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qui se penche, qui regarde, qui demande sans doute si l'on peut entrer. C'est la petite fée de cette caverne aux trésors, la rieuse enfant de cette maison taciturne, la fleur éclose sur ce rocher de métaux et de pierres précieuses.
Le rapprochement est vague, l'analogie lointaine ; et, pourtant, ce banquier biblique, ce commis fidèle, cet enfant furtif, l'appareil sacré de ces mœurs familières, la majesté de TÉvangile consacrant ce magasin hollandais, ce commerce auguste comme un sacerdoce^ cet or qui semble frappé à l'effigie de Dieu ; ce mélange de poésie et de prose, des joies de la famille et des soucis du comptoir ; ce rayon du ciel illuminant cette boutique afi*airée: tout cela nous ramène; par un irrésistible détour, au drame domestique de Sedaine. Devant ce tableau de la vieille Flandre, nous pensons à M. Yan Derk, au vieil Antoine et à Yictorine.
La maison Yan Derk ne vous apparatt-elle pas, en efiTet, dès la première scène, comme un intérieur de Rembrandt, adouci par Greuze ? Quelle sainte intimité, quel vertueux bonheur, quelle douce harmonie de mœurs, de sentiments, de paroles, régnent dans ce logis gouverné par un juste ! Comme chacun se tient à sa place, respectueux envers le père, sou mis au patron, incliné devant le maître ! La fille de la maison se marie : une joie sereine remplit toutes les
âmes ; elle se répand, de scène en scène, en élans contenus, en effusions discrètes, en tendres murmures. La famille n*a qu'un cœur, et vous Tentendcz battre. — Que mademoiselle Sophie va être heureuse avec ce jeune président, si bon, si posé et si sage ! Les beaux diamants, les belles toilettes ! — Le bonheur rend enfant ; on projette de faire une surprise au père ; on veut savoir s'il reconnaîtra sa fille, dans sa robe de noce. La mère, elle-même, se met du complot ; mais bientôt le jeu cesse, la scène s'attendrit et s'élève. — « Ma mère ! ah ! mon cher père, je... » — Quelle est touchante cette bénédiction, demandée à demi-voix, et donnée, avec une si noble simplicité, dans un tendre baiser, dans un pieux conseil !
Yictorine jette ses petits cris d'oiseau alarmé, au milieu de ce concert de tendresses. Elle devine le malheur qui menace la famille, comme l'hirondelle prédit l'orage, sans savoir pourquoi. Divine figure ! presque aérienne, tant elle est légère. Elle tient à peine au drame par la pointe de son pied furtif ; elle s'y glisse, elle y voltige. Vous croyez la tenir, elle est déjà loin. « Légère comme une abeille I » Chérubin seul pourrait l'attraper, et encore... !
Ce prologue a la fraîcheur du matin ; c'est l'uurore de cette belle journée, sur laquelle va passer un si noir orage. A Tacte suivant, le drame s'assombrit.
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M. Yan Derk ouvre sa belle âme à son fils; il lui montre la vie, du haut de son expérience ; il lui révèle le sacrifice de sa noblesse au bien-être de la famille. Mais l'heure du duel s'avance; elle sonne h celte montre à répétition^ que le jeune homme prêle à Victorine, et qu'il lui lègue dans sa pensée. L'émotion nait et s'accroît; elle flotte, pourtant indécise encore, entre le sourire et les larmes. Ce premier aveu, dans un tel moment; cette première heure de l'amour, sonnée par une montre, qui sera, demain peut-être, un présent funèbre ; cet adieu suprême, voilé par une si douce réticence ; ce présage de passion, mêlé à ce pressentiment de mort ; cette jeune fille inquiète, émue, rougissante, qui ne sait trop ce que lui veulent sa tête, son cœur et ses sens ; tous ces tendres et chastes indices composent une scène d*un charme ineffable. Rien d'accentué, rien de défini : des demi-mots, des réticences, des aveux qui naissent et qui expirent sur les lèvres. L'entrevue se passe dans un chaud et doux clair-obscur. Cela est pur, brûlant et rapide, comme un orage de printemps.
La scène nocturne du troisième acte s'élève simplement à une vraie grandeur. Quoi de plus vulgaire, en apparence ? Un père de famille, en robe de chambre, qui arrête son fils, au moment où il s'échappe de la maison pour aller se battre ! Mais, de cette ren-
contre, Sedaine a fait quelque chose de solennel, comme une confession domestique. Il part cependant, l'enfant prodigue, et nous tremblons à ces simples mots du Tieux serviteur : a Ah I monsieur, il est déjà bien loin I II m'a crié : « Antoine, je te » recommande mon père I » Et il a mis son cheval au galop. »
Le quatrième acte n'est qu'un long sanglot, que le père étouffe, pour ne pas effrayer la mère, la sœur, le gendre, qui ne soupçonnent rien, qui se récrient sur le bonheur de ce jour, et qui trouvent seulement que le fils de la maison tarde bien à venir en prendre sa part. Yictorine passe et repasse à travers les colloques de la parenté, tremblante, fébrile, nerveuse, l'œil aux aguets, Toreille aux écoutes. Le pathétique envahit insensiblement la scène. On se regarde à la dérobée, on parle à voix basse, on se serre autour du chef de la famille, comme à l'approche d'un grand malheur.
L'effet tragique est au comble, quand les trois coups que M. Yan Derk a ordonné à Antoine de frapper, pour lui apprendre la mort de son fils, viennent retentir au milieu d'une discussion commerciale. Le courage du négociant se redresse, sans emphase, sous ce coup de foudre. Il reste à son bureau, comme au poste de son devoir. Il domine de la tète les désespoirs qui débordent. C'est lui qui console le vieil
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Antoine, c'est lui qui reçoit dans ses bras Yictorinc éperdue. « Mort? Qui? Monsieur votre fils? » Le seul aveu qui lui échappe est dans cette exclamation de douleur. Pour que cet humble cœur s'entr'ouvre, il faut qu'il se brise.
Elle pousse encore un cri lorsqu'elle revoit vivant celui qu'elle a cru mort. c< Ah ! Monsieur I » et la voilà rentrée dans son modeste silence. Décomposez cette figure angélique, formée de toutes les puretés de rame et des sens ; elle s'évapore en soupirs, en rougeurs, en nuances fugitives. Elle apparaît, sans agir ; elle parle à peine ; son rôle tiendrait dans une page ; mais la palpitation de son petit cœur remplit tout le drame.
Yictorine termine la pièce, comme elle l'a ouverte ; fidèle, jusqu'au bout, à la légèreté de sa nature, c'est du bout du doigt qu'elle la ferme. Elle court vers son père, qui va s'écrier en revoyant le fils de son maître, et tout apprendre, et découvrir ce qu'on a eu tant de peine à dissimuler. Elle l'embrasse et pose en souriant la main sur sa bouche. La jeune dé* sespérée redevient une enfant enjouée et lutine. Elle se joue de la surprise du vieil Antoine, avec de petites mines et de petits gestes moqueurs. La toile tombe sur cette pantomime folâtre comme une danse.
Madame Sand, il y a quelques années, a voulu
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marier Yictoriuc. J'applaudis à ce mariage, puisqu'il nous a valu un petit chef-d'œuvre ; mais je n'y crois pas; je n'y veux pas croire. Non, Victorine n\st pas une fille à marier. La virginité est l'essence même de sa fine nature. Elle exprime un moment de la vie plutôt qu'un caractère personnel. Elle représente le premier jour de mai du cœur et des sens, la puberté qui s'éveille, demi-nue et rougissante, du long sommeil' de Tenfance. Vous devinez son amour, vous ne le voyez pas : à peine s'est-il montré, qu'il s'envole tout effarouché. Mariez Victorine, jetez-la dans les bras de son amant, et elle y laissera son duvet d'oiseau, ses rougeurs de vierge, l'étourderic de son innocence, l'incertitude printanière et matinale de toute sa personne. Victorine mariée n'e t plus Victorine, pas plus qu'une fleur cueillie n'est une fleur tremblante sur sa tige.
Môme en restant dans cette voie de la vie réelle, dont Sedaine ne nous a montré que la riante avenue, est-il vraisemblable que Victorine, qui n'est, en fin de compte, qu'une camériste favorite, épouse jamais le fils de cette grande maison comblée de richesses, qui a un blason caché sous son enseigne, et dont la fille, ce jour-là même, entre dans une famille de robe et d'hermine 7 Hélas I non ; ce n'est pas là le train de la vie. Ce mariage est le roman, il ne pourrait être rhisloire de la fille d'Antoine. M. Van Derk
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est un philosophe, je le veux bien ; un patriarche, je le veux encore; mais regardez-le de près, étudiez les grandes lignes de cette tête prudente et sévère : il prévoit, il calcule, il raisonne ; il est, avant tout, un homme de règle et de discipline. Si la profession qu'il a embrassée lui a laissé sa grandeur d'âme, elle lui a donné, en revanche, des qualités positives : Tordre, la prudence, fentente de la vie. Une grande dot n'est-elle pas nécessaire au couronnement de sa fortune ? N'est-ce pas assez d'une déchéance de nom ; faut-il encore y ajouter une mésalliance de sang et de classe? Et la marquise I Que dirait la marquise, cette sœur offensée, qui vient à peine de lui pardonner sa roture ? Ne crierait-elle pas au scandale et au déshonneur, en la voyant définitivement consommée?
Ainsi, de tous les côtés, s'élèvent d'insurmontables obstacles. Non, Yictorine ne sera jamais la belle-fille de M. Yan Derk. Son cœur est de ceux qui se donnent, sans être reçus. Le poète vous l'a montrée dans un jour de trouble, à une heure de crise. L'orage qui planait sur celte maison si chère avait ébranlé ses nerfs, surpris sa réserve, emporté sa voix. Mais, demain, la famille va reprendre son existence monotone. Yictorine rendra sa montre au jeune Yan Derk ; le départ de sa sœur de lait la rejettera, sans secousse, dans la domes-
ticité fliiale d'où nous Pavons vue s'élancer plutôt que sortir. Le jeune offlcier aura bien encore pour elle de tendres regards et de douces paroles. Vaines illusions 1... Le service, les campagnes, les affaires, les joies de la fortune, les distractions du monde, dissiperont bientôt ce feu attiédi. Ensuite viendra riieure du mariage, l'occasion offerte de restaurer le nom et les titres de la famille par une grande alliance. Comment voulez- vous qu'il hésite, et qu'il songe encore aux jeux innocents de son adolescence? Victorine pleurera en secret ; elle aura, pendant quelques jours, l'air triste et les yeux rougis. On lui fera doucement entendre que sa tristesse n*est pas convenable, et elle obéira sans murmure. Bientôt la froide résignation assoupira sa docile nature ; ses jours tomberont, comme la neige dont parle Pétrarque, la neige sur les Alpes, quand il ne fait pas de vent. Sa vie prendra les pâles couleurs ; elle végétera, avec l'inertie et la fidélité du lierre, dans cette maison qui ne lui doit, au bout du compte, que ce qu'elle lui donne, son ombre et son appui. Ce beau jour d'éclosion, de vie, de fièvre et de flamme, n'aura jamais de lendemain : È finita la musica !
Telle serait la destinée de Victorine. Sedaine a donc bien fait de la lais:^er sous un voile ; il a bien fait de souffler, comme un flambeau, cette jolie flamme dénuée d'aliment. A la réflexion, ce dé-
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nouement sans issue parait un peu triste. Mais le malheur va si bien aux filles de la poésie et du rêve! La mort même est, pour elles, un charme de plus, une coquetterie suprême. L'imagination est cruelle, comme la vestale du cirque romain, elle montre à ses héroïnes son pouce abaissé ; elle leur ordonne de mourir; elle veut les voir tomber, avec grâce, sous ses yeux avides. 0 poètes ! gardez-vous bien de sauver les victimes ! Laissez Virginie sombrer dans la mer des Indes; laissez les sables de la savane recouvrir le corps charmant de Manon; sans aller si loin ou si haut, laissez Yictorine rentrer obscurément dans la servitude. Elle a fait un beau rêve; un brillant espoir lui est apparu. Elle s*est élancée pour Tatteindre, et elle est retombée, sans grande blessure apparente. Mais elle ne se relèvera pas de cette chute ; elle languira, elle s*étiolera, elle mourra jeune, cachant toujours son secret, comme un oiseau s'endort, la tête sous son aile.
Il y a une vieille chanson allemande qui dit : 4( Il était deux beaux enfants — qui ne pouvaient se réunir, — parce que Teau était trop profonde... » C'est sur la rive de cette eau profonde que j'aime à me représenter Yictorine, assise à terre, la tête dans sa main, et suivant, d'un œil résigné, une barque, pleine de flambeaux et de chants de fête, qui emporte son fiancé vers la plage lointaine...