‹ Les deux masquesChapitre 31 sur 55 · UI · texte numérisé non relu

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Il faut bien en venir pourtant au motif suprême de ses refus obstinés, à la révolte intime de son cœur rejetant le fils du meurtrier d'Hector. Mais comme elle glisse, alors, sur ce sang funeste I avec quels ménagements elle évoque les terribles images de Troie détruite et de son époux égorgé! Cet Achille même qu'elle exècre et qui Ta faite veuve, elle trouve moyen, sans s'avilir, de le louer devant Pyrrhus, de le lui oiTrir en exemple, et de l'exhorter à le surpasser :

Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille. J'attendais, de son fils, encor pins de bonté. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité : Je n'ai pu soupçonner ton ennemi, d'un crime ; Malgré lui-même enfin, je l'ai cru magnanime. Ah ! s'il l'était assez, pour nous laisser, du moins, Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins, Et que, finissant là sa haine et nos misères, Il ne séparât point des dépouilles si chères...

On ne saurait trop admirer le tact subtil, l'insinuante (inesse que le poète donne à ces belles mains qui supplient. Voyez-la encore aux genoux d'Hermione; cette fois, c'est une rivale qu'il s'agit d'attendrir. Elle touche d'abbrd, en elle, la fibre maternelle, toujours sensible dans un cœur de femme; elle implore la mère future, dans la jeune fille irritée :

Vous saurez, quelque Jour, Madame, pour un fils, jusqu'où va notre amour, Mais vous ne saurez pas, du moins, je le souhaite. En quel trouble mortel son intérêt nous jette.

Elle lui rappelle encore, en s'en attribuant doucement le mérite, la bonté protectrice qu'Hector étendit jadis sur Hélène :

Hélas ! lorsque, lassés de dix ans de misère, Les Troyens en courroux menaçaieat votre mère, J'ai su de mon Hector lui procurer Tappui : Vous pouvez sur Pyrrhus ce que J*ai pu sur lui.

Ce ne sont pas là sans doute de ces grands cris de nature, tels qu'en pousse TAndromaque d'Homère et d'Euripide; mais celle de Racine est une princesse du dix-septième siècle, qui porte sur la scène Tétiquette de la cour. Son désespoir ne peut franchir Tenceinte des bienséances imposées par les mœurs et par les idées de son temps. Il faut qu'il s'y agite en cadence, sans trop d'éclat et sans trop de bruit. Le miracle de Racine est d'avoir fait jaillir tant de sentiments vrais, de tant de contrainte. Jamais enchanteur ne fit paraître de plus grandes figures, n'opéra de si beaux prodiges, dans un cercle si étroit et si limité.

Cependant Pyrrhus demeure inflexible; ce jour môme, le fils d'Andromaque mourra, ou elle ceindra le diadème nuptial qui devait couronner Hermione. C'est ici que son caractère se révèle, dans une résolution subtilement sublime, qui accordera, par un lien tragique, sa fidélité conjugale avec son amour maternel :

Je Tais donc, puisqu'il faut que je me sacrifie, Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ; Je YaiSi en recevant sa foi sur les autels. L'engager à mon fils par des nœuds immortels ; Hais aussitôt ma main, à moi seule funeste. D'une infidèle vie abrégera le reste ; Et, sauvant ma vertu, rendra ce que Je dois A Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi!

Ce qu'elle dit, elle est toute prête à le faire. Ces douces femmes de Racine, si décentes et si mesurées, ont, au fond, un cœur d*héroîne. Ne vous fiez pas à leur mollesse apparente, à leur démarche onduleuse, à leur physionomie tendre et baignée de larmes. Elles éludent, elles ménagent, elles ne sont pas tout d'une pièce, comme les belles furies de Ck)rneille; elles ne se raidissent pas, comme celles-là, dans une altitude opiniâtre. Mais leur âme, délicate et souple, recèle un coin de dignité inviolable, qu'aucune puissance ne saurait atteindre. Toutes les forces, toutes les terreurs du monde, rangées en bataille, se briseraient contre ce point fixe et pur, contre cette parcelle de diamant moral, qui est comme le noyau de leur être. C'est ainsi que la timide Junie, dans BriiannicuSf osera refuser simplement la main de Néron ; c'est ainsi que les colères de Hithridate n'arracheront point à Monime un seul mot d'amour.

Avant de marcher à la mort qui lui parait certaine, Andromaque confie son fils à Céphise, et l'on croit entendre les Novissima Verba d'une chrétienne. Cet

RACINE. Zii

Astyanax, qu'Hector soulevait orgueilleusement vers l'Olympe, sous le soleil de VIliade, comme pour le montrer aux Dieux, et auquel il souhaitait qu'on pût dire, un jour, en le voyant revenir du combat : « Celui-ci est plus brave que son père I » cet enfant déchu et déshérité, Àndromaque veut qu'il se résigne à son infortune. Ses humbles paroles achèvent son caractère à cette heure suprême : une sorte de sainteté s'ajoute à sa beauté et la transfigure.

Fais connaître à mon flis les héros de sa race ; Autant que ta pourras, conduis-le sur leur trace. Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu'ils ont Tait, que ce qu'ils ont été. Parle-lui, tous les Jours, des vertus de son père, Et, quelquefois aussi, parle- lui de sa mère. Mais qu'il ne songe plus, Céphise, à nous venger; Nous lui laissons un maître, il le doit ménager; Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste. Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste ; Et, pour ce reste enfin, j'ai moi-môme, en ce jour. Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour I

La tragédie était une des éducations de Tancienne France aristocratique ; un souffle de Racine fut mêlé à l'air qu'on y respirait. Ne semble-t-il pas que quelque chose de ce testament sublime d' Andromaque soit passé dans le testament de Louis XYI, et dans la lettre que Marie-Antoinette écrivait, la veille

du supplice, à sa sœur, pour lui recommander son enfant ? — « Que mon fils n'oublie jamais les der- » niers mots de son père, que je lui répète expressé-

» ment : Qu'il ne cherche jamais à yenger notre » mort ! »

Andromaque règne dans la tragédie de Racine, mais Hermione la gouverne. Elle en est Taclion violente et mobile; c'est elle qui détermine ses reviremenls et ses catastrophes ; tous les autres personnages sont entraînés dans son tourbillon. Avec Hermione, la passion féminine parut pour la première fois sur notre théâtre. Andromaque n'est qu'une traduction, ou pour mieux dire qu'une assimilation admirable; Hermione est une création, une figure toute originale et toute neuve. Elle diffère de l'antiquité, par sa nature ondoyante et diverse, par la complexité de ses sentiments, par une sorte de fièvre toute moderne et dont les symptômes auraient déconcerté Hippocrate. L'Andromaque de Racine, sous sa transformation délicate, mais garde un cœur d'une simplicité homérique; le cœur d'Hermione est un labyrinthe, plein de replis et de dédales, à travers lequel erre un monstre : l'amour jaloux se rongeant lui-même et cherchant sa proie.

Dès sa première scène avec Oreste^ elle apparaît environnée d'un fluide nerveux, d'un trouble d'orage, ne sachant si elle hait déjà Pyrrhus, si elle l'aime encore, cherchant à lire dans son cœur, comme à la lueur des éclairs. Elle pressent qu'Oreste pourra la

venger, que son amour servira la haine qui se forme eu elle, et elle Tencourage, avec une coquetterie froide et perfide. Mais la passion, à ce degré de violence, ne sait guère mentir. Yoyez-la, quand il semble croire qu'elle est dédaignée : i^a fierté s'irrite et sa parole s'envenime ; le serpent fait trêve à sa tentation; il se redresse d'un jet acéré, dardant Tamertume :

. . . Qui TOUS l'a dit, seigneur, qu'il mo méprise ? Ses regards, ses discours vous Tont-ils doue appris? Jugez-Tous que ma vue inspiredu mépris 7

L'instant d'après, lorsque Pyrrhus semble lui revenir, elle ne prend plus la peine de dissimuler ses transports. Sa passion se répand à travers les faibles efforts qu'elle fait pour la contenir :

Qui Teùt cru que Pyrrhus ne fût pas infidèle 7 Que sa flamme attendrait si tard pour éclater? Qu'il reviendrait à moi, quand Je VaUûs quitter?

Puis, lorsque Oreste est parti, sa joie éclate, comme dans un chant de triomphe :

Pyrrhus revient à nousl Eh bien, chère Cléone, Conçois- tu les transports de l'heureuse Hermionc? Sais-tu quel est Pyrrhus? T'es-tu fais raconter Le nombre des exploits... Mais qui peut les compter?

C'est h ce comble d'orgueil, que Racine, qui met un art de statuaire à composer les groupes du théâtre,

amène et prosterne à ses pieds Androoiaque en pleurs ; c'est alors qu'elle répond aux nobles prières de la Teuve d'Hector par cette insolente ironie :

S*il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que tous?

L'égoîsme de la passion s'accentue, dans Hermione, d'une sorte de méchanceté sarcastique. II y a de Tesprit de cour dans cette grande dame de la maison des Atrides, de cet esprit rapide et baulain, qui tue en passant, et de haut en bas.

Pyrrhus est retourné à Andromaque ; Hermione se renferme, en apprenant cette trahison décisive, dans un silence sombre qui surprend sa pâle confidente. Elle en sort, par ce mot terrible et qui sent la mort :

Fais-tu Tenir Oreste ?

La tragédie prend ici Tallure et le ton du drame. Cest ainsi qu'une princesse italienne de la Renaissance, trompée par son amant, enverrait chercher un bravo. Tout ce rôle d'Hermione brise, du reste, le cadre que Racine impose d'ordinaire à ses héroïnes. On peut dire qu'il est romantique « avant la lettre », dans le sens effréné du mot. Phèdre, ellemême, ne sera, plus tard, ni si violente, ni si spontanée. Classique par Téloquence soutenue, la fierté royale, la beauté du style, Hermione a, par momente, les neifs, l'exaltation, l'impétuosité déchaînée d'une

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femme de Shakspeare. Il faut qu'Oreste soit bien aveuglé^ pour ne pas voir qu'il n'est qu'un couteau dans sa main, et, pour ainsi dire, que l'exécuteur de ses hautes-œuvres. Aucune tendresse et aucun sourire ; elle ne lui verse pas un philtre voluptueux; pour le pousser à Tassassinat. A peine daigne-t-elle faire luire à ses yeux un douteux espoir. L'ultimatum allier qu'elle lui pose n'admet pas de réplique. Elle coupe ses protestations ; elle s'indigne qu'il ose hésiter et marchander sa vengeance; elle tisonne sa jalousie, au lieu d'enflammer son amour. C'est en le piquant de raiguillon, qu'elle le lance sur Pyrrhus le glaive à la main :

Doutez Jusqu'à sa mort d'un courroux incertain... S'il ne meurt aujourd'hui, Je puis l'aimer demain.

Et, tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux De mourir arec lui que de Tiyre arec tous.

La tyrannie féminine, toute-puissante, sûre de son empire, n'a jamais plus cruellement abusé de Thomme réduit en sa servitude.

Comme cette glace se rompt, quand Hermione se retrouve en face de Pyrrhus I Quel flot de fiel et de larmes déborde tumultueusement de ce cœur meurtri I Elle se contient, d*abord, et retourne l'ironie dans rame de l'homme qui l'outrage ; mais cette âme est insensible, ou elle feint de ne rien sentir : alors sa fureur éclate, et l'amour s'y heurte encore à la haine :

346 LE TDÉATRE MODERNE.

Je ne t'ai point aimé, cruel I Qu'ai-je donc fait?

Explosion magnifique de passions qui s'entrechoquent et qui se combatteul; la haine dévorant rameur, qui Tenait en elle sous une autre forme ; des éclairs qui passent, comme un rayonnement de tendresse, sur un visage courroucé; puis, rimprécation qui reprend^ plus ardente et plus forcenée.Et tout ce choc desentiments hostiles s'accorde, par mille nuances secrètes, dans le pur contour d'un style accompli; c'est l'harmonie dans la tempête, la mélodie sous l'injure : l'élégance court, comme une ligne brisée, mais toujours exquise, sur ces transports du langage. Il n'a été donné qu'à Racine, dans le théâtre moderne, d'agiter à ce point, sans l'enlaidir, la figure humaine. L'imprécation, qui défigure souvent les héroïnes de Corneille^ ne fait qu'exalter la beauté des siennes. Au plus fort de leur désespoir ou de leur colère, ses femmes rappellent ces jeunes Niobides qui lèvent vers le ciel des têtes admirables, et se débattent, avec de beaux gestes, sous les flèches inévitables des Dieux.

Le rôle va croissant en passion, en audace, en terreur tragique, jusqu'au dénoûment. Quel coup de théâtre plus hardi et plus saisissant, que la révolution subite du cœur d'Hermione, maudissant Oreste dès qu'il a commis le crime qu'elle vient d'ordonner ! Il y a de la folie dans l'effronterie sublime de son fameux

cri : « Qui te l'a dit? » Mais ce cri fou jaillit de la nature même; il part d'une âme soudainement' bouleversée, et qui n'a plus conscience de ce qu'elle était un instant auparavant. Hermione est sincère, en reniant le meurtre d'Oreste, et lorsque le sentiment de sa complicité lui revient, elle est vraie encore, en lui rejetant tout le sang de leur victime à la face. Il n'y a rien à répondre à ses sanglants et brûlants reproches :

Ah I fallait-il en croire uoo amante insensée?

Ne deTais-tn pas lire au fond de ma pensée?

Et ne Toyais-tu pas, dans mes emportements,

Que mon coeur démentait ma bouche à tous moments ?

Quand je Faurais youIu, fallait-il y souscrire?

N as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?

Toi-même, avant le coup, venir me consulter?

Y revenir encore, ou plutôt m^éviter?

Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance?

Elle est femme, c'est-à-dire, cent fois plus qu'un homme, esclave de l'instinct et de lu nature. La passion la possédait, lorsqu'elle a parlé, comme une Pythie jalouse et furieuse, qui rendrait sur le trépied de sanglants oracles. Le vrai coupable est le fanatique qui a pris au mot son délire et donné la forme d'un crime à son mauvais rêve. Minerve, dans les Etiménides, vient acquitter Oreste du crime de Cly temnestre ; Yénus, dans la tragédie de Racine, pourrait venir absoudre la fille d'Hélène. Comme dans Phèdre, c'est elle qui a tout fait et tout in-

spire; et comme Phèdre, Hermione pourrait s*écrier :

O haine de Vénus 1 à fatale colère I

Dans quels égarements Tamour Jeta ma mère I

Ainsi que dans presque toutes les tragédies de Racine, les hommes, dans Andromaque^ sont loin d'égaler les femmes. Ils n'ont pas, en énergie, ce qu'elles ont en grâce. Leurs passions mêmes sont moins vraies ; une veine de fadeur y circule ; la férocité de leurs actions contraste souvent, par trop, avec la courtoisie de leur langage. Quoi de plus étrange que la galanterie de Pyrrhus envers Andromaque, au fond de laquelle gronde toujours la menace de tuer son fils? Le couteau perce sous les manchettes de ses compliments. « J'avoue, — dit Racine dans la préface de la pièce — que Pyrrhus » n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, M et que Céladon a mieux connu que lui le parfait » amour. » Sans doute, Pyrrhus n'est pas un Céladon ; mais on se le figure comme un bandit poli du Pays du Tendre^ arrêtant une femme au bord du Lac d^ Indifférence ou au coin du Rocher dOrgueU^ pour lui demander le cœur ou la vie.

En revanche, il y a beaucoup de Céladon dans Oreste ; tout son rôle est enrubanné de madrigaux romanesques. Ici il compare la rigueur de sa mattresse à celle des Scythes de la Tauride :

Madame, c'est à vous de prendre une victime. Que les Scythes auraient dérobée à vos coups, Si j'en avais trouvé d^aussi cruels que vous.

Ailleurs^ il vient « chercher dans ses yeux une mort qui le fuit » . Si Pyrrhus s'approche d*elle, il s'écrie :

A tant d'attraits, Amour, ferme ses yeux I

Au moment d'aller égorger son rival, il dit à Hermione :

Croirai-Je que vos yeux à la un désarmés.

Il y a plus « d'yeux » dans ses tirades, que sur la roue déployée d'un paon.

Quand on sort de la lecture des Tragiques grecs, de YOrestie d'Eschyle ou de VÉlectre de Sophocle, on est stupéfié de retrouver, sous un déguisement d'amoureux transi, ce personnage sinistre, couvert de Thorreur d'un crime inexpiable. Car Racine a beau feindre de l'oublier, Oreste a déjà tué Clytemnestre, lorsqu'il vient courtiser Ilermione. Ce soupirant est un parricide, et Ton croit rêver, lorsqu'on l'entend dire à Pylade :

Mon innocence enfin commence à me peser.

11 reprend, au dénoûment, sa grandeur tragique; mais on s'étonne encore que les Furies, qui ont cessé de le

poursuivre avec le fantôme sanglant de sa mère, se dérangent pour lui montrer Pyrrhus égorgé. La mort de Pyrrhus, ce n'est là qu'une peccadille après un tel crime, et peu digne d'émouvoir l'Enfer.

Mais ces légers défauts disparaissent dans runité et dans la beauté de l'ensemble. Andromaque est comme le portique du théâtre de Racine, et sa composition parfaite, sa pompe tempérée de grâce, son analyse délicate, son ordonnance harmonieuse, s*y montrent déjà tout entières. Le style, comme nous l'avons vu, se ressent encore, par endroits, du jargon des romans du temps. Les a feux» et les c< flammes», les « nœuds » et les « charmes », les a soupirs » et les « attraits » s'étalent au travers des plus belles tirades. On croirait voir les pots-à-feu, les chicorées, les cartouches de l'art rococo flamboyer et se contourner entre les lignes sereines d'un édifice. Mais des morceaux superbes dominent, de toutes parts, ces faux ornements ; ils disparaîtront presque entièrement des prochains chefs-d'œuvre. Dès Andromaque. Racine mérite déjà l'éloge de Yauvenargues : « Per- » sonne n'éleva plus haut la parole et n'y versa plus » de douceur. »

La tragédie de Racine est trop craintive et trop pure pour explorer le Palatin des Césars. Elle n'en connaît pas plus les détours que ceux du Sérail ; elle reste pudiquement sur le seuil de ce labyrinthe plein de crimes, d'obscénités et de rugissements. Ce qu'il lui faut, à cette chaste Muse, c'est Tunité du portique grec ou du temple juif; une action simple, un fond d'histoire un peu vague, des héros presque mythologiques, qu'elle puisse polir comme des statues de marbre. Elle ignorç les instruments et les ustensiles vulgaires de la vie ; elle n'emploie que ses armes et ses ornements suprêmes : la mitre du prêtre, le glaive du soldat, le bandeau royal, le poignard du suicide, la coupe mortelle, offerte et vidée avec une solennité religieuse. La tente d'Agamennon, le palais de Phèdre, le temple de Jérusalem, voilà ses foyers et ses tabernacles. Là règne une simplicité sublime, en harmonie avec sa noblesse; là, des reflets antiques et des souffles sacrés, qu'elle s'assimile en les tempérant^ elle compose la pâle lumière, l'air incolore et subtil, qui conviennent à son doux génie.

Mais la Rome impériale est trop compliquée, trop tragi-comique, pour cette muse décente. Le

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drame de Sbakspeare, avec sa force et son audace, pourrait seul élreindre Tinextricable cité. Lui seul irait bravement du Palatin à Suburre, et du lupanar au sénat ; il ne craindrait pas de s'encanailler parmi les esclaves et les gladiateurs. Au sortir de la cuisine de Trimalcion, il irait inspecter la pharmacie de Locuste. Celte valetaille désordonnée d*eunuques, d'affranchis, de baladins, de courtisanes, que les Césars traînaient après eux, et que la tragédie de Racine relègue dans ses coulisses nébuleuses, le drame sbakspearien la déroulerait dans toute sa longueur. N'estce pas la queue de ces comètes, le système de ces astres monstres?

Certes, le Britannicus de Racine est, en lui-même, une admirable étude ; mais, rapproché des sanglantes peintures de Tacite et de Suétone, comme il pâlit et se décolore! Comment reconnaître, dans ce Néron galant et transi, qui parle à Junie la langue romanesque des belles passions de Versailles, l'adolescent féroce, dépravé par les mimes et les proxénètes, qui, à dixsept ans, avait déjà commandé à Locuste les champignons que mangea Claude, la veille de sa mort, et qui s'amusait à courir, la nuit, par les rues de Rome, en pillant les boutiques et en assommant les passants. Où est le cabotin * couronné, qui préludait, par des airs chevrotes en plein théâtre, devant une claque de licteurs, au chant incendiaire, qu'il entonna

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plus lard sur Rome en flammes, du haut de la tour de Mécène.

Pour tonte ambition, pour Tcrtu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre, Tandis que des soldats, de moments en moments, Vont arracher pour lui les applaudissements.

Est-ce assez de ces huit vers qui tombent, h plis pompeux, comme un rideau de Ihéâlre, sur Néron en scène? La tragédie est obligée de garder son sérieux devant ce burlesque speclacle. Tacite, pourtant, qui, d'habitude, ne se déride guère, desserre sa lèvre crispée, quand il raconte les pasquinades césariennes : un sourire, rapide comme un éclair, traverse alors sa phrase, chargée de pensées sinistres.

Je me figure Shakespeare, trouvant, dans ses courses à travers l'histoire, le fouet de cocher, la harpe de musicien, le masque et le costume de Ihéâtre du divin Néron. Quel parti il aurait tiré de ce trophée dérisoire! Avec quelle verve sifflante il aurait lancé sur les planches le maître du monde, tremblant, éperdu, tenant, dans les entr'actes, un linge sur sa bouche pour ménager sa poitrine, et chaulant, en fausset de femme, le rôle de « Canacée en couches », ou de a Niobé punie par les Dieux » !

Mais rÉtiquette relient la tragédie, sous son froid portique. Elle voit, de loin, le char de Néron volant dans la poussière ; elle entend, de loin, les sakes d*applaudissements dont une armée de claqueurs salue l'histrion féroce. II lui est défendu d'approcher pour mieux entendre; il lui est interdit de toucher aux excentricités de son héros. Et pourtant, qu'estce que Néron, sinon un excentrique couronné? Son caractère, c'est le délire; son originalité, c'est la folie toute-puissante. Rien de plus complexe que ce type où il y a du gamin et de l'artiste, du scélérat et du virtuose, du despote et du monomane; les griffes du tigre, le masque du singe, la roue du paon, une chimère! Drapé dans la tunique des tyrans classiques, ce n'est plus Néron; de même que le fou furieux, comprimé par la camisole de force» n'est plus l'être anormal dont la science analyse Técume et observe le geste effréné.

On peut en dire autant d'Agrippine. Elle fait une très fîère figure dans la tragédie de Racine. Elle y apparatt, impérieuse et grande, comme dans les sta tues que Tantiquilé nous a laissées d'elle. J^admire, en elle, une superbe image de l'ambition féminine, mais j'y cherche en vain les traits expressifs de celle Sultane Validé du Palatin, comblée de crimes, rassasiée d'adultcrcs, qui, au moment où il lui taM tendre la gorge à l'épée filiale, méditait encore fin-

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ceste, comme moyen de règne. Ainsi encore de Narcisse, dont la tragédie n'a fait qu'un confident pervers, et dont le drame, moins timide, aurait restitué le type pittoresque, celui de rafTranchi, de Fâme damnée, du Scapin-sicaire des Césars.

Quel type que celui de Taffranchi, au temps de la décadence romaine ! L'esclavage prit, en lui, une revanche triomphale. Il s'éleva sur ses maîtres, les bafoua et les opprima à outrance. Émancipés par la baguette du préteur, les captifs envahirent tumultueusement la Cité. En soixante ans, cent mille étrangers ou barbares devinrent citoyens romains. Malgré les obstacles dressés par les lois, ils forcèrent tour à tour l'entrée des comices, des légions, des fonctions publiques et du Sénat même. La race servile, jetée, par flots, dans le peuple libre, le corrompait, comme une lie mêlée à un vin généreux. Un jour, Scipion Ëmilien, que leur tourbe interrompait au Forum, leur cria du haut des rostres : « Silence, » faux fils de l'Italie! vous aurez beau faire, ceux que » j'ai amenés garrottés à Rome ne me feront jamais » peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » Ils se courbèrent sous cet aflront tombé de si haut, mais pour se relever bientôt plus insolents et plus indomptables. .

C'est de TEmpire surtout que date l'avènement

de raffranchi, ou, pour mieux dire, son apothéose. Les affranchis des Césars, ministres mâtinés d'esclaves, moitié valets de cliambre et moitié vizirs, reflètent la toute-puissance de leurs maîtres. Ils cernent sa personne, ils gardent et ils défendent ses abords. Nourris dans le Palatin, ils savent tous les secrets et tous les dédales; ils aident Locuste à composer ses poisons d'État, et guident les licteurs au lit d'Agrippine.

Tacite parle d*eux, comme Saint-Simon parlerait de courtisans vieillis dans les traditions de Versailles. c< Graptus, dit-il, formé aux intrigues depuis le temps » de Tibère, savait la cour » , Domum principum eductus. Ailleurs, il nous montre Calliste ce ayant Texpérience de deux règnes n^prioris quoque regÙB perittis. Secrétaires, trésoriers, prégustateurs, inspecteurs des tables, intendants des provinces, des spectacles, des jeux, des domaines, ils accaparent tous les offlces intimes et lucratifs du palais. Ils tiennent murclié public des dignités et des charges. On n'arrive que par eux a Toreille inaccessible du prince. Ils font commerce de sa faveur et de sa colère, et des espérances chimériques qu'ils rapportent aux solliciteurs. « On vend Tempereur! » s'écriait Dioclétien, indigné de cette simonie. Alexandre Sévère, poussé a bout, Gt asphyxier, au pilori, raffranchi Yétronius, qui trafiquait publiquement de

fausses confidences attribuées au prince. Pendant Texécution, un héraut criait au peuple : « Ainsi » périsse par la fumée celui qui a vendu de la » fumée ! »

Mais ces répressions étaient rares. Créature de César, raCTranchi participait à l'impunité de son créateur. N'était-il pas Tincarnation de son bon plaisir, la preuve vivante que tous les hommes étaient égaux devant son caprice, et qu'il dépendait de lui d'abaisser ou d'élever celte poussière? Le despotisme, dans tous les temps, s'est toujours plu à tirer de la fange ses familiers. Que trouve-t-on le plus souvent dans l'ancienne histoire, sur la première marche du trône des empereurs byzantins, des czars, des sultans? Un eunuque, un mougick, un batelier du Bosphore. Le tyran ne se fie qu'aux petits, grandis par sa main. Comme le roi de la fable antique, il fait des trous dans la terre pour y déposer ses secrets. De Tibère à Commode, on dresserait une dynastie servile, parallèle à celle des Césars. Calliste règne sous Caligula; Narcisse et Pallas font mouvoir ce mannequin hébété qu'on appelle Claude; Hélius, investi du pouvoir suprême, pendant le voyage de Néron en Grèce, fait dire à Rome qu'il y a deux empereurs, et la fait douter lequel des deux est le pire. Parlhénius et Sigère sont les deux bras de Domitien, embusqué et caché dans l'ombre. Pendant

338 LE TDÉATRE MODBRNK.

près de trois siècles, la pourpre de l'Empire se confond avec sa livrée.

Ainsi postés au centre du pouvoir dont ils tenaient toutes les trames, les affranchis pressuraient le monde comme une proie. Comparées à leurs exactions^ les rapines des traitants modernes paraîtraient des larcins et des grapillages. Ils avaient élevé le pot-devin aux porportions de ces amphores colossales qui abreuvaient les orgies romaines. Manié par eux, le budget de TEmpire n'était que l'organisation du pillage. Trois cents, quatre cents millions de sesterces, c'était la fortune courante des Pallas et des Narcisse, des Calliste et des Doryphore : « Je vis, un jour, ra- » conte Épictèle, un homme pleurer aux pieds d'Épa- » phrodite, l'affranchi de Néron, lui embrasser les » genoux et déplorer sa misère. Il ne lui restait plus, » disait-il, de tout son bien, que cent cinquante mille » drachmes. » (Quinze cent mille francs de notre monnaie.) « Que croyez-vous que fit Épaphrodite? » Qu'il se moqua de lui, comme nous? Au contraire, » tout étonné, il lui répondit : « Eh! malheureux, » pourquoi m'as-lu caché ton infortune? Comment » as-tu pu la supporter? »

Ils étalaient effrontément cette opulence scandaleuse. Des palais de marbre et d'or, des villes splendideSy de vastes jardins, leurs mausolées mêmes, dont la voie Appienne étaient encombrée, affichaient

leurs déprédations^ comme la pyramide de Rhodope, à laquelle chacun de ses amants avait mis sa pierre, criait les prostitutions de la courtisane. Ces échappés de Tergastule vengeaient les misères do leur passé, par les excès d'un luxe écrasant. Un patricien, Cornélius Balbus, se vantait de pouvoir montrer, dans son théâtre, quatre colonnettes d*onyx : Calliste Gt mettre trente colonnes de la même pierre dans son tricli* nium. Les plus riches mosaïques tapissaient, du parquet aux voûtes, les thermes d*Élruscus, Taffranchi de Néron : on y voyait les eaux ruisseler par des tuyaux d'argent dans des bassins d'or. Martial compare aux jardins d^Alcinoûs les serres d'Entelle, où le raisin pourpre mûrissait au fort de l'hiver. II nous montre encore l'esclave parvenu, portant à ses doigts des bagues presque aussi lourdes que les anneaux qu'il traînait naguère à ses jambes. <c Aujour- » d'hui, dit Sénèque, le miroir donné à la fille d'un » affranchi vaut plus que toute la somme volée à » Scipion par le peuple romain. »

Pour revanche suprême, l'affranchi de César avait la joie de voir les plus grands personnages de Rome et du monde se vautrer péle-mèle à ses pieds. L'aristocratie semblait faire sa cour à l'ancien esclave, en exagérant la servilité. Les sénateurs, les généraux. les candidats à la préture, au consulat même, assiégeaient son vestibule et mendiaient son audience.

Des niésaillances fabuleuses posaient parfois presque une couronne sur son bonnet phrygien. Félix, le frère de Pallas, épousa successivement trois filles de rois.

Un jour, Pallas, ironiquement peut-être, propose un décret destiné à réprimer le libertinage des matrones avec les esclaves. Aussitôt le Sénat, extasié d'admiration, affolé de reconnaissance, yole louanges, honneurs, plus quinze millions de sesterces, à Tauleur do ce décret magnanime. Des flatteurs faisaient descendre Pallas de l'antique roi d'Arcadie: cet arbre généalogique est solennellement inauguré par les Pères conscrits dans la même séance !

Sur la proposition d'un descendant des ScipionS; ils rendent des actions de grâces à ce valet libéré de Claude, qui, « né des rois, voulait bien sacrifier sa » noblesse au bien public, et n'être qu'un des ser- » viteurs de César ». Pallas, acceptant les honneurs, refusa 1 argent, se disant « content de sa » pauvreté première... » Ce stoîque amant de la pauvreté était quatre-vingts fois millionnaire. — Tacite, rapportant l'anecdote, a ce petit rire sec et triste qui le prend chaque fois qu'il raconte une flagornerie sénatoriale avortée et tombée à plat. L'adulation tournait parfois à l'adoration : celte valetaille avait sa prètraille. Lucius Vitellius, lo père de rerapereur» avait fait placer les bustes dorés de Pallas et de Narcisse parmi les images de ses dieux pénates.

RAGINB. 361

Ainsi exalté, idolâtré, déifié, Taffranchi, ivre d'orgueil , se rassasiait d'insolence. Un tour de roue Tavait porté du bas-fond au comble. Les Saturnales dérisoires qu'il fêlait jadis, une fois Tan, étaient devenues sa vie quotidienne. Il était le maître de ses maîtres; il posait, en triomphateur, sur ce monde à la renverse qui Tavait si longtemps foulé. Aussi, que de talions et de représailles ! comme il lui rendait à usure les outrages reçus, les affronts subis! — Épaphrodite ferme brutalement sa porte au patron, qui Tavaitmis en vente, un écritcau à la poitrine, sur le tréteau des enchères publiques. — Polybe se promène au Forum, appuyé des deux bras sur les épaules des deux Consuls en fonctions. — Polyclète tient ferme conlre le peuple, qui tourne vers lui ses mille têtes, lorsqu'un acteur dit, sur la scène, ce vers d'une comédie grecque : « Il n'est personne d'insupportabte dans la » bonne fortune comme un valet qui a été souvent » rossé. » — « Oui, » réplique-t-il à la foule, sans se déconcerter, « mais le même poète a dit aussi qu'on » a vu des chevriers devenir rois » . — Pallas, déjà cité, s'étant rendu odieux à Néron, par ce que Tacite appelle « sa sombre arrogance » , trisliarrogantia^ est accusé de haute trahison. On lui allègue qu'il a fait part de ses projets à quelques-uns de ses esclaves. Calme jusqu'alors, Pallas s'indigne de cette supposition injurieuse. Il répond que « jamais il n'a donné

)» d'ordre dans sa maison que par signes, el que » des explications devenant nécessaires, il les avait » toujours fournies par écrit, pour ne pas s'encan nailler avec ses gens en leur adressant la parole. »

Que de belles scènes on trouve dans Tacite, composées et groupées d'avance pour la perspective du théâtre, et dont Racine, retenu par les liens des règlesy n'a pas osé s*emparer! On sait par cœur cette merveilleuse page à'Athalie^ où la vieille reioe interroge Joas, et tremble au souffle prophétique qu'exhalent ses lèvres enfantines. Les Annales offraient au poète un tableau d'une beauté pareille.

Une nuit, pendant les fêtes des Saturnales, le jeune Néron, désigné par le sort pour roi du festin, ordonna à Britannicus de se lever, de s'avancer au milieu de l'assemblée et de chanter. Il comptait sur le trouble d'un enfant pudique et mélancolique, exposé, pour la première fois, aux yeux effrontés d'une orgie romaine, et sur la dérision publique d'un frère qu*il commençait à haïr. Mais Britannicus se leva, sans trop s'émouvoir, et se mit à chanter des vers élégiaques où perçait, à mots couverts, la plainte de Torphelin dépouillé de son héritage. L'ivresse avait, pour un instant, affranchi les âmes des convives; leurs sympathies secrètes éclatèrent; un murmure de pitié répondit aux accents de cette voix tou-

chante. Néron pâlit de colère, et la mort du jeune prince fut consommée dans son cœur !

Et la complice de ce meurtre, où est-elle ? où est Locuste? On l'entrevoit à peine à travei's une péri* phrase de Narcisse :

Seigaeur, ]*ai tout prévu; pour une mort si Juste,

Le poison est tout prôt. La fameuse Locuste

A redoublé pour moi ses soins orScieux ;

EUe a fait expirer un esclave à mes yeux;

Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie,

Que le nouveau poison que sa main me confie.

Ne dirait-on pas Tesclave de Cléopâtre apportant le serpent dans une corbeille de fleurs de rhétorique ? C'est ici qu'il faut regretter les scrupules d'une poétique timorée et la pruderie de goût qui a con* traint Racine à éloigner de sa tragédie le personnage qui aurait dû en être la terreur vivante.

Eh quoi! traiter en comparse Tempoisonneuse patentée de la maison des Césars, cette femme reptile que rimagination se représente tordue, comme une couleuvre de caducée, autour du sceptre des empereurs! Tacite l'appelle « un instrument du règne », lui qui ne prodigue pas ce titre au hasard : Diu inter instrumenta regni habita. Elle fit, à elle seule, toute la cuisine homicide de Claude et de Néron. On sait la science effrayante qu'elle déployait à voiler le meurtre. Ses poisons, suivant l'occurrence, frappaient comme la foudre ou consumaient comme la

fièvre lente. Dans celte cour, remplie de pièges et d*ombrages, elle représentait le soupçon du prince, sa vengeance, sa disgrâce extrême. Elle était son ministre de la mort, sa Némésis domestique. Invisible et partout présente, elle avait Tubiquité et la subtilité d'une épidémie. Sa main planait sur toutes les coupes des festins, son spectre se dressait à tous les chevets des mourants. LMmpunité Tinvestissait d'une sorte de majesté formidable. On n'en veut pas à la peste; on la redoute et on la subit. Elle émane de la colère de Dieu; elle estTagent irresponsable des destructions dont la nature a besoin. Or, qu'était Locuste, sinon le fléau du divin César, sa Peste incarnée, chargée des exécutions secrètes de sa politique? Volontiers on lui aurait consacré ce temple que les Spartiates avaient élevé à la Peur.

N'est-ce pas un groupe tout dessiné par Thistoire et que le drame n'avait qu'à peindre, que Locuste dans son officine, son masque de cristal à la main, en téte-à-tête avec Néron; l'assassin et Tempoisonneuse collaborant le fratricide, discutant, àhuisclos, la raison, le poison d'État!

Suétone nous a donné le procès-verbal de ses consultations funéraires. La première potion n'est pas assez forto, l'enfant résiste. Néron se fâche ; il reproche à Locuste d'avoir composé une médecine, au lieu d'un remède. L'artiste funèbre, humiliée dans

son amour-propre, se remet à l'œuvre et compose un (oxique qu'elle garantit plus sûr que le tranchant d'un glaive. Néron l'essaya d'abord sur un chevreau, qui vécut cinq heures après l'avoir pris. C'était trop long encore. Locuste remit au feu sa mixture; elle la fit cuire et recuire, puis on la fit boire à un marcassin qui exf ira sur-ie-champ. Alors le poison plut à Néron. « Placuzi venenum », comme dit ailleurs Tacite, avec son sourire plus terrible qu'un grincement de dents.

Je comprends que Racine ait reculé d'effroi devant ce laboratoire empesté. Cependant, celte Locuste qui le dégo&le et qu'il écarte avec tant de soin, elle rei?^natV, de son temps, sous tous les masques et sous toutes les formes. On sait les effroyables traces de poison que l'histoire a découvertes dans les entrailles du dix-septième siècle; le cadavre du règne des Borgia n'en est pas plus noir. C'est d'abord la Brinvilliers, ce Cordon-bleu de l'empoisonnement ; puis la Voisin, une vieille sibylle qui tenait, en plein Paris, boutique d'orviétans funèbres; mais ce n'étaient là que les gàte-sauces du métier.

11 vient un moment où Locuste, déguisée en grande dame, reparait, dans le palais de Louis XIY, inviolable et impunie, comme à Tépoque des Césars. On re* trouve la trace de son ongle vert dans la tasse d*6au de chicorée de madame Henriette, dans la tabatière

366 LE TDÉATRE MODBRiNE.

de la duchesse de Bourgogne, dans le lait à la glace de la reine d'Espagne. Saint-Simon voit passer son ombre devant les lits de mort de Louvois, de la première Dauphine, du duc de Berry^ de la princesse de Conti. La mararia politique qui décimait le Palalio sévit sur Versailles.

La cour de Louis XIY imite la réserve de Britannicus. Comme la tragédie de Racine, elle craint, avant tout, le scandale. On passe, on détourne la télé, on n'a rien entendu, on n'a rien vu. Un grand silence se forme et s'épaissit autour de ces crimes... Il semble qu'on ait peur de démasquer la figure d'un dieu de la terre, en écartant la nuée qui les couvre. Au plus fort de l'épidémie vénéneuse, la cour poursuit son cérémonial; elle enterre ses morts à la baie et sans autopsie ; elle se maintient, devant leurs cercueils, dans l'attitude officielle que lui prescrit Tétiquette. Serrée de près par ces crimes rampanU qui Tattaqucnt aux plus nobles membres» elle garde réquilibre de ce groupe du Laocoon qui se débat, sous l'étreinte des serpents, avec tant de cadence et de majesté.

Malgré tout, je comprends que le poète ait répugné à pencber le noble visage de sa Melpomène sur la marmite de Locuste. Une telle besogne devait choquer tous ses instincts de délicatesse et de convenance. Il était de son droit, de son devoir peut-

éire, de s*en abstenir. Mais que prouve cette réserve, sinon que Néron ne relève pas de la tragédie, et qu^il était impossible d'enfermer cet être effréné dans une action symétrique? Le drame seul peut s'en rendre matlre, parce que le drame possède ce qu'un Père de l'Église appelle le « terrible don de la familiarité » ; parce que les monstres ne lui font pas peur, et qu'il irait hardiment consulter Locuste, lui qui ne craint pas d'entrer, avec Roméo, dans ce bouge de Mantoue, plein de graines pourries, de vessies crevées, d'écaillés de tortues et de reptiles empaillés, au milieu desquels un blême apothicaire brocante des poisons en cachette, et vend la mort en crevant de faim.

En revanche, la scène du festin pouvait tenir dans le cadre de la tragédie, et Racine, en l'éludant, a manqué un dénouement admirable. Tacite l'a seulplée dans le marbre noir d'une page lapidaire ; il ne restait qu'à faire parler ce bas-relief de sarcophage, d'un style si large et si théâtral. Néron soupe en famille. Les fils des empereurs mangent, suivant la coutume, avec les jeunes patriciens de leur âge, a

une table séparée el moins magnifique. Britannicus est assis à cette table : derrière lui se tient Tesclave afOdé qui éprouve les mets et goûte les boissons. Tuer du même coup l'échanson et le buveur, c'est proclamer le crime en le répétant.

368 LE THÉATBE MODERNE.

. Néron a tout prévu. On présente à Britannicus un breuvage bouillant de chaleur; Tésclave y trempe ses lèvreS) mais le jeune prince ne peut le boire et replace la coupe sur la table. On y verse de l^eau froide pour la rafratcliir. C'est dans cette eau que Locuste a distillé son poison. A la première gorgée, Britannicus tombe mort, à la renverse, sur les coussins de son lit.

« Les assistants s'épouvantent ; les moins prudents prennent la faite, mais ceux qui voyaient mieux les choses restent à leur place, les yeux fixés sur Néron. Resistunt di/Ui et JSei'onem iniuentes. Celui-ci, à demi penché sur son lit, ne change point d'altitude, et, comme s'il n'eût rien su, il dit que c'était là un accident ordinaire à Britannicus, causé par Tépilepsie dont il était attaqué depuis l'enfance, et qu'insensiblement la vue et le sentiment lui reviendraient.. Après un moment de silence, la gaieté du festin se ranime. Fozt 6reve silentiumi repetita eonvivii Ixiitia. »

Quel spectacle! la mort se dressant parmi les coupes et les flambeaux, une foudre invisible frappant la victime, le dieu méchant qui Ta lancé souriant hypocritement dans sa pourpre; la pitié, la colère, toutes les sensialions spontanées, produites par l'explosion d'un grand crime, se refroidissant et se pétriGant sous Tœil fixe qui les surveille; la flatterie réduite à Timmobilité pour approuver le maître, le silence plus éloquent que Timprécation ; puis Torgie recommençant devant ce cadavre non avenu

qui se porte bien, parce que telle est la volonté de César... A la place de ce dénouaient grandiose et pathétique entre tons, nous avons un récit froid et correct, — la gravure après la lettre d'un incomparable tableau.

Je ne revois jamais Britannicm^ sans être frappé du contraste entre le sujet et la forme sous laquelle Racine Ta mis en action. Il y a de Tanachronisme dans l'admirable style dont il Ta traité. La Tragédie est un temple qui ne doit s'élever que sur les hauteurs. Elle s'accorde aux époques sacrées, aux âges héroïques, aux lointains indéterminés, aux personnages idéalisés parla légende et parla distance. Les milieux corrompus , les siècles barbares lui conviennent aussi peu que les temps modernes. Sa noblesse royale l'altache, en -quelque sorte, au rivage. Ne pouvant que planer sur leurs rudesses et sur leurs souillures, elle n'y marque pas son empreinte. Elle les dépouille, en les simplifiant, de leur complexité natureUe, de leur originalité caractéristique. L'abstraction sévère de son style devient une convention monotone, lorsqu'elle s'applique à des personnages singuliers et individuels, définis et détaillés par Thistoire, inséparables du milieu où ils ont agi.

La grande erreur de Técole tragique a été d'em*

ployer les mêmes lignes et les mêmes couleurs pour m. 24

370 LK THËATRB MODERNE.

peindre toutes les races et toutes les époques, et de confondre, par exemple, dans la sublimité de son style, la Rome des Césars avec la Rome des Horaces. L'Humanité classique s'arrête à Auguste ; la Tragédie finit à ce règne qui fut le dernier acte de Tantiquité. À partir de là, le monde appartient au drame. Sa terrible familiarité peut seule exprimer les phénomènes de Tordre nouveau. C'en est fait des héros simples, des sociétés jeunes et immémoriales, des formes élémentaires de la vie humaine. Les mœurs se compliquent, les types se tourmentent, les vices affectent des proportions colossales. L'histoire se remplit de visions terribles et grotesques qui brisent le cadre des formes classiques.

Les Anciens mêmes subissent, d'un siècle à l'autre, l'influence de ce changement absolu. Il y a répaisseur d'un monde entre les récits oratoires de Tite-Live et les peintures violentes de Tacite, entre la satire élégante d'Horace et la diatribe effrénée de Juvénal. Comment la Tragédie, reconstruite par Racine d'après Sophocle, aux proportions exquises de la cité grecque, et transportée dans les jardins de Versailles, pourrait-elle contenir le monde tumul^ tueux de la Décadence? Ce portique nu, encadré, d'un côté, par les collines de l'Attique, de l'autre, par les charmilles du grand Trianon, qui suffisait aux groupes à'Andromaque et A'Iphigénie^ n'est-ii pas débordé

par la tourbe d'eunuques, de bouffons, d'affranchis, de délateurs, de parasites et de concubines que les Césars traînent après eux, comme le système de leur astre. Se représente-t-on leur cour, plus orientale que latine, encadrée dans les compartiments d'Âristote? Autant vaudrait célébrer, dans le Parthénon, les mystères sanglants de Mithra ou les prostitutions en masse des fêtes assyriennes. Encore une fois, les formes sculpturales de la tragédie ne conviennent qu'aux héros, simples et nus, de Tantiquité héroïque ou sainte. Les imposer aux personnages complexes des autres époques, c'est les dénaturer et les affaiblir.

Ces objections, elles me frappent à chaque lecture, à chaque audition nouvelle de Britannicus. Hais ferr mons Tacite, oublions Suétone, exorcisons de notre esprit les visions terribles qu'y a laissées Juvénal; réduisons à un dessin au trait, fermement tracé, la peinture, tumultueuse et chargée de couleurs sanglantes, que l'histoire nous montre de la vieille Rome des Césars; admettons que l'étiquette d'idées, de sentiments, de mœurs, de convenances, qui est comme la chaîne d'or sous laquelle Racine a discipliné son génie, puisse envelopper, sans l'entraver, le Palatin des Césars ; ne demandons pas à sa tragédie ce qu'elle pourrait être, mais ce qu'il a voulu qu'elle fût : un spectacle moral, une étude profonde des caractères et des âmes, un tableau politique des

372 LE THÉATRl!; MODERNE.

passions et des terreurs d'une cour perverlie, adoucie par les bienséances de son temps; alors les critiques tombent, le point de vue modifié corrige les invraisemblances de la scène, et Tadmiration reprend tous ses droits.

Néron, dans Britamiictis^ est le type parfait du tyran décent. Le monstre natt en lui et se développe à chaque scène, mais il est contenu par la majesté de son rang, par un tact et une hypocrisie supérieure. C'est Tagrafe même du diadème qui semble attacher son masque à son front. Par instants, un mouvement soudain le soulève, il en part des éclairs rapides qui laissent entrevoir le fond de son ftme : mais un sang-froid tranquille recouvre bientôt ces lueurs passagères. Néron est maître de la bête féroce qu'il recèle dans sa profondeur.

Voyez les amoureux de Junie. On aurait pu crain< dre que Racine, enclin comme il Test à tout attendrir, ne leur prêtât la flamme, romanesque et un peu banale, dont brûlent, à petit feu, tous les amants de ses tragédies. Il s'est gardé de ce contre-sens. L'amour de Néron n'est qu'un désir aflTamé, une convoitise qui veut s'assouvir. Il y a de la luxure dans la peinture qu'il fait à Narcisse de Tenlèvement de Junie :

Excité d*an désir curieux^ Cette nuit, je l'ai Tue arriTcr en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes ; Belle sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Dépouillez ces vers de leurs décentes périphrases; vous y verrez Junie en chemiseï brillante de rougeur et de larmes, sous le feu des torches et le reflet du glaive des licteurs. C'est celte demi-nudité souffrante qui a enflammé les sens de Néron. Il a joui de la pudeur violée de la vierge autant que de sa beauté rêvé* lée. Dans la même tirade, il dira encore à Narcisse :

J'aimais Jusqu'à ses pleurs que Je faisais couler.

Plus loin, se complaisant dans Tidée de briser le cœur de Junie par la mort de Britannicus, il va s'écrier :

Je me fais de sa peine une image charmante 1

La cruauté, mêlée à la volupté, caractérise sa passion.

Quand il se déclare à Junie, la galanterie d*un prince du dix-septième siècle ennoblit d'obord ses paroles. Il enveloppe d'un voile de respect, le rapt odieux dont il vient de se rendre coupable envers elle; il lui prodigne les flatteries exquises et les excuses délicates : la jeune fille se voit encensée de la main d'an dieu. Hais, à sa première résistance,

374 LE ;rHÉATRE MODERNE.

le dépit du tyran éclate; c'est comme un changement de physionomie subit qui bouleverserait et rendrait affreux un noble visage.

Je TOUS ai déjà dit que Je la répudie,

réplique-t-il, avec une brusquerie sèche et (ranchante, lorsque Junie, pour repousser Toffre de sa main, lui objecte qu'il est Tépoux d'Octavie. Et dès lors la griffe allongée du tigre ne rentre plus dans son faux velours ; la colère gronde sous ses périodes étudiées ; l'accent dont il enveloppe les plus douces paroles leur donne le sens d'une menace. On pressent que le meurtre s'apprête, que la victime est vouée : le fer reluit partout à travers les fleurs.

Mais c'est dans sa grande scène avec Agrippine que le caractère de Néron se montre dans la perfection scélérate dont l'a revêtu le poète ; tel serait un despote poli par l'éducation moderne et les bienséances d'une cour raffinée. Agrippine ne se montre que de profil dans la tragédie de Racine ; son côté sanglant et souillé reste à demi dans l'ombre. C'est la médaille d'un caractère; ce n'en est pas la peinture complète et vivante. Mais ce profil est grandiose et vraiment romain, défini par des lignes d'une précision magistrale. Des mille accidents, trop éliminés, de sa nature et de son histoire, Racine a tiré du moins

le type et l'essence. A défaut du portrait, il nous a donné le camée.

Jusqu'à ce moment de la pièce, Agrippine n'a pu aborder Néron ; ses récriminations ont retenti dans le vide que la disgrâce étend déjà autour d'elle. Elle obtient enfin de lui une audience, et on dirait que c'est elle qui la lui accorde.

Âpprochez-Toas, Néron, et prenez Totre place...

Ses griefs se déroulent ; ses reproches s'enchatnent dans un long discours, vraiment digne de la tribune aux harangues, et dont quelques accents de colère troublent à peine la grave éloquence. Elle rappelle les services rendus, les périls courus, les crimes mêmes qu'elle a commis pour mettre Néron sur le trône, à la place de Britannicus. A tant de bienfuits, elle oppose ensuite son ingratitude, les ennemis dont il l'entoure, la solitude où il la relègue, Junie enlevée, Pallas banni, Britannicus arrêté, elle-même captive et gardée à vue, au fond du palais. Néron l'a écoutée en silence, et il semble qu'on voie bftiller le jeune monstre ennuyé. Il répond enfin, et sa froide ironie perce, de haut en bas, la mercuriale maternelle :

Je me souTlens tovjours que Je tous dois Tempiro ;

El, MQ8 TOUS fatiguer da soin de le redire, . . .{

Votre bonté, madame, avec tranquillité,

Pouvait se reposer sur ma fidélité.

Avec la même politesse méprisante, il démasqua Tambition cachée sous celte tendresse alarmée :

Aassi bien, ces soupçons, ces plaintes assidaes. Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues Que Jadis, j'ose ici tous le dire entre nous. Vous n*aTiez, sous mon nom, trayaillé que pour tous.

Et il poursuit ainsi, accusant et récriminant à son tour. Chaque mot est un trait perfide qui fait à Torgueil d'Agrippine d'imperceptibles et mortelles blessures. Elle s'emporte, devient pathétique, s'offre en victime, invoque le ciel et les dieux. Néron, cette fois, ne répondra plus. Il est diplomate, et la diplomatie a horreur des cris et des invectives. Aussi bien, à quoi bon parler, quand on est si résolu d'agir? Il fait sa soumission, offre tout et feint de se rendre :

Hé bien donc, prononcez. Que Toulez-Tousqu*on fasse?

C'est ici qu'Agrippine se perd et se précipite d'avance sur le glaive tendu qui l'attend. Elle se jette sur ce mot comme sur une proie : on dirait que Néron lui ait livré TEmpire, en le prononçant. Elle dicte ses conditions, impose ses ordres, décrète ses vengeances. Humiliée et refoulée tout à Theure, son ambition se redresse, avide, impérieuse, par-dessus le trône. La suppliante reprend son geste et son aUitude de domination. Elle est perdue; Néron, dans sa

pensée, médite déjà le vaisseau et le centurion de Baîa.

Tout au moins a-t-il décidé la mort de Britannieus, et Burrhus retient à peine un instant son âme, impétueusement lancée vers le crime. Simple et austère figure, type consommé de vertu romaine. JusquMci Burrhus est resté impartial et neutre entre Agrippine et Néron. L'obéissance militaire lui a appris le respect; l'habitude de la cour lui a enseigné la réserve. Il s'est tenu à son poste, comme un légionnaire qui a sa consigne, sans reculer, mais sans s'avancer, disant la vérité quand on Tinterroge, et conseillant sans emphase. Mais, lorsque Néron lui révèle le meurtre qu'il a projeté, cet homme impassible s'enflamme et s'exalte. Une éloquence indignée s'épanche de son cœur, si véhémente et si tendre qu'elle pénètre l'endurcissement de Néron. Les Anciens racontent qu'aux jours néfastes, on voyait les marbres sacrés pleurer et frémir; ici c'est la statue du Devoir qui semble s'animer et verser des larmes à la vue d'un crime.

Les grandes scènes se succèdent dans ce quatrième acte de la tragédie, où tout le mouvement dramatique semble concentré. Et quel drame plus émouvant que Tàme d'un César disputée par le vice et par la vertu ! Le sort du monde dépend de l'issue de la lutte ; Burrhus et Narcisse combattent, en se

Tarrachant, pour la perte et le salut de l*Empire. Narcisse la ressaisit et remporte, et on admire, en le détestant, la stratégie infernale qui lui assure la victoire. Le poison de Locuste n'est pas plus sayamroent distillé que les conseils venimeux qu'il verse à Néron. Il l'attaque par tous ses côtés faibles et pervers; l'orgueil ombrageux du maître, la jalousie de l'amanl, la vanité de l'histrion surtout, cette fibre sL cruellement irritable. A peine l'a-t-il effleurée, qu'elle éclate, rend un son de mort :

Viens, Narcisse, aUons Toir ce que nous derons faire !

Ne touchez pas à la lyre, — ne touchez pas à la hache, — c'est tout un, quand Néron, jouant de l'une, peut frapper de l'autre.

Les longs récits du cinquième acte font tomber la tragédie en longueur; l'action décline au moment suprême. Versé, de seconde main^ par la narration de Burrhus, le poison qui tue Britannicus, derrière la coulisse, perd, en refroidissant, toute sa vertu de terreur. Mais ce qui ne faiblit pas un instant, c'est la mâle élégance du style, mélange de force et de grftce, d'abondance et de concision, où les muscles de Tacite, adoucis sans être effacés, serpentent sous la finesse d*une langue accomplie. Britannicus, daos ses plus belles pages, fait songer aux tableaux que Raphaël peignait après Michel-Ànge.

Il est assez d*usage, lorsqu'on parle de Racine, d'insister sur sa tendresse et sur sa douceur. L'élégiaque efface le tragique dans les louanges qu'on lui donne. On le traite un peu comme une femme, charmante et touchante, que ses larmes même embellissent, et qui porte à ravir ses habits de deuil. Il y a sans doute un côté et comme un profil essentiellement féminin dans ce beau génie. La pudeur » la grâce, la délicatesse» les nuances du sentiment, la convenance patricienne, la bienséance, prise au sens le plus exquis du mot, sont ses qualités distinctives. Mais, au besoin, cette douceur sait s'armer de force, cette grftce s'élève jusqu'à Thérolsme, ce style enchanteur déploie des audaces et des fiertés imprévues. La muse de Racine apparaît superbe et terrible, lorsque, comme Clorinde, elle revêt le fer et l'acier. Sans parler à'Athalie entière et de quelques grandes scènes de BritannicuSy Mithridate est là pour le montrer rival de Corneille et luttant victorieusement avec lui.

Quelle sombre vigueur dans ce portrait du vieux Mithridate, vaincu, aux abois, trahi par l'amour et par la fortune! Chaque fois qu'il paraît, vous diriez qu'un

colosse envahit la scène. II y a de Tantiquilé dans sa TJeillesse, il y a de Técroulement dans son adversité. Xipharès lui dit magnifiquement :

Voas-mème n'allés point, de contrée en contrée. Montrer aux nations Mithridate détroit.

Cette grande image est celle qui ressort de sa situation et du caractère dont il la soutient. On croit voir une ruine gigantesque, qui résiste, avec des craquements menaçants^ aux coups qu'on lui porte. Tout le monde barbare s'est incarné dans le vieux monarque, les traits de vingt races s'entremêlent confusément à ses rides : il semble moins un homme qu'un immense Empire.

C'est la figure farouche de l'Asie, qui se redresse, en chancelant, contre Rome. Cette haine de Rome maintient, comme une idée fixe, son indomptable attitude. Avec quelle grandeur elle se développe, à la scène, entre ses deux fils, dans ce vaste plan de guerre qu'il étale démesurément devant eux! Les mers franchies, les fleuves traversés, les nations ralliées, les légions refoulées, Tltalie envahie, Rome forcée dans son Capitole, s'y succèdent et s'y déroulent en vers retentissants et grandioses. On croit suivre les enjambées d'un géant. L'éclat des images qui s'y rencontrent est sévère, comme celui des armes. C'est l'éloquence antique dans sa hauleor,

simple et mâle, allant droit au but, tirée du cœur de Thistoire. La tragédie d'État, même dans Comeillei n'a jamais parlé un plus fier langage.

Auprès d'Odessa s'élève un siège abrupt, taillé dans le rocher, battu par les vagues, qui domine la mer, et qu'on appelle le Trône de Mithridate. L'imagination le voit assis sur cette chaire de granit, lorsqu'il prononce cette sublime tirade. Elle le reporte encore sur ce trône idéal, quand il revient mourir, au dénouement, couvert du sang d'une dernière victoire, et exhalant sa grande ftme dans un cri de haine triomphante et inassouvie :

J*ai TODgé runWers autant qae Je l'ai pu :

La mort, dans ce projet, m'a seule interrompu. ^

Hais, au moins, quelque Joie, en mourant, me console :

Texpire enTironné d'ennemis que J*immole;

Dans leur sang odieux J'ai pu tremper mes mains,

Et mes derniers regards ont tu fuir les Romains.

Racine, en faisant Milhridate amoureux, a, sans doute, commis une faute contre la vraisemblance et contre-l'histoire. L'amour n'a rien à voir dans les voluptés sanglantes du sultan du Pont. Sa jalousie tout asiatique était moins une passion qu'un orgueil. S'il fit égorger en masse son harem avec ses deux sœurs, lorsque LucuUus menaçait de s'en emparer, c'était parce que le sérail est la propriété la plus intime et la plus indivisible d'un roi oriental. Il tuait ses femmes.

comme, en mourant^ il les aurait fait brûler sur te bûcher de ses funérailles.

On ne se représente guère , non plus, ce vieux guerrier aux abois, traqué par deux années, acculé dans un coin du Bosphore, prêt à tenter, de cette retraite sans issue, une sortie suprême, et disputant à ses deux fils le cœur d*une esclave. Hais cet amour, déplacé et intempestif, comme le poète le relève par Taccent tragique qu'il lui prête ! Mithridate rougit de sa passion, comme d'une blessure faite par une femme; il s'indigne de se sentir atteint par ce poison voluptueux, lui, dont le corps indestructible était à l'épreuve des plus noirs venins. Lorsqu'il montre, comme en écartant sa tunique,

SoD cœur nourri de sang et de guerre affamé,

traînant partout, sous le poids des ans et l'oppression du sort, la chaîne qui rattache à Honime, on croit voir un Laocoon se débattant sous des liens de fleurs, aussi désespérément que sous les nœuds des serpents. D'ailleui*s, en retranchant l'amour de Mithridate, la tragédie aurait perdu le rôle de Honime; c'en est assez pour absoudre Racine et le justifier.

De toutes ses filles, Honime est peut-être la plus idéale. La fierté d'une héroïne se joint, en elle, à la modestie d'une vierge ; le plus noble courage à la sensibilité la plus tendre. Pour achever cette femme

accomplie, enveloppez-la , comme d'une robe de lin aux mille plis, d'une décence ravissante, pleine d'insinuations fuyantes, de fines réserves, de ménagements délicats, et vous aurez une figure digne de Virgile et de Raphaël.

Son père Ta livrée à Mithridate, croyant l'élever en la faisant monter sur son trône : mais la jeune Grecque sent vivement la dignité de sa race; cette royauté barbare est, pour elle, une déchéance. Elle se soumet pourtant à son diadème humiliant, comme Iphigénie au bandeau de l'immolation ; elle se donnera, puisqu'on l'a livrée; elle étouffera même, dans son chaste sein, l'amour qu'elle a conçu pour le fils du vieux roi qui va l'épouser. Ne lui demandez rien de plus que cette résignation si- Içncieuse. Son cœur lui reste, et elle s'y retranche, comme dans un asile inviolable. Yis-à- vis de Mithridate, Monime garde l'humilité d'une captive; mais ses déclarations impérieuses, ses transports, où la menace gronde, ne lui arracheront pas une parole fausse, un aveu trompeur. Il n'aura d'elle que l'obéissance passive et muette, les soupirs de la colombe entraînée dans l'aire du vautour.

Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ; Et quand vous userez de ce droit tout-puissant. Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.

Mithridate s'irrite de cette résistance. Il ne lui suffit pas qu'elle se rende ; il veut qu'elle se donne. Il évoque, devant elle, avec fracas, l'appareil bruyant de sa gloire, et lui montre les trente couronnes sous lesquelles la Victoire a caché ses cheveux blanchis. Ses pleurs, qu'il voit prêts à couler, Texaspèrent. Monime s'incline avec respect; mais si son front se courbe, son cœur reste inflexible. La victime marchera docilement à l'autel ; elle ne feindra pas d'adorer le dieu violent qui l'y sacrifie :

Moi, aeigneor 1 je n'ai point de larmes à répandre : J'obéis ; n'est-ce pas assex me faire entendre?

Plus tard, lorsque Milhridate lui arrache, par une ruse cruelle, le secret de l'amour qu'elle a pour son fils ; lorsqu'il a feint .d'y consentir et qu'il revient, avec fureur, sur cette fausse promesse, quelle fine et fière revanche prend Monime de sa tyrannie! La voilà déliée du joug qu'elle s'apprêtait à subir, résolue de soutenir cet amour que, par surprise, elle a confessé. Elle a trouvé le point d'appui qui manquait à sa résistance, et toutes les terreurs de la force ne l'en feront pas départir. Elle n'était pas au-dessus du devoir, mais elle est au-dessus de la mort; et c'est avec un calme et décent dédain, avec un sourire dont on entrevoit le mépris tranquille, qu'elle défle le roi de l'épouvanter.

RAGINB. 38S

Xon, seigneur, vainement vous croyez m'ctonner ; Je TOUS connais, je sais tout ce que je m'apprête, Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tète. Mais le dessein est pris, rien ne peut m'ébranler : Jogez-en, puisque ainsi je tous ose parler, Et m'emporte au delà de cette modestie, Dont, jusqu'à ce moment, je n*étais point sortie.

Et plus tard, quand la mort approche, avec quelle joie vaillante elle Tabordel Quel cantique de délivrance elle lui chante I Arcas lui présente le poison que Mithridate lui envoie ; Phœdime se lamente et se désespère ; mais, elle, se jetant sur la coupe mortelle, en fait une libation délicieuse à la Grèce. Le chant des Muses natales renaît sur ses lèvres, et c'est d'une lyre aussi touchante que la harpe des Captives de Babylone, que semble exhalée cette mélodieuse élégie :

... Retiens tes cris, et, par d'indignes larmes, De cet heureux moment ne trouble point les charmes. Si tu m'aimais, Phœdime, il fallait me pleurer, Quand d'un titre funeste on me vint honorer ; * Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux ; Et si mon nom cncor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phœdime, conte-leur la malheureuse histoire.

Que Racine soit à Rome, en Âulide, à Jérusalem, il est, en effet, toujours à Versailles. Il chante, sous le ciel de la Grèce et de la Judée, les grandeurs, les pompes et les passions de la Maison royale. Le cœur

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