LES COMÉDIES DE MARIVAUX
échos, Tesprit et la beauté de leurs jeunes mattresses. Quant à ses femmes, on dirait les sœurs des héroïnes de Shakespeare.
Cette ressemblance si frappante est, peut-être, un simple hasard. A l'époque où Marivaux écrivait, Shakespeare était aussi inconnu en France, qu'aurait pu Tétre un poète japonais. Son œuvre immense n'avait pas été découverte : ni Voltaire ni Le tourneur ne l'avaient encore abordée. En Angleterre même, sa gloire était alors éclipsée par la réaction pseudo-classique du siècle de la reine Anne.
Marivaux pénétra-t-il, par quelque voie secrète, dans ce théâtre perdu? Eut-il la primeur de ses beautés et de ses merveilles? L'esprit romanesque de ses personnages ferait croire à une initiation clandestine. Par moments, il semble que le parc de ses châteaux donne dans les paysages enchantés du Songe (Tune nuit d'été et de Comme il vous plaira. Il semble que ses marquis et ses chevaliers rapportent, mêlés à la poudre de leur coiffure, les parfums de la Forêt des Ardennes. Ses femmes surtout, par la faculté exquise et nerveuse qu'elles ont dé sentir la vie, rappellent les filles du grand poète anglais. Même caprice ému, même ironie attendrie, même goût de surprises et de déguisements. Silvia n'aurait qu'à changer son tablier de soubrette contre la cape de Rosalinde, pour intriguer le pâle Orlando. Les repar-
552 LE THÉITRB MODERNE.
lies d'Araminte et de Dorante se croiseraient, sans dissonance, avec les eoncetti d'Hennia et de Lysandre, errant dans les sentiers du bois athéoien.
Quoi qu*il en soit, quelles délicieuses créatures qœ ces jeunes femmes, à demi vraies, à demi factices I Telles ces fleurs rares qui tiennent, de la nature, la sève et le parfum ; de Tart, les nuances uniques qui diaprent leurs corolles. On seul battre un cœur soos leurs corsages à nœuds de rubans ; on sent passer de sincères rougeurs, sous l'incarnat qui farde leurs joues. Ce qui les distingue, entre toutes les héroïnes de Tancien théâtre, c*est leur sensibilité spirituelle. Elles filent le parfait amour à une quenouille délicieusement embrouillée ; elles aiment tm peu, beaucoup ^ passionnément, jamais /7as du tout; et ne se lassent pas d'effeuiller cette marguerite immortelle. L'aveu voltige sur leurs lèvres; mais, comme elles savent le reprendre, au moment où il s'échappe, et le cacher sous l'ironie d'un sourire ! C'est là que le style de Marivaux se déploie, dans sa complicalioa délicate, comme une rose à cent feuilles, où frémit un fin battement d'ailes, mélange unique de tendresse et de taquinerie, d'émotion et de légèreté, de mélancolie et de verve ; effets de clair-obscur transposés dans le langage. La réticence enveloppe la pensée, et la voile comme d'un demi-jour.
Swedenborg raconte, dans ses Visions , qu'il aperçut
LES COMiDIBS DE MARIVAUX. 553
des Esprits de Tair causer entre eux et se comprendre, par le seurclignement de leurs yeux. Il y a quelque chose, dans les dialogues de Marivaux, du mystère de ces entretiens palpitants, au fond des nuées.
Savez-vous une plus aimable femme que TAra* milite des Fausses confidences? A peine a-t-elle vu le jeune Dorante qu'elle se prend à Taimer : Juliette ne brûle pas pour Roméo d'une flamme plus soudaine. — « Nourrice, va-t-en savoir quel est ce n gentilhomme ; s'il est marié, le cercueil sera mon » lit nuptial. » — Ainsi parle Tltalienne, dans l'emportement de son ftme ardente. Araminte y met plus de réserve et de retenue. Cependant comme son amour se trahit, dès le premier mot! — « Marton, » quel est donc cet homme qui vient de me saluer » si gracieusement et qui passe sur la terrasse ? Il a » si bonne mine, pour un intendant, que je me fuis » quelque scrupule de le prendre. »
La voilà déjà émue et troublée, tâchant d'endormir sa passion naissante. Elle interroge scrupuleusement son CŒur,pour savoir si ce trouble est bien de l'amour ; puis, une fois qu'il a répondu, lorsqu'elle sent qu'il n'y a pas à y revenir et qu'elle est bien prise, plus d'hésitations ni de subterfuges, mais de chastes avances, des tendresses qui parlent, des câlineries qui invitent, une bonne grâce parfaite à se rendre et à se donner. — « Songez-vous que ce serait avouer que
» je vous aime? » — « Que vous m'aimez, madame! » quelle idée, qui pourrait se l'imaginer ?» — a Et » voilà pourtant ce qui m*arrive ! »
On a beaucoup médit du fin jargon de. Marivaux; on lui reproche sa manière ; mais cette manière lui est naturelle ; il serait affecté, s'il était simple. Les sensilives sont dans la nature, aussi bien que les bluets des champs. Toutes les civilisations extrêmes produisent des sentiments trop complexes pour être traduits par la langue vulgaire. Les recherches de la parole peuvent, seules, exprimer certains raffinements de l'esprit et des mœurs.
L'Amour ne fait que changer de costumes et de conventions, à travers les âges. C'est d'abord TEros grec, sous son double aspect d'adolescent et d'enfant. L'adolescent est fier et terrible : il est sorti, tout formé, avec des ailes d'aigle, d'un œuf couvé par la Nuit; il a sucé le lait d'une panthère ; ses flèches sont taillées dans le bois funèbre du cyprès; il les lance de la terre aux nues, et se réjouit des cœurs qu'il transperce, comme un chasseur, des proies qu'il abat. Hardi contre les dieux mêmes, les poètes et les sculpteurs nous le montrent sonnant de la trompette, la face tournée vers le ciel, comme pour déclarer la guerre à l'Olympe. Il se coiffe du casque de Mars ; il brise sur son genou les foudres de Japi-