‹ Les deux masquesChapitre 38 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

su LE THÉÂTRE MODERNE.

à H. Josse Torfèvre, lequel le rapporte à M. Simon, qui l'a fait tambouriner chez tous les joaiUers. Frontin le réclame, le notaire crie au voleur, madame Àmelin fait des réclamations; Angélique, prise la main dans Técrin, sinon dans le sac, ne se décoaeerte pas pour si peu : elle jette au nez de son mari le billet de mille écus, dont il a fait présent à Âxaminle. l)e son côté, Araminte fait taire M. Griflard, qui va se fftcher, en* lui répliquant par les deux cents louis qu'il a envoyés à madame Simon. Les deux maris s'en vont Toreille basse, honteux et matés. « J*enrage, Je crève, d — s'écrie le notaire, — « et Je renonce à toutes les femmes! »

Reste le Chevalier, reconnu à son tour, au milieu de cette découverte de pot-aux-roses et de pol-aunoir, pour le petit Jeannot, fils de la marchande. Vous croyez peut-être qu'à défaut d'autre moraUté, le poète va châtier vertement ce petit filou; que Marianne va rougir jusqu'au blanc des yeux d'avoir pu l'aimer, et qu'Angélique va le faire chasser par tous les balais du logis. Tout au contraire : Jeannot sort triomphant de ce mauvais pas. Sa bonne femme de mère annonce qu'elle va lui acheter une charge de vingt mille écus, et Angélique lui jette aussitôt sa fille dans les bras. Marianne, d'ailleurs, irait bien toute seule : « Quand il n'aurait pas les vingt mille écus, je ne l'en aimerais pas moins, je vous as-

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surel » — « La pauvre enfant I » s*écrie Lisette, qui ne croit pas si bien dire.

Telle est» dans son plus simple abrégé, la comédie de Dancourt. Elle contient de quoi faire pendre un de ses personnages, envoyer l'autre aux galères, et faire enfermer deux femmes aux Madelonnettes. Jamais, peut-être, le théâtre n'a mis en scène un cynisme plus sec, des vices plus tranchants et plus impudents. Cette grossièreté dramatique est commune à presque tous les poètes de la fin du dixseptième siècle. Leur théfttre donne, en partie, sur la cbiourme ou sur le tripot. Ni hommes ni femmes : tous coquins et coquines, voleurs et receleuses, ruffians et proxénètes, un bagne en goguette I Le vol y fait rire, Tescroquerie étale ses cartes pipées, le métier d'homme entretenu semble passé dans les mœurs : on y parle de la potence, comme de la mort naturelle.

Ces tableaux, de couleur si crue, ne sont, d'ailleurs, que des copies de l'époque. La fin du règne de Louis XIY est une des plus tristes saisons de l'histoire de France. Le siècle s'ennuie ; ses cinquante ans de décence lui pèsent; il se débauche, comme un vieillard, avec un sang-froid brutal et cynique. Les flammes de Sodome s'emparent de Versailles ; un jeu d'enfer ravage les fortunes, la Bourgeoisie parodie les dépravations de la Cour, l'amour devient une indus-

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trie : le héros du temps, « l*homme à bonnes fortunes » est à vendre à la plus oflOrante.

Ce même Dancourt nous montre, sans s'indigner, son Chevalier à la mode se mettant lui-même aux enchères, et cinq ou six douairières s^arrachant, à poignées d'or, sa mièvre personne...

« L'une a soin de son équipage, l'autre lui fournit de qaoi jouer, celle-ci arrête les parties de son taiUeur, celle-là paye ses meubles et son appartement, et toutes ces maltresses sont comme autant de fermes qui lui font un gros revenu. »

Le vice n'a pas encore Tallure élégante qu'il prendra plus tard en se raffinant; la corruption ne s'est pas encore parfumée: tout se crie et tout s'affiche; rinfamie même ne se déguise plus. — « Que fait votre chevalier? » demande à une marquise le personnage d'une comédie de Dancourt: -^ « Il ne fait rien, monsieur, » — répond-elle, — « il vit de ses rentes ! » Une autre ingénu du même répertoire dit, en parlant d'un amant qui commence à l'importuner : — <c Je voudrais qu'il eût quatre pieds d'eau par-dessus la tètel »

Le jargon précieux de Marivaux semble le bienvenu après ces gros mots ; son répertoire fut une réaction de décence et de politesse. Le marivaudage purifia et régénéra le théâtre. C'est ainsi qu'on brûle des parfums dans une maison infectée.

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Regnard avait d'excellentes raisons d'être gai. Il était riche comme un fermier général ; ses cent mille livres de revenu représenteraient bien cinq cent mille francs de rente d'aujourd'hui. Il avait maison de ville et maison des champs, et les princes du sang et les grands seigneurs venaient souvent boire, •à sa table, le vin qui rendait si gai leur amphitryon. A ces dons de la fortune, ajoutez ceux de la nature : une santé florissante, un caractère épanoui, un visage ouvert, un tempérament de bombance et de volupté.

Regardez son buste, au Théâtre-Français, et comparez-le au masque pensif et mélancolique de Molière. C'est la différence du génie souffrant qui regarde dans le fond des âmes et qui s'attriste de ce qu'il y voit, au talent heureux et facile qui n'observe, pour mieux en rire, que les dehors des hommes et des choses. Ses comédies ont le caractère de leur père : elles respirent la joie de vivre, la belle humeur d'un homme heureux d'être au monde et de rimer, comme il rit, à verve déployée. Regnard ne sermonne pas; il ne s'indigne guère, il a presque un faible poUr les vices qu'il met à la scène et ne les

présente que sous leur aspect le plus mondain ci le plus aimable. On dirait qu'il a peur de corriger quelqu'un^ par mégarde, tant il évite avec soin tout ce qui pourrait assombrir.

Certes, la passion du jeu est, en elle-même, un sujet terrible. Que d'honneurs elle a flétris! que d'existences elle a dévorées. Néron est plus innocent que le roi de trèfle. Messaline est une vierge, comparée à la reine de pique. Battez les cartes d'une certaine façon, vous en ferez jaillir des flots de sang, des torrents de larmes. Regnard, lui, n'en tire que des jets de verve et des rires éclatants d'esprit. Valère, qu'il perde ou qu'il gagne, reste un joueur de bonne compagnie, aimable jusque dans ses colères, comique dans le désespoir même. Son vice n'a rien de concentré ni de sombre : il est tout en relief et tout en dehors; il a la naïveté et la spontanéité d'un instinct. Comme Sheridan, Valère dirait volontiers que le premier bonheur est de gagner au jeu, et que le second est d'y perdre.

En somme, l'argent qu'il perd est de l'argent de poche. N'est-il pas le fils de H. Géronte, un père aux écus, un sac habillé, qui finira bien par se déboutonner, quoi qu'il dise, pour payer les dettes de son coquin d'héritier? Sa diablesse de passion lui fera faire des folies, non des infamies. Il commet bien une vilaine action, lorsqu'il met en gage le

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portrait de sa maîtresse, pour aller jouer; mais, ici encore, le comique remporte sur rindélicatesse de raclioD.

Quoi de plus divertissant que Tamour intermittent' de Yalère, qui faiblit, quand il a la veine, et qui reprend de plus belle, dès que revient la déveine?

De mon sort, désormais, vous serez seul arbitre, Adorable Angélique. . . •

Ce brocantage indélicat du portrait lui fait manquer son mariage. Angélique refuse, avec raison, d'épouser Thomme qui Ta vendue, en effigie, à une revendeuse. Du reste, Valère se console vite. Refusé par Angélique, il se retourne, avec une pirouette^ vers les Dames peintes du lansquenet et du pharaon. Une perdue, quatre sont retrouvées !

Va, va, consolons-nous, Hector, et quelque jour, Le jeu m^acquittera des pertes de l'amour.

L'aimable compagnon, que Yalère! il est si naïf et si prime-sautier dans son vice, qu'on serait dcsolé qu'il s'en corrigeât. Le côté sombre du sujet est com-^ platement éludé. Le Moyen Age, qui créa les cartes, semble avoir eu la conscience de son invention.. Ses imagiers peignaient sur les tarots primitifs des emblèmes sanglants et sinistres. C'étaient la Mort fauchant, au galop de son cheval maigre, des gerbes de Tois et d'évêques; la Fortune écrasant, comme-

Tidole indienne» ses adorateurs sous sa roue; le Fou, coiffé d'oreilles d*ftne : les chérubins gonflés de la Vallée de Josaphat, collant, à Tangle des tombeaux, leurs longues trompettes perpendiculaires ; h Maison de Dieu, dévorée par les flammes; enfin, dernier mot de cette cartomancie fatidique, un joueur à la Potence, pendu par un pied, et tenant une bourse Tide dans sa main crispée.

Que nos jeux modernes sont insignifiants et mesquins, auprès de ces cartes gothiques, coloriées des tons du vitrail, qui remuaient, pêle-mêle, les hommes, les astres, les vertus, les anges, la mort, réternilé! Le monde surnaturel et le monde terrestre défilaient entre les mains du joueur. Les visions de TApocalypse s'y mêlaient aux fantasmagories de la Danse Macabre. Chaque carte lui jetait, en passant, sa menace, son horoscope, sa prophétie, son oracle. Jeu mystique et mélancolique, plein de sens profonds, de frappants contrastes, d'avertissements solennels! Je me figure volontiers les morls, au Jugement Dernier, jouant leurs Ames aux taroiSj sur la pierre de leur sépulcre entr'ouvert, en attendant Farrivée de Dieu. — « Brahma » — dit un proverbe de Tlnde — « est le Gange entre les fleuves ; Téléphant entre les animaux; entre les oiseaux, Taigle, et, entre les vices de l'homme, la passion du jeu. » On n'a jamais plus grandiosement exprimé la domination de celle

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passion dévorante. Ce sont des goules et des vampires, que ces figures peintes qui s'agitent, la nuit, sur les tapis verts.

Vous souvient-il de ce vieux drame du boulevard, intitulé Trente ans ou la Vie d'un joueur? Celui-là prenait au tragique les dés et les cartes. Il traînait son héros, de banque en banque, à travers toutes les vicissitudes de la ruine et de la fortune. Aux tournants de cette voie scabreuse, le joueur perdait tour à tour son patrimoine, sa probité, son honneur, la dot de sa femme, le pain de ses enfants, jusqu'à ce qu'il arrivât à n'être plus qu'un monomane enragé, jetant sur l'échafaud son dernier enjeu.

Henri Heine raconte, quelque part, qu'il vit , un jour, représenter la Tour de Nesle, assis derrière une dame qui portait un chapeau de gaze rose, lequel s'interposait complètement entre lui et le théâtre ; de sorte que toutes les horribles scènes du drame lui apparurent sous la couleur la plus gaie et la plus riante. Toutes proportions gardées, anachronisme à part, Regnard, lui aussi, semble avoir vu la vie du joueur à travers un voile de gaze rose. Son Yalère est un joueur de bonne compagnie, aimable jusque dans ses colères, comique dans le désespoir même, et trop incorrigible pour être coupable. Son vice a la spontanéité d'un instinct. Il est né pour le trictrac comme un lévrier pour la chasse ; il semble, en re-

tournant toujours au tripot, ne faire que suivre sa loi naturelle.

Quelle distance, d'ailleurs, de cette expiation anodine à l'abime de misères et de catastrophes, où le drame et le roman modernes engloutissent le joueur en détresse I Qu'il y a loin de Yalère perdant, pour tout châtiment, une femme qu'il aime à bâtons rompus, au Trenmor de George Sand, lancé, par la roulette^ dans la boue du bagne ! La comédie de Regnard égaie tout et adoucit tout; elle ne prend, des choses, que la fleur et que la surface ; elle a un fond de gaieté qui illuminerait les situations les plus sombres. Que Géronte, à bout de patience, donne ci cent fois sa malédiction » à Yalère,

Le boau présent de noces I

s'écrie son valet Hector, et un éclat de rire répond à cet onathème qui devrait faire trembler la scène et réveiller le tonnerre.

Le Créancier^ dans un drame consacré au jeu, jouerait aujourd'hui un rôle redoutable. La loi l'arme, de toutes pièces, contre son débiteur; il peut lâcher, dans sa maison, la noire armée des huissiers. Comparez, à cet effrayant personnage, le Tailleur et la Sellière de Yalère. Avec quelle humilité ils se présentent à l'audience de leur glorieux débiteur! Qae de circonlocutions et de révérences pour réclamer

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