II. ~ Richard m « génie du mal ».—> Marguerite d*AnJou
Les drames historiques de Shakespeare^ comprenant, du Roi Jean k Henri VIII, plus de cinq siècles da moyen âge, sont les annales les plus tragiques du théâtre, et peut-être aussi de Thistoire. On sort, Fimaginalion terrifiée, de cette forêt de catastrophes et de crimes où le sang pleut, où les têtes tombent comme les feuilles secouées par le vent d'automne. Partout la trahison, la violence, la mort. Des guerres pareilles à des chasses, des armées féroces comme des meutes, des assassinats qui vont et qui viennent cherchant leurs victimes, des curées de vengeance et de cruauté. Et toujours, et sans trêve, à travers ces bruits formidables, le marteau du bourreau de
Londres qui frappe [sur les planches de Téchafaud, avec le retentissement régulier de la cognée d'un bûcheron abattant des chênes.
Par moments, cette sanglante forêt historique — selva sekaggia — se remplit d'apparitions effrayantes. Des voix prophétiques s'élèvent pour maudire et pour attester ; des fantômes de princes poignardés et de rois sans têtes surgissent dans Thorrible appareil de leur sépulture, et font retentir sur les événements en cours les clameurs de la prédiction et de la menace. Le drame fait un moment silence pour les écouter» la hache du supplice hésite et reste suspendue en Tair sur le cou qu'elle allait trancher. Puis, l'extermination recommence, la guerre civile reprend à l'endroit entamé sa pâture fratricide ; le sang se remet à ruisseler, le glaive à décoller, la torture à tourner sa roue, et l'imagination, rejetéc dans les spirales de cet enfer terrestre, s'écrie, comme le roi Lear, au tout-puissant génie qui Teutratne : — « 0 Dieu 1 ne me traîne pas plus longtemps » à travers un monde si dur! »
C'était un monde bien dur, en effet, que la Grande- Bretagne aux époques évoquées et ressuscilées par Shakespeare. On dirait de loin une mêlée d'hommes de proie s'entretuant sur un âpre écueil. Le Moyen Age, sombre partout, se fait sinistre en Angleterre. Le roi y est presque toujours rapace et cruel ; la
féodalité tourne au brigandage; TÉglise prend l'aspect d'un collège de druides desservant un sanglant dolmen ; la jurisprudence, tortueuse et féroce, ressemble à ce monsire antique qui mangeait des hommes au fond d'un labyrinthe. La guerre y est plus barbare, la rébellion plus sauvage, la question plus compliquée, Téchafaud plus lugubre : le sang y jaillit plus noir que partout ailleurs.
A partir de la conquête, défile sur le trône une lignée de princes haineux, dénaturés, farouches. Guillaume le Conquérant rançonne le peuple vaincu, avec l'àpreté d'un bandit détroussant et dépouillant sa victime ; il fait crever les yeux de quiconque tue sur ses domaines un sanglier ou un cerf : — « Car, » — dit la Chronique saxonne, — «il aimait autant les » bêtes fauves que s'il eût été leur père. » Son fils, Guillaume le Roux, un Gargantua tragique, pressure les os du peuple écorché par son père. « Il prit l'Angle- » terre à la gorge, d — dit la même Chronique, — « et » ne la laissa pas respirer. » Henri Beauclerc livre ses petites-filles à un baron qui leur arrache les yeux et le nez. Henri II, le meurtrier de saint Thomas de Cantorbéry, avec son gros ventre et ses yeux bleus injectés de sang, mordait ses pages, dans ses accès de colère, et rongeait la paille qui couvrait le plancher de sa chambre. Richard Cœur-de-Lion, si étrangement poétisé par les romans et par la légende,
mange, en Palestine» de la cliair de Sarrasin rôtie et salée. Jean-sans-Terre fait mourir de faim vingttrois otages en prison ; il extorque de Targent des juifs en leur faisant casser les dents une à une. Son juron familier était : Per dentés Dei I Par les dents de Dieuf — Edouard II, en un jour, fait pendre et évèntrer vingt-trois nobles. — « L'usage^ dans notre fa- » mille, » — disait Richard Cœur-de-Lion — « est que » les fils haïssent le père. Du diable nous venons^ rt et nous retournons au diable. » De diabolo venientes et ad diabolum transeuntes. — Geoffroy, son frère, disait aussi : — «Il est dans la destinée de » notre race, que nous ne nous aimions pas entre » nous. C'est là notre héritage, et aucun de nousn'y » renoncera jamais. »
L'inceste et le parricide sont les traditions des rois de cette dynastie. Leur histoire n'est qu'une tuerie domestique. Le meurtre, pour ces êtres de sang et de violence, semble être un besoin physique et comme un appétit spécial développ'é par la fréquentation des forêts où ils passent leur vie à la chasse. Ce sont les Atrides du Nord ; des Atrides difformes, quelquefois grotesques. Le crime grec garde toujours un air de grandeur ; le sang qu'il verse est beau comme la pourpre, on en teindrait le manteau des rois. Ses victimes tombent, sous le glaive qui les immole, dans les nobles altitudes des Niobides
percés par les flèches d'or d'Apollon. Le crime gothique est laid et trivial ; il dégrade le supplice, il a>iht et fait grimacer la mort. Oreste est entraîné par la main de marbre de Némésis ; Richard III et le roiJean sont poussés par le pied de bouc de Satan.
En avançant dans cette sombre histoire, sans sortir du cercle du trône, quelle mêlée de forfaits et de trahisons ! Quel tas de tètes et de couronnes tombées du même coup I -^ Edouard II est tué avec une barre de fer rougie au feu par sa femme. Richard II est assommé par la massue des assassins de Henri de Lancastre. Henri YI est égorgé par Richard de Glocester; son fils Edouard est abattu par le gantelet de Qarence ; Glarence lui-même est noyé, par son frère, dans un tonneau de Malvoisie, comme pour fêter par ce supplice bachique les vendanges sanglantes de la maison dTork.|
A cette série de régicides ajoutez tout un a Massacre des innocents » de la couronne : Edouard, le Martyr^ tué à la chasse, comme un faon, au milieu des bois; le prince Arthur immolé par le roi Jean, sur la Seine, entre le ciel et Teau ; les deux enfants d'Edouard étouffés, comme deux oiseaux au nid» sous ToreiDer fraternel.
Ajoutez encore des processions de lords et de seigneurs, passant à la file cette « Porte des Traîtres » de la. tour de Londres, Traitors Gdte, que des pieds
60 SllAKBSPBARË.
vivants ne repassaient guère ; des races vouées à Téchafaud par droit de naissance, des princes dont la décapitation était la mon naturelle, les maisons de Buckingham, de Somerset, de Norfolk, de Suffolk, de Northumberland, décimées, de génération en génération, par coupes régulières.
L'apaisement des guerres civiles de la Rose blanche et de la Rose rouge n'arrête pas cette barbarie historique. Elle ne fait que quitter Tallure forcenée de l'assassinat pour prendre les formes pédantesques de la procédure. La loi saxonne, « celte vieille qui mâche un frein rouillé », comme dit Shakespeare, — The rusty curb of old father antic the law^ — tue selon les règles et bredouille en latin de charnier ses arrêts de mort. Henri YIII, appuyé sur elle, coupe les tètes de ses femmes avec le sabre do Barbe-Bleue des légendes. Marie Tudor allume des bûchers sur tout le royaume. Elisabeth martyrise Marie Stuart. D'échafaud en échafaud et de gibet en gibet, cette montagne d'oblations reçoit pour couronnement le billot de Charles P'.
La Tour de Londres était l'abattoir de ces hécatombes, le centre de gravité où venaient tomber toutes les têtes vouées au glaive politique. Aujourd'hui encore, le noir édifice, avec ses voûtes basses, ses donjons massifs, ses tombeaux tragiques et ses pavés mal essuyés, épouvante l'imagination. On
RICHARD m. 6t
croil voir celle tour d'Alep, que Tamerlan fit construire avec soixante-dix mille crânes humains mêlés à la brique. Dans la Tour Blanche, White Toioer, se cache le grand ressort, inslmmentum regni, de ces temps atroces. C'est un billot à peine équarri, creusé au milieu, et tailladé de grandes fentes de hache dans toute sa longueur. La hache est là attachée au bloc par une chaîne de fer. Une rouille rouge la mange comme un ulcère, et gangrène lentement son fil.
Elle se repose, maintenant inerte, engourdie, ivre-morte ; elle a bien gagné son repos. Ce tronc fendu est le billot ; cette hache est le glaive de toutes les grandes exécutions historiques. Sur cet âpre escabeau, les plus nobles et les plus charmantes têtes de TAngleterre se sont tour à tour inclinées. Là se courbèrent des fronts indomptés, là se ployèrent des cous déUcats qui durent trouver bien rude cet oreiller de la dernière heure. Jane Grey, les yeux bandés, y promena longtemps ses petites mains à tâtons, pour trouver la place, comme un enfant qui cherche son berceau dans l'obscurité. AnnedeBouleyn, avant d'y incliner sa nuque blonde, fit remarquer au bourreau qu'elle avait le cou très mince, et qu'il lui serait facile de le trancher d'un seul coup. Que de grandes et que de douces âmes cette hache furieuse a lancées au ciel I On devrait enchâsser dans un autel ce billot sacré, prie-Dieu des martyrs, marche-
pied des holocaustes, degré suprême qui a touché tant de fois aux portes de rÉternité.
Ces étonnantes tragédies de Thistoire anglaise ont eu la fortune d'échoir en partage au plus pathétique des poètes. Toutes ces morts ont été chantées, tous ces martyrs ont été bénis, toutes ces tôtes coupées ont reçu le baiser de Melpomène sur leurs lèvres. Les neuf grands drames de Shakespeare composent dans leur ensemble la véritable épopée de la (îrande- Bretagne. Nous ne pouvons parcourir cette enfilade de chroniques tragiques qui se déroulent à perte de vue, et qui ressemblent, avec leur entassement d'actions et de personnages, à des tapisseries éclatantes, agitées et entremêlées par un vent d'orage. Il en est une qui les résume toutes, et dont le héros accumule en lui les crimes et les horreurs de cinq siècles. Richard III concentre tous les vices des tyrans auxquels il succède : il est l'abrégé hideux de leurs dynasties.
Le Richard III de Shakespeare offre l'idéal pervers du Moyen Age britannique. Imaginez Tartuffe à cheval et bardé de fer. Jamais plus noir caractère ne fut scruté plus à fond. Ce n'est pas le scalpel de Tanalyste débrouillant le réseau des fibres, c'est une
RICHARD [m. 63
épée tordue comme celle de l'Archange, plongeant aa cœur de Têtre et le décrivant en traits de feu au dehors. Mêlez ensemble la tyrannie de Tibère, Tastuce de Louis XI, la cruauté savante de César Borgia, et vous aurez le Richard III de Shakespeare.
Mais rimage serait incomplète si Ton n*ajoutait pas à celte tète monstrueuse un rire sardonique. Richard n'a pas seulement le génie du mal, il en a Tesprit. Coimne il a la bosse du bouffon, il en a la gaieté méchante. Il s'amuse, avec un humour diabolique, des crimes qu'il commet et des malheurs qu'il inOige aux hommes. Sa difformité le naturalise parmi les êtres étrangers à Thumanité. Il répudie la Nature qui a contrefait son corps.
« Moi qui suis grossièrement taillé, et qui n'ai pas la majesté du séducteur pour me pavaner devant une nymphe aux coquettes allures, mais qui suis écourté de la juste proportion; moi à qui la Nature hypocrite a escroqué ses traits; moi qu'elle a envoyé, avant le temps, dans le monde des Tivunts, difforme, inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait que les chiens aboient quand je m'arrête devant eux...! Eh bien I dans cette molle et languissante époque de paix, je n'ai d'autre plaisir, pour passer les heures, que d'épier mon ombre au soleil, et de décrire ma propre difformité. Aussi, puisque je ne puis être l'amant qui charmera ces temps beaux parleurs, je suis déterminé à être le trouble-féte scélérat de ces jours frivoles ! »
Ainsi Richard se retranche lui-même de Tespèce humaine, pour s^adjuger le droit de la haïr et de
rexploiler. Avec la laideur des démons, il a leur Troide méchanceté, leur inaptilude au remords et leur humeur goguenarde. Il apparaît, dans tout le drame, comme une créature diabolique ; il semble sorti, non du limon des enfants d*Adam, mais du bitume de Tenfer. Sa devise est celle du Milton : « Ma), sois mon bien I » Evil bee tow mi good !
Voyez-le, dès la première scène, arpenter celte rue plus funèbre qu'une route de cimetière^ que traversent des hommes enchaînés et des morts portés dans leur bière. Il persiHe de sa pitié hypocrite son frère Clarence que ses calomnies envoient à la Tour. Il arrête les obsèques du roi Henri YI, menées par sa belle-fille lady Anne. Richard a tué le roi et son fils Edouard, et il se propose à lui -môme l'excentrique gageure de séduire la veuve de sa victime devant le cercueil de son père. Il n'apporte aucun intérêt à ce jeu bizarre, rien que le plaisir gratuit de faire sur le cœur de la femme une cruelle et sarcastique expérience. Anne l'accueille d'abord avec la rage d'une furie; elle lui crache à la face la malédiction et l'outrage. Il essuie, sans sourciller, ce premier feu de colère; puis il joue, avec une verve tragi-comique, la comédie d'amour qu'il a préparée. Les injures de la veuve irritée lui coupent à chaque instant la parole; il reprend, sans dépit et sans impatience, son exercice de rhétorique expérimentale.
Par degré, la fureur s'apaise, le mépris décroît. Anne accepte Panneau de Tliomme qu'elle exécrait tout à Theure. Aussi, de quelle explosion d'orgueil Richard, resté seul, salue sa victoire ! C'est la j.oie d'un artiste en perdition, venu a bout d'un tour de force immoral.
ff Â-t-on jamais séduit une femme de ceUe façon ? Comment! moi, qui ai tué son mari et son père, la prendre ainsi au plus furt de son horreur, quand elle a la malédiction à la bouche, les pleurs dans les yeux, et, néanmoins, TobteniiITout un monde, pour rien I Elle consent à abaisser ses regards sur moi, sur moi qui, tout entier, ne Taux pas une moitié d'Edouard ! Sur moi qui boite et qui suis difforme, comme vous voyez ! — Je gagerais mon duché contre le denier d*un mendiant, que je me suis mépris jusqu'ici sur ma personne. J'ai eu beau en douter, sur ma vie 1 elle a découvert que je suis une personne merveilleusement agréable. Je vais faire Templette d'un miroir et entretenir une vingtaine ou deux de tailleurs, pour étudier les mqdes qui pareront mon corps. »
Sa diabolique ironie ne se dément pas. Il reçoit, en ricanant, les anathèmes fatidiques de la vieille reine Marguerite. Il apprend, en plaisantant, au roi Edouard, la mort de Clarence, dont des sbires à ses gages ont devancé la grâce.
« Le pauvre homme! il est mort de votre premier ordre. Celui-là, un Mercure ailé le portait : le con Ire-ordre était porté par quelque cuI-de-jaUe, qui, trop kat, est arrivé pour le voir enterrer. »
in. 5
66 SHAKESPEAUE.
Cependant Edouard IV expire, et la personnalité de Richard, délivrée des entraves qui la comprimaient, se développe avec une meurlrière énergie. Autour de lui, Tair se corrompt et devient morlel. On meurt de son amitié comme de sa haine, de ses faveurs comme de ses griefs. Son avènement répand par la ville la panique d'une épidémie qui approche. Les passants se croisent dans la rue, en échangeant à la hâte des présages sinistres. Les lords qui ont offensé Richard se communiquent leurs rêves de mauvais auguro ; ils sentent leur léte trembler sur leurs épaules; on entend des galops de cavaliers fuyant à toute bride.
Les fils d'Edouard font à Londres leur royale entrée, mais le sarcasme ambigu de Richard, chevauchant à côté du petit roi, donne à la fête le sens d'une marche au supplice. Ses pièges s'ébranlent, ses trappes s'ouvrent, Theure est venue, le carnage commence. On aperçoit, entre deux scènes, par une lugubre échappée, les parents de la reine montant à récharaud. Une sanguinaire boutade de Richard arrache le chancelier Haslings de la table du Conseil, et le livre, séance tenante, au bourreau. — Richard s'amuse : il se fait offrir la couronne, par des badauds ameutés; parait, à leurs cris, un missel sous le bras, entre deux évéques, avance la main pour la prendre, la retire, tâle le manteau royal, comme Tartuffe
Chiffonne le jupon d'Elmire, et s'en affuble cnOn comme d'un froc de pénitent, avec des contritions et des simagrées hypocrites.
Mais les enfants d'Edouard vivent encore : leur leur est venu. Il commande les deux meurtres à Buckingham, son complice. Buckingham, surmené de crimes, hésite et recule. Richard lui jette un mauvais regard ; il est perdu. — « Bah I bah ! lu es " lout de glace, Ion dévouement gèle. Je m'adres- » serai à des tètes de fer sans cervelle. Il n'est pas >• mon homme, celui qui regarde en moi d'un œil » scrutateur. » Tyrrel accepte l'exécrable charge, et lorsque Buckingham qui a réfléchi vient s'offrir, l'affaire est faite. Richard qui l'a déjà condamné se moque de lui : signe de mort.
Ainsi va-t-il, railleur, actif, bruyant, jovial, acharné, se donnant à lui-même le spectacle d'un règne horriblement théâtral, jusqu'à l'heure où les revers éclatent, où la fortune se retourne, où Richmond débarqué soulève contre lui le peuple et l'armée. Les spectres, qui, la veille du combat, surgissent sous sa lente, troublent pour la première fois sa conscience. Mais le premier rayon du jour, le premier feu du combat dissipe ses remords avec ces vagues ombres : - « Mon royaume pour un cheval 1 » — i| combat furieusement, jusqu'à l'héroïsme, et meurt avec l'in- •répidité sinistre de l'impénitence.
68 SHAKESPEAUE.
Au-dessus des péripélies et des vicissitudes du drame, surgit la reine Marguerite d'Anjou, veuve de Henri YI, cette reine terrible et sublime, qui remplit les deux autres pièces de la trilogie, Henri VI et Richard II, de ses forfaits et de ses malheurs. Marguerite d'Anjou, dans la tragédie de la guerre des Roses, joue le double rôle de Clytemnestre et d'Hécube^ Ses crimes sont atroces ; c'est par son ordre que Glocester meurt, à la Tour, d'une apoplexie foudroyante ; elle pille Londres et incendie Saint- Albans. Elle couronne d'un diadème de papier la tète tranchée du duc d'York, et lui applique de sa main royale un lâche soufflet de bouixeau. Elle Tait poignarder, sur le pontdeWackefield,' le jeune comte de Rutland) un enfant de douze ans.
Mais si la reine est horrible, la mère est superbe. L'adversité la grandit et la transflgure. Son parti est vaincu, la dynastie de Lancaslre est proscrite, le fantôme couronné qu'elle a pour mari déshérite son fils au profit de l'usurpateur ; Edouard lY vient de monter au trône, soutenu par War^vick, le «Faiseur de rois».
Au milieu de ces écroulements et de ces désastres, Marguerite reste seule, debout, emportant son fils dans ses bras. Avec la force que cet enfant lui inspire, elle soulève le monde, passant et repassant la mer, jouet infatigable de la défaite et de Touragan,
RICHARD III. e9
agitant en sa faveur la France et TÉcosse, ralliant a sa cause ce même Warwick qui Ta détrônée. Elle ressuscite son armée détruite, elle se refait un parti nouveau. Victorieuse à Wackefield, vaincue à Hodgely Moor el à Neyam, elle succombe enfin à Tewkesbury, et n'abdique que sur le cadavre de son enfant poignardé. Son ambition tombe avec lui : à partir de là, ce n*est plus qu'un spectre apathique et morne qui achève tristement de vivre. On la retrouve, quelques années après, dans un donjon de l'Anjou, décrépite avant l'âge et défigurée par une lèpre affreuse : son visage s'était ulcéré comme son cœur.
Aussi Shakespeare a-t-il fait deux parts de cette vie remplie de contrastes, et donné deux faces à celle sinistre héroïne. Dans son Henri F/, c'est une mégère frénétique qui boit le sang et vomit l'injure : — « Tiens ! York ! » dit-elle à son captif traîné devant elle, après sa défaite, a Tai trempé ce mouchoir » dans le sang qu'avec la pointe de sa rapière le » brave Clifford a fait jaillir du sein de ton enfant, et, » si les yeux peuvent pleurer sa mort, je te le don- » nerai pour essuyer tes joues. Je t'en prie, désole- » toi pour m'égayer, York ! Trépigne de rage, pour » que je puisse chanter et danser! » — Et le prisonnier répond à ces insultes sauvages : « Louve de » France, pire même que les loups de France, toi >' dont la langue est plus venimeuse que celle de
» la vipère, qu'il sied mal à ton sexe, amazone in- » fàme, de triompher de ceux que la fortune tient » captifs! 0 oœur de tigre, caché sous la peau » d'une femme I... Comment, après avoir versé le » sang de Tenfant et dit au père de s'en essuyer les » yeux, peux-tu avoir encore un visage de femme ? » Mais, dans Richard III, après sa défaite et sa ruine, après le meurtre de son fils et de son époux, la Furie idéalisée par le malheur reparait. Toutes les calamités du siècle s'entassent sur sa tête, elle en amoncelle tous les deuils. Son cœur est transpercé des cent glaives qui ont frappé trois générations. Doyenne de l'infortune, elle réclame sur les autres reines détrônées ou veuves la préséance des lamentations et des anathèmes. Son gémissement couvre leurs plaintes, comme le bruit d'un torrent fait taire les faibles murmures des ruisseaux. — « Si la plus » vieille douleur est la plus vénérable, donnez donc » à la mienne le bénéfice de l'âge, et que mes cha* i> grins se tordent à la place d'honneur I » L'excès du malheur l'a douée de l'esprit des Sibylles ; elle ne sait plus que maudire, et elle maudit à coup sûr. Vieille, fatale, immémoriale, solitaire, monotone comme une Parque, elle assiste aux destinées qui se déroulent et se tranchent devant elle, en les vouant aux dieux infernaux. C'est le Chœur de la tragédie grecque, incarné dans une femme, ceint d'une cou-
HICllAUD III. 7i
roiine brisée sur des cheveux blanchis, et jeté au milieu des événements et des catastrophes d'un autre âge, pour le ramener au joug méconnu de l'antique Fatalité.