‹ Les deux masquesChapitre 50 sur 55 · D'ALLAINVAL · texte numérisé non relu

D'ALLAINVAL

moiries, dédaigneusement vendus, achetés, à genoux, au prix des plus énormes fortunes de la banque et du haut commerce. Depuis soixante ans, la bourgeoisie n'entrevoyait la noblesse qu'à travers les rayonnements du prestige. Paris contemplait Versailles comme on regarde une planète resplendissante et inaccessible.

Là, vivaient, dans un monde enchanté de statues et de jets d'eau, de marbre et de bronze, des êtres surnaturels, qui foulaient la terre d'un pied de pourpre, comme les divinités de V Iliade. Un sang bleu coulait dans leurs veines ; l'orgueil de la race mettait, dans leurs yeux, un éclair. Enfermés dans cette ville magique où l'apothéose de la royauté se célébrait, nuit et jour, au milieu de pompes d'une étiquette idolâtre, ils n'en sortaient que pour éblouir la foule^ sans la regarder. Entre eux et le reste des hommes, rien de commun que l'air du ciel. On comprend l'étourdissement des hobereaux du négoce et de la finance, quand ces grands seigneurs, descendant de Tescalier de Versailles, — cette échelle de splendeurs et des hiérarchies, qui touchait aux nues, — vinrent demander la main de leurs filles !

Écoutez plutôt madame Abraham, dans la comédie de d*Àllainval : — « Vive le marquis de Moncade! » Le beau point de vue 1 quelle légèreté, quel enjoue- » ment, quelle noblesse, quelles grâces surtout! Les

bourgeoises, qui ne sont pas connaisseuses en bons airs, appellent cela étourderies, indiscrétions, impolitesses ; mais cela est charmant !» — Ce Honcade est la personnification étincelante des Roués de Tépoque. 11 épouse la petite Benjamine, pour les beaux yeux de la cassette de sa mère, madame Abraham; mais, outre la dot de deux cent mille iivres de rente, il lui faut une prime de cent mille livres de dettes acquittées. Encore trouve-t-il que c'est là s'encanailler à trop bon marché. Il méprise, d'ailleurs, parfaitement, la jeune fille à laquelle il vend sa précieuse personne, et il faut l'entendre persifler cette famille naïve, éblouie par ses talons rouges. Comme il vous traite, de haut en bas, les petites gens qui vont avoir l'honneur de soutenir sa qualité I Quelle ironie suraiguê ! Quels airs de protection méprisante I

Ce n'est pas là de l'invention comique, c'est de l'histoire, et de la plus vraie. La Noblesse se vengeait de ses mésalliances, par un dédain affiché. Madame de Grignan marie son fils à la fille du fermiergénéral Saint-Amand. « En la présentant au monde, — dit Saint-Simon, — elle en faisait des excuses, et, avec sa minauderie, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait bien, de temps en temps, du fumier sur les meilleures terres. » Le comte d'Evreux ne daigne pas toucher à la fille de Crozat, qui lui apporte quinze cent mille livres de dot, et

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