III
274 LE THÉATRB MODERNE.
Tu m*exiles pour un an ? Moi, je m*exile pour quatre. Demain, je sortirai de Burgos pour gagner les frontières. Mais comme ils sont des orgueilleux, ceux que j'emmène avec moi, ils regarderont les trois parties du monde comme une demeure trop étroite. Tu m'as interdit la GastiUe, parce que j'y suis Teffroi des méchants. Plaise à Dieu que, privé de mon bras, tes créneaux ne tombent point I »
Vous croiriez entendre un lion héraldique , maltraité par son seigneur, se détacher de Técusson qu'il supporte, et regagner, en rugissant, sa caverne.
Un jour, il rembarre le pape en personne. Ayant suivi don Sanche à Rome, il voit, dans Téglise de Saint-Pierre, les sept fauteuils des rois chrétiens. Le fauteuil du roi de France était contre celui du saintpère, et le fauteuil du roi, son seigneur, un degré plus bas. Le Cid, indigné de la préséance du roi de France, renverse d'un coup de pied le siège qui usurpe le rang de son mattre. « Le fauteuil était d'ivoire, il en flt quatre morceaux. » Puis, il prend la chaise de don Sanche, et la porte sur le plus haut degré. Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles.
Le duc de Savoie se fâche et rappelle à Tordre ce casseur de trônes.
< 11 s'approcha du duc, et lui donna une grande poussée ; le duc, sans riposter, se tint coi très sagement. »
Le Pape intervient et Texcommunie; mais le Cid lui fait rengainer ranalhème à peine sorli de sa bouche.
« Absolrex-moi, dît-il. Pape, sinon vous vous en repentirez. » — Le Pape , père miséricordieux, répondit très sagement : « Je t'absous, don Ruy Dias, je t*absous de bon gré, pourvu que tu sois dans ma cour très poli et sage. »
Que d'exploits et que de prouesses! Les villes fortes tremblent à son approche, les armées maures tombent par gerbes devant son épée, il les poursuit jusque dans la mer. Sa bannière vole, de tour en toufi sur les alcazars des Calires ; à chaque bataille il fait cinq ou six rois prisonniers. Chimène se plaint or* gueilleusement que, dans les rares congés que la guerre lui donne, il entre tout sanglant dans son lit.
« U arrive à Bivar, couvert de sang jusqu'aux pieds de son cheval, tellement qu'il fait peur à voir. Et aussitôt qu'il est entré dans le lit, il s'endort entre mes bras, et, dans ses rères, il frémit, il s'agite, se croyant au champ de bataille. »
Les bêtes féroces, elles-mêmes, tremblent devant lui. Un jour, le seigneur Cid, après son dîner, dort, le visage appuyé sur sa main, en son grand banc à dossier. Un tonnerre gronde dans le palais : c'est un lioD qui s'est échappé de sa cage et qui bondit par les cours. Il entre, en rugissant, dans la salle ; tous les assistants fuient ou se cachent, tremblants, derrière les estrades. Mais le bon Cid parle, en sa langue, à la bête fauve qui rampe vers lui, en remuant la queue. Le lion a reconnu son pair et son maître. Le Cid lui jette les bras au cou et, dans une accolade her-
culéenne, le rapporte à sa loge, en le caressant. Vaillant comme Achille, il est parfois rusé comme Ulysse : les stratagèmes de TOdyssée égaient son Iliade. — Un jour, manquant d'argent pour entrer en campagne, le Cid convie à souper deux juifs de Burgos et leur emprunte deux cents marcs d'or, en leur donnant, pour gage, deux coffres pleins d'argenterie. Or, ces deux coffres étaient pleins de sable. — Ici le trouvère scandalisé se récrie :
• 0 infâme nécessité 1 combien d'hommes honorables tu obliges à faire, pour se tirer d'embarras, mille choses mal faites I »
Mais le Cid se savait solvable, devant hériter d'une prochaine victoire. Après la prise de Valence, son premier soin est d'acquitter cette dette qui lui pèse :
« Aux honorés juifs Rachel et Vidas, portez deux cents marcs d'or. Lorsque je partis pour combattre, ils me les prêtèrent, sous la garantie de ma bonne foi et de deux coffres remplis de sable. Vous aurez à les prier, de ma part, de vouloir bien me pardonner ; car je n'ai fait cela que pressé par une grande nécessité. »
Et il ajoute, en se redressant, cette parole superbe :
« Encore qu'ils croient n'avoir dans les coffres que du sable, l'or de ma parole y resta renfermé. »
Ce n'est pas tout : à son lit de mort, dictant son testament, il se souvient des juifs de Burgos et leur
lègue, en réparation de safraude, un don magnifique :
« Item, je veux qu'on donne aux juifs que je trompai, étant pauvre, un coffre plein d'argent, du même poids que ceux remplis de sable. >
Cette mort du Cid est sublime; elle a la gloire d*une résurrection. Rien n'y manque, ni le tombeau vide, ni les soldats dispersés. Vaincu des ans, il s'est retiré dans sa bonne ville de Valence. Saint Pierre lui apparaît pendant son sommeil, et lui annonce qu'il n'a plus que deux jours à vivre. Mais le roi maure, Bucar, marche vers la ville, en tète d'une armée formidable. Le Cid a tout prévu; il gagnera encore cette bataille d'outre-tombe. Point de chants de deuil ni de lamentations de pleureuses : — « Les » larmes de ma Chimène suffisent, sans qu'elle en » achète d'autres; » — mais des clameurs d'allégresse et des trompettes triomphales sonnant aux remparts. Dès qu'il aura rendu l'âme, qu'on embaume son corps, avec les aromates que lui envoya le roi de Perse; qu'on l'attache, entre deux planches, sur son cheval Babiéça, et qu'on le lance dans la mêlée, répée liée à son poing raidi. Gil Diaz, son bon serviteur, exécute ses ordres; le spectre équestre fait fière contenance.
I Son visage est fort beau et tout coloré ; ses yeux sont ouverts également et sa barbe bien arrangée. Il est droit,
278 LE TUÉATRB MODERNE.
Iden d'aplomb, il semble Tirant. — On lai met sar la tête un morion peint, de parchemin, qui parait de fer, tant il est bien fait. La Tizona lui est attachée à la main droite; elle se tenait dressée, dans sa main, d'une façon merveilleuse. »
La bataille s*eDgage, et Tarmée sarrazine fuit ea déroute, devant ce fantôme lugubre et terrible qui se transfigure sous les éclairs des épées. Le cadavre du Cid remporte une dernière victoire.
On comprend la popularité millénaire du Cid dans la Péninsule et le prestige mythologique dont Ta revêtu la légende. Le Cid, c'est TEspagne idéale ; c'est TEspagne faite homme, lorsqu'elle se battait, corps à corps, contre l'Islam, sous un ciel plein de vision?, sur une terre pleine de mirages, et que le double enthousiasme de la foi et de la patrie coulait dans ses veines l'énergie du bronze. Le cœur battait alors aussi fier, sous la guenille de ses mendiants, que sous la pourpre de ses rois. Alors l'Espagne atteignit ce qu'on pourrait appeler le plus haut style de la vie : loyauté pure, foi ardente, grandesse naïve, naturel dans la sublimité, harmonie de mœurs tranchées et entières. Elle resta simple et forte, tant qu'elle dormit sous la tente, réveillée toutes les nuits par l'ange Azraël du Coran, qui la fortifiait, comme Fange de Jacob, en luttant contre elle.
Une vertu se retira d'elle avec le turban. Délivrée
du Maure qui la maintenait dans un élat de surexcitation enthousiaste, l'Espagne retomba» par degrés, dans la paresse de sa fierté et de son climat. Plus tard elle s'étend sur la litière d*or que lui fournit rAmérique ; le vent alizé qui vient du Pérou las* soupit etrénerve. Elle attend le galion qui la dispense du travail, elle allume sa cigarette au tison d*un auto-da-fé, elle rêve à son passé, au lieu de le poursuivre. Ses antiques vertus se raffinent; son naïf orgueil se roidit en morgue; le point d'honneur, qui fut son plus beau trait national, tourne à la manie : rétiquette le rapetisse et l'hyperbole l'exagère. L'amour, cette chaste et fervente religion de sa jeunesse^ devient, chez elle, une dévotion bizarre, surchargée de puérilités et de praliques romanesques. Des matamores se taillent des capes dans le grand manteau du Campeador, et vont, de Palerme à Bruxelles, de Naples à Mexico, arpentant le monde & grandes enjambées^ carillonnant des éperons, secouant leur panache, défendant au soleil de se coucher sur les terres du roi des Espagnes.
L'arrogance grandit à mesure que la puissance baisse. L'Espagne, hallucinée, ne s'aperçoit pas que le lit d'or, sur lequel elle a fait une sieste de deux siècles, s'est changé, pendant son sommeil, en fumier de Job. Elle se drape dans ses haillons à plis plus altiers ; elle poursuit ses rêves, ses jactances, ses hâbleries gran*
diloques. Voyez, dans la Sierra poudreuse, ce maigre cavalier, coiffé d'un plat à barbe, qui galope^ la lance en arrêtf contre un escadron de moulins à vent. C'est le burlesque revenant du Cid, le fantôme risible de la Castille héroïque^ qui bat la campagne de TEspagne moderne. Dans la bête décharnée qu'enfourchent ses longues jambes » reconnaissez Babiéça, efflanqué au point d'être devenu Rossinante... Ainsi meurt et s'éteint, «ous les douches de la parodie, celte Chevalerie sublime, qui avait reçu le baptême de feu du Romancero !
Ce n'est point du Romancero^ qu'il ignorait, sans doute, mais du drame de Guilhem de Castro — La Jeunesse du Cid, paraphrase tempérée, quoique encore caractéristique des chants populaires, — que Corneille a tiré son premier chef-d'œuvre. Il l'a fait sien en le transformant ; il l'a conquis sur l'Espagne^ en le soumettant à son génie propre. Rien ne sent moins le pastiche que ce drame nerveux et rapide, tout spontané et de premier jet. Il y règne Tâcre verdeur d'un printemps précoce. Sa flamme ne semble point allumée à un flambeau étranger ; elle jaillit comme par explosion. Son héros, en passant d'uoe
langae à l'autre, a laissé, sur la frontière, son costume du Moyen âge el sa rudesse féodale ; mais il a gardé son âme castillane, aussi grande, agrandie peut-être. Tout est oublié, fors Thonneur !
L'effacement des lieux et des circonstances est, en effet, complet dans le Ctd. Le fond d'Espagne presque africaine, sur lequel se détache le preux primitif, s'évanouit dans une couleur neutre. Pas un détail local, pas un relief de mœurs et de particularités indigènes. La tragédie passe de la rue au palais, et dans la maison de Ckimène, sans qu'on s'aperçoive .un instant qu'elle ait changé de cadre et de lieu. On monte dans la pensée pure, on gravit des hauteurs morales, âpres et taillées à pic, comme ces hauteurs des Pyrénées où la végétation disparaît. Des âmes y luttent, des épées s'y croisent ; on s'y combat dans les nues. Mais cette abstraction, conforme d'ailleurs au génie français de l'époque, a bien sa beauté. Le sublime, à un certain degré d'altitude, n'est d'aucun temps ni d'aucun pays.
Ce combat, sous toute forme, qui va remplir le Cid de Corneille, il s'engage, dès la troisième scène, avec la querelle de don Diègue et du Comte :
Enfin TOUS l'emportez, et la fayeur du roi
Vous élève en un rang qui n*était dû qu'à moi...
C'est comme le brusque et retentissant premier
coup d'archet de celte symphonie héroïque, dont le crescendo ne va plus faiblir. Don Diègue soutient d'abord courtoisement l'impétueuse agression du dépit de son adversaire ; il lui rappelle, pour l'adoucir, sa fille Chimène, promise à son fils. Mais plus il cède et se contient, dans sa dignité :satisfaite, plus l'orgueil irrité du Comte se dresse et s'exalte. Le capilan en activité insulte le vieux capitaine mis à la retraite. Les répliques s'aigrissent et s'enflamment; elles se choquent bientôt en vers acérés qui parent et ripostent comme des coups de lames, et le soufflet s*élance de la main du Comte.
Les larmes qu'il arrache au vieillard sont plus cruelles que le sang qui jaillirait d*une blessure :
Orage! 6 désespoir 1 ô vieillesse ennemie I N*ai-Je donc tant véca qae pour cette infamie ? Et ne suis-Je blanchi dans les travaux guerriers Que pour voir en un Jour flétrir tant de lauriers?
Et il insulte Tépée inutile, qui a tremblé dans sa main vieillie, lorsqu'il a voulu la tirer.
Dans le drame espagnol, Guilhem de Castro a mis en action cette débilité pathétique. Don Diègue, aux prises avec le Comte, n'a que son bâton de vieillesse, qu'il brise de rage, le sentant impuissant à venger une telle injure. Mais, rentré dans sa maison, il va décrocher de ses vieux trophées la grande épée à deux mains qu'il tient du bâtard Mudara, le vengeur des
sept infants de Lara. II essaie sur Farine héroïque sa vigueur usée, il s*en escrime de tierce et de quarte. Mais Fépée, trop pesante, entraîne après elle son corps chancelant.
« Ma main la tient bien ferme, s'écrie-t-il, mais par mes pieds eUe est mal assurée... Voilà qu'elle me parait de pbmb et que ma force défaille ! Et je tombe I II me semble que le pommeau soit à la pointe 1 •
Tel le vieil Entelle de VÈnéide, s'il était vaincu par Darès, déposerait le ceste trop pesant pour ses poings tremblants.
Rodrigue, as-tu du cœur ... ?
Par ce simple mot, Corneille a résumé la féroce épreuve que raconte le Romancero^ et que met aussi en scène le drame castillan. A tout prendre, cette question morale vaut la torture physique. L'injure du doute est ressentie par ce jeune cœur brusquement tété, aussi vivement que Télreinte qui fait craquer les os de ^a main, dans la légende primitive. Le vieillard lui dit son affront, lui donne son épée, lui souffle l'ardeur qui dévore son âme : « Meurs ou tuel » — « Fia, cours ^ vole et nous venge I » L'aiguillon dans les reins, il le lance à la mort ou à la vengeance; l'honneur surmonte en lui l'amour paternel. Imaginez tons les Pères de la tragédie rassemblés en un Sénat majestueux. Don Diègue le domine-
raît de sa tète altière. C'est le Pater famUias romain, ennobli par la Chevalerie castillane.
Un intermède lyrique succède au dialogue. Rodrigue, resté seul, exprime la lutte de son ftme par des stances d'une subtilité douloureuse ; mais Témotion perce, comme une flamme, à travers cette complication de pointes et d'antithèses épineuses. Elles seules, peut-être, pouvaient rendre Tinextricable nœud des sentiments contraires qui Tenlacent en le déchirant. Cela ressemble à ces airs de Gluck, heurtés, tourmentés, hérissés de traits et de dissonances, qui dépeignent la perplexité de Fàme des héros. L'andante de ce chant lyrique peut sembler languir, mais que la strette en est entraînante 1
Oui, mon esprit s*était déçu; Je dois tout à mon père, avant qu*à ma maltresse. Que je meure au combat ou meure de tristesse. Je rendrai mon sang pur comme Je l'ai reçu
Le tourtereau qui roucoulait déploie soudainement Taile d'un aiglon qui prend son essor.
Dans le Cid même, comme dans presque toutes les pièces de Corneille, il y a des parties, et comme des landes ingrates et stériles, entrecoupant des beautés sublimes. Telles sont les longues scènes ennuyeuses où se traîne Tinsipide Infante ; ombre impalpable qui revient, d'acte en acte, comme par la porte des Songes, souffler, avec de faibles soupirs,
sur son amour vaporeux. A peine fait-elle semblant de vivre. Tout au contraire de la Fable antique, c'est la Nuée, amoureuse d*un Izion épris ailleurs, et qui ne lève pas même vers elle un regard. Elle plane de loin sur lui, du haut de son royal empyrée, indécise et vague, versant de temps en temps quelques larmes, qui s'évaporent avant de tomber. Passons sur ces langueurs. Il ne faut s'arrêter, en parcourant Corneille, qu'aux points culminants.
A moi. Comte, deux mots. . . 1
C'est la réplique en action du Cid à la question de son père : a Rodrigue^ as-tu du cœur ? » le plus fier cartel que l'héroïsme chevaleresque ait jamais jeté. Sans se dresser sur la pointe des pieds, par le seul ressort d'une âme énergique, l'intrépide adolescent s'y élève à la hauteur du vétéran cent fois victorieux. Àui répliques rapides et résolues qu'il lui lance, on croit entendre siffler la fronde du jeune David visant le front du géant Goliath. C'est un duel de paroles, étincelant et serré, qui précède l'autre ; les épées tout à l'heure ne feront pas mieux.
D'une scène à l'autre, le Comte est mort ; on vient en apporter la nouvelle au roi Don Fernand. Presque en même temps, Chimène et Don Diègue font irruption à la fois dans la salle du trône. « Sire^ Sire, justice I r> Quel groupe grandiose et tragique,
que celui de cette barbe blanche et de cette tèle blonde, embrassant les deux genoux du monarque gravement impartial! Chimène se bat un peu les flancs pour réclamer la mort de Rodrigue. Le devoir parle plus que la vengeance ne crie dans sa plainte. Elle fait ce qu'elle peut pourtant, eUe dit ce qu'elle doit, et l'effort que lui coûte son accusation la reod plus touchante. En revanche, quelle conviction superbe de la justice de sa cause, quel sentiment de son honneur, justement apaisé par un sanglant sacrifice, retentit dans la réponse de Don Diègue I L'éloquence guerrière dressée sur la hauteur seigneuriale ne saurait aller au delà.
Les grandes scènes se pressent : c'est lenlrevue de Rodrigue avec Chimène, qui le revoit, pour la première fois, après la mort de son père. Situation extraordinaire entre toutes, pareille aux rencontres de Juliette et de Roméo. Mais, entre les deux amants de Vérone, il n'y a que des traditions de discordes et d'inimitiés domestiques ; rien qui ressemble au grief urgent et criant de Chimène, à ce père tué le jour même, dont le sang couvre son fiancé. Aimant Rodrigue comme elle aime Roméo, te fille des Capulels n'hésiterait pas un instant. Elle franchirait d'un bond le corps de son père, pour se jeter dans les bras du meurtrier. Mais Chimène n'est point une Italienne, toute à son instinct, en proie au désir, possédée de son
CORNEILLE. t87
amour, comme d'un démon indomptable. Elle est fille d'une race plus austère, elle a souci de sa renommée, elle écoute les sommations du devoir. Ce n'est pas qu'elle blâme Rodrigue d'avoir vengé son outrage. Tout au contraire, elle lui en voudrait de n'avoir pas commis ce beau crime. Elle lui laisse dire, sans se récrier :
Je le ferais encor, si J'aTsis à le faire I
mais ce même devoir, qu'elle le loue d'avoir accompli, l'oblige à poursuivre Rodrigue, sinonàlebaîr. L'Uonoeur joue entre eux le rôle de l'inexorable Fatalité des anciens.
Ha générosité doit répondre à la tienne :
Tu Ves, en m^offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
Que c'est grand, mais que c'est subtil! Comme toutes les héroïnes de Corneille, Chimène est une glorieuse et une raisonneuse. Elle plaide, elle analyse, elle alambique, elle distingue. On peut dire, d'elle et de son amant, comme Saint-Simon de madame Guy on et de Fénelon, que « leur sublime s'amalgame ». Cela tourne à la quintessence. Vous diriez parfois une dame de Cour d Amour ^ juge en sa propre cause, se renfermant dans son voile de deuil, comme dans l'hermine d'une simarre, et discutant un cas difficile. Sa casuistique raffinée rappelle celle du
mysticisme espagnol. On croit la voir retranchée dans Tenceinte de ce « Château de TAme » dont sainte Thérèse a décrit Tarchitecture idéale, et en défendant, pied à pied, toutes les issues.
Rodrigue dans mon cœur combat encor moD père ; Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend, Tantôt fort, tantôt faible et tantôt triomphant.
Mais la brèche est faite dans ce cœur, qui se croyait imprenable. Par des mots qui lui échappent, par [des cris décisifs, la guerrière rend ses armes à son cher vainqueur.
... Va, je ne te hais point!
Sache que je t'adore et que je te poursuis.
Si tu m'offres ta tète, est-ce à moi de la prendre ? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre.
Puis, une trêve d'ivresse et de rêverie se fait entre les deux amants. L'amazone soulève son casque étouffant, et penche son visage en larmes sur l'épaule de son bien-aimé. Ils échangent, comme de lèvre à lèvre, de mélancoliques et tendres paroles :
O miracle d'amour I
— O comble de misères I Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères I Rodrigue, qui l'eût cru?
— Ghimène, qui l'eût dit?
La scène de Don Diègue retrouvant Rodrigue redresse, comme un Sursum corda, le drame attendri. L^honneur rentre en scène, dominant Tamour et
récartant à distance. Le vieillard reparaît, tout transfiguré ; il y a comme un rayonnement de cheveux blancs autour de son front. La sève est remontée à son cœur ; elle a reverdi ses lauriers fanés : il semble en couronner le front de son fils lorsque l'embrasse :
Appai de ma yieillesse et comble de mon heur, Touche ces cheyeux blancs à qui tu rends l'honneur ! Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface.
Puis, comme il le poussait à la vengeance, mais, cette fois, d'une voix toute joyeuse et tout enthousiaste, il renvoie combattre les Maures, dont la flotte, entrée dans le fleuve, menace la ville, d'une surprise.
Aussi promptement qu'il a tué le comte, Rodrigue a défait les Maures. Sa victoire nocturne retentit, le matin, en cris d'allégresse. Lui-même vient la raconter au roi, dans un récit épique, d'une simplicité lapidaire, tel qu'aurait pu le graver Thucydide sur une stèle antique. Cbimène, au milieu de ce triomphe, venant redemander justice, joue décidément un rôle de Irouble-féte. Tout débonnaire qu'il est, le roi reçoit mal celle requête importune, il la réfute par un vers superbe :
Les Maures, en fuyant, ont emporté son crime.
Mais l'héroïne s'entête, envers et contre son m. 19
290 LE TUËATRB MODERNE.
cœur, à faire jusqu'au bout son devoir. A défaut du châtiment, elle se rejette sur le duel, promettant sa main au vainqueur. Don Sanche sort des rangs et se déclare son champion. Le roi va refuser encore; mais le vieux Diègue, prodigue de son fils, comme sMl Tavait trempé lui-même dans le Styx, réclame pour Rodrigue ce nouveau combat. C'est le matamore de la paternité. Le bon roi voudrait donner au Cid le temps de se reposer:
Sortir d^ane bataille et combattre à l'instant I
A quoi le père répond par cette hâblerie héroïque:
Rodrigue a pris haleine, en tous la racontant. •
Don Fernand exige que le vainqueur, quel qu'il soit, devienne Téponx de Chimène :
Quoi, sire, m'imposer une si dure loi ?
Mais au fond Chimène triomphe, sachant son Cid invincible.
Avant de rentrer en lice, Rodngue retourne à Chimène. Un labyrinthe serait la vraie scène de cette rencontre pleine de dédales, de feintes, de tours ef de détours compliqués, qui aboutit à un radieux coup de théâtre. Il s'agit, pour le Cid, d'obtenir que Chimène lui commande de vaincre Don Sanche,
et de la conquérir par cette victoire. Il se présente à elle, résolu à mourir, puisqu'elle veut sa mort, allant à ce duel comme à un sacrifice dont elle sera la prêtresse. Elle s'effraie et se révolte contre cette idée, le pique d'honneur, s'indigne d'une défaite qui rabaisserait celle de son père.
Quoi! n*cs-tu généreux que pour me faire outrage? S'il ne faut m'offenser, n*as-tu point de courage? Et traites-tu mon père avec tant de rigueur Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?
Mais Rodrigue s*obstine et se renferme dans son impassible résignation de victime. Son parti est pris ; il se laissera percer, sans se défendre, par Tépée de Sancbe. Alors Chimène n'y tient plus, elle jette bas le masque, et son secret lui échappe dans un cri d'amour éclatant :
Puisque, pour t'empècher de courir au trépas, Ta yie et ton honneur sont de faibles appas, Si jamais Je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche, Défends- toi maintenant pour m'ôter à Dun Sanche.
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris,
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Scène immortelle, cime lumineuse, à laquelle on monte par des sentiers escarpés et tortueux, comme ceux d'une sierra. Mais l'amour pur, au théâtre, ne s'est jamais plus magnifiquement révélé.
Héros national en Espagne, le Cid, par la tragédie
292 LE THÉATRB MODBRNB.
de Corneille^ est aussi, en France, une sorte de héros littéraire. C'est lui qui a, chez nous, créé le grand théâtre, ennobli et retrempé la langue, lancé la poésie dramatique dans une noble voie. Derrière le Cid délSle l'armée des princes, des guerriers, des amants tragiques, qui ont illustré notre scène; derrière Chimène marche le chœur des fières et toachantes héroïnes qui l'ont embellie. Notre théâtre est, on peut le dire, leur postérité.
Des chefs-d'œuvre de Corneille, Poiyeucte est assurément le plus grand ; et rien n'égale, dans tout son théâtre, l'extraordinaire beauté du rôle de Pauline.
Pauline est, pour moi du moins, la plus admirable des filles de Corneille. Elle me rappelle, par là dignité de son attitude, ces statues romaines de Livie ou d*Agrippine, étroitement drapées dans leur longue robe aux mille plis, et qui, d'un noble geste, pressent leur poitrine, comme pour y étouffer un secret. De même Pauline nous apparaît portant la main à son cœur, que déchire un nœud de sentiments contraires. Elle étouGTe un amour qui couve en dedans, mais qui ne perce au dehors qu'en jetant de
CORNBILLB. 293
purs et rapides éclairs. — > « Madame la Daiiphine — raconte madame de Sévigné — disait Tautrc jour, en admirant Pauline, de Polyeucte : « Eh bienl » voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime » pas son mari. » Elle avait raison, Madame la Dauphine : Paulme n*aime pas Polyeucte ; elle Testime, el c'est tout. Son cœur est à Sévère, à ce patricien de sa race, de son culte, de sa ville, la Ville Éternelle! Il est à cet amant dont elle porte le deuil^ dans sa beauté assombrie et comme dédaignée, depuis qu'elle appartient à un autre :
Dans Rome où je naquis, ce malheureux visage D*un cheralier romain captiva le courage.
Elle se résigne, il est vrai, et sa résignation, prenant le tour héroïque de son caractère, va s'exalter jusqu'au sacrifice. Mais ce n'est pas l'amour, c'est la vertu^ dans le sens le plus fier de ce mot romain, qui l'entraînera jusque sur les marches de l'échafaud conjugal.
Je donnai, par devoir, à son affection. Tout ce que l^autre avait par inclination.
Pauline est donc l'héroïne du devoir, de ce devoir païen qui se ressentait de la sujétion domestique et qui faisait passer la femme, de la maison paternelle, au gynécée de l'époux, sans lui permettre de détourner la tète vers le lit de son choix ou le
foyer regretté. Mais, avec quel énergique effort, avec quelle résolution haute et franche, Pauline embrasse cette destinée, subie plutôt qu'acceptée ! Elle u'aimait point Polyeucte; c'est assez qu'elle rhonore, pour qu'elle se contraigne à Taimer. Il est son maître et son seigneur; elle baise le joug sous lequel a fléchi sa belle tête, noblement passive. Ubi tu Caîus^ ibi ego Caïa : « Là où tu seras Caîus, je serai Caîa, » at-elle dû dire, suivant le rite romain, avant d'entrer dans la maison nuptiale. Et elle a pris au sérieux cette austère formule ; et sa passion, exilée dans le silence d'une grande ftme, s'y consumera lentement, comme un holocauste au désert.
Cette passion jette, pourtant, une dernière lueur, dans son entrevue avec Sévère; mais c'est la lueur suprême que va recouvrir pour jamais la cendre. Voyez-la, les traits empreints d'une ferme pâleur, droite et grave, enveloppée et comme ceinte pour un combat moral, dans les replis de ses voiles dont l'émotion de l'adieu fera, tout au plus, frissonner les plis solennels. Elle s'explique, elle se justifie, elle va s'attendrir ; mais son attendrissement même a l'accent définitif des irrévocables ruptures. Elle met, en quelf|ue sorte, la main de son amant sur son cœur, pour qu'il s'assure de quelle trempe l'a revêtu le devoir, et combien il lui serait impossible de l'entamer. On dirait qu'elle lui parle derrière les grilles du temple de
Yesta, et qu'elle lui montre de loin, dans la profon- «leiir du sanctuaire, ce feu sacré d'un amour stérile, qu'elle s'est juré de laisser éteindre, au risque de mourir en même temps que lui. Son héroïsme a la sublimité froide de la vertu antique ; veriu moins touchante, mais plus fière et plus désintéressée, peutêtre, que la vertu chrétienne ; car la vertu païenne n'attend et n'espère aucune récompense : elle ne lutte point en vue de la palme, mais pour le précaire et stoîque plaisir d'exercer sa force et de prouver son empire. Une femme chrétienne, immolant son amour au devoir, envisage de loin les hymens célestes, les réunions éternelles; une païenne n'a en perspective que ces pâles prairies d'asphodèles des Champs-Elysées, où glissent des ombres vagues, séparées de leur forme et de leur mémoire.
Cependant le scandale du temple éclate : Polyeucte est chrétien, sa tête est menacée. Pauline, d'un élan, sort de la réserve profonde où se concentrait sa douleur; l'héroïsme, qui dormait en elle, fatigué du sacrifice accompli, se réveille en sursaut, au bruit des chaînes de Polyeucte, del'échafaud qu'on dresse et de la hache qu'on aiguise. De passif qu'il était, cet héroïsme tourne à l'action ; il s'y jette résolument, sans regarder en arrière. Larmes, plaintes, exhortations, agenouillements et gestes de suppliante, elle emploie toutes les armes de la femme, pour vaincre
line! et comme il secoue d'avance, avec insouciaDce, ces larmes de femme qu'il lui faudra recevoir!
Monde, pour moi, tu n*as plus rien !
Je porte, en un cœur tout chrétien,
Une flamme toute divine,
Et Je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.
Il fait plus, il la lègue à Sévère, avant de mourir; il dépouille, au pied de Téchafaud, cette « chair de sa chair » pour en investir un rival. Quelque voilé qu*il soit de bonne grâce et de courtoisie, ce présent étrange fait violence au cœur, ^indifférence qu'il témoigne est par trop entière. Il ne sied pas à un martyr, même du haut de son échafaud, de mettre sa femme dans le lit d'un autre. Mais, comme Pauline le repousse, ce legs injurieux I Ici la dignité humaine remporte sur l'abnégation mystique; les rougeurs de la pudeur indignée éclipsent le feu sanglant de l'auréole. Cette tête, profane et charmante, qui se relève sous l'involontaire outrage, nous apparaît pins magnanime que la tête vouée au glaive de l'immolation. Cet époux qui lui préfère si ouvertement la mort, elle lui gardera la sombre fidélité de ce respect humain qu'il estime si peu et qu'elle met si haut, comme faisant partie des fiertés de Tâme. Martyre de la foi, martyre du devoir : quel est le plus grand? A. Polyeucte les roses rouges que les anges effeuil-
lent sur les gibets sanctifiés ; à Pauline les lauriers arrachés d'une terre généreuse, que les hommes décernent aux stoîques vertus. Corneille excelle dans ces émulations d'héroïsme, dans ces conflits d'âmes d'égale trempe et de même grandeur. On ne sait à laquelle décerner la palme !
Ainsi, tandis que Polyeucte, les yeux levés au ciel, s'élance au martyre, cette grande Pauline, sans perdre la terre du regard, monte, d'un pas soutenu, au sommet de la vertu humaine. Ces degrés, contrastés de sublimité, finissent par se rejoindre et par aboutir au même écharaud : Pauline en redescend chrétienne. Ici le miracle s'empare de la tragédie ; il y règne, il y triomphe, il y récidive; il en écarte impérieusement l'examen et la vraisemblance. La scène s'illumine des éclairs et des fulgurations du chemin de Damas. La Grâce frappe et précipite les conversions les unes sur les autres, avec la force renversante d'une vérité qui éclate. Le vil Félix lui-même — el on le regrette — est atteint et transformé par sa flamme.
Celte femme, qui rentre^ les yeux ardents, les cheveux épars, saintement égarée, et toute fumante des vapeurs du supplice, comme si elle sortait du nuage d'un trépied, n'a plus rien de commun avec la grande dame idolâtre dont nous admirions tout à l'heure les vertus terrestres. Le sang qui l'a
baptisée absorbe, sous sa teinte violente , les nuances délicates qui composaient sa physionomie Téminine. Ce n'est plus une femme, c'est une sainte. Elle a changé de sphère : toutes les têtes à auréole se ressemblent. La voilà maintenant unie à Polyeucte, attirée et comme perdue dans sa gloire. Son corps est resté sur la terre» mais son âme Ta suivi dans Téternité.
Cinna est la tragédie la plus abstraite de Corneille, qui est le plus abstrait de tous les génies. A la rigueur, elle pourrait se passer de coulisses : une toile grise, pareille au fond vague sur lequel les peintres de rÉcole Romaine détachent les grandioses Ggures de leurs fresques, deux chaises de bronze, pour asseoir Cinna devant Auguste, pendant la grande scène du cinquième acte : « Prends tai siège, Cinna; » cela suffirait. Corneille, toujours si dédaigneux de l'appareil extérieur, pousse à l'extrême, dans Cinna, le mépris du détail local et de la nuance historique. Rome, le Tibre, le Capitole, cités çà et là, ne tracent, dans la pièce, d'autre image que les lignes, à peine teintées, d'un grand plan. L'action se passe dans une sphère tout idéale et tout oratoire. Elle se renferme dans l'âme d'Auguste, qui joue
presque le rôle unique. Les jgrèles personnages qui s'agitent un moment pour échapper à son influence, pâlissent, de. scène en scène, et se dissipent, comme des ombres, dès qu'il les embrasse en leur pardonnant.
Cinna ne soutient pas la présence d'Auguste. Conspirateur sans foi, il ne représente ni une grande idée ni un fanatisme. Sa politique n'est qu'un amour déguisé; c'est une femme qui pousse le poignard, vacillant dans sa main timide. Quand Auguste met toute nue, pour ainsi dire, son individualité cbélive, en quelques vers méprisants, et la tient suspendue un instant sur l'abîme de sa disgrâce, pour lui prouver sa faiblesse, il n'est personne qui ne confirme ce dédain du créateur pour sa créature.
Maxime est encore inférieur à son complice. Ame vile, caractère subalterne, il n'est que l'intrigant de la conspiration où Cinna est, du moins, la dupe passionnée. A partir de lu maladroite déclaration d'amour qu'il ose balbutier à Emilie, sous son masque de traître, il n'existe même plus pour le spectateur. L'ironie acérée de la fière jeune fille le lue d'un seul coup ; il meurt moralement, comme mouraient parfois les esclaves, à la toilette des dames romaines, d'une épingle d'or enfoncée au cœur. Lorsqu'au cinquième acte il ressuscite de son faux suicide, il fait l'effet d'un revenant importun, qu'on n'attendait
plus. On voudrait voir Facteur chargé du rôle d'Auguste marquer, d'un sourire d'indifférence inramante le pardon qu'il lui accorde. Ce personnage est de ceux auxquels on jette leur grâce sans les regarder.
Celte concentration du drame dans la personne d'Auguste est si entière et si absorbante, qu'il vient un moment où l'action s'interrompt et laisse un large vide autour d'elle, pour qu'elle se développe dans toute son ampleur. Qu'est-ce que cette grande scène du second acte, où Auguste discute, avec ses deux favoris, la république ou la monarchie, sinon un monologue à trois voix, l'examen d'gne conscience royale se confessante deux échos qui lui renvoient ses propres scrupules ? Maxime inclinant à la république, Cinna conseillant l'empire, sortent de leur rôle et de leur caractère, pour entrer dans l'abstraction politique. Ils représentent les deux principes en lutte dans la pensée du maître. Auguste se parle à lui-même, en les faisant parler.
Plus on avance vers le dénouement, plus Auguste grandit en héroïsme, en justice, en beauté morale. Il monte à son trône par des degrés de sublimité. On suit de l'œil la croissance de cette grande âme, jusqu'au moment où, détachée des lois de la nature, elle s'élance au sommet de la vertu humaine et proclame sa transfiguration dans ce vers sublime :
Je sois maître de moi comme de runivers 1
Arrivée à cette hauteur, la magnaDimité opère des miracles. Le dénouement de Cinna est le pendant humain du dénouement de Polyeucte. La Grâce royale y frappe les esprits rebelles et précipite les conversions les unes sur les autres. Emilie ellemême désarme son cœur, et le rend à ce vainqueur d'âmes, avec la loyauté d'une guerrière rendant son épée.
On lui en veut de se rendre : elle dément, en se repentant, la rigidité de son caractère. Le sang d'un suicide aurait taché Tapothéose d'Auguste ; mais que ne part-elle pour un exil volontaire, en ramenant un pan de sa draperie sur son noble front? A part cette défaillance, Emilie offre la création la plus extraordinaire de Corneille. Elle est de la race vengeresse et acharnée des Électres; c'est l'idée du talion, incarnée sous la pureté féroce d'une vierge romaine. Ne croyez point à son amour pour Cinna ; elle ne l'accepte et ne le caresse que comme le manche d'un poignard. La tendresse, que feint parfois son langage, a la contraction d'un sourire forcé, sur un visage irrité. C'est une belle Ëuménide qui a emprunté son flambeau à l'Amour; mais la glace de sa main monte jusqu'à la flamme, et en dissipe la chaleur... Comme presque toutes les héroïnes de Corneille, elle représente moins le charme voluptueux de la femme, que cette fasci-
nalioDi mêlée d'épouvante, qui prosternait les barbares aux pieds des Dniidesses, dans les forêts de la Germanie.
Autrefois, Taîeuli arrivé à un certain âge, ne se mêlait plus guère aux réunions de la famille, trop bruyantes pour lui. Retiré dans les chambres hautes de la maison, il restait silencieux et solitairei comme l'empereur allemand dans sa grotte, à regarder croître sa barbe blanche et à songer au passé. Mais, à certains jours de fête domestique, il redescendait encore, appuyé sur ses petits-enfants, l'escalier du logis. Il reprenait place, au haut de la table, sur le fauteuil à dossier blasonné. Le vin du festin réchauffait sa langue engourdie, et il redisait aux jeunes gens les histoires et les amours du vieux temps. — Il est aussi, dans la Comédie Française^ de vieux chefsd'œuvre, hors d'âge, qui ne reparaissent sur la scène qu'aux jours solennels. Ce sont les ancêtres du répertoire. Ils y sommeillent dans l'oubli, jusqu'à ce qu'un anniversaire vienne les réveiller à la vie scénique et les reconduise devant ce public, pour lequel, eux aussi, ils furent jeunes et nouveaux, un jour.
Le Menteur est un de ces patriarches. Il a vieilli,
sans doute, mais comme vieillissent les œuvres de race, grandement, fièrement, et, pour ainsi dire, à l'antique. Il est des poèmes, flétris par le temps, qui imposent encore, et dont la mâle vieillesse s*est élevée en se dépouillant. Leur forme s'est, en maint endroit, dégradée; mais Tâme, restée intacte, redresse leur enveloppe et entretient une vie opiniâtre, au sein de la mort et de la vétusté.
Corneille est un de ces grands vieillards qui font face aux siècles et se raidissent contre Técroulement. Ses ruines mêmes se tiennent debout et solides. Son théâtre ressemble à la Campagne Romaine, cette tragédie de la Nature faite à main d'hommes. Quelques monuments, d'un marbre éternel, s'y maintiennent dans une inflexible altitude. Puis, tout alentour, s'étendent d'arides espaces, où se renfrognent des Termes camards, où se rouillent des trophées détruits, où des inscriptions mutilées bégaient, en style lapidaire, des noms inconnus et des victoires oubliées. Attila, Puîchérie, Othon, Bérénice, Suréna sont les ruines de ce grand théâtre, ébauches incorrectes, modelées, dans Targile, par la main vieillie de l'artiste, mais qui, çà et là, accusent encore l'empreinte du doigt magistral.
Quant au Menteur, je le comparerais plutôt à ces masques allégoriques de la comédie ancienne, auxquels le temps a mis une barbe de mousse, et dont le m. 20
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rire éblréché filtre la poussière par la même bouche d*où s'épanchaient jadis le sourfle et la juie. Toute la partie comique du Menteur est presque détruite, en effety pour nous. Corneille ne porte pas le manteau, couleur de muraille, de la vieille Espagne, comme il en porte Tarmure. Il est chez lui dans le drame héroïque, mais il s'égare dans les imbroglios de la comédie espagnole. Ilti^a ni l'allure assez prompte, ni la réplique assez leste pour courir les reDdez-\ous de nuit et les aventures, à travers les rues, bourdonnantes de guitares, de Lope de Yéga.
A vrai dire, cette comédie, masquée et dansante, fille du génie méridional^ ne s*est jamais bien acclimatée sur les théâtres du Nord. Elle ne ressemble en rien à notre comédie d'observation et de caractère. Elle pense peu, agit beaucoup, se disperse, au lieu de se concentrer, ne se plait que dans les dédales de rintrigue, et se contente de faire glisser, sur la vie, des êtres agités et superficiels. Il faut, pour y réussir, rhabitude du masque, Téquilibre de Téchelle de soie, une escrime enragée du stylet et de la rapière, des ba!cons, des jalousies, des grillages et des duègnes furtives rasant les murs à la brune, comme des chauves-souris. L'Espagne dramatique entre en scène à l'heure où la lune se lève et où la France se couche. Le moyen de s'entendre et de se comprendre?
Atssi, rintrigue du Menteur se tratae-t-elle gau*
chement, à travers ces erreurs de noms, ces lettres ioterceptées, ces quiproquos amoureux dont Timbroglio castillan se tire d'une façon si preste et si vive. On ne s'intéresse guère aux amours de Clarisse et de Lucrèce. C'est surtout autour de ces pâles figures que robscurité s'est faite. A les voir si minces et si blêmes, vous diriez ces belles dames des vieilles tapisseries, dont le temps défait, maille à maille, la frêle existence. Leurs figures s'effacent, leurs yeux ne sont plus que des taches luisantes ; les joues, entamées, rentrent dans Tétoffe : le sourire élargi ne sera bientôt plus qu'un trou; le geste ne tient qu'à un fil, les traits à une nuance, la forme à un contour déjà rongé et presque déteint... Ombres d'ombres, elles retracent à peine une vague image de mode anlique et d*immémoriale élégance.
Corneille, d'ailleurs, n'entendit jamais rien à la galanterie. La poésie légère du cœur et des sens était, pour lui, lettre close. Ce grand bonhomme, filant le parfait amour aux pieds de ses belles inhumaines, me représente assez bien Hercule, débrouillant lourdement les fuseaux d'Omphale.
L'amour, chez ses femmes, n'est qu'une des formes de l'héroisme, un sursum corda à quelque magnanime effort, une invitation à se jeter, tète baissée, dans le sacrifice. Leur flamme est un feu d'holocauste, qui ne s'allume que sur les hauteurs de la sublimité
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morale. Elle brûle, elle puriGe, elle fait jeter, à ses victimes, des cris immortels ; mais l'âme seule est atteinte. Leur cœur, trop grand pour s'attendrir, ne bat que pour s'élancer à des ezirémités pathétiques. L'amour des héroïnes de Corneille est plus fort que la mort, mais il n'est pas faible comme la vie. C'est le génie inspirateur des suicides héroïques, des échafauds illustres, des conspirations vengeresses : c'est le Sagittaire divin, qui aiguillqnne aux actions généreuses ; ce n'est jamais la passion défaillante et tendre, ni
. . . Vénus, tout entière, à sa proie attachée.
Mais il reste, au Menteur, un caractère et une grande scène, qui suffisent à le faire revivre. Dorante amusera toujours par l'imagination et la verve de ses mensonges. Artiste en fictions, il ment sans but, sans préméditation, sans profit ; il ment, comme un conteur arabe improvise, pour s'amuser, en étonnant les autres, et se donner à lui-même de splendides spectacles. Lorsqu'il débite ses inventions divaganles, vous diriez un visionnaire, à demi réveillé, racontant ses songes. Poète dramatique de sa propre vie, il brode son scénario, trop monotone à son gré, d'épisodes et de péripéties romanesques, et il joue, avec une conviction enthousiaste, les rôles qu il se donne, dans les comédies dont il est à la fois l'auteur
et Tacteur. Il est le premier la dupe de ses hâbleries; le mensonge l'emporte, comme un hippogriffe, dans le pays des mirages, et lui fait perdre de vue la réalité. Le Picrochole de Rabelais a soir, dans le désert imaginaire qu'il parcourt, en décrivant ses conquêtes futures ; Dorante digère, en le racontant, le festin apocryphe offert à Tinfante dont il est coiffé; il entend les flûtes et les violons de la sérénade en Tair, qu'il lui donne ; il suit, jusqu'aux étoiles, les fusées et les serpenteaux du feu d'artifice, qu'il prétend avoir fait tirer pour la divertir.
Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, S'élançant vers les cieui, ou droites ou croisées, Firent un nouveau Jour, d*où tant de serpenteaux D*an déluge de flamme attaquèrent les eaux, Qu'on crut qae, pour leur faire une plus rude guerre, Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre.
Ce menteur effréné est, d'ailleurs, généreux et brave; il se jette, avec un courage insolent, dans les périls qui naissent de ses récits chimériques ; sa rapière est toujours prête à soutenir ses rodomontades; elle défend, envers et contre tous, les châteaux en Espagne qu'il s^évertue à bâtir.
On ne ferait que rire de ses menteries, si Tadmirable scène du père, au cinquième acte, ne venait tout comger et remettre en place.
Êtds-Yous gentilhomme?
demande à son fils le noble vieillard. A ce mot, le charme est détruit, les prestiges se rompent, les illusions se dissipent, les chimères redeviennent des monstres, les masques tombés découvrent de honteux visages. C'est le chevalier du Tasse, entrant dans la forêt endiablée, et dissipant, à coups d*épée, les fantômes. Ici Géronte se redresse à la hauteur de don Diègue ; sa perruque de père noble revêt la majesté des cheveux blancs outragés ; sa parole s'élève sans effort à Taccent tragique :
Qai se dit gentilhomme et ment comme tu fais, n ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action, Dont un coeur vraiment noble ait plus d^aversion? Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer sMl n^cxpose sa vie. Et si, dedans le sang, il ne lave Taffront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front.
Cliton, le valet de Dorante, est aussi un caractère d'excellent comique. Il y a de la bonhomie dans sa fourberie : c'est l'aïeul, encore scrupuleux, delà génération scélérate des Crispin et des Mascarille. Complice timide de son maître, il le suit de loin, non passibus aquis, dans ces fanfaronnades de haut vol. Il l'écoute mentir, le nez en l'air, Toeil écarquillé, ne croyant pas d^abord un traître mot de ses contes, puis s'y laissant prendre comme les autres,
ébranlé, séduit, convaincu, et se gourmandant (l'avoir été si crédule, quand il reconnaît Timposlure. Dorante est le Don Quichotte du mensonge, Cliton en est le Sancho Pança.
N'est-ce pas une charmante surprise que de rencontrer, au milieu du répertoire classique de Corneille, nilusion Comique, une comédie à la Shakspeare, pleine de fantasques personnages, dont le scénario est un songe, dont le dénouement est un réveil, et que mène, avec sa baguette, un magicien de l'Arioste? C'est ainsi qu'au carnaval de Rome, on voit (les sorciers et des arlequins danser autour de la Colonne Antonine et parmi les ruines du Forum.
Un rôle se détache, en haut relief, de cette comédie longtemps oubliée, celui de Matamore. Je ne sais plus quel héros de légende normande héritait de la force et de la vaillance de tous les guerriers qu'abattait sa lance. De même, le Matamore de Corneille résume tous les capitans de l'ancien ThéAf re, qu'à lui seul il personnifie. Quelle fantaisie dans le mensonge! quelle hâblerie prodigieuse! Un Pélion de bravades entassé sur un Ossa de rodomontades! Quand il parle, on croit entendre Borée souffler une tempête de ses joues gonflées.
Mon armée I ah ! poltron 1 ah ! traître ! par la mort I Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? ^ Le seul bruit de mon nom renverse les murailles. Défait les escadrons et gagne les batailles.
La foudre est mon canon » les destins mes soldats ; Je couche d'un regard mille ennemis à bas ; D'un souffle, je réduis leurs projets en fumée, Et tu m'oses parler cependant d'une armée! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars. Je vais t'assassiner d*un seul de mes regards, Veillaque I Toutefois, je songe à ma maltresse. Ce penser m'adoucit ; va, ma colère cesse, Et co petit archer, qui dompte tous les dieux, Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux. Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine, Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine, Et, pensant au bel œil qui tient ma liberté. Je ne suis plus qu'amour, que grâce et que beauté.
Qu'il est plaisant encore, lorsqu'il raconte ses bonnes fortunes et dénombre les cœurs qu'il a passés au fil de sa moustache invincible !
Mille mouraient, par jour, à force de m*aimer ! J'avais des rendez-vous de toutes les princesses; Les reines à l'envi mendiaient mes caresses. Celle d'Ethiopie et celle du Japon Dans leurs soupirs d'amour ne mêlaient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes tremblèrent ; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent : J'en fus mal, quelque temps, avec le Grand- Seigneur
Comme tous ses pareils, Matamore est d'une couardise sans égale. Une âme de lièvre tremblote sous la peau du lion hérissé dont il se drape à THercule. L'ancien Théâlre n'avait pas de plus grande joie que de dégonfler, à coups d'épingles, ces colosses enflés
COUNEILLE. 313
de vide et de vent. Le Pédant joué^ de Cyrano de Bergerac, a une scène qui est le modèle des repré* sailles auxquelles se livraient les viclimes du Capitan, aussitôt qu'il avait trahi sa poltronnerie naturelle.
Le Cliâleaurort, de Cyrano, porte son panache aussi haut que le Matamore, de Corneille. Pour un rien, il déclare qu'il va « faire pendre les quatre Eléments » et envoyer défendre au genre humain d'être vivant » dans trois jours». Cependant le bonhomme Gareau s'avise de donner une chiquenaude à ce fier bravache, et Châleauforl se tient coi : — « Je ne sais, Dieu me » damne, ce que m'a fait ce maraud ; je ne me saurais » fâcher contre lui. » Gareau s'enhardit et le bat comme plâtre : — « Foi de cavalier 1 cette gentillesse >' me charme. Voilà le faquin du plus grand courage » que je vis jamais I » Les soufflets pleuvent : — « 11 » faut nécessairement que ce bélître soit mon fils ou » qu'il soit démoniaque. » Les coups de poing grêlent: — a D'égorger mon fils à mon escient, je » n'ai garde ; de tuer un possédé, j'aurais tort, puis- » qu'il n'est pas coupable des fautes que le diable lui » fait faire. »
Gareau ne le rosse plus, il l'assomme : — « Quoi » que tu fasses, ayant protesté que je gagnerais cela '> sur moi-même de me laisser battre une fois en ma » vie, il ne sera pas dit qu'un maraud comme toi me » fera changer de résolution. D'ailleurs, la dignité de
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» mon être me défend d'ôter la vie à quelque chose » de moindre qu*un géant. » — Quand il n'est plus que plaies et bosses, il se redresse et chante victoire : « Quelque faquin de cœur bas aurait mesuré son épée » avec ce vilain ; mais, moi, qui suis gentilhomme, je » m'en suis fort bien su garder. II ne s'en est cepen- D dant quasi rien fallu que je ne l'aye percé de mille » coups, tant les noires vapeurs de la bile offusquent » quelquefois la clarté des plus beaux génies. En effet, » j'allais tout massacrer. Je m'en vais faire prompte- » ment avertir messieurs les Maréchaux, qu'ils m'en- » voy ent des gardes pour m*empescher de me battre ; » car je sens croître ma colère, mon cœur s*enfler, et » les doigts qui me démangent de faire un homicide! » Vite ! vite, des gardes, car je ne réponds plus de » moi I » Le rustre lui donne le coup de grâce, et Chftteaufort riposte par ce beau trait : « Je te mas- » sacrerois, mais tu as du cœur, et j'ai besoin de » soldats. »
Le Matamore de Corneille n*est pas moins magnanime, quand il s'écrie sous le plat de Tépée de Giindor :
Cadédiou I ce coquin i marché dans mon ombre ; H s^est fait tout Taillant d'avoir auiTi mes pas. S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas.
COnNBILLE. 315
L'Antiquité n*a pas de plus belle fiction que cette légende de Psyché, qui était à la fois un conte puéril et un mythe sacré. Les Mystères orphiques la révélaient à leurs initiés et les Fables milésiennes la racontaient aux petits enfants. C'est sur cette fable qu'Apulée a brodé son récit trop ingénieux et trop spirituel ; mais la beauté divine du mythe primitif reparaît sous les enjolivements dont le romancier latin la surcharge. C'est une statue de Phidias, dorée et coloriée par un amateur de la décadence : à traA^ers celte enluminure brille la blancheur du marbre sacré. L'Amour, dans cette légende ravissante, se montre sous un aspect tout nouveau. Ce n'est plus Tarcher violent et aveugle qui se réjouit des cœurs qu'il transperce, comme un chasseur des proies qu'il abat ; ce n'est plus même l'enfant étourdi, voleur de miel et de cœurs, que Yénus fouette avec une verge de roses ; c'est un jeune Dieu, tendre, passionné, presque solennel. Il a la pudeur d'un ange et la gravité d'un époux. L'Amour est amoureux : touchant et charmant miracle I II aime l'Ame, personnifiée dans une vierge ; il Tenlève dans sa sphère céleste et s'unit à elle par un hymen mystérieux.
Quel poème que Psyché se réveillant dans le palais de rAmour I C*esl Eve ouvrant ses yeux au premier soleil, sous les flguiers de TÉden. Autour d'elle, tout rayonne et tout chante. La lumière Tenveloppe, Tharmouie l'accompagne, les parfums la baignent. Un peuple de voix, esclaves impaplables, préûennent et servent ses moindres désirs. La nuit vient, et, avec elle, TÉpoux invisible. Beauté sans flgure, Torme sans contours, voix et baisers sans lèvres. Les noces mystiques s'accomplissent. Psyché s'unit à Éros; l'Ame en fleur jouit du pur amour. Chaque soir ramène le fiancé divin; il s'évanouit, comme un songe, au premier rayon de l'aurore.
Psyché se lasse de ce bonheur clandestin. Ses perfides sœurs se glissent dans le palais, comme le serpent dans rÉden, et excitent sa curiosité sacrilège. Psyché se lève, la nuit, de la couche nuptiale et penche sur l'époux une lampe allumée. Le corps d'Éros, frappé par la flamme, resplendit dans l'ombre. A sa beaulé surhumaine, aux ailes qui tremblent a ses épaules, à l'arc et aux flèches qui jonchent le parvis, Psyché reconnaît le jeune maitre des dieux et des hommes. L'extase et l'efiroi la saisissent; ses yeux se troublent, ses genoux tremblent, la lampe vacille dans sa main. Le Dieu, violé par le regard et souillé par l'huile, s'éveille et se redresse en sursaut : il s^élance et s^envole du lit profané. Psyché en pleurs
s*altache à ses ailes, mais elle retombe à terre, déchue et répudiée.
Quel sublime et profond symbole! Ainsi s'évanouissent les illusions de Tâme, lorsque Thomme en approche la clarté grossière do Texamen et dii doute. La foi, Tdmour, Tidéal, sont des divinités pu* (liques et craintives ; elles ne prodiguent leurs délices qu*à ceux qui les goûtent au sein du mystère et sans chercher à soulever leurs longs voiles. Le clairobscur fait partie de leur beauté. Il faut les entrevoir à demi, et rêver le reste. Un instinct secret nous avertit de les embrasser, sans trop les étreindre. — Uo jeune homme, dans un poème allemand, voit apparaître une femme merveilleuse, au milieu des brumes qui blanchissent la cime d'une montagne ; il gravit le sommet, il entre dans les nuées, il presse enlre ses bras la forme céleste... A peine touchée, elle se dissipe, et se résout en une larme qui tombe sur son cœur.
Le marlyrologe de Psyché tourmentée par Vénus trahit plus clairement encore Torigine symbolique du conle d'Apulée. Il y a une réminiscence des Mystères, dans les épreuves bizarres auxquelles la déesse soumet sa victime. Yénus 'donne d'abord à Psyché un (as de froment, d'orge, de millet, de pois et de fèves, à trier et à séparer, graine par graine : les fourmis compatissantes viennent à son secours et
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débrouillent, pour elle, ce chaos subtil. La déesse lui commande ensuite d*aller dérober une poignée de laine d'or à des béliers enragés. Un roseau charitable lui montre une touffe de leur toison suspendue aux buissons. Il lui faut encore aller rempUr un flacon à la source du Cocyte, gardée par une armée de dragons. La Source se défend d'ailleurs et résiste elle-même : ses eaux qui parlent écument de rage et vocifèrent d*horribIes menaces. Un aigle qui passe a pitié du désespoir de Psyché ; il prend la fiole entre ses serres et la rapporte pleine de l'onde infernale.
La dernière épreuve est la plus terrible : Yénus envoie Psyché aux enfers, demander à Proserpine une botte magique, pleine de sa beauté. La jeune fille se croit perdue ; elle monte sur une tour et va se précipiter dans Tabime. Mais la Tour parle et lui enseigne les moyens d*échapper aux pièges de Tenfer. Il s'agit de passer, sans répondre, devant un ânier boiteux, qui lui demandera de ramasser les fagots tombés du bât de son âne, boiteux comme lui ; il faudra traverser le Styx, en restant sourde aux cris d'un vieillard flottant sur les eaux, qui lui criera de * le tirer dans sa barque. Elle devra encore n*accepter qu'un morceau de pain noir, du banquet splendide que lui offrira Perséphone.
Armée de ces préceptes, efficaces comme des la-
lismans, Psyché traverse impuoémenl les enrers. Mais la curiosité la séduit pour la seconde fois. Elle ouvre la boite enchantée ; une vapeur léthargique en sort et la renverse, au seuil du.Tartare. Éros attendri lui pardonne et la ressuscite. Il plaide, contre Yénus, la cause de Psyché, devant Jupiter. Le roi des dieux approuve son hymen, divinise Psyché, en lui présentant une coupe d'ambroisie. Venus apaisée sourit à rimmortelle. L'Olympe célèbre les noces de TAmour et de TAme. De leur mariage natt la Volupté.
Plus on étudie ce beau conte, plus on reconnaît sa haute origine. Qui sait si Psyché ne vient pas du fond de TAsie? Qui sait si elle n'est pas née dans l'Inde, cette mère des dieux et des symboles de la Grèce? Les miracles qui la sauvent des pièges de Vénus ont un caractère oriental. Cette tour qui parle, ces eaux vivantes, ce roseau pieux, semblent appartenir à la zone du Gange... Le souffle du panthéisme brahmanique a passé par là.
Ajoutez à la beauté native de cette fable, tous les prestiges que l'art y a ajoutés. L* Amour et Psyché I A ces noms seuls, l'imagination se remplit, comme un musée, de formes, d'images, de peintures, de souvenirs enchanteurs. C'est ce groupe du Vatican, qui nous montre Éros initiant au baiser la vierge ravie. Ce sont ces fresques de la Famésine, où Raphaël a peint les amours de l'Amour, avec la vé-
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Duslé du pinceau grec. C'est encore cette coupole du palais de Manloue, où Jules Romain luKe de génie avec son maître, en les retraçant. — Je me souviens surtout de la peinture qui représente rAmour, soupant, dans TOlympe^ avec sa maîtresse, sous une tente que portent des Génies, nichés dans les plis du velarium ondoyant. Il sourit, à demi voilé, comme par une vapeur de nectar ; à Tautre bout de la table, Psyché allonge, pour le voir, sa tête amoureuse; du bout des doigts, elle porte un fruit à ses lèvres, mais elle oublie de manger, pour dévorer des yeux son divin convive.
Après tant de chefs-d'œuvre inspirés par Psyché» il est permis, sans irrévérence, de trouver que la tragédie-ballet de Corneille et de Molière traduit froidement son histoire. Le récit d*Apulée y est écourté aux proportions des décors ; le merveilleux, réduit à une mythologie d'opéra : on entend grincer les machines et crier les trappes. Le style se ressent de la hftte et de la collaboration forcée des deux poètes; il passe, sans transition, de la note comique au ton grandiloque. Corneille reprend, avec son clairon, le thème entonné par Molière sur sa flûte moqueuse. Cela fait un style rempli d'incertitudes et de disparates. Cette tragédie-ballet ne sait sur quel pied danser.
Dès le prologue, la dissonance éclate. Venus,
irrilée des hommages rendus à Psyché, parle, tantôt comme dans VÉnéide^ tantôt comme dans un salon (le la Place Royale. Les petites Grâces qui raccompagnent lui donnent des répliques de soubrettes :
Voilà comme Ton fait, c'est le style des hommes ; lU sont impertinents dans leurs comparaisons.
Dorine ou Lisette ne diraient pas autrement.
Molière se retrouve dans les confidences des deux méchantes sœurs, jalouses de Psyché. Un tel peintre ne saurait, sans y laisser sa marque, effleurer le vice ou le ridicule ; mais le vers libre relâche et découd la ferme pensée. Il s*embrouille et il s'embarrasse dans ces mètres brisés et croisés, où la muse de La Fontaine voltige, comme une Tée dans un labyrinthe. Celle de Molière est faite pour les hémistiches distincts et pour les rimes régulières. La musique de la poésie légère ne va pas à sa voix virile. Ses rythmes flottants le font tomber dans Tentortillage. La Cathos de ses Précieuses ridicules envierait ces deux vers d'Aglaure :
Un Booris, chargé de douceurs, Qui tend les bras à tout le monde.
Quels personnages fades et glacés, que ceux de Cléomène et d'Agénor, les deux princes amants de Psyché ! Ils aiment leur maîtresse, avec des froideurs de courtisans polis et des consonances de m. 21
ménechmes. Leurs déclarations se croisent symétriquement, comme les figures d'un quadrille. Ce ne sont que compliments cérémonieux et révérences compassées. Psyché réplique dans le même style de galanterie officielle : on dirait une princesse du sang répondant à l'ambassadeur qui demande sa main en audience publique... Que nous sommes loin de la Grèce, et même de la région féerique où nous transporte Apulée ! Comment croire au prodige de TAmour et aux enlèvements de Zéphire, devant ces personnages si corrects et si raisonnables? Imaginez Clitandre et Cléante en rhingraves et en justaucorps, dans le gynécée de Nausicaa.
Corneille entre en scène, au second acte, avec le cortège funèbre qui conduit Psyché dans la grotte du Monstre prédit par Toracle. Sa grande voix tragique perce, çà et là, dans les lamentations sentencieuses du vieux roi pleurant sa fille. Mais Psyché, l'exhortant au courage, est trop héroïque et trop cornélienne. Ce beau vers :
Et Je n*ai pas besoin d'exemple pour mourir. . . .
qui serait superbe dans la bouche d'Emilie ou de Rodogune, détonne sur ces lèvres suaves, faites pour donner des baisers et non pour débiter des maximes. La vierge tourne à la virago : ce n'est plus la jeune Grecque, demi-nymphe et demi-morlèlle, flottante
entre le ciel et la terre, ailée et légère comme le papillon qui tremble à son front ; c'est une Romaine positive et froide, nourrie du lait de la Louve.
Au troisième acte, un éclair subit illumine la pièce et la transfigure ; tout s'échauffe et tout se ranime. Quel dialogue, ou plutôt quel duo, que la scène de l'Amour apparaissant à Psyché ! Cela brûle et cela chante. La passion n'a jamais parlé une langue plus mélodieuse et plus pure. Il faudrait la harpe d'Éole pour accompagner cette stance adorable.
Des tendresses du saog peut-on être jaloux ?
demande Psyché à Éros, inquiet de lui entendre réclamer ses sœurs. Et l'Amour répond :
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature. Les rayons du soleil tous baisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du Tent ;
Des qu'il les flatte, J*en murmure.
L*air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par Totre bouche ;
Votre habit de trop près tous touche ;
Et, sitôt que vous soupirez.
Je ne sais quoi qui m*effarouche Craint, parmi vos soupirs, des soupirs égarés.
Son lagrime dCamor, non è acqua, dit une chanson italienne : de même, cette déclaration, si véhémente et si tendre, n'est pas une tirade de théâtre. Corneille aimait mademoiselle Molière, qui jouait le rôle de Psyché, et il mil, dans ces vers br&Iants, toute la
flamme que couvait son cœur. Le jeune dieu paria pour le vieux poète. — N'est-ce pas une chose louchante que le grand Corneille cachant, pour avouer son amour, sa tète vénérable et ridée sous le masque enfantin d*Éros ?
Après cet éclatant réveil, la tragédie retombe en langueur, et se rendort au bourdonnement intermittent de ses rimes. Le tableau de Psyché^ inclinant sa lampe sur le lit nuptial, est remplacé par une scène où la jeune femme somme TAmour de lai dire son nom. Le châtiment, dès lors, ne correspond plus à Toffense. Et que devient Psyché sans sa lampe ? C'est ôler sa pomme à Eve ; c'est enlever sa botte à Pandore!
Je passe la harangue débonnaire qu*adresse à Psyché le Fleuve barbu, accoudé sur son urne, « entre mille roseaux » , et la rencontre qu'elle fait, dans l'Enfer, des fantômes d'Agénor etde Cléomène; — imaginez deux ombres d'amoureux faisant une ombre de cour à l'ombre de leur maîtresse I — et l'apothéose héroi-comique de la dernière scène! Rien de plus sec et de plus glacial que la mythologie de convention et de mascarade. Ces dieux artificiels sont déplaisants comme des mannequins.