une carapace protectrice, devant le drapier qui vient de le citer en justice ; il n'entend rien à ces griefs, ne sait pas ce dont on l'accuse, oi ce que lui voulait le sergent à verge, Ne scay quelvestu de rayé^ qui lui a porté son assignation :

« II m'a parlé de vous, mon maistro, Et ne acay quelle ajournerle ;

Quant à moy, par saincte Marie I Je n*y entends, no gros, no gresle. »

Mais, avec Pathelin, Agnelet soulève son masque slupide ; il sait qu'un avocat est un confesseur qui ne refuse jamais Tabsolulion à Targent comptant, et il lui avoue, sans vergogne^ les hécatombes qu'il a pratiquées dans le troupeau de son maître :

« Qne voulez-vous que je vous die?

J'ay cecy tant continué,

J'en ay assommé et tué

Tant, qu'il s'en est bien aperçu. »

Mais Agnelet, en paysan qu'il est, a^ dans les brouilleries de la chicane, la confiance du sauvage dans les grimoires de la sorcellerie :

tt Je scay bien qu'il a bonne cause ; Mais vous trouverez bien tel clause, Se voulez, qu'il l'aura mauvaise. »

La scène du tribunal est célèbre et mérite pleinement sa réputation. L*étonnement de Guillaume reconnaissant son voleur dans l'avocat d'Agnelet; la confusion qu'il fait de sa bergerie et de sa draperie ; les deux histoires qu'il embrouille, dans un galimatias chimérique, de brebis aunées et de draps tués; le juge trépignant dans sa chaire, comme un diable dans un bénitier, et le ramenant à ses moutons d'une voie glapissante ; puis Agnelet qu'il interroge, et qui, sur la leçon que lui a faite Pathelin, ne répond à ses

questions, que par un Béé chevrotant; l'avocal traduisant à sa guise ce bêlement idiot, déroutant, par ses arguties divaganles, le drapier affolé déjà, et lui reparlant bêtes à laines, lorsque celui-ci réclame son drap escroqué ; le juge qui s'irrite de plus en plus, et finit par renvoyer le berger absous, le drapier au diable ; tout cela compose un tableau d'une gaieté, d'une vie, d*un mouvement, d'un éclat comique, que Racine, dans ses Plaideurs même, n'a pas surpassé.

La moralité de la Farce, c'est le disciple en fourberie, qui en remontre à son maître ; c'est Agnelet restant sous la toison dont Pathelin l'a couvert, et continuant à bêler^ lorsqu'on lui réclame les écus promis :

« Béé ! »

— « Me fais-tu manger de l'oye?

Maugrebieu! Ây-Je tant vescu, Qu'un bergier, un mouton yestu, Un villain paillard me rigoUe ? »

— « Béé «

— c Par sainct Jean ! tu as bien raison 1

Les oysons mènent les oyes paistre.

Or, cuidois-je estre sur tous maistre

Des trompeurs d'icy et d*ailleurs,

Des forts coureux, et des bailleurs

De parolles en payement,

A rendre au jour du Jugement :

Et un bergier des champs me passe ! »

À l'envisager d'un certain côté, Agnelet prend une physionomie presque redoutable. Figure de Jac4U^

rie, au regard oblique, qui rit d'un mauvais rire, dans sa barbe au poil hérissé. L'ironie bestiale du sauvage s'y mêle à Tair méchant de Tesclave. Elle rappelle ces rustres» aux pieds de faune, qui portent , sur leurs épaules trapues, les corniches des vieilles cathédrales. Ils ricanent, ils grimacent, ils se regardent, les uns les autres, d'un air goguenard^ comme s'ils complotaient de se retirer tout à coup, et de laisser Tédifice qu'ils soutiennent s'écrouler et tomber à terre.

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La risée, la dérision, la parodie perpétuelle de ces farces et de ces sotties, c'est le mariage et le mari, le mari surtout. Pour nous, modernes, ce masque typique du théâtre a deux aspects : d'un côté, le profil grotesque de Georges Dandin ; de Tautre, le profil terrible d'Othello. Mais le Moyen âge n'a jamais vu que le premier de ces deux visages, et ses bateleurs dramatiques se tordent de rire en le regardant. Ce rire finit même par vous attrister, tant il est bruyant et impitoyable. Aucune poésie, aucun sentiment, pas une lueur d'amour ou de compassion. La femme ne vous apparaît jamais, dans ces rudes ébauches, coloriées à la façon des enseignes, que sous la

face, d'une virago méchante et criarde, traioant, par les cornes, son bœuf conjugal, qui la suit morne et résigné, en poussant çà et là de mélancoliques beuglements. Quelquefois pourtant, il regimbe coatre Taiguillon. Ainsi, dans la Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse du Cuvier^ Jaquinot commence par se lamenter sur son sort et maudire en jérémiades le jour de ses noces :

Cl Le grand dyable me mena bien, Quand je me mis en mariage ; Ce n^est que teiïipeste et orage, On n*a que soucy et que peine. »

Mais survient sa belle-mère, grondeuse et radoteuse, comme une fée Carabosse, qui joint sa voix cassée à la voix aigre de sa fille ; et Jaquinot, assourdi par ce charivari domestique, crie merci, et promet d'obéir. La vieille lui enjoint alors de coucher par écrit toutes les corvées, obligations et redevances, qu'il doit à sa femme :

(( Pour vous mieulx souvenir du faict, Il vous convient faire ung rollet, Et mettre tout en ung feuiUet Ce qu'eUe vous commandera. »

La feiDme dicte, Jaquinot écrit. Il fera vœu, d'abord, d'obéissance perpétuelle ; puis il lui faudra se lever tous les matins le premier, faire chauffer au feu la chemise de madame, et, si l'enfant se réveille^

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