‹ Les deux masquesChapitre 4 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

des éclairs, des henDissements, de récume, la TentiiatioD d'un sabre, un tourbillon embrasé.

« Qu'elle pourrisse ! qu'elle disparaisse ! qu'elle soit damnéei dès celle nuit! Mon cœur est changé en pierre; je le frappe, et il me blesse la main... Lui faire avouer, et lui mettre la corde au cou ?... Non. D'abord lui mettre la corde au cou, et puis lui faire avouer... J'en frissonne. Ce ne sont pas des paroles qui m'agitent comme cela ! Pish ! Leurs nez, leurs oreilles, leurs lèvres... Est-ce possible qu'il avoue? — Le mouchoir! — 0 démon ! »

Et il tombe, pris de convulsions, ivre-mort de bile et de fiel.

Quand il se relève, c'est pour accabler Desdémona d'horribles injures. L'homme de TOrient se retrouve dans ces invectives effrénées ; elles rappellent les vociférations des prophètes. Puis, une étrange pitié le saisit ; il pleure sur celle qu'il a condamnée et qui va mourir ; il exhale, entre deux clameurs, ce soupir mélancolique, digne de la harpe du psalmiste : — « Fleur sauvage si adorablement belle, si délicieu- » sèment odorante, que les sens sont enivrés de toi ! » Je voudrais que tu ne fusses jamais née I »

Le drame épuisé s'apaise un instant. Quelle scène que celle de Desdémona se mettant au lit pour mourir! Elle intervient entre ce jour orageux et sa nuit néfaste^ comme un triste et ravissant crépuscule. La douce enfant n^a rien compris aux violences qui Font assaillie. Elle ne sait si elle a rêvé ou si elle a vécu

cette journée funeste. Elle s'accuse^ à tout hasard, DO sachant comnoent justifier son seigneur.

« n était juste que je fusse traitée ainsi, très juste. Comment me suis-je conduite de façon à lui inspirer le plus petit soupçon d*un si grand crime ? »

Mais ses nerfs sont brisés, son cœur est navré : les pressentiments de la mort prochaine bercent plutôt qu'ils n'agitent son esprit malade. Elle commande à Ëiûilia de mettre à son lit le drap nuptial ; sa toilette de nuit ressemble à la parure d'une victime. Elle se résigne, elle s'attend à tout. La Chanson du Saule voltige sur ses lèvres; la bonne Émilia l'interrompt par un doux babil. Elle veut distraire sa maîtresse, elle Tamuse par des plaisanteries et des commérages. On entend CCS jeunes voix de femme résonner dans la chambre déjà funèbre. Çà et là, des pauses, des silences^ et la Chanson du Saule qui reprend, comme un oiseau de mauvais présage, qu'on a chassé tout à l'heure, et qui s'obstine à rentrer. Puis, Ëmilia qui jase encore, qui trouve que « ce Ludovico est un très bel homme », et qui connaît une dame, à Venise, « qui » serait allée, pieds nus, en Palestine, pour un attou- » chement de sa lèvre inférieure, d — Silence I Le sommeil vient, précédant de si peu sa sœur... Desdémona n'écoute déjà plus sa suivante; elle l'interrompt d'une voix affaiblie : «Bonsoir, bonne nuit...» Elle est endormie.

On a tout dit sur la scène finale. C'est ridéal du tragique : la solennité s'y mêle à Teffroi, la volupté à riiorreur. Othello est calme, lorsqu'il entre dans la chambre de Desdémona. L'époux furieux a fait place au justicier qui vient exécuter sa sentence. Il penche sa lampe sur le lit froissé, où la jeune femme dort, pftie et défaite, dans ses cheveux blonds. L'amour qu'exhale ce beau corps, parfumé comme une fleur nocturne, l'enivre un instant. Le sommeil lui livre la femme qu'il croit coupable, dans cet état d'innocence que recouvrent les êtres dont l'âme est absente : le sommeil est une chasteté. Il jouit à la hâte de celte courte trêve, il couvre de baisers la beauté qu'il va sacrifier; il respire cette rose « sur son buisson ».

(1 0 souffle embaumé qui persuaderait presque à la juslice de briser son glaive I — Encore un ! encore un I — Sois ainsi quand tu seras morte ; et je vais te tuer, et je t'aimerai après. — Encore un, et c'est le dernier. Jamais baiser si doux ne fut si fatal. Il Taut que je pleure, mais ce sont des larmes cruelles. Celte douleur-là tient du Ciel, elle frappe qui elle aime. »

Desdémona se réveille; il entend sa voix, le charme est rompu. — « Avez- vous prié ce soir, Desdé- » mona ? » Et l'exécution commence, atroce, outrageante. Le sang irrite la furie des fauves, les larmes de Desdémona exaspèrent la rage d'Othello. — « Fi

» donc, prostituée 1 tu pleures devant ma facel... A » bas, prostituée I »

La Vérité entre dans la chambre presque aussi vite que la Mort. Les faits parlent, les calomnies se dissipent, la trahison se démasque, l'innocence de Desdémona surgit éclatante, près du lit funèbre. L'exaltation de la pitié emporte au sublime la faible Émilia ; il faut bien croire ce témoin qui se fait tuer pour justifier sa mattresse. Othello fuit et se débat, un instant, devant ces lueurs qui, de tous les points, se rejoignent. Puis, lorsque la lumière est faite, une stupeur tragique le consterne ; toutes ses vertus se retirent de lui ; il constate et il proclame sa déehéance intérieure :

« Je ne suis même plus vaiUant, carie premier marmouset Tenu peut m'enlever mon épée. Mais de quel droit l'honneur surTivrait-il à l'honnêteté ? Qu'ils s'en aillent de compagnie! Vous reculez d'effroi?... Crainte superflue. Voici la fin de mon voyage, ma dernière étape, la dernière relâche de ma dernière voile. Menacez seulement d'un roseau la poitrine d'Othello, et il reculera. Où donc Othello pourrait-il aller? — Âh ! queUe mine tu as maintenant, fille de mauvaise étoile! Pâle comme ta chemise! Quand nous nous rencontrerons au jour du Jugement, ton apparition précipitera mon âme du Ciel, et les démons l'attraperont. — Froide, froide, ma fille I froide comme ta chasteté 1 •

Son désespoir est calme, parce que Tincertitude a cessé; il sait maintenant ce qui lui reste à faire, il n'appartient plus à ce monde, il le regarde d'un

autre rivage, il en parle déjà avec un accent étranger. La vue d'Iago ne lui inspire que de froids mépris. De tous les sentiments violents qui ont ravagé et brûlé son âmC; il ne lui reste qu'un immense amour» une sombre horreur de lui-même, et la juste impatience .de s'échapper de la vie. *

« Doucement, vous autres I un mot ou deux, avant que vous parliez. J'ai rendu à TËtat quelques services, on le sait. Assez là-dessus ! Je vous en prie, dans vos lettres, quand vous raconterez ces faits lamentables, parlez de moi tel que je suis. N'atténuez rien, mais n'aggravez rien. Alors vous aurez à parler d'un homme qui a aimé sans sagesse, mais qui n'a que trop aimé ; d'un homme peu accessible à la jalousie, mais qui, une fois travaiUé par elle, a été entraîné jusqu'au bout; d'un homme dont la main, comme celle du vil Indien, rejeta une perle plus précieuse que toute sa tribu... Racontez cela, et dites encore qu'une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban battre un Vénitien et insulter l'État, je saisis ce chien circoncis à la gorge et je le frappai... ainsi! »

Et, se perçant de son poignard, il va rendre son âme indignée sur les lèvres froides de Desdémona.

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