LA FARCE DU GUVIER
« Il TOQB fauldn estre songneux De TOUS lever pour le bercer, Pourmener, porter, apprester, Parmy U chambre, fust minuit ! »
M Est-ce tout? » reprend le bonhomme, résigné au rôle de père nourricier, pour avoir la paix. — « Après, s'écrient, en alternant, la mère et la fille, dans un duo acariâtre :
« Après, Jaqninot, il tous faut Boulanger, fournier et buor, Bluter, laTor, essanger, Aller, venir, trotter, courir, Peine avoir comme Lucifer, Faire le pain, chauffer le four, Mener la mousture au moulin, Faire le lict au plus matin.
Sous peine d^ètre bien battu.
Et puis mettre le pot au feu, Et tenir la cuisine nette. ... «
Pour commencer celte vie de misère, sa femme le mène à la cuve et lui fait battre le linge en lessive. Mais le pied manque à la mégère, et elle tombe dans le cuvier rempli jusqu'au bord. Alors son ton change ; elle pleure, elle supplie, elle demande grâce et miséricorde :
a Mon Dieu, soyez de moi records !
Ayez pitié de ma pauvre âme î Aydez-moi à sortir dehors. . .
Ou je mourray par grand diffame.
Jaquinot, secourez votre femme, Tirez-la hors de ce bacquet I »
A quoi Jaquinot répond^ en croisant ses bras :
« Cela n^est pas dans mon roUet.
LA FEMME
Mon bon mary, sauvez ma vie !
Je suis jà toute esvanouyo ; Baillez la main un tantinet.
JAQUINOT.
(( Cela n'est point dans mon rollct.
Et il se mcl à le relire, d'un bout à Taulre, avec componclion.
LA FEMME
Cl Hélas ! qui à moi n'atteindra, La mort me viendra enlever.
JAQUINOT, lisant son roUet.
Boulanger, fournier et buer, Bluter, laver et cuire
LA FEMMB.
Tost pensez de me secourir!
JAQUINOT.
Aller, venir, trotter, courir.. .
LA FEMME
Jamais ne passerai ce jouri
JAQUINOY.
Faire le pain, chauffer le four...
LA FEMME
Ha I la main I Je tire à ma fin !
. JAQUINOT.
Mener la mousture au moulin... n
N'est-ce pas là un comique brut, qui ne demanderait qu'à êlre taillé pour briller du feu le plus vif? La Fontaine a trouvé bien des contes, Molière bien des scènes dans ces bouquins de haute graisse. Ou y découvre presque tous les types comiques de la scène du dix-septième siècle, a l'état primitif et rudimen-
taire: Arnolphe, George Dandin, Sganarelle, Gorgibus, s'y cachent sous des enveloppes rebutantes ; la bourgeoisie de ce vieux temps est mal léchée et mal embouchée. Yalère et Léandre, peu dégrossis encore, s'appellent le Gualland ou le Baditi; la soubrette s'appelle la Chambrière, et donne à sa mattresse de cyniques conseils d*entremetleuse. C*est Timmonde chrysalide d'où s'envoleront, un jour, étincelantes de rires et diaprées d'esprit, Lisette, Marlon^ Donne, Suzanne, toute la volée lutine des camérisles et des suivantes. La femme n*a pas l'élégance et la délicatesse des Âramintes et des Célimènes, mais elle essaie, avec une gaucherie gothique, les coquetteries et les ruses que perfectionneront plus tard les grandes dames de Molière et de Marivaux.
Si les perles sont rares dans ce fumier, en
revanche le sel y abonde. Une verve franche,
spontanée, imprégnée de bon sens et de couleur
populaire, supplée à son défaut de grâce et de goût.
Ce vieux Théâtre forme une sorte de musée flamand
du Moyen âge. Ce sont des Téniers, crus et sans
nuances, mais remplis de réalité et de vie. Leurs
sujets ne sont guère plus compliqués que ceux du
peintre d'Anvers; et, de même que Téniers nous
amuse avec un paysan qui s'enivre, un charlatan qui
braille ou une vieille femme à qui on arrache une m. 17
dent, (le même les rimeurs inconnus qui ont griffoDoé sur leurs genoux, en plein carrefour, ces comédies volantes, nous intéressent à la Farce nouvelle d'm savetier nommé Colbaùiy fort joyeuse, lequel se maria à une savetièi^e^ et à celle de Mahiiet, badin, natif de Baignolet, qui va à Paris, au marche', pour vendre ses œufs et sa cresme, et ne les veult donner^ sinon au prix du marché.
Maris trompés, maris jaloux, varlets voleurs, moines luxurieux, verts galants, écoliers libertins, pédants barbouillés de latin, procureurs graissés d'épices, ivrognes empourprés d'hypocras ; rixes de ménages, caquets de voisines, consultations de matrones, commérages des chambrières, qui <( vont à la messe » de cinq heures, pour avoir de Teaubeniste, » et qui jasent autour du bénitier, comme autour d'un puits de village; stratagèmes de larrons, subtilités de clercs, brutalités de gens d'armes, tout le quinzième siècle populaire est là, vivant, grouillant, fourmillant et patoisant, en rimes saugrenues, l'histoire de la rue, la légende de la confrérie, la chronique du quartier et de la journée.
L'esprit français nutt et se débrouille, dans ces rapsodies, informe encore et souvent ignoble. Sa parole est embarrassée et sa pensée est confuse: ce sodI jeux de vilain que ses gentillesses. Mais, de temps à autre, un éclair de malice, une échappée de bon sens.
un éclat de nre intelligent et vif, illuminent cette obscure physionomie d'enfant barbare. Sous la crasse qui la couvre, sous les grimaces qui la défigurent, vous reconnaissez ces traits expressifs, sensés, spirituels, qui, en s'épuranl et en se formant à travers les siècles, vont devenir le vaste front de Rabelais, le regard perçant de Molière, la lèvre vibrante de Voltaire.
Il a déjà une qualité qui ne lui fera jamais défaut, l'ironie ; uire ironie hardie et familière, qui touche à tout et que rien n*étonne. Ces pauvres diablesses de Farces et de Sotties, filles du tréteau et coureuses des rues, ne craignent nullement de plaisanter les seigneurs ; et alors le rire devient plus amer, leur huée est plus ûpre, leur sarcasme plus dur et plus incisif. Ainsi, dans la Farce du gentilhomme ^ Lison, Naudet et la damoyselle, nous voyons le bonhomme Naudet, un manant taillable et corvéable, qui laisse tranquillement son seigneur séduire sa femme ; il le sert même à table, lorsque ce seigneur lui fait l'honneur de venir le tromper dans sa métairie, et il ne réclame pas quand on le congédie^ au dessert:
• Naudet, monte sur mon cheyal, Et t'en Ta, au long de ce yal.
Bien doulcement te promener.... »
Ainsi fait Naudet ; seulement, au lieu d'aller rêver par la campagne, au chant du coucou, Naudet se di-
rige vers le cliàteau de son doux maitre, où s'ennuie la damoyselle délaissée. Je ne sais trop comment se fait la chose ; mais la revanche est complète. Tandis que Jupiter enjôle la femme du Satyre dans sa butte de chanvre, le Clièvre-pieds le remplace auprès de Junon, sous les lambris de TOlympe. Le gentilhomme, trouvant, au retour, sa place prise, veut se fâcher, mais Naudet lui répond par cette moralité finale :
a l\ no faict pas bon d'estre ensemble
Naudet et Monsieur, ce me semble.
Ce vous seroit grand déshonneur,
Qu'on flst un Naudet de Monsieur.
Quand de Naudet tiendrez le lieu,
Naudet sera Monsieur, par Dieu I
Gardez donc votre seigneurie
Et Naudet sa naudotcrie.
Si tenez Lison, ma fumelle,
Naudet tiendra madamoyselle.
Ne venez plus naudetiser,
Je n'iray plus seigneuriser.
Chacun h ce qu'il a se tienne!
Et, afHn qu'il vous en souvienne,
Croyez-moy qu'il faut, mou amy,
A trompeur trompeur et demy. ,
Pourtant, que plus ne vous advienne ! 0 1
Ce manant narquois et sournois, qui contrefait la j bêtise, reparait souvent dans les facéties du Moyen âge. L'Agnelet de la Farce de Pathelin en offre un type bien connu.
Ces Farces irrévérencieuses ne respectent pas même TËglise ; elles mêlent les versets des psaumes à leurs bouffonneries, font chanter du plain-chantà
LES FARCES ET LES SOTTIES. 26t
leurs coq-à-râne, et traitent les moines comme les traitaient les statuaires du temps, qui leur faisaient vomir Teau sale des gouttières. Parfois même, après avoir bouffonne dans la sacristie, elles prennent leurs coudées franches sur Tautel. La Farce noutelle, très bonne et fort Joyeuse,* de la résurrection de Jenin Landore, nous montre un fantôme grotesque revenant du paradis, et en rapportant à sa femme et à son curé toute sorte de nouvelles baroques et triviales : Saint Michel tient une femme, et non pas un diable sous ses pieds; on a été obligé de bâtir un paradis à part pour les Lansquenets et les Suisses, et de les consigner dans cette caserne céleste, car, malgré leur petit nombre, ils mettaient tout au pillage; il n'y a qu'un avocat au ciel; <c mais de procureur », dit Jenin Landore,
tt Je le dirai devant chaacan, Je n*y en ay vea pas on.
La Térité vous en rapporte :
n en vint un Jusqu'à la porte.
Mais, quand vint à entrer au lieu, n rompit tant la teste à Dieu, Qu*on le chassa hors de céans. »
Il a appris, au paradis, un grand secret, celui de faire taire les femmes :
Il Et comment Jenin ? »
— « Baillez-leur à boire.
Car Je croy, tandis qu'elles bevront Que alors point no parleront. »
t62 LE THÉÂTRE MODERNE.
Comme il se met à parler latin, et que sa femme 8*en émerveille :
« G*cst da latin de paradis, Qni m*aToit enflé tout le corps, Si ne l'euRse bouté dehors, Crevé feusse pour tout certain. »
La visite faite, le ressuscité dit bonsoir à la compagnie et rentre dans l'éternité, comme un diable à surprise dans sa tabatière.
Est-ce étrange I est-ce explicable ! Cet autre monde que le Moyen âge n'entrevoyait qu'avec tremblement, ce mystérieux abtme d'où Dante était sorti, le visage pâle et les cheveux droits, voilà qu'il en sort un bouffon, un bateleur, un marchand de fausses reliques, enfariné de béatitude et cpiffé d'une queue rouge, en guise d'auréole ! Pourtant, ce siècle avait encore la foi, il bâtissait encore des cathédrales, il enluminait encore des missels. Tout à côté de ces facéties effrontées, reluisent, d'un jour de vitrail, de petits Mystères dévots et naïfs.
Où Ton voit Dieu le Père en habit d'empereur.
C'est La vie et histoire du maulvais Riche, a treize personnages, assavoir le maulvais Riche^ sa Femmey le Ladre, le Prescheur, Trote-menu, Trtpet, cuisinier, Dieu le père, Raphaël, Abraham, Lucifer, Satan, Rahouart, Agrappart. C'est ^
Chevalier qui donna sa femme au Diable; à dix versotmages, assavoir : Dieu le père, Nostre-Dame, Gabriel, Raphaël, le Chevalier, sa Femme, Amaury escutjer; Anthenor escuyer ; le Pipeiir et le Diable, C'est encore Le Desbat du Corps et de FAme^ dialogue terrible, où Tâme d*un damné reproche sa damnation au corps qui Ta souillée, et Fajoume au Jugement dernier, pour venir brûler et grincer des dents avec elle.
Comment expliquer ces contradictions: la voix qui chante à côté do la voix qui raille; le tréteau cynique adossé au lutrin mystique? Ces lazzi qui nous scandalisent ne sont que niches d'enfants de chœur, malices de clercs, débauches de chantres, jouant, sans y prendre garde, avec les burettes de Tautel, comme avec les verres du cabaret d'où ils sortent.