‹ Les deux masquesChapitre 5 sur 55 · I. — Le Jaifaa moyen Age. — L'argent · texte numérisé non relu

I. — Le Jaifaa moyen Age. — L'argent

n. — Le drame. — Shylock. •* Les femmes juives au moyen âge. — Jessica et Portia.

Le Shylock de Shakespeare n'est point seulement un homme, c'est une race; c'est le Juif tel que le moyen âge Tavait fait, méchant par rancune des opprobres dont il Taccablait, usurier parce qu'il le chassait de tous les autres métiers, Tépouvantail et le souffre-douleur de la chrétienté, le Veau d'or émissaire des pestes et des famines, un damné vivant enfermé dans la cité dolente du Ghetto. L'Église le maudit, la royauté le dépouille, la ville le séquestre, la loi le coiffe d'un bonnet jaune et le marque d'une rouelle à l'épaule, la rue le hue et le lapide quand il passe. — Écoutez-le vomir, par la bouche amère de Shylock, les avanies dont il est repu :

« Seigneur Antonio, » dit-il au marchand de Venise

qui traitait avec lui d'un emprunt de trois mille ducats: » SouTent, au Rialto, tour m'avez honni A propos de mon argent et de mes usances. Je n'y ai jamais répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car l'endurance est lecaractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif; ettoutcelaparceque j'use àmon gré de mon proprebieo. » Fort bien I Maintenant il parait que vous avez besoin de mon aide. En avant donc ; vous venez à moi, et vous me dites : « Shylock, nous voudrions de l'argent. »> Voilà ce que vous me dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe, qui .m 'avez repoussé du pied, comme vous eussiez chassé un limier étranger venu sur votre seuil. C'est de l'argent que vous demandez? Je devrais vous répondre... dites, ne devrais-je pas vous répondre : « Un chien a-t-il de l'argent? Est-il possible » qu'un limier prête trois mille ducats? • Ou bien dois-je vous saluer profondément, et, dans Tattitude d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide : « Mon bon monsieur, vous » avez craché sur moi, mercredi dernier ; vous m'avez donné » des coups de pied, tel jour; une autre fois, vous m'avez » appelé chien; et, pour toutes ces courtoisies, je vais vous » prêter tant d'argent. »

A quoi Antonio lui répond en récidivant ses outrages :

— « Il est probable que je t'appellerai encore des mêmes noms, que je cracherai encore sur toi ; que je te repousserai encore du pied. Si tu veux, prête cet argent ; prête-le, non pas comme à un ami. — Car a-t-on jamais vu que l'amitié ait exigé d'un ami qu'il ferait faire des petits à un stérile morceau de métal? — Considère-le plutôt, ce prêt, comme fait à un ennemi. S'il manque à l'engagement, tu auras meilleure ôgure à exiger contre lui la pénalité 1 »

On comprend, après ce dialogue qui crache Tinjure et le fiel, le pacte par lequel Shylock vend à

Antonio son or, au prix d'une livre de sa chair « prise à Tendroit du cœur », s*il ne le lui rend pas à jour Gxe. L'aniagonisme du juif et du chrétien, au moyen âge, se résume dans cette tragique parabole qui courait les contes et les légendes populaires, avant que Shakespeare Teût immortalisée dans son drame. —Le chrétien foule aux pieds le juif, comme un verde terre ; le ver se redresse sous le pied qui Técrase : il pique son ennemi à la bourse, le seul défaut de Tarmure de lois et de privilèges qui le cuirassait ; et, par là, il lui soutire sa fortune, son honneur, sa vie, le sang de ses veines. Le moyen âge méprisait les œuvres, sinon les pompes de Targent. Il dépensait beaucoup en dé* daignant d'acquérir. L'industrie^ la spéculation, h commerce, tout cela était pour lui besogne servile, grimoire équivoque. Le juif, presque seul, avait le secret de Tor dans cet âge de fer. Il avait inventé la lettre de change, cette algèbre de la richesse ; il possédait les clefs des mystérieux bazars de rOrient. Le Ghetto, dressant sa masse noire, au milieu delà cité, était pareil à cette montagne d*aimant des Mille et une Nuits^ qui attire à elle les ferrures de tous les vaisseaux épars sur la mer. Les pistoles et les deniers de la ville y filtraient par d'invisibles conduits. Tôt ou tard, ce fier duc, ce haut baron, ce burgrave empanaché et superbe, qui aurait fait laver son chenil si un juif y était entré, avait besoin d'argent

pour payer une rançon ou lever un ban. Alors il fallait bien passer par la porte eaudine de la juiverie.

Il y entrait à la nuit tombante, il frappait à la porte d'Isaac ou de Nathaniel. Un vieillard, portant une lampe d'or, venait lui ouvrir. Ce n'était plus le paria sordide, qui, le jour, s'en allait par les rues, tète basse, Tœil oblique, et rasant le mur. Le turban des patriarches ceignait son front chauve, la robe flottante de l'Orient lui donnait l'air d'un prêtre ou d'un juge. La maison resplendissait des vases et des étoffes de l'Asie. Elle exhalait le parfum que rapportent les navires chargés des denrées de Tlnde. Derrière un rideau bariolé, apparaissait une tète de vierge, au nez aquilin, aux yeux de diamant. C'était la fille du logis, qui, curieusement, épiait l'étranger. Le juif et le chrétien, assis côte à côte, discutaient le prêt en question, aux lueurs d'un flambeau à sept branches, image du Chandelier biblique. Et le fief seigneurial, avec ses champs, ses villages, ses étangs fertiles et ses forêts giboyeuses, venait s'engloutir, lambeau par lambeau, dans le coffre d'où l'Hébreu tirait le sac de l'emprunt.

Le Shylock de Shakespeare est féroce, mais il n'est

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point vil. Sous sa peau coriace d'usurier bat un cœur saturé d'amertume et gonflé de haine. Il personnifie les misères et les rancunes d'Israël ; il incarne en lui les rages et les ignominies du Ghetto. Toutes ses voix aigres et rauques semblent s'entre- choquer dans sa bouche. On croit l'entendre : il parle de la gorge, avec un âpre accent hébraïque ; il mâche Tinjure, comme pour Tempoisonner. Le schofar^ ce cornet à bouquin dont les rabbins sonnaient pour excommunier les impies, ne rendait pas des sons plus stridents. Shylock aime Targent, sans doute, âprement et furieusement ; l'argent est son idole, si Adonaî est son Dieu. Mais il lui préfère encore sa vengeance.

Pour dix mille ducats qu'on lui offre, au lieu des trois mille qu'Antonio lui doit, s'il veut renoncer à l'affreux contrat, il ne cède pas son morceau de curée chrétienne. — v Bah I » loi dit Salarino. « Je suis sûr que si Antonio n*est pas en » règle, to ne prendras pas sa chair. A quoi te serait- » elle bonne? » Et Shylock réplique, en ricanant dans sa barbe fourchue; « A amorcer les poissons. Elle re- » patlra ma vengeance, si elle ne peut servira rien de 9 mieux. D — Plus tard, quand le Doge lui fait la même objection, il répond avec sa férocité goguenarde:

« Vous me demandez pourquoi j*aime mieux prendre une livre de charogne, que recevoir trois mille ducats. A cela

je ne répondrai pas autrement qu'en disant que telle est mon humeur. La réponse vous paralt-eUe bonne? Si un rat trouble ma maison, et qu'il me plaise de donner dix mille ducats pour le faire empoisonner, qu'a-t-on à dire à cela? Voyons, est-ce là encore une bonne réponse?... Je nepeus donner d'autre raison, et je n'en veux donner d'autre que celle-ci : J'ai pour Antonio une haine fixe, une aversion absolue, qui me poussent à lui intenter un procès ruineux pour moi. Êtes-vous satisfaits ? »

Ceci dit, il repasse sur le cuir de sa chaussure le couteau qui va dépecer ce « royal morceau », avec le sang-froid d*un prêtre biblique s'apprètant à égorger un roi Moabite sur Tautel.

Pour expliquer rentètement de sa haine, Shakespeare a donné encore à Shylpck un autre grief. H a une fille qu'il couve comme un trésor caché, qu*il a élevée dans Thorreur de la chrétienté. Il renferme soigneusement au logis, il veut que son lys de Saron fleurisse chastement dans la solitude. Il Técartedes pompes et des joies du carnaval vénitien, comme, aux temps antiques, il lui aurait défendu d'aller se mêler, sur les hauts lieux, aux chants et aux danses des adorateurs d'Âstarté :

— « Écoutez-moi bien, Jessica : verrouillez mes portes, et, lorsque vous entendrez le tambour ou le piaulement ridicule du fifre au cou tors, ne grimpez pas aux fenêtres, et n'allongez pas votre tête sur la voie publique pour regarder des paillasses chrétiens avec des masques vernis ; mais, au contraire, bouchez les oreilles de ma maison, je veux dire les fenêtres. Que le bruit de la vaine extravagance n'entre pas dans mon austère demeure. »

Mais Jessica s'ennuie dans ce logis morne, qui tient de l'arche sainte et du coffre-fort. Le tambour Tattire, le firre Taffole ; et, une belle nuit, elle s'enfuit avec le jeune « paillasse chrétien », dont elle s'est éprise. Le désespoir du père est horrible, et le poète le fait énergiquement ressortir. Il ne craint pas de donner un cœur à son monstre, il fait pleurer de vraies larmes à son crocodile. Les traits comiques qu'il mêle à sa douleur ne parviennent pas a l'avilir; ce sont les grimaces d'un violent sanglot. On le voit, parle récit de Salarino, courir les rues, en poussant des cris de détresse. De ce monstrueux veau d'or sortent des gémissements plus navrants que ceux qui s'échappaient du taureau d'airain des tyrans antiques plein de tortures et d'agonies. « Ma fiUel... 0 mes » ducats!... Enfuie avec un chrétien !... Oh I mes du- » cals... chrétiens! Justice! La loi!... Mes ducats et » ma fille! jQssica,mon enfant!... »

On voit les gamins de Venise courir sus à ce loup qui a perdu son petit, et contrefaire ses hurlements paternels, avec leurs jappements de roquets. — Un instant après, Shylock rencontre les complices de l'enlèvement de sa Jessica. Il les interroge anxieusement: ils lui répondent par des persiflages et par des huées.

— (c Vous avez su mieux que personne la fuite de ma fille. » — u Cela est certain ; pour ma part, je connais le tailleur qui a conrectionné les ailes avec lesquelles elle s*est envolée. »

El Shylock, pour sa part, savait que Toiseau avait des plumes, et que c'est la nature des oiseaux de quitter leur nid^ quand ils ont des plumes.

— « Elle sera damnée pour cela !» — « Cela est certain, si le diable est son juge. » — « Ma chair et mon saog se révolter ainsi !» — « Fi! fi ! vieille charogne! Comment! cela se révolte à ton âge ? » -— « Je dis que ma fîUe est ma chair et mon sang!... »

On comprend sa rage, après ces morsures, et son acharnement à déchirer vive la proie chrétienne promise à ses griffes.

Mais, à ce moment même, Shakespeare touche du charbon ardent cette bouche qui écume. Shylock se redresse et grandit de toute la hauteur d'une race qu'il incarne. Sa voix s'élève à l'accent d'un peuple écrasé revendiquant son droit devant l'oppresseur:

(( Je suis un juif! Est-ce qu'un juif n'a pas des yeux? Est-ce qu'un juif n'a pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? Est-ce qu'il n'est pas nourri des mêmes aliments, blessé par les mômes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mômes remèdes, échauffé et refroidi par le môme été et par le môme hiver, qu'un chrétien? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si TOUS nous outragez, ne nous vengeons-nous pas?

Si nous vous ressemblons en tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en cela : Quand un chrétien est outragé par un juif, où met-il son humilité? A se venger. — Quand un juif est outragé par un chrétien, où doit il, d'après l'exemple

chrétien, mettre sa patience? Eh bien, à se venger! — La scélératesse que tous m'enseignez, je la mettrai en pratique, et j'aurai du malheur si je ne surpasse pas mes maîtres. »

Qui n'admirerait ici la haute impartialité de Shakespeare? Daas ce drame rempli des préjugés (le son temps, il prononce sur la race juive les paroles de justice et de vérité qui lui rendront, plus tard, sa part au droit, sa place au soleil. Tel ce prophète amené sur une montagne, pour maudire les tentes d'Israël, et qui, saisi de Tesprit des hautes cimes, changea ses anathèmes en bénédictions : — c< Balak dit à Bulaam : » Que fais-tu? Je t'ai amené » pour faire des imprécations contre mon ennemi, et » voilà que tu l'as béni. » — Il répondit : « Ne dois-je » pas dire ce que Dieu me met dans la bouche? »

Le moyen Age, si farouche aux juifs, s'attendrissait pour les juives. Les contes du temps sont remplis d'esclandres hébraïques et de juivcries amoureuses. Entre elles et les chrétiens, l'abtme était bien moins large ; Tamour était là d'ailleurs pour le franchir A\m coup d'aile. Aussi, Shakespeare a-t-il doimé pour fille au vieux Shylock celte belle Jessica, si vive et si folle, qui s'enfuit, déguisée en garçon, avec Lorenzo, en emportant la cassette et les bijoux de son père. Elle précède son amant en portant un flambeau, et Ton dirait alors Cupidon secouant sa torche devant le

captif, qu'il emmène chargé de ses douces chaiaes. Jessica a Tespièglerie du page dont elle a pris le costume, et la volupté de la Sulamite transporléc dans les jardins du Décaméron.

Le poète nous prévient que, « fille de Sbylock par le sang, elle ne Test pas par le caractère» . Jessica n'a, en effet, aucun des traits de sa race. En tout cas, ce n'est point de Sara ni de Rachel qu'elle descend, mais de cette Ohola d'Ezéchiel, qui regardait, avec convoitise, les beaux cavaliers d'Aschour et les jeunes pachas assyriens a peints en rouge sur la muraille ». Pour elle, c'est un jeune galant Vénitien, et qu'on peut supposer aussi vêtu de pourpre, selon la mode somptueuse de l'époque, qui a séduit son cœur frivole. La fille juive est étroitement unie à sa famille, et dévouée aux siens ; Jessica, à cet endroit-là, n'a ni cœur ni âme. Elle quitte la maison paternelle, comme l'oiseau prend sa volée d'une cage ouverte ; elle la pille et la dévalise sans scrupule. — « Tenez, » dit-elle, de sa fenêtre, à Lorenzo qui l'attend au bas : — « attrapez celte » cassette, elle en vaut la peine. » — Puis, au moment de partir : — « Je vais fermer les- portes, me dorer » encore de quelques ducats, et je suis à vous. » Elle abjure Jéhovah, aussi lestement qu'elle renie Shylock.

La religion de son amant devient aussitôt la sienne. A peine enlevée, elle est convertie. Elle court au baptistère, du même élan voluptueux dont les nymphes

des tableaax galants du dix-huitième siècle, lascivement enlacées à leurs ravisseurs, se précipitent vers la (c Fontaine d'Amour ». C'est une Rosine juive, qui traite son père en tuteur morose, et livrerait au rasoir d'un Figaro de Yenise toutes les barbes du Sanhédrin. J'ai beau chercher, je ne trouve en elle qu'un signe de race presque imperceptible. — « Fi - » gurez-vous, i» — dit à Shylock un de ses compères qui revient de Gènes, et lui raconte les esclandres de Jessica, — « figurez-vous qu'un joaiUier m'a montré » une bague qu'il avait eue de votre fille, pour un » singe. » — «Ah I malheureuse I »^- s'écrie l'usurier. «—Tu me tortures, Tubal I C*était ma turquoise ; je 0 l'avais eue de Lia, lorsque j'étais garçon : je ne » l'aurais pas donnée pour une forêt pleine de singes I » A cette fantaisie de sultane, on reconnaît la fille de rOrient sous la juive naturalisée italienne. C'est une touche de henné sur une tète du Giorgione, un grelot d'aimée qui tinte au collier de sequins d'une ragazza de Yenise. — Il me semble voir Jessica se pavaner par les rues de Gènes, dans une toilette de reine de Saba. Le singe à la turquoise trottine derrière elle, épluchant d'une patte une orange, et tenant de l'autre la queue de sa robe.

Deux parties, tranchées comme des contrastes,

iîvfmiAX^ Marchand de Vefiise, D'un côté, un drame m. 4

d'usure et de boucherie, de litige et d'exécration ; de l'autre, une comédie, légère comme le caprice et merveilleuse comme le rêve où tout est musique et amour. Shylock assombrit les scènes où il apparaît ; il y apporte l'atmosphère d'ombres enfumées et de rayons jaunes, dont Rembrandt enveloppe ses rabbins soucieux, plongés dans l'inventaire d'un registre ou dans la lecture du Talmud. Yis-à-vis de lui, se dresse la jeune et splendide Porlia, belle comme une patricienne du Titien, dans son château deBelmont, qui a la magie du palais des Noces de Cana. D'une scène à l'autre, on passe de ces ténèbres dans cette lumière, de ces sombres coins de rue où Shylock grince des dents et complote, à cette villégiature délicieuse toute remplie du chant des virtuoses et du dialogue des amants. Portia règne, comme la Venise triomphante de Paul Yéronèse, dans celte sphère lumineuse d'où la réalité est bannie. Sa beauté éblouit le monde, qui lui envoie des ambassades de rois amoureux.

« Sa chevelure, couleur de soleil, retombe sur ses tempes comme une toison d'or : ce qui fait de son château un golfe de Golchide, où une multitude de Jasons débarquent, avides de la conquérir. Les quatre vents lui amènent, de chaque rivage, des prétendants de renom, n

Un prince d'Aragon passe les Pyrénées pour obtenir sa main. Un prince du Maroc arrive du fond

de rAMque pour l'adorer, pareil à un Roi Mage de l'amour. Hais, par Tordre de son père, Portia n'appartiendra qu'à Thomme qui choisira, entre trois coffrets d'or, d'argent et de plomb, celui qui contient son portrait. Les deux princes échouent dans TépreuTe, et le jeune Bassanio, Tamant de son choix, devine seul heureusement l'énigoie. Portia préside à celte latte de féerie, fière comme une reine de Cour d*ainour, spirituelle et gaie comme la Pampinea de Boccace. Elle dit, quelque part, parlant d'un Comte palatin, chagrin et morose, qui prétend aussi l'obtenir: «J*aimerais autant être mariée à une tète de » mort, avec un os dans la bouche I » Un rayonnement de luxe et de haute vie l'environne ; la bonté s'épanouit sur ses lèvres, et la majesté réside sur son front. La joie émane d'elle à la façon d un parfum. Félicité! Félicitél Cette inscription, qui court en arabesques de fête sur tous les murs de TAlhambra, pourrait aussi enguirlander son palais. On dirait une ravissante incarnation de la Renaisjance. Elle marche du pas volant des déesses ; sa parole est une mélodie que la lyre semble accompagner ; sa conversation évoque, comme une incantation païenne, les plus belles images de la mythologie. On sent qu'elle vit au milieu des statues antiques et des fresques qui représentent les amours des dieux. Elle a des idées d'enchanteresse et de muse. C'est ainsi

ht SUAKESPEARE.

qu'elle dit, lorsque Bassanio va tenter Tépreuve des coffrets :

« Que la musique résonne, pendant qull choisira! De la sorte, s'il perd, il fera une fin de cygne et disparaîtra au sein de l'harmonie. 11 peut gagner, et alors, que sera la musique? Eh bien, la musique sera la fanfare qui retentit quand des sujets loyaux saluent un roi nouvellement couronné; ce sera le doux son de Taubade, qui se glisse dans Foreille du fiancé rêvant, et qui l'appelle au mariage. »

C'est cette femme divine que Shakespeare prend pour arbitre de Todieux procès. Une fée de TArioste descend de son château enchanté pour dénouer l'atroce chicane judaïque. Porlia arrive, déguisée sous une robe de docteur, pareille à cette belle fille savante qui enseignait le droit à Bologne, et se couvrait d'un voile pendant ses leçons, pour ne pas éblouir de ses yeux les élèves qu'elle suspendait à ses lèvres. Elle se présente au tribunal, et Shylock restant sourd à ses adjurations de pitié, elle prononce sa sentence :

« Tu as droit à une livre de la chair de ce marchand ; la Loi te la donne et la Cour te l'adjuge. »

— « 0 juge très équitable, — s'écrie Shylock, — combien tu es plus vieux que ne le dit ton visage ! Un Daniel est venu pour nous juger ; oui, un Daniel !» — Et il allonge déjà son couteau contre la poitrine d'Antonio.

« Arrête un instant I — poursuit Portia. — Il y a encore quelque chose à dire. Ce billet ne t'accorde pas une goutte de sang : les mots formels sont ceux-ci : Une livre de chair. Prends donc ce que t'accorde ton billet, prends ta livre de chair; mais, si, en la coupant, il t'arrive de répandre une seule goutte de sang chrétien, tes terres et tes biens seront, de par la loi de Venise, confisqués au profit de l'État... Prépare-toi donc à couper la chair ; ne verse pas de sang et ne coupe ni plus ni moins, mais tout juste, une livre de chair. Si tu en prends plus ou moins que la juste livre, si tu augmentes ou diminues le prix convenu, ne fût-ce que de la vingtième partie d'un seul pauvre grain ; si même la balance incline de l'épaisseur d'un cheveu.... tu meurs ! m

réquité des juges primitifs siégeant aux portes de la ville, la sagesse du jeune Salomon assis sur son trône, la justice naïvement subtile des califes arabes, rendant leurs arrêts sous le figuier des citernes, revivent et parlent ainsi par cette bouche charmante. Le jugement de la clémence se retourne contre le talion judaïque, et ce serpent venimeux est écrasé par le pied d'une femme, comme il est écrit de l'autre serpent.

La cause jugée, Portia rentre dans sa villa féerique, au milieu d un tendre triomphe. Le palais s'illumine; une musique d'épilhalame s'en exhale. Trois couples d'amants promènent, sous les lauriers-roses, au feu tremblant des étoiles, leurs taquineries exquises et leurs rêveries enivrées. — « Paix, làbas ! D dit Portia aux flûtes qui s'interrompent, aux violes qui se taisent, a la lune sommeille avec Endy-

« mion et ne voudrait pas être réveillée. » — La lune sommeille, en effet, non pas avec Endymion, mais sur le banc de gazon où Lorenzo et Jessica préludent à leur nuit nuptiale, en chantant, au sein de la nuit sereine, les délices de Tamour et les magnificences du firmament.

« Gomme la clarté de la lune dort doucement sur ce banc! Asseyons-nous ici; que les sons des instruments viennent flotter à nos oreiUes ! Le calme suave de la nuit convient aux accents de l'aimable harmonie. Assieds-toi, Jessica ; regarde comme ces disques d'or étlncelant incrustent le parquet du ciel. De tous les globes que tu contemples, il n'en est pas un, jusqu'au plus petit, qui, dans son mouvement, ne chante comme un ange, en perpétuel accord avec les chérubins aux jeunes Yeux. Une harmonie pareiUe existe dans les ftmes immortelles ; mais tant que cette argile périssable la couvre, nous ne pouvons l'entendre. »

Dénouement hardi et sublime : le chrétien Lorenzo épouse la fille de Sbylock. L'antagonisme des deux races se réconcilie dans l'amour; la haine des pères se fond dans le baiser des enfants.

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