III
orgueilleux et tendre des La Yallière et des Montespan bat, sous le marbre des statues antiques, qu'il présente à Louis XIY comme les allégories voilées de ses conquêtes et de ses amours. Sa poésie a la pâleur céleste d'un clair de lune, qui verse sur la cour, en la teignant de ses nuances , la lumière qu'elle emprunte au soleil d'Athènes. Née au milieu des féeries d'un monde enchanté, soumise à des règles qu'on dirait calquées sur celles de l'étiquette, composée pour des oreilles que le rythme même devait aduler, la tragédie de Racine s'enferme dans une enceinte consacrée.
L'éloquence y règne, les convenances la gouvernent : les détails crus, les actions vulgaires, les scandales et les violences de l'insiinct livré à luimême, en sont bannis soigneusement, comme d'un palais de roi la populace. A d'autres les éclairs de l'imagination déchaînée, les images hardies et soudaines, les cris de la nature inculte et de la convoitise forcenée. A Racine la douce finesse, la décence unie, déployant son voile sur les nudités morales et physiques, la persuasion distillée lentement comme un philtre, l'insinuation caressante. Il excelle à peindre les âmes dédaigneuses ou craintives, les cœurs contenus par la résignation et par le devoir, les sensitives humaines que froisse un défaut de tact et qu'une dureté fait mourir, les douleurs qui se con-
sumenty en brillant , sur les élévatious de la vie. Lui seul a su faire éclore les fleurs du sentiment, parnai les glaces brillantes de la politesse. Son royaume n'est pas le monde où les passions libres s'agitent au soleil ; c'est celui où les instincts, refoulés, se sont plies de bonne heure à une loi sévère ; où les affections observées ne se parlent et ne s'entendenl que par réticences ; où le moindre geste en dit plus qu'une action d'en bas ; où la plus simple parole emprunte, aux échos qui la répètent, une valeur et une expression pénétrantes. Si, au lieu de faire chausser à sa muse un talon rouge, en guise de cothurne, et de peindre les mœurs de Versailles, sur un fond idéal de lointain classique, Racine se fût borné à calquer des tragédies grecques, qu'aurions-nous à la place de ces divines élégies, où les plus ravissantes figures du dix-septième siècle pleurent et sourient, sous les beaux masques de l'antiquité ? Des pastiches de Sophocle, des traductions d'Euripide; la lettre morte d'un copiste, au lieu de Tàme vivante d'un grand poète.
Phèdre résume ^ par un chef-d'œuvre, cette savante fusion des métaux précieux de la poésie antique, jetés, par Racine, dans le moule de la vie moderne. Du modèle grec elle a gardé la perfection plastique, la pose sublime, mie admirable beauté de statue. Pénétrez au delà, décomposez le rôle, vous n'y trouverez pas
un atome de paganisme ; mais un mélange ineffable des sentiments de la patricienne, du délire de la pécheresse et des remords de la pénitente.
Dans une scène merveilleuse, la reine avoue sa passion à Hippolyte, en feignant de s'adresser à un Thésée idéal 1 Je ne sais pas de déclaration plus passionnée, et je n'en sais pas de plus spirituelle. Cest comme un filet de paroles subtiles, dans lequel Phèdre cherche à enlacer cet adolescent aussi ombrageux que les daims qu'il poursuit à travers les bois. Les dédales du labyrinthe, où elle s'égare et se retrouve, en imagination, avec lui, sont moins sinueux que ces vers aux mille replis, aux mille détours. L'aveu y circule, craintif, agile, aux aguets, aux écoutes, prêt à se rétracter s'il n'est pas reçu, jusqu'à ce qu'enfm, se heurtant contre le dédain, il éclate et se mette à nu.
Il n'est pas, au théâtre, de rôle plus complexe et plus difficile que celui de Phèdre. L'ardeur et la pudeur s'y fondent en nuances infinies; l'ivresse des sens s'y mêle aux élans de Tâme; une bienséance aristocratique y contient la passion jusque dans ses transports. Cette reine mythologique est, avant tout, une grande dame. Shakespeare, dans le Songe (Twie nuit (féte\ a fait Thésée Duc d'Athènes : Phèdre, dans la tragédie de Racine, en est la Duchesse.
Le dénouement naturel de la Phèdre de Racine,
ce n'est pas le poison du suicide, c*est le couvent des Carmélites, où les nobles repenties de la Cour allaient cacher leur blessure ; c'est le cilice qui étouffait les derniers battements de leur cœur.
Ouvrons le Livre d'Esther^ avant de lire la tragédie de Racine. Avant d'admirer la statue, regardons le bloc.
Rien de plus dur et de moins pieux, dans la Bible, que ce Livre (tEsther^ dont Racine a fuit une élégie si touchante. Le nom de Dieu n'y est pas prononcé une seule fois. Sa morale est celle du talion et de la vengeance implacable. La Providence y est remplacée par la fantaisie, contradictoire et baroque, d'un roi de Perse presque fou. Les coups de théâtre du despotisme y tiennent lieu de miracles ; tout y semble fabuleux et démesuré. Il semble qu'on voie revivre et se mouvoir les colosses effrayants^ moitié hommes et moitié lions, de la sculpture Ninivite.
L'histoire s'ouvre par un festin de cent-quatrevingts jours, donné par Ahaschverosch(Assuéru>). Au dernier jour de ce monstrueux banquet, le roi , a réjoui par le vin >>, ordonne à ses sept eunuques familiers de lui amener la reine Yaschti. Selon le texle
chaldéen, il voulait la montrer nue à son peuple. C'était le caprice du roi Candaule, grossi par le despotisme persan. — Vaschli refuse, ef , d'après une tradition rabbinique, elle n*est pas seulement répudiée, mais condamnée à mort et étranglée par les bourreaux du palais. « L'altière Vaschli, » comme rappelle Racine, n'aurait donc été qu'une martyre de la majesté et de la pudeur. Pour la remplacer, les serviteurs du roi font, par tout Tempire, une razzia de vierges. Elles restent un an, avant de comparaître devant lui, sous la garde des eunuques, qui les mettent^ en quelque sorte, à Tengrais des parfums et des aromates. Pendant six mois, on les enduit d^huile, de myrrhe ; et, pendant six autres mois, on leur fait prendre des bains d'eaux de senteur.
Eslher, nièce du juif Mordechaî (Mardochée) << est aimée par lui plus que toutes les autres; » il pose sur sa tête la couronne royale et la proclame reioe, en place de Vaschti. — Cependant, Mordechaî reste, tout le jour, à lu porte du palais, Toeil aux aguets, Toreille aux écoutes : image frappante d'Israël attendant son heure. C'est là qu'il surprend le complot formé contre Ahaschverosch par les deux eunuques Bigthan et Shéresch. La reine, avertie par lui, les dénonce au roi, qui les fait pendre à un arbre de ses jardins.
Mordechaî se tient toujours à la porte du palais, mais il refuse de s'agenouiller devant le visir Haman,
qu'Ahaschverosch vient d'élever au-dessus de tous les princes de sa cour : — « Haman, ayant vu que » Mordecha! ne s'agenouillait pas et ne se proster- » nait pas, fut rempli de fureur. 11 estima trop » peu de porter la main sur MOrdechaî, car on lui » airait appris de quel peuple était Mordechaï; et » Haman résolut de détruire tous les Juifs, le peu- » pie de Mordechaï, qui étaient alors dans le » royaume d'Ahaschverosch. »
La vengeance semble absurde, tant elle est excessive; mais la logique occidentale n*a rien à comprendre, rien à expliquer, dans ces monarchies de Tantique Orient, régies par la loi animale de Texlermination des faibles par les forts. Là, le sang répandu a moins de prix que de Teau douce; les tètes léthargiques n'offrent pas plus de résistance au tranchant du sabre qui vacille entre les mains du mattre, que les pavots, ces fleurs du sommeil, qu'écimait Tarquin.
Le roi ne fait aucune objection à Haman, lorsqu'il vient lui proposer ce massacre en masse. Il lui jette un peuple à exterminer, comme il jetterait à son tigre favori un os à ronger. « S'il plait » au roi que leur perle soit décrétée, je pèserai » dix mille talents d'argent, entre les mains de ceux » qui exécuteront l'ouvrage, pour les porter au tré- « sor du roi. » — Le roi dit à Haman : « L'argent,
» il t*en est fait remise, et quant au peuple, disposes- » en comme il te platt. » — Les courriers partent, pour toutes les provinces, avec des lettres qui ordonnent de tuer tous les Juifs, jeunes et vieux, femmes et enfants, le treizième jour du douzième mois. Des cris et des lamentations éclatent dans les villes; les Juifs se revêtent de sacs et se couvrent de cendres. Nul projet, d'ailleurs, de fuite ou]de résistance. Ces tyrannies asiatiques semblaient fatales, comme des épidémies ou des éléments. On ne cherchait pas plus à se soustraire à leurs coups, qu'aux éclats de la foudre ou aux atteintes de la peste.
C'est alors que Mordechaî somme Esther d*en(rer chez le roi et de lui demander la grâce de son peuple. Rien ne peint mieux la terreur qu'inspiraient les mystères de l'étiquette orientale, que TeOroi qui saisit Esther, à l'appel que lui adresse son père adoptif.— « Tous les serviteurs du roi et les peuples des pro- » vinces du roi savent que tout homme ou femme » qui entrerait chez le roi, dans le parvis intérieur, » sans être appelé, hi loi est unique : il est mis à ^) mort. — Excepté la personne à qui le roi tend le » sceptre d'or : celle-là reste en vie. Et moi, je n'ai » pas été appelée chez le roi, voilà trente jours! » Mordechaî insiste. Esther se résigne enfin à pénétrer dans la chambre royale ; mais elle y marche, comoîe elle irait vers la caverne d'un Dragon. — «J'irai
» ainsi chez le roi, ce qui est contre la loi. Si alors » je péris, que je périsse !• » — La situation devient tragique et d'autant plus terrible qu'elle dépend d'un homme qui, à l'omnipotence du destin, joint l'arbitraire du hasard. Sa clémence n'a pas plus de raison d'être que sa colère. Le Sphinx couronné peut aussi bien dévorer qu'embrasser celle qui affrontera l'énigme de sa présence.
Esther s'avance, vêtue royalement, devant le Roi formidable, assis sur son trône, comme un Dieu d'airain; « elle plait à ses yeux,» comme dit la Bible. Il étend sur elle le sceptre sauveur. Sa faveur est aussi extrême que l'aurait été sa colère : « — Qu'as-tu, » reine Esther, et quelle est ta demande ? Si c'est la » moitié du royaume, elle te sera accordée. » — Ainsi agissent ces Califes des Mille et une Niais, qui ne connaissent point de milieu entre la mort et l'apothéose, comblant ou accablant leurs esclaves; aussi prêts à les faire monter sur le pal que sur la première marche du trône, à leur trancher la tête qu'à leur donner leur fille en mariage. — Esther lui demande d'accepter le festin qu'elle a préparé pour le lendemain et d'amener Haman avec lui.
L'action marche et se précipite, dans le drame biblique. Pas un raisonnement, aucune réflexion : il est entre les mains de la Fatalité et la laisse agir. — La nuit venue, le roi, agité par une insomnie, se fait
lire les Chroniques de son règne. Elles lui rappellent que Mordechaï l'a sauvé ^t qu'il n'a reçu aucune récompense. Il ordonne qu'on le revête des habits royaux, qu'on le fasse asseoir sur son cheval, et qu'Haman le promène triomphalement, par la ville, en criant : « Ainsi il est fait à l'homme que le roi veut honorer. » Haman se soumet et se sent perdu. Les disgrâces, dans ces royautés despotiques, s'annonçaient par des symptômes aussi certains que ceui qui abattent les Arabes dans le sable, devant l'approche du Simoun. — « Haman raconta à sa femme Zéresch et à tous ses amis ce qui lui était arrivé. Les sages et sa femme Zéresch lui dirent : « Si Mor- » dechaï, devant lequel tu as commencé à tomber, » est de la race des Juifs, tu ne pourras lui résister, » mais tu succomberas devant. lui. » — Ils parlaient encore avec lui, que déjà les eunuques du roi arrivèrent et emmenèrent précipitamment Haman au festin qu'Eslher avait préparé. » — Ce> eunuques liâlifs qui entraînent le vizir, plus qu'ils ne ramènent au banquet dressé pour sa perle, semblent déjà les avant-coureurs des bourreaux.
C'est ici qu'éclate, dans toute sa violence, l'effroya- ' ble oscillation de la volonté du despote, qui heurte et qui brise tout au hasard. Le roi a déjà oublié qu'il a livré, la veille, les Juifs à Haman; il se redresse en sursaut, lorsque Eslher lui demande la grâce de son
peuple. — « Quel est-il et où est-il celui c|ni a Tor- » gueil d'agir ainsi? » — Esther dit : « L'homme, le » persécuteur etrennemi, est ce méchant Haman...» n Haman fut terrifié devant le roi et la reine. — Le roi, dans sa colère, s'était levé du festin du vin. » Ce départ subit du roi est, encore aujourd'hui, en Perse, un arrêt de mort. — Un voyageur, cité par Rosenmuller, rapporte que le schah Sefi, offensé par la plaisanterie d'un de ses favoris, se leva précipitamment et quilta la salle. L'homme comprit que sa dernière heure était venue; il rentra chez lui, consterné : au bout d'une heure, le schah fit demander sa tête. — Les bourreaux couvrent la face d'Haman d'un voile, et vont le pendre à la potence de cinquante coudées qu'il avait fait dresser pour Morde cha!, devant la porte de sa maison.
Mais ici les rôles changent, et l'intérêt se renverse. Esther se transforme en une Hérodiade forcenée, demandant au roi l'extermination des ennemis des Juifs. Elle réclame la dette de sang, avec une usure effroyable. — « Les Juifs frappèrent, parmi tous leurs ennemis, des coups par le glaive. C'était une tuerie et un anéantissement. Ils tuèrent parmi leurs ennemis soixante-quinze mille. » — Cette boucherie ne suffit pas à l'Iphigénie en Tauride de la Bible : — « Esther dit : « S'il plait au roi que » demain aussi il soit accordé aux Juifs, qui sont à
» Schouschan (Suse), de faire à la manière d*au- » jourd'hui, et qu'on attache les dix fils de Ha- » roan à la potence. » — Le roi ordonna qu'il fût fait ainsi, et Tédit fut rendu à Schouschan, et ils pendirent les dix 61s de Haman. »
Il est curieux de passer brusquement, de la traduction littérale du livre d*Esther, à la tragédie de Racine. Celte sombre et atroce légende de sérail s'y dépouille de toute sa rudesse, non par les faits, qui sont les mêmes, mais par radoucissement des caractères et par Tinfluence d'un style enchanteur, qui polit tout ce qu'il exprime.
Esther n'est plus la Juive, âpre à la vengeance, qui fait massacrer des milliers d'hommes pour assouvir les représailles de sa race, et qui, par-dessus cette tuerie, réclame encore la mort des dix fils de Ilaman : c'est une reine douce et tendre, timide et pieuse, qui confesse son Dieu devant le roi, avec l'exaltation d'une martyre chrétienne; qui mène une vie claustrale dans le palais de Suse, cl qui gouverne son candide troupeau de jeunes filles^ comme une abbesse d'Israël. Assuérus a perdu la physionomie stupide et farouche du sultan antique, pour prendre celle d'un roi, naturellement magnanime et bon, que de perfides conseils ont pu égarer, mais qui revient a la justice^ dès que la vérité
se fait jour. Le rude Mardochée, qui ressemble, dans la Bible, à un Prophète juif, caché sous la défroque d*un derviche, s'esl changé en un missionnaire du vrai Dieu, qui prêche avec l'éloquence de Uossuet et le zèle du père Bourdaloue. Aman luimême iourne au profond politique et prend, du moins, la peine de calomnier les Juirs pour obtenir leur massacre.
Des allusions délicates civilisent encore ces figures barbares. Eslher, entourée de ses jeunes Israélites, comme d'un pensionnat de Saint-Cyr, semble une madame de Maintenon rajeunie; la majesté de Louis XIV rayonne sous la divinité d'Assuérus; l'orgueil de madame de Montespan perce à travers le profil altier deYasthi ; et, sous le turban d'Aman, on voit passer, par moments, quelques boucles de la perruque de Louvois. Tout s'atténue et tout s'adoucit, les ftpretés s'émoussent, les originalités s'amoindrissent : le carnage final passe inaperçu sous un vers décent. Les personnages de la Bible prennent le ton et les manières de Versailles, pour paraître devant le grand roi.
Acceptez ce changement de siècle et ce déplacement de l'atmosphère ; ne voyez, dans cette mise en scène du récit biblique, qu'un cadre de sentiments purs et de flatteries délicates : vous comprendrez alors l'admiration des contemporains. Le style d'Esther,
moins sublime sans doute que celui ù'Athalie^ peut sembler, à première vue, un peu pâle ; mais cette pâleur, molle et tendre, est celle d'un ciel effacé par le crépuscule. Les étoiles naissent sous le regard qui les contemple fixement ; de même, des beautés célestes, des grâces adorables jaillissent de ce langage pur et voilé. Quatre ou cinq idées très simples, Tanxiété, le dévouement, la confiance en Dieu, le deuil et le regret de la patrie absente, ramenées, comme des reprises, dans un beau cantique, suffisent à remplir le drame. Aux lieux communs mêmes, Racine sait donner de la distinction et du charme. L'exquise qualité de son style les idéalise. Tels les mots, absorbés dans une mélodie, perdent leur sens prosaïque. Quelle tendre éloquence exhale la prière d'Ësther se préparant à aborder Assuérus!
O mon souverain roi ! Me voilà donc tremblante et seule devant toi.
De quel pudique effroi palpitent les vers qu'elle adresse au roi assis sur son trône !
Seigneur, Je n'ai jamais contemplé qu*avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte. Jugez combien ce front, irrité contre moi, Dans mon &mc troublée a dû jeter d'effroi.
Les chœurs sont d'une suavité qui enchante; ils reflètent, en les tempérant, les grandioses images des
RACINB. 399
psaumes hébraïques ; ils distillent, en perles de miel, le suc qu'ils ont puisé dans leurs fleurs sauvages. Les cris éclatants du Psalmiste y prennent la cadence d'un doux gémissement ; ses lamentations, Taccent attendri des voix féminines. Le poète mesure l'orageux lyrisme de la Bible aux bouches ingénues chargées de le répéter. Comme Éiie, au Livre des Rois, les Prophètes s'abaissent, dans le drame de Racine, à la mesure des enfants.
Car Esther est, avant tout, une tragédie virginale. Composée pour les jeunes filles de Saiut-Cyr, jouée et chantée par elles, elle garde le reflet des figures de vierges qui l'ont animée; et ses vers semblent conserver le son de leurs voix naïves. On peut dire, en un sujet si sacré, qu'il y eut quelque chose d'immaculé dans sa conception. C'est un des plus gracieux épisodes du règne de Louis XIY, que celui de ces représentations de Saint-Cyr.
Racine lui-même choisit et forma les chastes actrices. Toutes avaient quinze ans, l'âge où l'enfance est dans toute sa fleur, mais où la jeunesse n'est pas encore épanouie. C'était mademoiselle de Veilhenne qui faisait Esther. « Elle avait bien de Tesprit » — disent les Mémoires des Dames de Saint-Cyr, *- « et une figure convenable à ce personnage ». Le terrible Assuérus était représenté par mademoiselle de Lastic, une princesse de con-
tes (le fées, « belle comme le jour ». C'est madame de Mainlenon qui parle ainsi d'elle. Blademoiselle de Glapion, une belle aux yeux bleus, jouait Mardochée. — « J'ai trouvé, — dit Racine à madame de Maintenon, lorsqu'il l'eut fait répéter pour la première fois, -^ un a Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur. » Mademoiselle de Maisonfort, une jeune chanoinesse qu'on ne pouvait voir sans l'aimer, jouait Elise. Mesdemoiselles d'Abancourt, de Marsiliy, de Mornay^ remplissaient les rôles d'Aman, de Zarès et dldaspe.
La seule femme introduite dans ce chaste chœurfut madame de Caylus, la ravissante nièce de madame de Maintenon. Encore n'apparut-elle d'abord que sur le • seuil de son gynécée. C'était elle qui, sous les traits de la Piété, récitait ce délicieux prologue, où la Flatterie, déguisée en Sainte, chante au roi un hymne si pur.
Ce fut le 26 janvier 1689 que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent Esther pour la première fois, devant Louis Xiy. Le roi vint presque seul, accompagné seulement du Dauphin et du prince de Condé. L'effet tint de l'enchantement; le roi sortit, ému et ravi : ces voix angéliques célébrant sa gloire avaient, pour parler la langue de Racine :
Chatouillé de son cœor rorgueilleuse faiblesse.
Il fallut bientôt enlr'ouvrir ce sanctuaire, d'abord si fermé ; les princes de la maison royale et les plus
grands seigneurs de la cour supplièrent le roi de les mener à Esther. Le roi d'Angleterre y vint, des évéques y furent invités, Bossuet Tapplaudit. Être admis à Tentendre fut une faveur, plus enviée et plus courue que les voyages à Marly. Le roi gardait lui-nriéme la porte de ce paradis, tenant sa canne haute, et l'abaissant au besoin pour barrer rentrée aux profanes. Madame de Se vigne a rendu, au vif, dans une lettre célèbre, la chaste magie de ce théâtre ingénu :
■ Je ne puis vous dire Texcës de Tagrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien. »
Spectacle unique, en effet, et qui donnait TiJée de ce que pourraient être les jeux des Anges.
Les jeunes filles avaient peur; elles tremblaient.de jouer devant le roi, aussi fort qu'Ëslher de paraître (levant Assuérus. Avant d'entrer en scène, pour obtenir la grâce de bien dire leurs rôles, quelques-unes se jetaient à genoux dans la coulisse et récitaient le Veni Creator! — Mademoiselle de Maisonfort, ayant hésité un jour. Racine la gronda doucement, lorsqu'elle passa derrière le théâtre. Elle, croyant la pièce perdue par sa faute, se mit à fondre en larmes,
et le poète^ la consolant, lui essuyait ses beaux m.' 26
402 LB TOÉATRE MODERNE.
yeux avec son mouchoir, ainsi qu'on fait aux enfanls. Elle se calma pourtaifit et put poursuivre son rôle : mais le roi vil ses yeux encore un peu rouges, et il dit : « La petite chanoinesse a pleuré. » — Quel charme devaient avoir ces jeunes figures de rÀncien Testament, représentées par cette fleur de noble jeunesse, ces pudeurs peintes par des rougeurs vraies, ces émotions si naturellement exprimées par des voix émues ! Ajoutez Tatti^ait des costumes orientaux, tout jonchés de perles, et des mitres persanes sur ces gracieuses tètes de Françaises. On eût dit les Iiouris du Coran transportées dans le ciel chrétien.
Les représentations A'Esther furent le priotenops de Saint-Cyr : saison brillante qui passa vite et que refroidit bientôt une réforme sèche et glacée. La réaction était sans doute nécessaire : les applaudissements et les louanges avaient un peu tourné ces tètes; tant de regards, fixés sur elles, avaient un peu troublé ces jeunes cœurs. L'air de Saint-Cyr devenait brûlant et subtil ; le bel esprit et la coquetterie s'y glissaient. Les jeunes filles, transportées un instant au milieu des mirages de la Perse et des éblouissements de Versailles, rentraient difficilement dans leur humble vie. Le règlement semblait plus dur, au sortir de ces fêtes brillantes. Les uniformes de la maison paraissaient laids à celles qui traînaient la veille la robe flottante des satrapes. Elles se seraient
RAGIiNB. 403
remises volontiers à chanter le chœur de Racine : « Rompez vos fers y tribus captives! »
Madame Guyon otFénelon avaient, d'ailleurs, traversé Saint-Cyr, en y semant les flammes et les parfums de Tamour mystique. Une légère ivresse remplissait et étourdissait la maison. Mais le remède fut pire,
peut-être, que le mal; et madame de Mainlenon mit,
à le réparer, un zèle desséchant. On enleva aux jeunes
filles jusqu'aux rubans dont elles égayaient la couleur
unie de leurs robes ; on confisqua leurs manuscrits, on
leur interdit toute lecture profane, on les réduisit au
catéchisme et à la couture. Des Lazaristes, arides et
médiocres, rabattirent, au terre-à-terre de la dévotion
plate, ces ftmes auxquelles Racine et Fénelon venaient
de donnet des ailes. — « Consolez-vous, madame, »
— put dire bientôt une des maîtresses à madame de
Haintenon, — « nos filles n'ont plus le sens commun »«
Bientôt ce nid si joyeux se tut et s'assombrit tout à
fait. Le pensionnat se transforma en monastère ; les
dames à demi laïques de Saint-Louis furent forcées
de prendre le voile ; elles se dépouillèrent du grand
manteau et de la croix d'or, qui leui* donnaient des
airs de princesses cloîtrées, pour revêtir le triste froc
des novices.
Des Sœurs Augustines vinrent les rompre brutalement aux pratiques machinales et aux rebutantes austérités des couvents. Ce dur changement ne s'ac-
404 LK THÉÂTRE MÔDERNB.
complit pas sans protestation. Quelques-unes des dames, blessées dans leur dignité, quittèrent la maison, non pour reprendre leur liberté, mais pour la reperdre, du moins de plein gré. Mademoiselle de la Loubère, que sa haute vertu avait fait nommer, à vingt-quatre ans, supérieure, se retira dans une maison d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort. Du côté des élèves, on peut soupçonner des révoltes contenues et des orages étouffés. Quelques éclairs percent le silence qui enveloppe dès lors la maison et font pressentir ces orages. Un Mémoire manuscrit sur Sain t-Cyr raconte que trois des Bleues, irritées des recherches qu'une des maîtresses faisait de leurs lettres, essayèrent de l'empoisonner avec de la ciguë.
C'est avec un mélancolique intérêt qu'on suit, à travers la vie, la destinée des actrices A'EstAer. Deux d^entre elles: mademoiselle de Yeilhenne et mademoiselle de Lastic, s'ensevelissent sous le drap noir du Carmel. Mesdemoiselles d'Abancourt et de Mornay se font Yisitandines. Une seule, mademoiselle de Marsilly , se marie. Mademoiselle de Maisonfort, une personne exquise et ardente, contrainte à la vie religieuse par madame de Maintenon, malgré sa répugnance instinctive, prend les ailes du mysticisme pour échapper aux règles étroites qui renchatnent. Elle communique à ses compagnes sa
flamme ii^térieure. Une lettre de cachet Texile dans un couvent de Meaux, qu*elle embrase encore. « Mon étoile, disait-elle, est d'être toujours et partout aimée. » On la renvoie dans un monastère d*Ârgenteuil; elle n'y reste pas. Il y a un moment où Ton perd sa trace ; on ne sait où ni comment finit cette existence blessée à Taile, ce cygne meurtri, qui, dans aucun nid, ne pouvait trouver le repos.
Plus touchante et plus tendre encore est mademoiselle de Glapion, vouée au cloître par madame de Maintenon, qui sacrifiait à Dieu Télite de ses élèves, avec rimpassibilité d'une prétresse. Elle se débat longtemps sous ce voile funèbre, tissu de petitesses et de minuties monacales, où on Ta prise comme au piège. Une noire tristesse la consume : elle savoure, jusqu'à la lie, ce spleen des couvents que les Pères du Désert nommaient Vacedia. Elle se plonge, pour s'en distraire, dans la géographie et dans la lecture des voyages. On la chasse du vaste monde où s'enfuyait sa pensée et on la circonscrit dans Vin pace de la règle. Elle demande alors a la musique de calmer son cœur : « Adducite mihi psaltem, » Mais madame de Mainlenon, Tenteiidant un jour chanter, avec une voix pleine de larmes, un motet pris du Cantique des Cantiquesy lui interdit le chant et fit fermer son clavecin. Ainsi proscrite de tous ses refuges, bannie même du royaume des rêves, mademoiselle de Glapion se re-
jela sur la mort. Elle soignait passionnément les malades, s*a(tachant aux lits de celles dont le mal poovaitse gagner, cherchant à l'aspirer sur leurs lèvres. Sa charité prenait Télan du suicide. L'Age et Tbabitude l'apaisèrent enfin; Tombre froide de madame de Maintenon finit par éteindre cette nature ardente. Élue supérieure de la maison de Saint-Cyr, elle la gouverna pendant quinze ans avec une sagesse exemplaire. Mais, au sein même de ce rigide hiver, elle se rappelait toujours son chaste printemps, et ce qu'elle appelait « les beaux jours d'Esther ».
Athalie est la reine des tragédies ; il n'y a rien au IhéAlre de plus solennel et de plus sublime : Racine, exalté par la foi, s'y élève au-dessus de lui-même. Le char de feu des Prophètes l'arrache à Versailles et le transporte dans la région du grandiose. Il marche eu maître dans le pays des miracles; l'enthousiasme de l'Écriture agrandit son génie et fortifie sa parole. Sa grâce se revêt d'ampleur pour entrer dans le Saint des Saints ; l'abeille de THymette dépose hardiment son miel dans la gueule du lion de Samson.
Rassemblez les temps, rapprochez les siècles, supposez que Salomon au lieu d'emprunter à Tyr l'architecte et le sculpteur de son temple, eût fait Venir, de la Grèce déjà florissante, un grand artiste, pour le
RAGINB. 40l
construire. Le temple surgissait aussi magniflque et plus pur, une symétrie parfaite présidait à sa coQslruclion : le bois des cèdres du Liban s*épanouissait en gracieux festons ; les images de bœufs et de lions, admises dans Tenceinte, perdaient leur air de monstres et prenaient un tour héroïque. Israël aurait eu son Parthénon.
Cest ce mélange merveilleux que présente le style à'Athalte. Avec les matériaux étranges du texte biblique, Racine a construit un chefd*œuvre d'ordre et de correction. Aux passions barbares, aux gigantesques métaphores de TOrient, il a imprimé les formes de Fart accompli. Par un miracle plus grand encore, le poète convertit le temple de Jéhovah au génie chrétien. L'épaisse vapeur des aromates, la grasse fumée des sacrifices s'en exhale encore, mais un sourfle venu de« Bethléem rafraîchit celte suflocante atmosphère du culte oriental. Sous les ailes des Chérubins qui recouvrent l'Arche, sourient les anges du paradis de Jésus. Sur Tautel des immolations de la chair, plane, du haut des cieux^ rhostie non sanglante de la loi nouvelle.
Quelle majesté dans l'exposition ! C'est une porte sacrée qui s'ouvre, à deux battants, sur le mystère de vengeance et de salut caché dans le Temple. Joad s'y détache, en pleine lumière, dans l'attitude du pontificat militant. Le poète, pour révoquer, n'appelle à
408 LE THÉATRK UODEUNE.
son aide aucun des prestiges de la forme et de lot cou* leur ; il laisse dans l'ombre la pourpre de son éphol et les diamants de sa tiare ; mais il nous en montre rame hautaine, incorruptible, indomptable. Ecce sacerdos magnus! Ses paroles l'annoncent plus clairement que les clochettes d'or qui bordaient sa robe. De quelle hauteur il domine la femme dont il soutient la faiblesse, le soldat dont il redresse la foi ébranlée ! Quelle foi superbe dans les promesses et dans les menaces du Seigneur! Saint Jérôme parle quelque part d'un « discours casqué d, sermo galeatus. Ici, ce sont des vers mitres qui se déroulent majestueusement en longue file. A chaque rime, on croit entendre le son des crosses d'or retentissant sur les dalles.
Zacharie apporte la nouvelle du temple violé par Athalie; son récit précède, comme le bruit lointain d'une panique, la venue de la terrible reine. Elle entre avec le spectre de Jézabel ; il la suit, il l'obsède, il allonge sur elle son ombre effroyable. La Plaie des Ténèbres envahit la scène : Athalie raconte le songe de sa nuit. L'obscur cauchemar prend le mouvement et le souffle d'une poésie merveilleuse. Les vers illuminent, en traits de feu, la momie fardée qui se décompose en lambeaux sanglants, les chiens affamés qui la rongent, Tenfant vêtu de lin qui sort de cette curée humaine, le poignard qu'il tire et dont il perce Athalie. C'est l'idéal du sinistre !
Que dire de rinlerrogatoire de Joas? Cette vieille reine, chargée d'années et de crinies, comparant^ d'un œil hagard, un enfant mystérieux au spectre qui la menace ; la destinée d'un peuple suspendue à celle bouche naïve, la perfldie des questions, Tinspiration des réponses, le groupe de femmes tremblantes qui assistent à ce jeu terrible de Tagneau caressé par la lionne ombrageuse ; Joad caché qui entend tout, la main sur son glaive ; la rage d'Athalie, blessée au cœur par cette parole enfantine, sous laquelle elle pressent le fer qui Ta frappée dans son rêve... cela compose un ttibleau d*un charme et d*une terreur uniques au théâtre. Il faut se taire, admirer, admirer encore !
Le signal est donné; une sainte fureur s'empare de la tragédie. Tout se Iiâle et se précipite. L'action marche avec une rapidité d'oiseau de proie s*abattant, au signe de Dieu, sur une grande victime. L'imprécalion de Joad, rencontrant Mathan dans le Temple, sonne le carnage sacré des guerres juives. Ce n'est plus ce pontife calme, et impassible dans la foi, jusqu'alors plutôt évêque que grand-prêtre, et que l'imagination drapait dans la soutane violette de Bossuet. 11 prend la tournure violente de ces Prophètes exterminateurs, qui, le jour venu, retroussaient leur robe, tiraient le couteau, et saignaient, sur leurs autels, les prêtres des faux dieux. On croit le voir bran-
dissant son eocensoir, comme une fronde, sur Tapostat écrasé. On croit entendre siffler le fouet des anges qui chassèrent du temple Uéliodore.
L*esprit de Dieu a saisi Joad ; il le tient et ne le lâche plus. Il touche ses yeux, d'un doigt de flamme, et passe sur ses lèvres le charbon ardent. «Adducite mihi psaltem. »
LéTites, de yos sons prètez-moi les iccords.
La musique résonne et monte sa parole au diapason de la prophétie. Il pleure d*abord la mort de Jérusalem ; son hymne éclate en sanglots ; il se roule daos la cendre du deuil oriental ; il accumule, en quelques vers, toutes les grandioses images de la captivité et delà ruine. Puis, d'un vers à Tautre, Télégie se transfigure en un splendide dithyrambe. Une strophe triomphale éclate. On dirait des milliers de harpes célébrant un lever du soleil. La Jérusalem nouvelle se déploie, à la voix du prophète, pleine de lumière, d'harmonie, de multitudes agitant des palmes, de rois prosternés. La rosée pleut, la Vierge enfante. L'hymne s'élance au ciel, pour lui ravir ses secrets, et les laisse retomber sur la terre qu'ils accablent d'attente, de gloire et de promesses.
Surstim corda! Le poète ne laisse pas retomber les cœurs qu'il a élevés si haut. Le sublime de Tattendrissement succède au sublime de l'exaltation.
KACINE. 4il
Comme dans la Judée biblique, on marche, dans la tragédie de Racine, parmi les prodiges. Parcourez toutes les épopées antiques et modernes, vous n'y trouverez pas une scène comparable à celle de Joad ceignant du diadème de David le front de Joas. Quel groupe que celui de ce pontife s'agenouillant devant on enfant I Ouîl est touchant Texamen de conscience qu'il lui fait subir ! Quelle auguste mélancolie se mêle à ses VŒUX et à ses conseils! Avec quelle sainte frayeur le prêtre essaie, à ce jeune front, la couronne, pour se convaincre qu*il est digne de la porter !
Enfin arrive ce dénouement formidable, où raclion humaine s'eflace devant Tintervention du Seigneur.
Grand Dieu ! Toid ton heure ; on t'amène ta proie !
Atiialie est prise au piège, par Jehovah, dans ^on temple; les prêtres la cernent d'un cercle de glaives. Elle jette son sang contre le ciel, sa malédiction au jeune roi, immobile sur son trôné, au pied du tabernacle. Le Dieu vivant assouvit sa vengeance. Car le miracle de celte tragédie est dans la présence réelle et perpétuelle de son Dieu ; elle ne s*agite même pas, elle se laisse mener par ce Dieu. Ses péripéties sont des prières, des malédictions, des prophéties, des oracles. Comme Moïse sur la montagne, elle gagne la bataille, en levant ses mains vers le ciel.
L*admiration de deux siècles ne s'est pas trompée.
Athalie est, et restera, un moDument impérissable: son invariable beauté dominera tous les changemeats du goût, toutes les vicissitudes du langage.
Tout à l'heure, en parlant de BritannictiS, nous opposions Shakespeare à Racine, et la terrible familiarité avec laquelle le poète anglais aurait traité la Rome de Tacite, à Fétiquelte sévère que garde, pour l'aborder, le poète de Versailles. L'objection revienl d'elle-même à propos à* Athalie. On peut se demander quelle forme aurait prise un pareil sujet entre les mains de Shakespeare. La réponse est Tacile.
C'est avec la rudesse du génie hébraïque que Shakespeare aurait traduit l'Ancien Testament. Le vosiibule lumineux et nu de Racine aurait Tait place aux labyrinthes du Temple indigène. La grande synagogwe aurait dévoilé ses arcanes. Nous aurions vu ses voûtes inégales, ses colonnades d'un style inconnu, ses chérubs monstrueux, pareils aux griffons de la Per^e, sa Mer de fonte, écumante du sang des victimes el portée par douze bœufs d'airain. Les sept flammes du Chandelier d'or auraient éclairé les rabbins de Rembrandt, marmottant, dans leurs barbes sales, les anathèmes du Talmud. Qui sait? Shylock, peut è/re, créancier d'un Philistin ou d'un Madianite, serait venu repasser son couteau sur le métal du bassin sanglant. Joad se montrerait plus abrupt, la reine p)*^^ i
)arbare; au lieu d'une Atbalie h demi romaine, nous mrions eu la sauvage Athaliahou du texte liltéral. tfathan aurait pris la laideur expressive d'une caricature de ridolâtrie. La Kabale aurait mêlé ses maries aux miracles du Dieu vivant. Jérusalem nous ipparaitrait entrecoupée de lumière et d'ombre, partagée entre Jéhovah et les démons de TOrient.
Que d'épisodes expressifs, que d'intermèdes pittoresques le poète aurait jetés dans les intervalles de son drame ! Les prêtres de Baal s'incisant avec des Cûuleaux et sautant burlesquement autour de l'autel ; le Prophète, enveloppé de son sac de cendre, les raillant à la façon d'Elisée : « Criez plus fort I Peut-être » votre dieu est-il en voyage ! peut-être qu'il dort et » qu'il s'éveillera! » — Les nécromants, complotant, le soir, sur les hauts lieux, avec les sorcières phéniciennes; et, sur le seuil des carrefours, à la lueur des feux vacillants devant les idoles, Oolla et Oolliba, les bayadères symboUques, aux paupières teintes d'anlimoine, aux narines percées d'un anneau d'argent, couchées sur une montagne de pourpre et buvant, à pleine coupe, le sang des martyrs.
Une telle interprétation pourrait éblouir au pre- D^ier abord; la réflexion en détourne et fait mieux admirer le plan de Racine. Ce qui convient à Rome ^e convient pas à Sion. Autant le poète dramatique doit marquer, de traits dislinctifs, les sujets qu'il lire
de Thistoire profane, autant il doit empreindre d^une beauté générale et simple ceux qu'il emprunte à Thistoire sacrée. Dieu n*a pas de costume, rËteraîté n'a pas de décors; or, la Bible est le livre divin, le livre éternel. En s'altachant à sa lettre, Racine aurait tué son esprit; en la rapprochant par le détail, il aurait diminué sa sublimité.
Racine a compris la Bible comme Raphaël. C*est ainsi que le peintre du Vatican Tinterprète, dans ses fresques et dans ses tableaux. II y apporte une modération majestueuse, qui ramène les angles trop saillants du type judaïque aux lignes cadencées de la beauté pure ; il harmonise les étrangetés locales, les discordances historiques, sous la clarté d'une couleur qui n'est d'aucun temps ni d'aucun climat. Il impose, à tous les contrastes et à tous les aspects du passé, ce grand style qui enveloppe les âges, les civilisations et les peuples, dans une sorte d'égalité spirituelle, où les actions se tempèrent, où les costumes se ressemblent, où les personnages, revêtus de corps glorieux, expriment plutôt qu'ils n'agissent et posent majestueusement devant leur propre immortalité. Là, les êtres se dépouillent des variétés périssables et transitoires de leurs formes; les événements se concentrent, les particularités disparaissent, les incidents s'effacent, le sens supérieur prédomine; un calme imposant, répandu sur toutes les Ggures,
contient les passions à l^état plastique. La vie se raréGe, comme à l'approche des hautes cimes. Ses détails n'apparaissent que sous leur forme suprême : le glaive, le bandeau, le poignard, Tautel. Le Temps, enfin, s'abrège et s'épure, comme s'il s'évanouissait dans l'Éternité.
Athalie rappelle, dans son ensemble, le style transcendant des compositions de Raphaël ; elle ofTre la même généralité grandiose, la même solennité mesurée, les mêmes calculs d'harmonie et de proportion ; elle a des scènes qui surgissent à l'œil habitué aux analogies de Tart, comme des fragments de Raphaël reproduits par la poésie. Le récit du carnage des princes de la maison de David semble copié sur le Massacre des Innocents^ gravé par Marc- Antoine. Le désordre du temple, envahi par Athalie, l'épèle le tumulte sculpté de la grande fresque A'Bé- Iwdore. Il n'est pas jusqu'aux jeux de la scène qui n'amènent continuellement, entre Joad, Josabelh, Zacharie et Joas, des groupes enlacés et agenouillés, pareils aux Saintes Familles du grand mailre. l'Église triomphante, posée comme un dôme sur l*enceinte de la Synagogue, la croix surmontant la crosse du grand-prêtre, la Bible éclairée par l'Évangile, voilà, dans sa pensée comme dans son exécution, la tragédie de Racine.
Je me souviens d'avoir lu, par hasard, Athalie
dans Saiol-Pierre de Rome, appuyé à la rampe de la balustrade, au jour mystique des cent lampes éternelles qui veillent sur le tombeau des Apôtres. Cétait à la fin d'un grand office; l'église exhalait TenceDS et la cire ; Torgue du Chapitre des chanoines, affaibli par la distance, psalmodiait gravement dans le lointain. Les voix basses des prières, dispersées daus Timmensilé du temple, se résumaient en un vague murmure, semblable à ce bourdonnement de vies invisibles qui remplit la campagne, dans le silence des jours d'été. Le soleil déclinant comblait de lumière la basilique ; des traînées de clarté jonchaient le pavé splendideet rayonnaient, en tous sens, jusqu'au seuil obscur des chapelles, comme les embranchements d'un sentier céleste. Les marbres, les ors, les mosaïques empruntaient aux reflets, attirés par l'éclat de leurs surfaces, une vie merveilleuse de balancements et d'oscillatoins. Les apôtres, les prophètes, les \ierges, les sibylles, les martyrs, les patriarches, disséminés sur les autels et sur les parois, semblaient graviter les uns vers les autres, pour s^enlacer dans la Cihodmunion des Saints de l'universelle Église. L'air était rouge, le silence priait, les lampes pétillaient de ferveur. De temps en temps, la figure superbe d'un cardinal, drapé dans sa pourpre aux cent plis, passait à rhorizon du temple, image rapide et radieuse du pontificat biblique.
Le baldaquin oriental qui surmonte le grand autel complétait Tillusion de cette fonte ardente, harmonieuse, parfaite, de deux lois, de deux cultes, de deux Testaments dans un monument idéal. Tout était pompe, largeur, magnificence céleste, radieuse allégresse. Les couleurs se mariaient au soleil, les marbres se réjouissaient de leur éternité, la coupole montait au ciel !
Cette lecture dans un pareil lieu eut sur moi Teffet d'une révélation. L'église m'expliqua le livre : j'y retrouvai son unité savante, ses nobles ornements, sa large conciliation de symboles, sa grandeur jointe à la beauté et cette immensité voilée par la justesse qui s'approfondit sous la fixité du regard, comme l'idée de Dieu sous la méditation de l'esprit.
m. ti7