‹ Les deux masquesChapitre 45 sur 55 · LES COMÉDIES DE MARIVAUX · texte numérisé non relu

LES COMÉDIES DE MARIVAUX

ter, et lorsque Jupiter se fâche : « Menace ! tonne ! » — lui fait dire une épigramme de Y Anthologie — (( et de nouveau tu seras cygne ou taureau 1 »

D'autres fois, TAmour amoureux — touchant et charmant miracle ! — aspire Tâme de Psyché, dans un haiser solennel, ou fuit, d'un pied indigné, le lit souillé par la lampe indiscrète et profané par des yeux mortels. Avec la décadence, l'Amour retombe en enfance : des ailes de papillon tremblent à ses épaules ; ses traits ne font plus que les piqûres du désir. C'est le Gupidon d'Anacréon, espiègle et volage, mignard et puéril, qui remplit, de ses folles esclandres, les pierres gravées et les épigrammes. Il vole le miel des ruches, et court, en pleurant, montrer à sa mère son doigt, gonflé par l'aiguillon des abeilles; il monte à l'épaule d'Hercule, qui plie soUs son poids ; il triche aux osselets Ganymède ; il joue au volant avec les cœurs qu'il a emplumés de ses flèches ; Yénus le fouette, lorsqu'il lui a joué quelque méchant tour^ avec une verge de roses.

Au Moyen Age, l'Amour se transfigure ; ses ailes s'allongent et le revêtent de la blancheur céleste des anges. Il devient, l'enfant de chœur d'un culte idéal, et balance, pieusement, l'encensoir, devant Béatrix ou Laure. La Renaissance lui rend son beau corps païen, en lui laissant l'auréole mystique dont le Christianisme l'avait entouré. Redevenu sensuel^ il

reste sabtil : tantôt obscène et tantôt sublime, fl passe de la théologie à Torgie, et du rire de Rabelais à la rêverie de Platon. Au dix-septième siècle, TAmour prend perruque ; Q soupire en mesure^ et s'agenouille, en cadence, devant ses maîtresses ; sa galanterie a des façons officielles. C'est le maître des cérémonies du pays de Tendre.

La Régence Témancipe et le rajeunit ; elle le ramène à son enfance anacréontique. Les ailes lai repoussent, et la folie lui revient. Il voltige, tout le long du siècle, enguirlandant les trumeaux , plafonnant, en mille raccourcis lascifs, sous le ciel de lit des alcôves, trempant ses flèches dans le verre à patte des petits soupers, oflrant aux femmes des grains d'encens, dans une bonbonnière. Son existence mythologique finit, en même temps que l'ancien régime. Il apparaît, une dernière fois, dans la comédie qui va clore le siècle, et, comme le crépuscule fait songer à l'aube, le Chérubin de Beaumarchais, déguisé en fille, aux genoux de la comtesse rougissante, rappelle le Cupidon antique, s'insinuant, sous la forme d'Ascagne, dans le sein de Didon.

Ainsi l'histoire de l'Amour n'est qu'un carnaval ; il varie à l'infini ses masques et ses modes, ses idiomes et ses élégances ; mais, ce qu'il y a de plus maniéré dans une société, quelle qu'elle soit, c*est lui, toujours lui. Qu'il soit ardent ou transi, qu'il s'enveloppe da

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