II. — La raine. — L'ingratitude. — Haine de Timon contre les
hommes.
Shakespeare, avant Molière, a fait le Misanthrope^ sous le nom de Timon d'Athènes. Mais quel contraste entre Alceste et Timon, malgré leur ressemblance apparente ! L'un placé dans le cadre d'une société polie jusqu a la froideur, tempérée par les mœurs et les convenances, n'exprimant qu'une mauvaise humeur éloquente ; Taulre pris en pleine nature, entier dans sa passion, effréné dans sa rancune, allant jusqu'au bout de la voie farouche où il est entré. La misanthropie d'Alceste est superflcielle, malgré sa rudesse. De méchants vers récités par un importun, la coquetterie d'une jeune femme, si banale qu'elle en
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devient innocente, ne molivent pas une déclaration de haine à rhumanité. Aussi Molière a-t-il peint un caractère plutôt qu'une passion ; son héros intéresse, mais il n'émeut pas. On donne plus souvent tort que raison à ses incartades. Le monde n'est coupable envers lui que de peccadilles ; il est plus insociable encore, que la société n'est perverse.
Tout au contraire, Shakespeare étale à nu le type que Molière recouvre de décence et de dignité. Son misanthrope est un fou furieux, mais il a souffert, avant de crier; avant d'exécrer les hommes, il a épuisé l'injustice humaine. Ses vociférations couvrent les gronderies de « Thomme aux rubans verts », comme les hurlements d'un supplicié étendu sur un gril ardent, étoufferaient le soupir d'un Sybarite souffrant du pli d'une rose. On respecte Alceste, mais il Tait sourire ; Timon inspire une pitié mêlée d'épouvante. L'un sort froissé du monde auquel il reviendra tôt ou tard ; l'autre s'en échappe comme d'un piège, tout saignant de blessures mortelles. Ce n'est que dans le sépulcre qu'il trouvera l'asile qu*AIcesteira chercher dans ses terres ou à Port-Royal.
Deux zones tranchées divisent le Timoti d'Athènes de Shakespeare ; pas de milieu, aucune transaction. Ici le bonheur au sein d'une civilisation magnifique, là le désespoir enfoncé dans les horreurs de la vie
sauvage. Avant de nous montrer Timon haïssant les hommes, le poète nous le montre adorant rhumanité tout entière. Une philanthropie enthousiaste précède sa misanthropie forcenée.
Nous voici d'abord dans le palais de l'heureux Timon ; une foule reconnaissante assiège son portique. Quelle magnifique allégresse dans le mouvement de ces premières scènes ! Cette maison sympathique attire toutes les merveilles et tous les chefs-d'œuvre de la main humaine. Le marchand vient y porter ses tissus, le joaillier ses bijoux, le peintre ses tableaux, le poète ses cantates et ses dédicaces : elle est à la fois le musée d*Athènes et son lieu d'asile.
Timon parait, acclamé par le peuple de ses clients! Il est affable comme un prince et bon comme un dieu ; sa noble nature s'épanche en bienfaits ; un don accompagne chacun de ses gestes. Comme le dieu de la fable, c'est à travers une pluie d'or qu'il se manifeste à ses hôtes. Il paye la rançon d'un ami captif de ses créanciers ; il dote la fille d'un vieux serviteur ; il accueille libéralement le poète et le peintre. À toutes ses paroles pourrait sonner la fanfare qui, dans les anciennes fêtes, proclamait chaque largesse des rois.
Quel tableau que celui du festin donné par Timon aux sénateurs d'Athènes ! L'imagination se le repré-
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sente sous l'aspect des Baiiquets de Paul Yéronèse. On voit la table immense dressée sous les colonnades, chargée de vases et de flambeaux^ pareille à Tautel (le l'Hospitalité triomphante. Les musiciens, penchés sur la haute estrade, font chanter les violes et résonner les cymbales. L'harmonie de la musique entre* tient la concorde des voix et des cœurs ; le rythme des instruments scande le choc des coupes amicales. Les convives sont tous en habits de pourpre ; les esclaves courent, penchant les aiguières et portant les plais qui ondoient autour de la table, comme des vagues d'or sur une plage. Le Fou circule dans la salle, à califourchon sur un lévrier. Tout est pompe, prorusion, sonorité, lumière; et^ au centre de ce festin olympien, Timon troue, avec Taménité majestueuse de Jupiter recevant les dieux. Sa noble figure rayonne d'expansion, de sympathie, de bonté; il partage impartialement à ses hôtes les présents, les sourires, les gracieuses paroles ; il porte à Tamitié un toast exalté et religieux comme un hymne :
« 0 dieux! quel besoin aurions- noiis d*amis, si leur secours ne nous était jamais nécessaire? Ils ressembleraient à ces instruments mélodieux enfermés dans leur étui, et qui gardent leurs sons peureux seuls.— Nous sommes nés pour faire le bien. S* il est une chose que nous pouvons appeler nôtre, c'est la fortune de nos amis. Quel bonheur de partager ses richesses en frère I •
Cependant Apremontus, le philosophe cynique,
(rouble par ses abois la joie de la fête. Ses yeui hostiles percent à jour les âmes des commensaux de Timon ; il y voit la trahison embusquée, régoïsme endurci, Tenvie couvant et cuisant son Gel. A travers leurs masques repus, il discerne leurs vrais visages de traîtres et de parasites; sa diatribe mordanle prédit Tingratitude de leurs estomacs.
« 0 dieux I quelle meute de parasites dévore Timon ! Et il ne la voit pas ! Je souffre de voir tant de limiers à la curée d'un seul homme. Pour comble de folie, c'est cet homme lui-même qui les excite... Si j'étais riche et puissant, je n'oserais boire à table, de peur de laisser voir à ceux qui voudraient me couper la gorge le défaut de mon sifflet. Les grands ne devraient jamais, boire que muni d'un gorgerin.*
Ces cris de mauvais augure ne troublent pas la sérénité de Timon ; il reste imperturbable dans sa foi à Tamitié sainte. Les boutades du cynique n*excitent même pas sa colère ; c'est avec une indulgence dédaigneuse qu'il le réprimande ; il le gronde sans rudesse, comme un animal importun qu'on renvoie doucement du pied, sous la table.
» Fi donc I tu es fort incivil, tu as une humeur qui ne sied pas à un homme, et c'est très blâmable. Allons, qu'on lui donne une table à part, car il n'aime pas la compagnie, et il n'est pas fait pour elle... Je ne fais aucune attention à toi, tu es Athénien, donc le bienvenu. Moi-même, je neveux voir ici aucune autorité ; je t'en prie, que mon dîner au moins te ferme la bouche. »
Ainsi Timon repousse avec mépris le misanthrope,
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dont il va bientôt exagérer la haine et centupler la fureur. Il y a la distance d'un monde entre Toplimisme de Timon et Thypocondrie du sophiste: en quelques heures, il va Tatleindre et la dépasser.
L'orage s'amasse sur cette prospérité rayonnante. C est au milieii des ruines de sa fortune écroulée que le prodigue tenait table ouverte. Son intendant Flavius essaye d'arrêter ses généreux gaspillages. Timon n'écoute même pas cette voix prévoyante. Sa munifi* cence est incorrigible : il ne sait pas plus ce que lui coûtent ses largesses, qu'un dieu ne s'inquiète du prix de l'ambroisie ou de la valeur du nectar. Comme Hippomène dans l'arène, il court vers Tabime en semant de Tor.
L'heure a sonné, le coffre de Timon est vide. Son patrimoine, envahi par l'hypothèque, n'a plus une pierre ni un sillon qui lui appartienne. De la salle éblouissante où il trônait tout à l'heure, le poète nous transporte subitement dans la froide cellule où l'usurier pèse son crédit dans des balances implacables, le condamne et règle ses comptes. Son vesli* bule, naguère encombré de clients et d'adulateurs, se remplit d'esclaves insolents, chargés des créances et des sommations de leurs maîtres. Les noirs pa-
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piers de la chicane plcuvent entre les mains de Tintendant consterné : on dirait les Teuilles merles de celte forlune dispersée. Celte fois, il faut bien que Timon s'arrête, la dette criarde le mord au talon. Mais avec quelle naïve stupeur il envisage son désastre! Jamais la nature du prodigue n'a été marquée de traits plus frappants. Timon mesurait sa fortune à son caractère, il la croyait inépuisable, comme l'est son grand cœur. C'est à peine s'il veut croire l'honnête Flavius qui lui révèle sa détresse avec une désolation si touchante. Cette forlune qui tombe à Timprovisle n'ébranle d'ailleurs Timon qu'un instant ; il se rasseoit bientôt dans s:i confiance magnanime. L'amitié n'est-elle pas là pour le secourir, Tamitié à laquelle il s'est lui-même i-acrifié?
— « Allons, cesse de me sermonner ; mon cœur n'a point à se reprocher de prodigalités coupables. J'ai donné imprudemment, jamais ignoblement. Pourquoi pleures-tu? Je suis riche de la richesse de mes amis. »
Le première épreuve est cruelle : Timon a envoyé son intendant prier les sénateurs de lui prêter mille talents, au nom des services qu'il a rendus à l'État. Flavius revient les mains vides et le visage attristé. Il n'a trouvé que des regards dédaigneux et de vaines défaites. — « Grands dieux ! récompensez-les comme ils le méritent ! » C'est le cri que Timon pousse, au
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premier choc de ringralilude. A Tindignation qu*il exhale, on peut prévoir les transports que lui arra^ cheront de nouvelles blessures. Le germe de la haine vient (le tomber dans son âme ; mais il Tétouffe d'a< bord sous ses illusions généreuses. Si les sénateurs ont repoussé la demande c'est à leur vieillesse qu*il Taut attribuer ce froid ogolsme. Mais Yentidius, qu'il a tiré de prison, et que vient d'enrichir un grand hérilage, mais Lucius, Lucullus et Sempronius, qu'il a comblés de présents, ne rejetteront pas sa requête. Ils lui doivent tout, leurs fortunes sont faites des épaves et des aubaines de la sienne. Timon leur envoie ses esclaves plutôt en ambassadeurs que comme suppliants. * C'est ici, à vrai dire, que le drame commence, avec la transformation de Timon. Le poète a justifié cette métamorphose. En nous ouvrant Tftme ardente et loyale de son personnage, en nous montrant TAmitié qui y règne, comme une divinité dans son temple, il a préparé Teffroyable désordre qu'y jettera le renversement de celle religion. La foi de. Timon était enthousiaste, sa négation sera fanatique. Comme il savait aimer, il saura haïr, et sa haine aura l'énergie de ses affections. Ce sera la colère du prêtre trompé par l'idole qu'il rassasiait d'holocaustes : elle lui dévoile, en tombant, sa pourriture intérieure ; des rats et des vipères sortent de sa cavité : il va la frapper avec une violence dont le sceptique et Tathée lui-
même seraient incapables. Mais une âme de celte trempe n'éclate que lorsque la mesure est comble, et Shakespeare, avant de faire crier son patient, le soumet aux plus rudes tortures.
Quelle satire tragi-comique que celle des amis de Timon, recevant les messagers de son infortune! Au premier mot d'argent, les visages se glacent, les bouches se ferment, les lèvres se crispent ou s'épanchent en banales excuses. La comédie varie selon le comédien auquel on s'adresse ; chaque ami trouve, pour refuser, une grimace originale, une pantomime caractéristique. — Lucullus tranche du moraliste : il prévoyait depuis longtemps la ruine de Timon. De quels bons conseils il a payé ses festins I — « So\i- » vent même il m'est arrivé de revenir souper chez » lui, tout exprès pour rengager à modérer la dé- » pense. » Mais il était incorrigible, et Lucullus a fait son devoir. Sur quoi le galant homme offre au messager trois oboles, pour dire à son maître qu'il ne Ta pas rencontré. — Lucius feint de tourner en plaisanterie la requête. Comment le riche Timon pourraitil avoir besoin de quelques talents ! Mais Tesclave insiste; alors avec quel chagrin il constate que sa bourse est videl La fatalité veut que l'argent lui manque, au moment où il pouvait en faire un si noble usage. — « Justement, j'allais moi-même envoyer D chez le seigneur Timon pour lui faire un emprunt.
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» Pour toutes les richesses d'Athènes, je ne voudrais M pas à présent l'avoir fait. » — Mais ni l'ignoble LucuUus, nirhypocriteLucius, Devaient Sempronius, s'indignant de ce que Timon ne se soit pas adressé à lui le premier, et refusant de secourir l'ami qui Ta si mal apprécié. — « A présent, retourne vers lui ; et )i à la froide réponse de ses amis, ajoute celle-ci : « Qui me refuse son estime ne verra jamais mon ar- ') gent I » — Ici rironie s'ajoute à la cruauté, la griffe perce sous la main fermée. Avec la réponse enveninotée de Sempronius, Timon aura bu plus que la lie, le Cel du calice.
Ainsi les griefs s'amassent, les ressentiments s'accumulent. Timon n'assiste pas à ces scènes d*égoîsme et d'hypocrisie, mais on sent le contre-coup qu'en reçoit son ftmc indignée, et le changement alTreux que, d'une scène à l'autre, son caractère a subi, ne semble plus impossible. Lorsqu'il reparait dans son palais envahi, on dirait une proie traquée, se frayant, avec les dents et les ongles, un passage à travers la meule qui l'assiège. Sa parole n'a déjà presque plus rien d'humain, il se livre à ses créanciers comme il se rendrait à des cannibales. — « Coupez mon » cœur en morceaux, et battez-en monnaie ! — Paye- B toi avec mon sang I — Cinq mille écus I cinq mille » gouttes solderont cela ! » — Puis, une idée lui vient,
sinistre et bizarre comme ces rires sardoniques que III. 6
faitéclalcrrexUéme désespoir : — « Qu'on dressela » table! Que les esclaves fassent le tour d'Âtliènes! » Timon invile à son dernier banquet les parasites qui » l'ont dévoré. »
La farce est terrible ; les amis de Timon reviennent au fumet de la bombance annoncée. Ils croient que sa ruine n'était qu'une épreuve, et regrelleni d'avoir été si crédules. Timon entre, souriant et affable, comme dans ses beaux jours. Il accueille avec une négligence patricienne les basses excuses que balbutient ses convives. Mais, dès qu'ils sont assi» autour de la table chargée de plats couverts, Tamphytrion fait place au vengeur. Son visage bouleversé laisse éclater Torage qui gonflait son cœur. Ses yeux lancent des éclairs, sa voix tonne : il commence par appeler la colère des dieux sur ces sycophantes, puis il leur crie : — « Découvrez les plats, chiens » affamés, et lappez ! » — Les plats découverts exhalent la vapeur de Teau chaude qui les remplit, et Timon asperge les faux amis de cette eau qui fume :
« Amis de la bouche, puissîez-vous ne jamais yous trouver à meilleur festin ! De la fumée et de Teau tiède, voilà ce que vous êtes ! Ceci est Tadieu de Timon englué et souillé par vous de flaUeries. 11 s'^ên lave, en vous éclaboussant le visage de votre infamie fumante ! »
Les parasites effarés s'enfuient sous les crachais de l'eau dérisoire. Ulysse rejelant ses haillons, sai-
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sissant son arc, et tuant à coups de flèches les prétendants qui pillent son palais , n'est pas plus formi* (lable que Timon découvrant les plats vides de son repas symbolique.
Les Finies s'emparent du drame et ne le lâchent plus. Timon s'est exilé dans une caverne^ au fond d'une forêt ; sa voix se distingue à peine du rugissement de ses bétes. Mêlez ensemble les anathèmes des Prophètes, les huées d'Aristophane, les sarcasmes de Juvénal, vous aurez le diapason de ce vocabulaire enragé. Les ïambes mortels d'Archiloque, qui forçaient ceux qu'ils attaquaient à se pendre, devaient ressembler à ces invectives. Cette bouche, naguère si gracieuse et si bienveillante, vomit maintenant des reptiles, comme celle du personnage des légendes.
En bêchant le seuil de son antre. Timon a exhumé un trésor. La joie qu'il ressent de sa trouvaille est celle d'un empoisonneur découvrant un mancenil-
lier. — Voici venir Alcibiade marchant contre Athènes, qui l'a proscrit, clairons sonnant, enseignes déployées. 11 s'arrête devant l'antre du Misanthrope, comme Alexandre devant le tonneau de Diogène ; il Tioterroge avec une compassion sympathique. Alcibiade a toujours été l'ami fidèle et désintéressé de Timon ; il ignorait ses malheurs et il s'ofl^re à les réparer. Mais les yeux égarés de Timon ne distinguent
plus la loyauté de la perfidie : sa haine est universelle, rimmanité n*est plus pour lui qu'un moustre unique et indivisible. Du fond de sa grotte, il lance au héros des imprécations ; il répond à ses douces paroles par d'effroyables outrages.
Cette scène a un épisode d'une atroce beauté. Deux courtisanes, Timandre et Phryné, accompagnent le jeune Àlcibiade. Timon leur ouvre le trésor qu'il a déterré. Il les couvre d'opprobres et de largesses, il leur jette la fange et For à poignées, il leur parle comme ferait un dieu méchant, lançant sur une ville les Génies de la peste et de Tincendie.
« Drôlesses I tendez vos tabliers I... Persistez dans Totre métier, épuisez les hommes jusqu'à la moelle, atrophiez leurs jambes amaigries, énervez leur virilité ! Cassez la voix de l'avocat, afin qu'il ne puisse plus plaider Tinjuste, ni glapir ses arguties en fausset I Empestez le flamine, qui déclame contre les convoitises de la chair, et ne se croit pas lui-môme ! Voici encore de l'or ! Damnez les autres et que cet or vous damne, et que les fossés de la voie publique vous servent à tous de tombeau I •
Cependant les deux courtisanes se suspendent, comme des sangsues, à cette bouche où le fiel écume. La cupidité les prosterne aux pieds de leur insulteur. Elles ont soif de ses injures lucratives, elles avalent pêle-mêle l'or et la boue qu'il leur jette. A chaque pause de sa diatribe, elles redemandent encore des outrages et encore de Tor.
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« Eh bien ! encore de For 1 Que faut-il faire encore ? Croîs-nous, il n'est rien que nous ne fassions pour avoir de Tor, généreux Timon 1 » — « Mettez-vous d'abord, répondil, à Fœnvre de la prostitution el des calamités I Je vous ai donné des arrhes 1 »
Cet or qu'il jette à des courtisanes, comme il jetterail des flots d'huile dans un brasier, Timon va tout à rheure le distribuer aux voleurs qui rôdent autour de son antre. La corruption particulière aux âmes blessées s'est emparée de son être; la haine des hommes engendre en lui Tamour monstrueux du vice et du mal. C'est à solder leurs œuvres qu'il consacre le reste de son trésor. Mais Timon entend rester seul dans le cercle excentrique où il est entré. Il repousse avec mépris Apamantus, qui croyait avoir fait de lui son disciple. Le Misanthrope ne veut rien avoir de commun avec le Cynique.
On dirait un tigre flairant dédaigneusement' un chacal. Sa sauvagerie est celle de ces animaux redoutables qui n'admettent pas de compagnons, et qui ne rugissent à pleine poitrine que dans le plein du désert. C'est dans les monologues surtout qu'éclate sa formidable éloquence. Sa source d'amertume est intarissable, elle redouble de bouillonnements, lorsqu'on la croit épuisée. Par moments, les imprécations se pressent sur ses lèvres, avec une multiplicité si bniyanle quMl semble impossible
qu'une seule voix humaine puisse sufâre à tant de fureurs. On croit entendre les cris d'une muUilude ameutée, ou cet orage infernal qui mugit, « sous » Tair sans étoiles » de VEnfer du Dante : — « Idio- » mes divers, discours horribles, paroles de dou- » leur, accents de colère, voix hautes et enrouées el » bruits des mains... — Ces âmes blasphémaient » Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le temps » de leur naissance, la semence de leur semence et » de leur enfantement. »
Diverse lingue, orribili favellc,
Parole di dolore, accenti d*ira,
Voci al te e floche, e suon di man con elle
Bestemmiavano Iddio, e i lor parcnti, L'umana specîe, il luogo, il tempo, e'I semé Di lor semenza ,e di lor nasci menti .
Cependant la chair palpite une dernière fois dans cette statue haineuse tournée vers Sodome. Une larme tombe de ces yeux injectés de bile et desséchés par la fièvre. L'honnête Flavius vient visiter son mattre, et lui offrir ce qui lui reste de force et de vie. Timon rudoie d'abord le vieux serviteur, il le reçoit avec la méfiance insultante qu'il oppose à toute face humaine. Mais les pleurs qu'il lui voit répandre amollissent son cœur pétriGé.
« Quoi donc ! Est-ce que tu pleures ? Approche alors, je vois que tu es une femme ; tu n'as rien de commun a?ec les hommes au cœur de rocher, qui ne pleurent que de volupté et de rire. »
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Son attendrissement reste marqué d*ironie ; il a tant tnaudit, qu'il ne sait plus bénir. En exceptant Flavius de son analhème, il insulte et maudit encore ; mais Teffort même de son émotion la rend plus tou- <îhante. C'est cette larme du damné, qui, si elle parvenait à tomber, éteindrait, dit-on, les feux de l'Enfer.
« Que je contemple tes traits!... Sans nul doute, cet bomme est né de la femme. Pardonnez- moi, Dieux justes et toujours calmes, la malédiction téméraire dans laquelle j'ai enveloppé tous les hommes I... Je le proclame devant vous, il existe au monde un honnête homme.... Entendonsnous bien, j'en reconnais un ; un seul, pas davantage. Et cet homme est un intendant ! — J*aurais voulu haïr le genre liumain tout entier, mais je fais une exception en ta faveur, ie leur donne à tous, hormis à toi, ma malédiction ! »
Ce tressaillement de la fibre humaine ne dure <iu'un instant; c'est le sentiment fugitif et vague de ia bête fauve rendant un enfant ou épargnant un <îsclave. Timon reprend bientôt sa férocité. 11 sent revenir le haineux délire qui Tavait un instant -quitté. Comme Thydrophobe, repris par la rage, ^iverlit ses amis de quitter sa chambre, le Misan- 4hrope prévient Flavius, et le somme de fuir, s'il veut échapper à ses anathèmes.
« Si tu redoutes les malédictions, ne reste pas, fuis, pendant que tu en es exempt, et que je te bénis encore. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te revoie Jamais I 9
Jusqu'à la fin, il soutient, sans fléchir, cette écrasante atlilude. Les sénateurs qu'Athènes repentante a députés vers lui, n'en obtiennent que des clameurs forcenées. Il meurt enfin, dans rimpénilencc finale de la rage, et cette mort, si soudaine qu'elle soit, parait bien tardive. On s*étonne que son cceur, sufl'oqué de fiel, n'ait pas depuis longtemps crevé dans sa poitrine, comme éclata cette trompe où Roland trahi souffla son âme dans un jet de s^ang. Sa dernière pensée est une imprécation^ son dernier soupir un blasphème :
« Que les hommes n'aient que leur tombe à creuser, pour trayail,et que la mort, pour salaire. Soleil, cache tes rayons! Timon a vécu l »