‹ Les deux masquesChapitre 28 sur 55 · VII. — La Psyché antique. — Corneille et Molière : Psyché · texte numérisé non relu

VII. — La Psyché antique. — Corneille et Molière : Psyché

Le Cid de Corneille nous paraît excéder la mesure humaine ; mais il reprend une taille presque moyenne, lorsqu'on le rapproche du vieux Cid original des Chroniques et des Romances* castillanes. Pour le contempler dans toute sa hauteur, il fout le chercher au Romancero, cette Iliade anonyme, cette nécropole abrupte et grandiose de Tantique Espagne. Là dorment enfouies des âmes démesurées, des passions superbes, des cœurs purs et durs comme le diamant, et, comme lui, enveloppés de pierre ; là gisent, sous des croix ou des turbans

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sculptés, des géants de droiture et de loyauté. Là vous trouverez le Campeador enterré debout, sur son cheval fiabiéça, la main sur la poignée de sa grande épée Tizona : « Il ne semble pas mort, mais vivant et très honoré. »

Certes, la scène de Corneille, où Don Diègue pousse son fils à la vengeance, en lui montrant sa joue, chaude encore du soufUet du Comte, est d^une vigueur admirable ; mais qu'elle est autrement saisissante et forte dans le récit du Romancero ! — Le vieux Diègue, souffleté, s'est retiré dans son château, comme un lion blessé dans son antre. Il ne mange plus, il ne dort plus ; il rumine son affront, en grondant dans sa barbe blanche, et ne veut plus voir le soleil. En face de ses -amis, il garde un sombre silence « craignant que le souf- » fle de son infamie ne les tache ». A la fin, il s'asseoit dans son fauteuil à dossier de cuir ; il fait venir ses enfants, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et, à mesure qu'ils s'arrêtent devant lui, il serre leurs jeunes mains entre ses vieux poings musculeux, jusqu'à leur faire craquer les os.

<( — Assez ! seigneur ! » s*écrient les enfants en larmes, tâchez-nous au plus tôt, car vous nous tuez 1 »

Quand vint le tour de Rodrigue, ce ne furent ni des plaintes ni des larmes que lui arracha la

douleur, mais des cris de rage et des regards courroucés.

« Lâchez- moi, père, dans cette mauvaise heure ; lâchezmoi dans cette heure mauvaise ! Car si vous n'étiez point mon père, je ne prendrais point satisfaction en paroles , mais, avec cette même main, je vous arracherais les entrailles, et mon doigt vous fouillerait comme un poignard ou comme une dague. »

Alors le vieillard, pleurant de joie : « Fils de mon » âme — s*écrie-t-il, — que la colère me platl!» Puis, il lui conte son injure, lui donne sa bénédiction et sa grande épée, et Tenvoie tuer l'offenseur. — Il n'y a rien de plus grand, dans les poésies primitives, que cette farouche et sauvage épreuve: question, extraordinaire de la rude paternité des vieux temps; morsure de vietix lion, essayant sa dent sur ses lionceaux, pour éprouver leur courage.

Le Cid va combattre le Comte, et, après l'avoir tué, il lui coupe la tête; car, dans cette Espagne chrétienne, aux prises avec TAfrique musulmane, répée prenait la cruauté du cimeterre, à force de ferrailler avec lui; elle décapitait ses vaincus. Triomphant, comme le jeune David, Rodrigue retourne vers son père, qui pleurait, assis, les coudes sur sa table. Il lui rapporte la tète du Comte qu'il tient par les cheveux, toute ruisselante d'un sang noir; et, le tirant par la manche :

< Père, lui dit- il, vous voyez ici la mauvaise herbe, afin que vous mangiez de la bonne... Maintenant il y a des mains qui ne sont plus des mains, et cette langue n'est plas une langue. »

Et le vieillard, se redressant en sursaut, comme un lion à jeun, auquel on apporterait sa pâture :

« Sieds-toi à table, fils, où je suis, au haut bout; car celui qui apporte une telle tête doit être à la tète de ma maison. »

Corneille a civilisé de son mieux cette féroce Espagne des vieux âges. Le Cid, dans sa tragédie, tremble et s'humilie devant Chimène, après qu'il a lue son père. Tout au contraire, le Cid des Romancesy la brave et la provoque par des rodomontades injurieuses. Il passe et repasse, en faisant piaffer son cheval, devant la fenêtre à grillage^ d*où Torpheline Tinvective ; il lâche ses faucons sur son colombier. Lorsque dona Chimène vient se plaindre au roi, elle lui montre, pour Témouvoir, ses jupes teintes du sang de ses tourterelles^ méchamment mises à mort par les gerfauts de Rodrigue.

« J'ai envoyé vers lui, pour m'en plaindre ; il m'a fuit meDacer qu'il couperait les pans de ma robe à un endroit honteux; qu'il forcerait mes demoiselles mariées ou à marier. 11 a tué un petit page sous les pans de ma jupe. Un roi qui ne fait point justice ne devrait point régner, ni chevaucher, ni chausser ses éperons d'or, ni manger pain sur nappe, ni se divertir avec la reine,

ni entendre la messe dans un lieu consacré, parce qu'il ne le mérite pas. »

C'est dans le Romancero qu'il faut entendre Chimène. Elle plaide sa cause, dans la tragédie de Corneille; ici, elle crie et elle maudit à pleine bouche. Sa complainte a Tacceut guttural et rauque du gridatu des Vocératrices de la Corse. Elle demande à brûle-pourpoint au roi débonnaire qui récoule avec un embarras indulgent, la tête ou la main de Rodrigue. Pas de milieu : Tamour ou In vengeance ; son lit ou son échafaud. Tandis que la Chimène cornélienne essaie de retirer son cœur au meurtrier de son père, et ne le lui rend, pour ainsi dire, que morceau par morceau, à la dernière extrémité d'un ressentiment poussé à bout, la Chimène du Romancero le lui apporte tout d'abord, entier, à son choix^ enflammé de haine ou brûlant damour.

« Je suis fille de Don Gomez ; Don Rodrigue Ta tué avec vaillance, et je viens vous demander une grâce. Et cela est que, ce Don Rodrigue, je vous le demande pour mari. H m'a fait trop de mal pour ne pas me faire quelque bien. Je lui pardonnerai la mort de mon père, sll veut bien se rendre à cela. »

Quelle différence de nature et de race I Notre Chimène essaye de se plier au joug du devoir et des convenances ; celle du Romancero^ front étroit et grande âme, accepte d'emblée et résolument la loi

barbare d'après laquelle le sang se rachète, comme chose de peu de prix et fait, en fin de compte, pour être versé. Elle retourne^ au profit de son amour, le talion qui régit les sociétés primitives : cœur pour tête !

Le roi octroie à Chimène sa requête. Rodrigue consent à Tépouser de grand cœur. Alors se déroule la pompe naïve et homérique de leurs noces, telles qu'on se figure celles de Nausicaa épousant quelque fils de roi, pasteur d'hommes et de bœufs. Rodrigue met une culotte courte à bordure violette, des chausses tudesques à pointillés rouges, « comme 0 on en portait dans ces bons siècles d'or ». Il chausse des souliers en cuir, passe un pourpoint de satin noir, à manches larges et piquées, « que » son père avait baigné de la sueur de trois ou » quatre batailles, » et, par-dessus, une veste de peau à crevés, « en souvenance et mémoire des nom- » breuses trouées qu'il avait faites » . Il se coiffe d'un bonnet en drap de Courtrai, avec une plume de coq ; son manteau est doublé de peluche ; son épée, « l'enragée Tizona », pend à son côté. — «Pour aller à l'église recevoir la bénédiction, oh ! )' comme il montre sa prestance! comme il était » sorti beau cavalier ! »

Bona Chimène n'est pas moins brave, ni moins chamarrée, avec sa coiffe à fleurs de chardon ; ses

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mules d*écarlate et sa robe de drap fin de Londres, brodée el bien juste à sa taille.

Son collier comptait huit grosses médaiUcs, entre lesquelles était su spendu un Saint Michel, que l'on estimait autant qu'une \Dle, rien que pour la main-d'œuvre.

Avant de donner à Chimène sa main et sou premier baiser, le Gid, tout troublé, lui dit en la regardant :

« J'ai tué ton père, Chimène ; mais en totite loyauté. Je l'ai tué d'homme à homme, pour venger un outrage bien certain. J'ai tué un homme, mais c'est un homme que je rends; car me voici à ton commandement. Pour remplacer ton père mort, tu as acquis un époux honoré. » — Cela parut beau à tous, on loua l'esprit et le jugement du Cid.

Ils s'avancent, la main dans la main, par la rue sonore et joyeuse. Des tapis pendent aux fenêtres, des branches de houx jonchent le pavé; une mascarade populaire festoie les mariés.

Pelage se montra sous un déguisement de taureau, fait avec des étoffés rouges ; d'autres masques le suivaient, e( aussi une danse de laquais. Antolin parut, de même, sur un âne, et Pelaez avec des vessies qui faisaient courir tous les enfants après lui. Le roi fit donner seize maravèdis à un laquais, parce qu'il effrayait les dames avec un costume de diable.

On jetait du blé sur le cortège, par les grilles et par les croisées, et tant, que le roi en reçut une poignée siur son bonnet à larges bords. Mille grains

tombèrent dans la gorgeretlc de Chinièney et le roi les. retirait à mesure.

Suero, qui était jaloux, dit assez haut pour que le roi reDlendtl : « Quoique j'aimasse beaucoup être le roi, j'aimerais mieux encore être sa main. » — Le roi lui envoya ua riche panache pour le bon mot, et pria Chimèno de lui doaner un baiser, quand ils seraient au palais. — Dans la route, le roi parlait à Chimëne, mais vainement; et, en effet, ses belles paroles n'auraient pas répondu aussi bien que sa bouche silencieuse.

A. part ces intervalles idylliques qui ressemblent aux églogues interrompant les batailles gravées sur le bouclier d'Achille, c'est un terrible poème que ce Romancero du Cid. L'âme des héros n'a jamais laissé sur la parole humaine une plus forte empreinte. Le Cid y apparaît comme l'incarnation, en fer et en os, du type espagnol, pompeux et sublime, rebelle et dévoué, candide et farouche : l'orgueil et l'incorruplibiUté du cèdre. Ne lui demandez pas la bravoure simple des guerriers antiques ; il se mire dans son bouclier, il fait sonner son armure, son héroïsme est doublé d'emphase. Vous diriez un géant monté sur des échasses. A chaque instant, ce sont des monologues ronflants, et superbes, la roue d'un paon qui aurait les serres et le bec de l'aigle.

« Je suis le Cid Gampeador, qui me tiens près de Gonsuegra, aussi soumis au roi Alphonse que dona Ghimëne

m'est soumise à moi-même. Je suis un homme, dont les armes, dans la semaine entière, ne se séparent point deux fois du corps qui les porte. Je mange sur la terre, faute de tables dressées, et, pour dessert, j'ai des assauts ; car ce sont fruits qui me plaisent. Je ne songe point, après diner, à faire tort à qui que ce soit^ mais seulement à Yoir si l'on a suffisamment serré les sangles de mon cheval Babiéça. Je ne me couche point en rêvant au moyen d'acquérir des terres par la fraude. Si, par hasard, je puis, je les conquiers ; sinon, je m'en passe. »

D'autres fois, il parle à ses épées, comme à des personnes :

« Vous, épée Tizona, je vous Igfagnai pendant le siège de Valence, au roi more qui vous portait à sa défense. Et vous, Collada, du comte de Barcelone, lorsque je pris aux mores les châteaux de Brian da. De vous jamais je ne fis des lâches; au contraire, pour la foi chrétienne, je vous portai, toujours bien nourries de sang sarrasin. »

Et, de fait, elles semblaient vivantes, ces invincibles épées. Baptisées et chrétiennes, Tune, Tizona, récitait la Salutation angélique gravée sur sa lame: Ave Maria^ gratiaplena; l'autre, Collada, criait d'un côté : Si! Si! et de l'autre : No! no! devise à- deux tranchants comme elle. De même, à son lit de mort^ le Cid fait venir son cheval de guerre Babiéça. « Voilà que je pars, cher ami, voilà que votre maî- » tre va vous faire faute. » Et aux adieux qu'il lui adresse, vous diriez un Centaure se séparant de sa croupe.

Cet homme de fer pliait avec peine, même devant le roi, son seigneur. On dirait un cheval sauvage chargé des reliques de la royauté : il les porte, mais en ruant et rongeant son frein. Jamais fanatisme ne fut moins dévot et moins timoré. Il sert le roi, en le rudoyant, et le bon sire a peur souvent de ce terrible vassal. — « Ole-toi de là, Rodrigue,» — lui cria le roi Ferdinand, un jour qu'il venait lui baiser la main en faisant une moue léonine — a ôte-toi de là, » diable, dont la figure est d'un homme et la con- » duile d'un tigre sauvage ! » — Une autre fois qu'en sa présence il malmenait un moine, avec le mépris du casque pour le capuchon : « Il y a en vous, Cid, » certaines choses qui feraient parler des pierres. » Pour la première bagatelle, vous feriez de l'église » un champ de bataille. »

Aussi bien, lorsque le roi n'est pas content de lui ou que, lui, n'est pas content du roi, le Cid le plante là sur son trône ébranlé, et s'en va guerroyer pour son propre compte, jusqu'à ce que le prince, ravisé, le rappelle et lui fasse justice. Il règne entre lui et son maître une familiarité antique de Jupiter à demi-dieu ombrageux et récalcitrant. Le cœur reste fidèle, mais la bouche éclate en reproches et quelquefois en injures.

« Roi Alfonse, mon seigneur, aux traîtres tu ouvres ToreiUe, et tu fermes ton palais aux loyaux gentilshommes.

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