D'ALLAINVAL
vingt et un millions d'héritage en expeclative. Enrichi par le Système, il rembourse la dot de sa femme et la renvoie chez son père. On rappelait, dans la maison de son mari, « le Petit Lingot».
Moncade est donc un portrait et non pas une caricature. C'est lui qui a, d'ailleurs, le beau rôle de la comédie. Quand la lettre où il se moque si outrageusement « du tas d'originaux qui composent la noble famille où il entre », tombe entre les mains de la mère Abraham, il se tire de ce mauvais pas par une pirouette élégante : « Parbleu ! voilà une royale femme, que madame Abraham ! Je ne connaissais pas encore toutes ses bonnes qualités. Je m*oubliais, je nie déshonorais : j'épousais sa fille I Elle a plus de soin de ma gloire que moi-même et m'arréle au bord du précipice. Ah! embrassez-moi, bonne femme, je n'oublierai jamais ce service. »
Une excellente scène est l'entrevue du marquis de Moncade et de M. Mathieu, l'oncle de Benjamine, un banquier, bourru et positif, qui s'oppose au mariage de sa nièce , se moque de la gloriole de sa sœur, et prétend n'apprécier d'autres blasons que ceux des écus. Moncade parait, et, d'un coup de chapeau, il abat toute la fierté du traitant; il l'appelle son «cher oncle, » et le bourgeois donne, tête baissée, dans le piège à paons, dont il se moquait tout
à l'heure.
Avez-vous jamais entendu, dans quelque château de province, un clavecin du dernier siècle se réveiller, à rappel d'une main curieuse et savante, et reprendre, en sourdine, une ariette de Rameau ou une sonate de Philidor? Le son est fêlé, la touche engourdie; il manque des notes, çà et là, à celte lyre surannée, comme il manque des dents à la bouche des vieillards; mais que sa faiblesse même est vénérable et touchante ! Vous diriez qu'une âme d'aïeule, enfermée
dans instrument centeuaire, vous raconte, avec ud doux radotage, les histoires, les amours et les refrains d'autrefois. Je ne sais rien de pénétrant comme celte voix sonore et cassée des vieux claviers.
Pour peu que vous Ten tendiez, dans des circonstances favorables d'illusion et de rêverie , — le soir, par exemple, avant qu'on ait allumé les bougies, à rheure où le salon se décolore et se revêt de brunes demi-teintes, — ^^elle évoquera, devant vous, les ombres familières dont elle a jadis accompagné le chant, marqué la danse, bercé les rêves et encouragé les amours. Une forme, blanche et poudrée, viendra s'asseoir devant l'instrument défunt, et tournera, par instants, vers vous, sa tête, mollement fanée, de rose
antique et de fillette séculaire. Derrière elle, se dressera indécis, mais élégant encore^ le fantôme du jeune virtuose qui accompagnait si tendrement sa voix mortelle, et vous distinguerez même, à Tautre angle du clavecin, la silhouelte, penchée et pâmée, du petit abbé, qui tournait si galamment les feuillets du cahier de musique, en soufflant, de sa bouche en cœur, des bravos flûtes et discrets. Peu à peu, le sortilège opérera ; la lyre morte appellera et groupera autour d'elle, tous ceux qu'elle a émus et charmés pendant sa vie musicale. Le salon se remplira de personnages de tapisseries et de vieux portraits : douairières enrobes feuille-sèche, grands parents vêtus de noir; frères au service du roi, serrés dans leurs habits d'offîciers ; jeunes sœurs croisant, sur leurs sveltes corsages, leurs petites mains gantées de mitaines; tout cela tremblant, vague, eflacé, flottant à rétat d'ombres, dans un pâle clair-obscur; mais la douce vision, le calme tableau, l'innocente magie! et que vous seriez charmé d'engager un dialogue des morts, à la manière de Fénelon et de Fontenelle, avec ces mânes de l'Elysée des vieilles familles et des vieux foyers d'autrefois !
Cette impression de vie posthume et de Belle au bois dormant réveillée, nous l'avons éprouvée, en voyant la vieille comédie de Favart, les Trois Sultanes^ reprendre la forme et le souffle de ses beaux jours, et
recommencer, après tant d'années de silence, le joli conte qu'elle contait si bien.
Que de brillants et délicats souvenirs attachés à cette fragile fantaisie! C'est, d'abord, le bonhomme Favarl, ce patriarche de TOpéra-Comique, ce bailli, débonnaire et malin, de la poésie pastorale; puis sa femme, sa ravissante femme, sa « chère petite bouffe, » ainsi qu'il la nommait dans ses lettres ; la petite Pardinel comme on Pavait surnommée à la Comédie Italienne ; car elle jurait à ses heures, la délicieuse actrice, et ce joli Pardinel était son juron favori. C'est le maréchal de Saxe, qui jeta si rudement son mouchoir de sultan guerrier, taillé dans un drapeau, à la piquante Roxelane ; l'abbé deVoisenon, enfin, — car rien ne manque à ce groupe d'ancienne estampe, pas même le petit abbé, — l'abbé de Yoisenon, un amour d'abbé ! l'air mouton, la voix perlée^ le sourire supérieurement fin, un esprit d*ange, et le persiflage décent, tel qu'il convient aux gens de l'extrêmement bonne compagnie ; — puis encore tous les honnêtes gens, toutes les aimables créatures, qu'enchantaient ces trois sultanes^ ajustées et parées à la française : société morte, génération écoulée; yeux plus brillants que des étoiles, à jamais éteints; cœurs qui battaient à ces douces paroles, refroidis depuis-plus d'un siècle ; printemps de femmes, épanoui à ce frêle rayon du soleil oriental, et dont les fleui's
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ont vécu ce que vécurent les fleurs mêmes, si vite fanées, de sa poésie éphémère, l'espace de quelques soirs! Hélas! que reste-t-il de celle guirlande de grâces, de beautés, d'à-propos, de primeurs et de jeunesses enlacées? Un peu de poussière sur quelques pastels, un peu de cendre dans quelques tombeaux !
Ce qu'il faut, pour être juste envers ces pâles fantômes de tragédies ou de comédies trépassées, qui reviennent parfois, sur la scène, agiter leurs masques déteints et leurs poignards rongés par la rouille, à la clarté des flambeaux nocturnes ; c'est ne pas oublier qu'elles ont eu, elles aussi, leur saison, leur jour et leur heure; c'est se souvenir que leurs passions, aujourd'hui muettes, s'accordaient à des passions montres au ton de leur rythme et de leur langage; que leurs rires, qui ne résonnent plus, ont éveillé des milliers de rires, sur des lèvres plus ouvertes et aussi fines, peut-être, que les nôtres ; c'est les entourer, enfin, de leur temps, comme d'un grand cadre protecteur, qui répande sur elles des teintes favorables et d'amicales harmonies. Redemandons aux miroirs ternis les frais visages qu'ils ont reflétés; aux vieux luths, les mains amoureuses qui ont frôlé leurs cordes brisées ; aux vieilles coupes, l'empreinte des jeunes lèvres qui sont venues y puiser l'ivresse; aux vieux livres, agités par le vent sur les quais dé-
serts, le vestige des doigts émus, la trace des larmes brûlantes, qui ont marqué leurs pages oubliées. Alors nous pourrons deviner leur secret, ressaisir leur prestige, retrouver leur veine, recomposer leur influence. L'esprit est souvent périssable, comme le corps ; il a, comme lui, ses jours de séduction et de jeunesse. Puis, de même que la beauté se fait rides, grisaille et poussière, il se fait oubli, fatras, écho, murmure, chuchotement. Respectons, du moins, les urnes fragiles de ces renommées éteintes ! « Il dansa deux jours, et il plut, » dit Tépitaphe d'un jeune danseur romain. Avoir plu deux jours, c'en est assez pour recommander une mémoire !
Si donc nous voulons nous prendre et nous intéresser encore au vaudeville musulman du vieux Favart, commençons par oublier les poèmes de Byron et les tableaux de Decamps; rappelons-nous que TOrient n'était connu, dans les deux derniers siècles, que par les légendes dorées de Galland et de Taveroier, et que. l'Europe n'entrevoyait guère encore ces pays du soleil qu'au clair de lune des Mille et une Nuits.
De là des imaginations bizarres, des parodies énormes et de splendides hyperboles. Il y eut, d'abord, l'Orient grotesque de Molière, l'Orient des salamaleks, des bastonnades, des Turcs chantants et dansants, et des turbans illuminés. Cyrano, en ses
rodomontades, appelle, quelque part, le soleil «le Grand-Duc des chandelles » ; Molière appellerait volontiers le Sultan le « Grand-Seigneur des bougies ». Ses muphtis et ses dervis portent des constellations sur leurs têtes. Ces Turcs à bougies semblent les indigènes naturels du pays des Mille et une Nuits. Ils jettent un jour drolatique sur Constantinople, telle qu'on se la figurait volontiers alors : une ville peinte et sculptée à jour, surmontée d'une forêt de pals hurlants et de minarets criards ; des créneaux garnis de têtes empalées ; des oreilles coupées, clouées . aux portes des boutiques ; des sultanes noyées, comme des chattes, en plein jour, dans le Bosphore, par de grands nègres à demi-sauvages ; le cadi parcourant les rues, suivi de son coupe- tête; les Bassas, accroupis sur des peaux de tigre, à Tombre de leurs trois queues de cheval, et le Turc, le Grand-Turc, ce Barbe-Bleue de TEurope, allant à la mosquée, en habit de perles, sur un cheval d'or, dont les pieds, ferrés d'argent, foulent un pavé de têtes rases et de turbans prosternés. Cette farce du Bourgeois gentil-homme est le mirage grossi, mais naïf, de l'Orient barbare, vu à travers la lanterne magique des voyages imaginaires et du Coran traduit par Duryer.
A cette Turquie divagante succéda l'Orient du dix-huitième siècle ; un Orient égrillard et baroque, créé à son image, et qui est bien le plus 'singulier
pays du monde. Diderot, Crébillon fils et YoisenoD sont les trois pèlerins de cette Cythère, mi-partie turque et chinoise.
Là régnent, sur des trônes de vieux laque, incrustés de vieux Sèvres, le sultan Hisapouf et le prince Schah-Baham, le roi Angola et le calife MangoguI, sans compter le prince Splendide, le prince Potiron, le prince Cormoran, le prince Acajou, et une poignée d'autres roitelets, plus grimés et plus maniaques les uns que les autres. Les sultanes s'appellent Grisemine, Mirzoza, Manille, Zirphile, Lazuli, Fanfreluche, et autres noms de guenons et de gazelles favorites. Elles portent des robes de gaze, couleur feu, des jupons céladon et or, des bas cannelle, des mules pelitgris et des paniers pentagones, à angles saillants et rentrants, dont chacun a bien une toise de projection. Saupoudrez ce costume d'un soupçon de rouge, de trois croissants, de sept pointes et d'une douzaine de mouches assassines, et vous aurez le portrait, en raccourci, de ces aimables personnes.
Les sultans passent leur vie à se faire narrer des contes graveleux ou à regarder leurs femmes faire des nœuds et des découpures. Us font bien, par-ci par-là, couper quelques tètes et bàtonner quelques esclaves ; mais, au fond,, ce sont de bons princes, indolents, fantasques, nerveux, énervés, et atteints d'une stupidité incurable.
Les sultanes gazouillent, minaudent, vocalisent, font de la métaphysique ou du parûlage et consultent leur médecin Pamoisor sur la coqueluche de leur levrette grise» ou Taruspice Codindo sur le rhume de leur perruche amazone. Ajoutez^ à ce personnel, des bonzes imbéciles, des astrologues idiots, des magiciens fripons, des philosophes biscornus, et le tableau sera complet. Ce monde absurde et vaporeux est gouverné par une ribambelle de génies grimaciers et de fées bizarres, qui s'amusent à changer les hommes et les femmes en sopfaas^ en baignoires, en anneaux, en potiches, en consoles et autres ustensiles de boudoir. — « Vous avez donc été sopha, mon en- » fant? Cela fait une terrible aventure. Eh I dites-moi, » étiez-vous brodé? » — « Oui, sire, » répondit Amanzei. fc Le premier sopha dans lequel mon âme entra » était couleur de rose, brodé d'argent. » — « Tant » mieux I» dit le sultan. « Vous deviez être un assez » beau meuble... Enfin ! pourquoi Brahma vous fit-il D sopha plutôt qu'autre chose? Quelle était la fin de » cette plaisanterie? Sopha, cela me passe... ! »
Tels sont les propos que l'on tient dans ces petites maisons orientales; et les sophas parlent, et les baignoires gloussent, et les anneaux sifflent, et les potiches ronflent. La fée Moustache et le génie Jonquille se jettent les maléfices et les métamorphoses à la tète ; le sultan bâille, rêve, criaille, fredonne, se
fait chatouiller la planle des pieds, avec une plame de paon, pour crever de rire, et jure, foi de sultan! qu'il décapitera le premier qui osera faire une réflexion ou dire quelque chose qui ait le sens commun. Les sultanes s'éventent, se pâment, s'évanouissent, donnent des croquignoles à leur négrillon et des coups d'éventail au chef des eunuques ; elles lisent les Breloques ou les Grelots de la FoliCj par la marquise de Glichi, ou les Statuts et règle-metits de tordre élégantissime du papillonnage^ persiflage^ rossignolage, chiffonnage^ fredonnage^ franchabavardage^ par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirolet, 100 vol. in-folio, format d'atlas. — Puis, elles deviennent pendules, taupes, guéridons, pendants d'oreilles ou poissons rouges, au gré de la lune ou de la fée qui règne en ce moment, et redeviennent femmes, l'instant d'après, sans s'étonner, sans s'émouvoir, et comme si rien au monde n'était plus normal et plus naturel.
C'est la chinoiserie même que cet Orient rocaille. Imaginez Zamore, gris de Champagne, endormi sur les Contes de madame d'Aulnoy, dans le boudoir de la Dubarry, et brouillant, dans ses rêves de Boule et d'ébène, l'Europe et l'Asie, Paris et Pékin, les moines et les bonzes, les magots et les idoles, les fées et les pagodes, les philosophes et les mages, l'Encyclopédie et les Yédas, la circoncision et la vaccine, le mesmé-
risme et la kabale, les éDigmes du sphinx et les rébus du Mercure de France^ les impures de TOpéra et les bayadères de Tlnde, les queues de vache des brahmes et les éventails des petits-mattres : un pêlemêle de folies, une galimafrée d arabesques , un fouillis de babioles et de bagatelles, l'apocalypse du joli, le sabbat des diablotins, le pandœmonium du rabougri et du strapassé, les djinns et les afrites de la légende arabe, enfermés dans une bonbonnière de marquise!
Si vous voulez surprendre le dix-huitième siècle en déshabillé de décrépitude, aUez le chercher dans les petites maisons de ces petits livres. Le spleen et la migraine y grasseyent langoureusement leurs délires; vous sentez, à travers ces pages étiolées, le pouls débile d'un siècle agonisant, un cœur qui se racornit, un cerveau qui tourne à Téponge, une âme qui se meurt en respirant de Téther. Il s'en exhale une odeur de fadaise, d'épuisement, de fainéantise, de renfermé de harem et de fin d'orgie, que je ne saurais mieux comparer qu'aux narcotiques senteurs du camphre pilé.
Quand une littérature en est réduite à cet eunuchisme mignard, il n'y a plus qu'à lui dire : « Sortez! » comme dit la Roxane de Racine; et à faire signe aux muets, embusqués à la porte, de préparer le nœud coulant du cordon.
Auprès de cet Orient vieillot et puéril, qu'elle nous apparaît aimable et riante la Turquie adonisée du bon Favart, telle qu'il l'a rêvée, d'après la Zaïre de Voltaire et les Contes moraux de Marmonlell Quel buo Turc, dans sa comédie, que ce Soliman, si terrible dans l'histoire, et qui fit couper plus de tètes, durant son règne, qu'il n'avait de poils à sa longue barbe parfumée ! Qui reconnaîtrait, en sa Roxelane, au nez retroussé^ cette Médée de sérail, aux sourcils peints de sang, au turban hautain, qui étranglait les fils de ses rivales et les visirs rebelles à son despotisme ?
Le poète en a fuit une petite grisette parisienne, fourvoyée dans le harem de Sa Hautesse, et traitant, de Turc à More, toute cette turquerie barbaresque, à laquelle elle ne comprend rien. C'est une Française limant les ongles et les dents du lion oriental. Mais quels ongles roses I quelles dents anodines ! Quel lion peigné, frisé, civilisé, et déjà digne, tant il est galant, de porter, sur sa croupe, le petit Cupidon minaudier de YAlmanach des Muses! 11 nous fait rire aujourd'hui, ce joli sultan. Comment ne pas y croire, du temps de Favart, après l'Orosmane de Voltaire?
Vertueuse Zaïre, ayant que l'hyménée Joigne à Jamais nos cœurs et notre destinée, J*ai cru, sur mes projets, sur tous, sur mon amour, Deyoir, en Musulman, m'expliquer sans détour !
Que dites-vous de cet abominable jargon? J'aime
encore mieux le babillage de Favart : il est simple du moins, négligent et rapide. D'ailleurs, le rôle de Roxelane suffirait au succès de la pièce : il scintille de frivolité et d'impertinence ; il a la beauté du diable de la Parisienne, et la bordure mahométane qui Tcncadre, quelque polie et vernissée qu'elle soit, fait mieux ressortir encore sa mine évaporée et sa coquetterie spirituelle ;
Son petit nez en Tair semble narguer Tamoar.
Le meilleur de la pièce est fait de ce petit nez palpitant, mobile, éventé, qui cherche Tair doux et tiède des mœurs françaises, au milieu des odeurs fébriles et des fumets d'encens du sérail.
La douce Délia est encore une gracieuse figure, avec son petit air servile et ses chatteries circassiennes. Elmire ne manque ni d'élégance ni d'allure. Osmin est une caricature, amusante encore. Ajoutez à cela qu'elle n'est pas si vieillotte et surannée qu'on pourrait le croire, le poésie du bonhomme Favart ! Elle court, limpide et fratche, sur des vers aux mètres entrecoupés, aux rythmes changeants, ce qui lui donne la vivacité, l'élan et la joie d'un joli petit ruisseau de campagne, écumant contre des cailloux. Le vers libre, bien manié, convient merveilleusement au théâtre. L'alexandrin est la ligne droite de la poésie ; le vers libre en est la ligne serpentine; il l'assouplit,
la cambre, Tentrelace et lui fait danser d'allègres quadrilles.
Tous ceux qui aiment les pastels pâlis par les ans, les clavecins fêlés, comme des voix d'aïeules qui fredonnent, en chevrotant, les airs de Grétry, les vieux éventails fanés, comme des ailes de papillons qui ont perdu leur poussière, les anciennes étoffes couletir du soleil autrefois, couleur du temps aujourd'hui, verront toujours avec plaisir la Chercheuse d'esprit^ de Favart.
C'est la Belle au bois dormant des vieilles bergeries, qui se réveille sur son banc de gazon, dans un cabinet de verdure, en frottant ses yeux mouillés de sommeil et de volupté. Qu'elle a dormi longtemps et que tout est changé autour d'elle ! Le paysage qui la vit naître, ce paysage peint par Boucher, sur les genoux de la Nature^ — comme dit un madrigal de Dorai, — s'est flétri et décoloré. Son ciel d'opéra, aux nuages veloutés, où l'Amour planait, en raccourci, sa flèche en arrêt, a perdu son rose et son vermillon. L'arbre, fleuri comme un thyrse, à l'ombre duquel elle s'était couchée, n'est plus qu'un tronc dépouillé; la mousse a rongé le chiffre d'amour gravé sur son écorce luisante. On dirait la chrysalide d'une Hamadryade envolée. La source mousseuse, comme du vin d'Aï, que lui versait, d'un geste bachique, une Naïade sculptée par Coustou, penche
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maintenant une urne brisée, et le Temps moqueur a suspendu une barbe de lierre au menton mutin de la nymphe.
Le soleil a déjeuné du panier de fleurs, qu'avait laissé tomber la main nonchalante de la pauvre Nicette; sa cage d'osier ne contient plus qu'un petit squelette d'oiseau pendu par la griiïe ; son mouton Robin git empaillé dans Therbe flétrie ; sa jupe orange habille Tépouvantail planté au milieu du champ; sa houlette enrubannée est devenue une canne de grand'mère. — Où est Colin? où est Jeannot? où est Lubin? où sont tous ces jolis bergers, en vestes de soie et en culottes de tafTetas rose, qui lui dénichaient des merles et qui lui volaient des baisers? Ils labourent, ils piochent, ils ratissent, ils tondent les agneaux qu'ils bichonnaient autrefois. — Et cet auditoire , si naïvement rafflné, que charmaient les pipeaux du bonhomme Favart, ces petits-maîtres, ces belles marquises qui croyaient à Flore et à Pomone mémement, ce parterre de têtes, poudrées et frivoles, que Nicette tournait au souffle de ses chansons? Il a disparu , il s'est effacé. Qu'en reste- t-il? — A peine un souvenir.
La Chercheuse cT esprit cherche en vain les amoureux de sa belle saison. Le public ne croit plus aux pastorales de serres chaudes. D'autres poètes sont
venuSy qui ont remis la campagne au vert : ils ont replié, comme un paravent, cette nature enluminée cVÂrcadie galante; ils ont renvoyé Alain à la charrue et Nicette à la basse-cour. Il y a du fumier dans leurs idylles ; leurs moutons rentrent crottés à retable. Les réalistes du dix-huitième siècle demandaient un loup dans les bergeries de Florian ; aujourd'hui, ils y trouveraient des verrats!
Malgré ce changement de siècle et de mode, la Chercheuse desprit nous ravit encore. Elle est si jolie, cette petite Nicette, béte comme une flenr, rriande comme une pèche, curieuse comme un oiseau qui brise sa coquille ! Elle obéit si bien à cette recommandation d'un poète de son temps:
Ah ! conservez-moi bien tous ces Jolis zéros
Dont votre tète se compose !
Si jamais quelqu'un vous instruit,
Tout mon bonheur sera détruit,
Sans que vous y gagniez grand'chose.
Ayez toujours, pour moi, du goût, comme un bon fruit,
Et de l'esprit, comme une rose !
Avec quel art le poète la fait passer, du règne végétal, au règne féminin, par gradations insensibles! Vous diriez une de ces figures que les peintres dV rabesques font jaillir d'une touffe de feuillages. Où finit la plante ? où commence la femme? Discrimen obseurum! Ëclosion toute physique, du reste, et tout instinctive. L'innocence déniaisée de Nicette n*est
qu'un phénomène d'histoire naturelle. C'est en botaniste, plus qu'en moraliste^ que le bon Favart l'analyse. Dans ses lèle-à-tête avec Alain, l'amour, selon la définition de Chamfort, se réduit au contact de deux épidermes. Mais que de grâce et que de fraîcheur I Le dix-huitième siècle, qui savait peu les secrets du cœur et de l'ftme, excellait, en sa qualité de matérialiste, à pétrir, dans je ne sais quelle fleur de chair juvénile^ des figurines représentant l'Adolescence, la Puberté, le Désir, sous leurs formes les plus exquises. Le Chérubin de Beaumarchais, la Cécile Yolange de Laclos, la Nicette de Favart sont, en ce genre, de vrais chefs-d'œuvre plastiques, et rappellent de loin ces délicieuses statuettes de Cupidons^ ^'Enfants à toie^ de Joueuses aux osselets, par lesquelles les sculpteurs grecs, eux aussi, personnifiaient, à leur manière, les premiers âges de l'amour.
Mais une veine de libertinage circule toujours à travers ces réductions des purs types antiques. C'est la différence d'une Vénus de Praxitèle à une Faunesse de Clodion. A ne prendre pour exemple que la Chercheuse (Tesprit de Favart, elle ressemble, à s'y méprendre, à la Chloé de Longus. L'églogue française parait même plus chaste que l'idylle lesbienne, au premier abord. Elle effleure et elle sous-entend ; elle glisse sans tomber jamais sur les situations sca^ m. 38
breuses qu'elle parcourt ; les mots francs sont trop crus pour sa bouche en cœur ; à peine efQeure-t-ellc d'une dent de lait le finiit défendu.
La pastorale grecque, au contraire, a la beauté et la nudité du marbre. Ses bergers folâtrent parmi les chèvres et les faunes ; ils participent à leur lascive animalité. Leur amour, purement physique, est celui qui^ au retour du printemps, fait bondir les troupeaux et hennir les cavales. C'est celui que Lucrèce, au quatrième livre de son Poème, chante, avec une majestueuse impudeur. Hais un souffle venu de TÉdeu circule, à travers ces scènes brûlantes de Cjclade. Tout y est nature vierge, simplicité primitive, vie élémentaire. La sensualité y prend un caractère ingénu et presque sacré. Chloé ne sait pas qu'elle est nue; elle est pafenne, elle n'a point d'àme; le climat, la saison, le sang en font ce qu'ils veulent. Elle se débat sous l'aiguillon de Yénus, comme sous la morsure d'un moustique de pays chaud. Les petites divinités rurales qu'elle adore ne lui prêchent que l'obéissance aux lois de l'instinct.
Les images du plaisir et de la fécondité se multiplient sous ses yeux. Les agneaux qui « sautent et se courbent sous le ventre de leur mère », les béliers (( poursuivant - les brebis qui n'ont point encore agnelé », les boucs «sautant après les chèvres et se cossont fièrement, pour l'amour d'elles », tout lui en-
seigne le culte de cet « Enfant jeune et beau, qui a des ailes, et, pour cette cause, prend plaisir h hanter les beautés; qui domine sur les éléments, les étoiles, et sur ceux qui sont dieux comme lui ». A peine dégagée du sein de la Nature, irresponsable et passive, Chloé est soumise à la Fatalité, qui régit les rapports des sexes livrés à eux-mêmes. La morale lui est aussi étrangère qu'aux chèvres de son troupeau. Elle ne relève que de Pan, le divin Satyre.
Ou'il y a loin de cette innocence de TAge d'or à la naïveté rafGnée de la fillette de Favart ! Nicette a la coquetterie de son ignorance. Sa pudeur est puisée dans le pot au fard. Lorsqu'elle dit à Alain, qu'il lui platl mieux que « Robin son mouton» ; lorsqu'elle répond à madame Madré, qui lui commande d'aller mettre un fichu : « Je n'ai pas froid, ma mère ; » et qu'elle s'excuse de « ne pas savoir encore, quand il faut rougir », l'écho lui répond par un éclat de rire égrillard. Le couple effronté de Finette et de l'Éveillé est là, d'ailleurs, pour parodier l'innocence des deux ingénus. Nicette sait ce qu'elle fait, elle sait ce qu'elle dit ; ou, du moins, son poète le sait pour elle. Il la montre au parterre, comme il lui montrerait une petite Sauvage ramenée d'Otaïti par M. de Bougainville; et Nicette, qui se sent observée, redouble, comme font les enfants, d'innocence et de niaiserie feinte.
Vous souvient-il d'une page du Moyen de parvenir, plus facile à indiquer qu'à transcrire, où Béroalde raconte Thistoire de Marciole, la fille du meunier? Cette belle fille, nue « comme une fée sortanl de Peau » , qui ramasse des cerises semées dans une chambre, devant les hobereaux débauchés, est l'image de Nicette exhibant son ignorance virginale. Sa naïveté vaut la nudité de Marciole : elle la retourne en tous sens, elle la montre sous tous les aspects; la gaieté qu'elle excite est de même nature, et les applaudissements du public pourraient se traduire par les exclamations de convoitise des hôtes du châlelain de la Roche. — ^< L'un, la regardant, disoit : (dl » n'y a rien au monde de si beau ; je ne voudrois pas, » pour cent écus, n'avoir eu le plaisir que je reçois. » Un autre, racontant sa fantaisie occupée de délectation, prisoit sa bonne aventure, en ce spectacle, plus de deux cents écus. Un vieux pécheur metloil cette liesse à trois cents écus. Un valet, trémoussant comme les autres, metloit sa part à dix écus. »
Quoi qu'il en soit, la comédie de Favart est resiée le chef-d'œuvre du rococo pastoral. On ne saurait plus gracieusement faire jouer des bergers aux jeui innocents. La malice se glisse sous leurs réparties, invisible, comme le serpent sous les fleurs. Le poète semble les laisser parler: on ne dirait pas qu'il les souffle. C'est la bonhomie narquoise d'un bailli de
village, confessant une filletlc, surprise avec son amoureux dans les blés. L'ironie se cache si bien, qu'elle parait à peine. Imaginez Daphnis et Chloé jouant dans un champ ; ils sont seuls, la plaine est déserte; on n'entend que le cri strident des cigales... A peine perce, entre les feuillages, la corne du Faune aux aguets, qui les observe et qui rit... Il n'est pas jusqu'au style négligé du poème deFavart, qui ne lui donne un charme de plus ; il y a certaines choses, passées et fragiles, qui plaisent par leur incorrection même et par leur peu de substance. Un grain de gentillesse fait toute leur valeur. L'esprit gâterait, ce me semble, ces jolis groupes d'ancienne porcelaine qui représentent, eux aussi, des bergeries erotiques. On aime les airs de tète insignifiants de leurs petits personnages, leurs mines bouffies et béates, et la futile importance avec laquelle ils vaquent à leurs berquinades.
Ce fut sous le cotillon de Nicette, que madame Favarl fit la triste conquête du maréchal de Saxe, qui allait partir pour sa campagne de Flandre. Une troupe de comédiens suivait alors les armées; le chariot du Roman Comique se traînait parmi les fourgons, portant des Ragolins affamés. Pauvres hères, rudoyés par les soldais, siffles par les balles, mal payés, couchés au bivouac, nourris des restes
de la cantine, loustics et souQre-douIeurs du camp en gaieté !
Maurice de Saxe offrit à Favart la direction du théâtre attaché à l'expédition ; le mari naïf accepta : le voilà parti pour Louvain. Il est reçu en ami, par le maréchal , qui lui ouvre ses bras et sa bourse, lui fait présent de deux beaux chevaux, duD lit de camp de satin rayé, et de vingt-cinq bouteilles de vin, c< marchandise fort rare en ce pays, à cause du séjour des troupes ». Comment refuser à son protecteur ce qu'il demande avec tant d'instances, la présence de madame Favart, que Tarmée attend. pour vaincre en chantant? Favart écrit des lettre> pressantes ; sa femme quitte, de son pied léger, 10 péra-Ck)mique, et vient rejoindre, à Gand, son mari.
Son arrivée est un triomphe. Mars lui-même hW à Vénus les honneurs du camp. L'argent pleut, ^ cadeaux abondent. Hais bientôt une lettre arrive, ou, pour mieux dire, un firman. On a cette première déclaration du maréchal, tournée et troussée à la mode du temps. Le lion fait patte de velours, mais sa griffe perce, sous le papier rose : «Mademoiselle de Chantilly, — c'était son premier nom de théâire, — vous êtes une enchuntercsse plus dangereuse que feu madame Armide. Tantôt en Pierrot, lanlôl travestie en Amour, et puis en simple bergère, von> faîtes si bien, que vous nous enchantez tous. Je me
suis VU au moment de succomber aussi, moi dont l'art funeste effraye l'univers. Quel triomphe pour vous, si vous aviez pu me soumettre à vos lois ! Je vous rends grâce de n*avoir pas usé de tous vos avantages. Vous ne Tentendez pas mal pour une jeune sorcière, avec votre houlette qui n'est autre que la baguette dont fut frappé cô pauvre prince des Français, que Renaud Ton nommait, je pense. Déjà je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste pour tous les favoris de Mars. J'en frémis ; et qu'aurait dit le roi de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de la vengeance, il m'avait trouve une guirlande à la main? Malgré le danger auquel vous m'avez exposé, je ne puis que vous savoir gré de mon erreur, elle est charmante. Mais ce n'est qu'en fuyant que l'on peut éviter un péril si grand. Pardonnez, mademoiselle, à un reste d'ivresse, cette prose rimée que vos talents m'inspirent. La liqueur dont je suis abreuvé dure souvent, dit-on, plus longtemps qu'on ne pense. — Maurice de Saxe. >»
Madame Favart résista. Mais Maurice de Saxe n'était pas un amant transi. S'il avait la force d'Hercule, il n'en avait point la patience; il n'entendait rien à filer les quenouilles galantes. En amour, il aimait mieux prendre la ville par escalade, que l'assiéger selon les règles. Les prières firent place aux menaces. La pauvre «petite bouffe » fuit, éperdue.
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à BraxelleSf où elle se réfugie sous les ailes de la duchesse de Cbevreuse. Le maréchal, furieux, veut d*abord envoyer un détachement de grenadiers à la poursuite de la fugitive. Sa colère retombe sur le mari, qui n'entend rien, ne voit rien encore, et qui écrit à sa femme cette lettre naïve, digne d'être contre-signée par Alain : « Mon cher petit bouffe, ta santé m'inquiète beaucoup. Envoie-moi le certificat du chirurgien, pour le faire voir à M. le maréchal. On doit écrire à M. de la Grolet pour savoir si lu es en état de partir pour Tarmée. On m*a même u)enacé de te faire venir de force par des grenadiers, et de me punir, si j'en imposais sur ta maladie. Nous sommes ici fort mal ; je ne suis pas encore logé et j*ai couché sur la paille, à la belle étoile^ depuis que je t*ai quittée. Quoique ta présence soit ici nécessaire pour le bien du spectacle, quoique je br&le d'impatience de te revoir, ta santé doit être préférée à tout. »
Cène fut pas seulement à la lettre^ mais au flguré, que le maréchal de Saxe mit sur la paille le mari, coupable de la vertu de sa femme. Il ruina son théâtre, en lui retirant sa faveur. Favart revint à Paris, sans sou ni maille et perdu de dettes. Une lettre de cachet l'en bannit. La brebis était rentrée au bercail, et le lion, qui cherchait sa proie, faisait chasser le berger. Réfugié à Strasbourg, Favart fut réduit à se cacher dans une cave, où il peignait, pour vivre,
des éventails, à la lueur d'une lampe. Ce n'était presque pas changer de métier. Le bon Favart, en littérature, est aussit quelque peu, peintre d'éventails.
Cependant, la petite Pardine! restée sans défense, dans ce Paris du dix-huitième siècle soumis encore au droit de jambage, se défendait de son jiiieux. Favart, du fond de sa cave, lui envoyait des fleurs, le jour de sa fête, avec cette lettre si touchante sous le jargon sensible du temps : « Je te souhaite une bonne fête, ma chère Justine ; sois heureuse autant que je me trouve malheureux d'être séparé de toi, et rien n'égalera ma félicité. Reçois cette fleur fanée, arrachée de sa tige : c'est le symbole d'un cœur flétri par une absence rigoureuse. Adieu! Que tous tes jours soient des jours de fête ! mais, au milieu des plaisirs, songe que, si tu es formée pour exciter l'amour, tu es née pour mériter Testime. »
A cette héroïde conjugale, madame Favart répondait ce joli billet, où le rire se mêle aux larmes, où elle fait la brave pour rassurer son mari, et que termine le cri d'un cœur généreux. « Le maréchal est toujours furieux contre moi; mais cela m'est égal. Si tu veux, j'enverrai mon début à tous les diables, et je pars sur-le-champ pour t'aller retrouver. Il y a toujours un monde prodigieux, quand je parais. Je viens déjouer la dan-
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seuse, dans Je ne sais guoij et Fauchon, dans le Triomphe de rintérêt. Le duo que j'ai chanté avec Rochard est aussi de ta façon ; il suffit qu'il vienne de toi, pour que je le rende bien. On me menace qu'on va me faire beaucoup de mal, mais je m'en moqne; j'irai de grand cœur demander l'aumône avec toi. Jo suis, pour jamais, ta femme et ton amie. »
Madame Favart prit la fuite, pour la seconde fois; une lettre de cachet l'arrêta en route. On l'enferma dans un couvent, pour lui apprendre à vouloir rester honnête femme. Cette fois, sa vertu plia, et sa résistance fut à bout. C'était la lutte du vieux Saxe contre le vieux Sèvres, d'un soldat impérieux et tout-paissant contre une fragile comédienne. Il fallut céder; il fallut se rendre. Que de villes en avaient fait au* tant ! Madame Favart put se dire cela, pour se consoler : elle n'était pas une Femme Forte, après tout ; l'abbé de Yoiscnon l'éprouva plus tard. Et puis le droit du seigneur était la morale et la loi du temps :
Pour qui sera la volupté,
S'il en faut priver les grands hommes?
C'est Voltaire qui écrit ces vers, dans une épilre au maréchal.
Lorsque celui-ci mourut, quelques mois après, le bon Favart se vengea de son persécuteur, par cette inoffensive épitaphe, renouvelée de Corneille :
Qu'on parle bien ou mal du fameux maréchal, Ma prose ni mes vers n'en diront Jamais rien. Il m'a fait trop de bien, pour on dire du mal, Il m'a fait trop de mal, poux en dire du bien.
Diderot résume, à lui seul, les splendeurs et les misères du dix-huitième siècle. II y a de tout dans ce génie effréné : de la grandeur et du cynisme, de la bonté et de la violence, de la folie et de la sagesse. Il n'a manqué que des proportions à son grand esprit, pour dominer tout le siècle. Quelle intelligence fut plus vaste, plus souple, plus féconde? Il prend d'assaut tout ce qu'il aborde, il met la flamme à tout ce qu'il touche; il entre par la brèche dans tous les sanctuaires et dans tous les arcanes de la science humaine. Sa verve a le don du feu grégeois : elle brûle, au milieu des éléments de la stérilité et de la froideur. Il manie, comme un pinceau, le compas du géomètre; du triangle des mathématiques, il se fait un trépied de poète; aux chiffres mêmes il donne de l'inspiration et des ailes. II a créé, à son usage, une éloquence forcenée, moitié courtisane et moitié muse^ qui vous parle en vous étreignant, vous enveloppe de sa chaleur, vous enivre de son souffle, et communique à vos sens le
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trouble physique dont elle est émue. Son désordre même est une puissance et son délire une fascination. Il est partout^ dans son œuvre immense, et il n'est nulle part. L'artiste, le penseur, le savant, le critique, le poète s'embrouillent en lui et s'entrelacent, de façon à former je ne sais quel monstre de génie, presque difforme à force d'être luxuriant, multiple et prodigue. Vous diriez une de ces idoles indiennes, touffues comme des arbres, qui projettent, de toute part, des mains pleines de germes et des têtes pleines de rêves.
Ainsi, de quelque côté qu'on l'envisage, Diderot vous apparaît, jetant, çà et là, des facultés éparses, diffuses. Son esprit ne se définit pas dans un livre; il circule, à l'état de sève, dans des milliers de pages mobiles, déréglées, frémissantes, colorées des teintes les plus riches . et les plus diverses : romans, nouvelles, notes, mémoires, rapports, comptes rendus, brouillons, projets, ébauches, lettres, prospectus; véritable feuillage d'idées, dont l'épaisseur et le frémissement cachent le tronc vigoureux qui le porte, aussitôt épars que produit, gaspillé et maraudé par tous ceux qui passent, et dont tant de glorieux, qui n'en ont rien dit, se sont tressé des palmes et des couronnes. L'exubérance est la loi de sa nature généreuse : il est à tout et il est à tous ; il bâtit l'Encyclopédie, presque à lui seul ; il
pense le livre de celui-ci, il écrit la pensée de celuilà ; il souffle Grimm, il débrouille Helvétius ; il tient la plume de Tabbé Raynal ; il apprend le français au baron d'Holbach. Sa tète est un grenier d'idées, où viennent puiser, à pleines mains, tous les affamés et tous les pauvres d'esprit de son temps. Parfois, en feuilletant quelque livre obscur et ennuyeux de l'époque, vous tombez sur un passage qui illumine d'un rayon soudain la médiocrité d'alentour... C'est la plume de Diderot, qui passe et qui décrit son éclair.
Et nous n'avons que les restes de ce grand esprit ; sa meilleure part s'est dispersée en paroles. Il a causé bien plus qu'il n'a écrit ; ses livres ne font que refléter le feu que projetaient ses discours. Tous les contemporains s'accordent à reconnaître la puissance de cette parole créatrice ; elle initiait et elle fécondait. Les artistes, les écrivains^ les poètes venaient, en foule, lui demander de la chaleur et de la lumière. C'était à qui tisonnerait cette verve inextinguible; c'était à qui s'abreuverait à cette source ^ive. Et lui, toujours prêt, toujours expansif, l'âme ouverte, les bras tendus, versait, à longs flots, les idées, les conseils, les exhortations, les doctrines, comme ces masques des fontaines antiques, dont la bouche intarissable épanchait des fleuves en un jour.
Car ce grand homme était un bonhomme, l'idéal de l'homme de Térence, auquel rien d'humain n'était
étranger. La capacité de son cœur surpassait encore celle de son cerveau : il y logeait toutes les amitiés, toutes les pitiés, toutes les misères, qui venaient lui demander un asile. Sa vie entière ne fut que sacrifices, désintéressement, bonnes œuvres, largesses répandues au hasard sur tous les chemins.
La (ète et le cœur du colosse étaient d'or; pourquoi faut-il descendre à ses pieds de fange? Pourquoi faut-il que des idées mortelles aient ravagé cette vaste intelligence, comme des vents de peste soufflant sur un beau pays? Je lui passe encore ses fantaisies libertines, quoiqu'il soit pénible de voir ce génie robuste se raccourcir sur le Sopha de Crébillon fils, et radoter, en fausset d'eunuque, les sottises erotiques des Bijoux indiscrets. Mais celte rage de destruction qui le saisit par accès, cette négation furibonde de Timmortalité de Têtre, racbarnement sacrilège avec lequel il dissèque et manipule rame pour n'y trouver que matière, l'espèce d'enthousiasme impie qu'il apporte dans ces violations du tabernacle intérieur, voilà ce qui épouvante et ce qui consterne, comme le signe de la Béte, imprimé sur un front sublime I Et où l'athéisme est-il allé se nicher, en possédant Diderot ? Dans le cerveau d'un voyaiit, dans le tempérament d'un prophète, au centre d'une intelligence dont toutes les tendances rayonnent vers ridéal et vers Tinfîni ! Diderot athée, c'est In
flamme brûlant son foyer ; c*est Taigle niant le soleil 1 C'est pourquoi sa grande figure fera toujours peur aux âmes; c'est pourquoi il restera toujours un doute sur cette mémoire, une tache sur cette renommée ; c'est pourquoi le drapeau sinistre qu'on arbore au sommet des villes malades de la peste flottera toujours sur son œuvre. On ne nie pas Dieu impunément sur la terre ; les hommes devancent sa justice et couvrent d'un voile noir le nom qui leur rappelle cet outrage.
On l'aime, tel qu'il est, cet homme de contraste et d'alliage ; on lui pardonne, quoi qu'il dise; on lui revient, quoi qu'il fasse !
« Mes enfants, — écrivait Diderot, à propos de son portrait peint par Vanloo, — je vous préviens que ce n'est pas moi. » De même, on peut dire que le Père de Famille^ ce drame lourd, maussade, bouffi de sensibilité grimacière, n'est pas Diderot; ou, du moins, que c'est Diderot pris sous un faux jour, à une mauvaise heure, dans une de ces crises d'enflure littéraire auxquelles parfois il était sujet. À ces moments-là, Diderot se parodie naïvement lui-même; son enthousiasme tourne à l'engouement^ sa chaleur d'âme exhale une. fumée sans feu, son large style charrie les lieux communs et déborde en bruyant verbiage. « Je n'ai jamais été
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bien fait, — poursuit-il, dans la lettre que nous venons de citer, — que par un pauvre diable nommé Garant, qui m'attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garant, me voit : Ecco il vero Polichinello / » Le Diderot du Père de famille est bien un polichinelle, mais ce n'est pas le polichinelle sublime du Neveu de Rameau et des Salons de peinture : c'est le polichinelle, creux et criard, qui pleure, qui professe, qui déclame, avec une pratique. Le succès de ce drame absurde, au dix-huitième siècle, fut un effet de surprise. Jusque-là, les rois et les princes avaient, seuls, le droit de pleurer et de faire pleurer au théâtre. La tragédie ne recevait, sous son portique en deuil, que les grands seigneurs de la mythologie et de l'histoire. Pour s'asseoir sur ses chaises curules, pour psalmodier ses tirades, il fallait, comme dans les chapitres aristocratiques de l'Allemagne, prouver cinquante quartiers de noblesse. Les roturiers étaient voués au rire; les bourgeois étaient ridicules, par droit de naissance. Â Thésée trompé par Phèdre, à Âgamemnon tué par Clytemnestre, des lauriers, des lamentations, des sanglots, des cortèges d'alexandrins désolés, comme des pleureurs de funérailles. A Arnolphe désespéré par Agnès, à Georges Dandin agenouillé^ la chandelle de l'amende honorable à la maiu, devant sa « peu-
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(larde de femme », des huées, des lazzi et des coups de bâton.
Celait envers les pères, surtout, que cette injustice dislributive se montrait dans toute sa rigueur. Quel sénat imposaut on formerait avec les pères de la tragédie : don Diègue, le vieil Horace, Œdipe, Mithridate! Des barbes blanches et des fronts austères, des guerriers et des patriarches. Ils sont la majesté du peuple et le sacerdoce de leur maison ; leur voix résonne, comme celle des oracles; leur parole répand, autour d'eux, l'amour ou la crainte. Les fils n'approchent de ces graves vieillards qu'avec tremblement et vénération ; ils exécutent leurs ordres avec un fatalisme enthousiaste. A. l'appel de don Diègue, le Cid tire l'épée et va tuer le père de Chimène :
Ouï, moD esprit s'était déçu ;
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maitresso. Que je meure au combat ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur, comme je Tai reçu.
Iphigénie, vouée au couteau par Âgamemnon, ajuste elle-même à son jeune front les bandelettes de la victime :
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi ; Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre. Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre.
Quel conlraste avec les pères de la comédie 1 Ceuxlà De sont plus des vieillards, ce sont des vieux, des ganaches, des têtes à perruque. Leur ladrerie n'a d'égale que leur ineptie. Ils fondent, ils radotent, ils bougonnent, ils surveillent leur cassette, comme le dragon de la fable gardait son trésor, en roulant de gros yeux bétes et en faisant des grimaces. Leurs fils les bafouent et les mystifient; ils les livrent à leurs valets, qui en font un jouet et une dérision. Ceux-ci les escroquent et les dévalisent, et, quand leur sac est vide, Scapin les enfenne dans ce sac et les bfttonne, à tour de bras. Que si le père se fftche et vient à maudire, cette malédictioo, qui| dans la tragédie, ferait trembler la scène et rél'éveillerait le tonnerre, n'excite que le mépris et clat de rire. « Je te renonce pour mon filsl dit Harpagon à Cléante. — Soit ! — Je le déshérite ! — Tout ce que vous voudrez î — Et je te donne ma malédiction ! — Je n'ai que faire de vos dons! »
C'est ce père bourgeois, si longtemps avili par la comédie, que Diderot entreprit de réhabiliter dans son drame ; mais, en le tirant du ridicule, il le fit grimper à l'emphase ; il le jucha sur des échasses, croyant l'élever sur un piédestal. Toutes les économies de larmes que le drame avait faites, depuis deux
siècles, sur les malheurs des familles bourgeoises, Diderot les dépense, en une seule soirée. Ce ne sont qu'exclamations et génuflexions, embrassements. éperdus et désespoirs à cheveux épars. En suivant les indications des jeux de la scène telles que les a notées Diderot, on composerait le plus agité et le plus violent des ballets. Au premier acte, M. d'Orbesson attend son fils, qui n'est pas rentré de la nuit. « Il se promène à pas lents...; il a la tête baissée, les bras croisés et l'air tout à fait pensif. Il se promène un peu...; il cherche du repos et n'en trouve point; il se lève brusquement. » A le voir, à l'entendre, vous diriez que son fils se bat en duel, à la porte, sous un réverbère, et qu'il attend, d'une minute à l'autre, l'issue du combat. « Si vous m'en croyez, vous irez prendre du repos, » lui dit le commandeur, qui a parfois du bon sens. — Il n'en est plus pour moil » répond, en gémissant, H. d'Orbesson. Et il recommence à pousser de grands soupirs, en agitant de grands bras. « L'amertume a rempli mon âme!... Je ne puis plus supporter mon état... Quels pressentiments s'élèvent au fond de mon ftme, s'y succèdent et l'agitent ! 0 cœur trop sensible d'un père , ne peux4u le calmer un moment?» Tout cela, parce qu'un jeune homme de vingt ans n'est pas rentré à rheure du couvre-feu I Vous avez la fièvre, aurait
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dit le Figaro de Beaumarchais à ce père sensible. « Allez vous coucher, monsieur d'Orbessou, alKz • vous coucher ! »
Saiiit-Àlbin rentre, à la fin, et il avoue sa peccadille à son père. C'est le plus honnête et le plus vertueux des romans. Il aime une jeune fille pauvre, il en est aimé; il veut Tépouser, et le père reçoit Faveu de ce péché si véniel, comme il accueillerait la confession d'un meurtre ou d'un sacrilège. — a Dans quel égarement il est tombé ! Jeune insensé ! . . . qu'osez-vous me proposer ! Moi , j'autoriserais, par une faiblesse honteuse, le désordre de la société, la confusion du sang et des rangs, la dégradation des familles I » Encore, si M. d'Orbesson était un grand seigneur, entiché de son blason et raidi dans ses préjugés, on comprendrait ces grands mois. Mais non, c'est un simple gentilhomme, à demi bourgeois, confit en philanthropie, empesé de philosophie, et qui, de temps à autre, se soulage de ses colères factices par des apartés tolérants. « 0 lois du monde I ô préjugés cruels ! » Ce n'est pas un caractère, c'est une déclamation organisée.
Au fond, il s'indigne peu de la mésalliance que son fils projette ; il finit même par demeurer spectateur passif de la querelle domestique que son beau-frère, le commandeur, soutient à sa place ; il n'y intervient que par des larmes, vagues et banales, qui tombent
indistinclemcnt sur les combattants. Jupiter i:'iuvieux de cette maison bouleversée, il reste dans son nuage, tonnant creux, mouillant ses foudres. Il pleure et ne gouverne pas. Diderot se sert- de sa bouche, comme d'un porte-voix, pour débiter sa philosophie. Si sa fille, interrogée, par lui, sur Tétat de son cœur, parle d'entrer au couvent, vile il entonne, sur le clottre, une élégie, à grand orchestre de soupirs et de gémissements. « Vous quitteriez la maison de votre père pour un clottre! La Nature, en vous accordant les qualités sociales, ne vous destina point à l'inutilité ! Tu n'as pas entendu les gémissements des infortunées , dont tu veux augmenter le nombre I Ils percent la nuit et le silence de leur prison I C'est alors, mon enfant, que les larmes coulent , amères et sans témoin, et les couches solitaires en sont arrosées... Qui donc repeuplera la société de citoyens vertueux, si les femmes les plus dignes d'être mères de famille s'y refusent ! » — Que dites- vous de ce père invitant sa fille à repeupler la société, et lui peignant, sous de si noires couleurs, les couches solitaires I Plus il parle, plus il s'exalte. Il s'écoute, il s'admire, il est en chaire, il harangue sa fille, comme un auditoire ; il lui professe la rhétorique de la Nature, ore rotundo ; « 0 lien sacré des époux, si je pense à vous, mon âqjp s'échauffe et s*élève! 0
noms tendres de fils et de fille, je ne vousJpronoDcerai jamais, sans tressaillir, sans être touché ! »
Tous les personnages se conforment à la température humide, qui règne dans cette maison submergée. Tous sont attaqués d*un relâchement de la fibre lacrymale, qui les fait pleurer à propos de tout, à propos de rien. Le fils est le digne rejeton de ce père pleureur : il sanglote, il ruisselle. Qu'il se précipite aux genoux de Sophie, qu'il tombe dans un fauteuil ou dans les bras de son père, Tinondation continue. Les dieux d'Ovide, touchés de sa douleur, l'auraient métamorphosé en fontaine. Sophie larmoie, Cécile se pâme, Germeuil se désole, comme s'il prévoyait qu'un de ses descendants, celui qui « avait de si belles culottes beurre frais x>, sera méchamment mis à mort par Robert Macaire. La bonne madame Hébert, elle-même, apporte son tribut de pleurs au torrent. Il ne faut rien dédaigner en fait de douleur. Les petits ruisseaux font les grosses rivières. Leurs larmes les grisent et les aveuglent ; ils voient trouble, à travers ce voile humide, qui exagère, à la façon d'un verre grossissant, leurs petites misères de famille.
Quand il a plu pendant longtemps, l'horizon se noie, les objets s'eiTacent ou perdent leur forme; on finit par croire au déluge. «Des pères, il n*y en a point ; il n'y a que des tyrans ! y> s'écrie le désespéré
Saint-Albin. — « Vous empoisonnez, ma vie ! Vous souhaitez ma mort I "» répond M. d*Orbesson à ce bon jeune homme. — « Vil ravisseur ! homme trompeur! homme ennemi de mon repos! » crie Sophie à ramant transi, qui fond et se dégèle ù ses pieds. On dirait que le rapt, Tinceste, le parricide se sont conjurés pour envahir la maison. Et, au fond, de quoi s'agit-il? D'un mariage d'incUnation retardé par quelques obstacles. Aucun péril urgent, aucun malheur sérieux et réel. La lettre de cachet, que le commandeur a obtenue pour séparer Sophie de son neveu, n'est qu'un épouvantail ridicule. Lorsque l'exempt l'apporte, au dénouement, le père de famille lui dit — le texte porte : Après avoir essuyé ses larmes, ce qui suppose un intervalle de la longueur d'un entr'acte : « Allez, monsieur, je réponds de tout, nè Et l'exempt sort, sans plus répliquer qu'un facteur auquel on refuserait l'affranchissement d'une lettre trop chère. — Ah! le bon billet qu'avait le commandeur !
C'est là le défunt mortel du drame de Diderot : il a le ton plus haut que son sujet. Il raconte une berquinade, sur la mélopée d'une jérémiade effroyable. Il exagère démesurément les idées et les sentiments de la vie commune. Son père de famille, composé d'hiérophante et d'énergumène, n'a pas un instant de franchise ou de naturel. Il n'est qu'enflure et pa-
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thos ; il ne descend de sa majesté emphatique, que pour se plonger dans des effusion» imbécUes. Les deux amants disparaissent sous les larmes qui les inondent ; on ne pourrait les discuter qu'avec les procédés dont on se sert pour analyser les liquides. Ajoutez à ces figures, noyées et moroses, la fausse agitation d*une action stérile, la lourde chaleur de passions factices et surtout Tennui, Timmense ennui qui résulte d'une situation monotone et trouble, comme un ciel brouillé... k peine si, de temps à autre, un trait, un éclair^ nous avertit que le génie a passé par là.
Ce grand Diderot n'est pas toujours bon à montrer. C'est un Protée qui revêt toutes les formes et se teint de toutes les couleurs. Il passe, en dix pages, de l'obscénité du faune à la majesté du prophète ; il ne fait qu'un bond du ridicule au grandiose ; il est capable de tout, d'un chef-d'œuvre comme d'une rapsodie. Jamais homme n'a été, à ce point, l'esclave de son tempérament, de son humeur, du temps qu'il faisait, du vent qui soufQait ce jour-là. Qu'il touche à un sujet quelconque, idée ou matière, chair ou esprit, les mains lui tremblent, les yeux s'égarent, l'écume lui vient à la bouche, le dieu bondit dans sa poitrine ; la verve le prend et l'entraine, à travers tous les hasards et tous les accidents de la parole; aussi prête à le jeter dans un fossé qu'à l'enlever au