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PIQUILLO ALLIAGA.
ils ont brûlé toutes les propriétés appartenant aux Maures, à conimencor par celle de votre père.
— Et vous Tavez souflert?
— Je leur criais vainement : Prenez garde... et j'avais raison... car l'incendie, qui ne distingue rien, a gagné, et j'ai eu deux maisons de brûlées... moi! et beaucoupd'excellentscliréliens.Puisle prélat, toujours la croix à la main, s'est dirigé vers l'Albarracin, entraînant sur son passage toute la population des campagnes, qui maintenant ravage tout, même des terres extrêmement catholiques, et je n'oserais conseiller à madame la ducbesse d'essayer de se rendre au Val- Paraiso.
— Ne pouvez-vous donc nous protéger?
— Je n'ai que mon zèle, mon dévouement... les ordres du roi et quelques alguazils, sur lesquels je n'oserais compter ; le peu de troupes réglées, de bons soldats que nous ayons, est sous les ordres de don Augustin de Mexia, qui en a graucHiesoin pour réduire les rebelles. Telle est la situatioFdes choses, que j'ai désiré expliquer à madame la duchesse avant de la laisser débarquer, ce que franchement je n'oserais lui conseiller, ajouta-t-il en saluant de nouveau.
A'ixa réfléchit. Où chercher un asile ? où trouver un prolecteur"? Elle ne pouvait ni n'osait s'adresser à Fernand d'Albayda. De ses deux frères, Yézid était dans les gorges de l'Albarracin, au milieu de sou camp et de ses soldats; Piquillo était à la cour près du roi, et tout disait à la fille de Delascard'Albéritpie que ce n'était point là sa place. Elle pensa alors à la compagne, à l'amie de son enfance.
— J'irai près de Carmen, s'écria-t-elle ; c'est là que je dois vivre et mourir. Oui, je suis sûre de son cœur; oui, la tille de don Juan d'Aguilar me recevra dans les murs de son couvent, moi et Juanita, et les pauvres filles qui m'accompagnent et que je dois défendre.
Le parti d'Aïxa était pris. Elle déclara au vice-roi qu'elle voulait se retirer à Pampeluue, au couvent des 'Annonciades, dont Carmen d'Aguilar était l'abbesse.
La difficulté était de s'y rendre. Impossible de traverser ni le royaume de Valence, où l'on pillait, ni l'Albarracin, où l'on se battait; sans compter que l'Aragou n'était pas déjà très-sûr, et le marquis de Cazarena, à qui le roi avait recommandé la duchesse de Santarem sur sa tète et sur sa place, était dans des angoisses dont Aixa s'empressa de le tirer. Elle décida qu'elle ne desceudrait pas de la caravelle la Vera- Cru8, et qu'elle continuerait une partie de sa route par mer.
— Si le seigneur don Lopez de Sylva, dit-elle avec un gracieux sourire, veut bien nous conduire jusqu'à Barcelone, nous y débarquerons, et nous traverserons toute la Catalogne.
— Qui est calme et paisible! s'écria le vice-roi. Les Catalans, en général, elles habitants de Barcelone, en particulier, sont une population de négociants qui tiennent à faire fortune; ils aiment le commerce, ils aiment les Mauresques...
— C'est bien, monsieur le marquis, dit la duchesse en l'interrompant, le seigneur don Lopez de Sylva mettra à la voile quand il le jugera convenable.
Le vice-roi avait salué une dernière fois et avait
couru à son palais adresser à Sa Majesté le rapport détaillé de tout ce qu'il venait de faire pour le service du royaume et l'agrément de madame la duchesse de Santarem.
C'était cette lettre que le monarque venait de décacheter et de lire , pendant que le duc d'Uzède lui expliquait les mesures politiques qu'il comptait prendre contre les créatures et les amis du dernier ministre.
Le roi n'entendait rien, n'écoutait rien, il n'avait plus qu'une seule pensée. La duchesse de Santarem était au couvent des Annonciades à Pampeluue, et toutes ses idées étaient désormais tournées vers cette province. C'était de toute l'Espagne et des Indes le seul point de son vaste empire qui l'intéressât maintenant.
Il interrompit le duc d'Uzède au milieu de sa proposition, à laquelle il n'avait pas prêté la moindre attention, et lui dit :
— Je suis entièrement de votre avis,
— Je vais en prendre note, répondit d'Uzède, et agir en conséquence. Rodrigue de Calderon sera arrêté dès aujourd'hui.
— Très-bieu , dit le roi, qui ne l'avait pas écouté davantage. Mais à ces considérations j'en ajouterai une autre, la nécessité de maintenir une alliance, une étroite alliance avec la France.
Alliaga,qui lisait attentivement la lettre du vice-roi de Valence, s'arrêta à ces paroles de son souverain, tant il était surpris de voir le roi émettre de lui-même une intention ou une vue politique ; son étonneraent cessa quand Sa Majesté continua et dit :
— On avait parlé dernièrement au conseil d'une entrevue entre moi et la régente de France, Marie de Médicis, entrevue qui devait avoir lieu àPampelune.
— Votre Majesté avait désapprouvé cette idée, répondit le duc.
— J'avais tort; c'est, pour l'entrevue des deux souverains, un lieu parfaitement choisi, sur les frontières de la France et de l'Espagne, et puis Pampelune est une ville très-agréable.
— Il y a ime fort belle citadelle, dit le duc.
— Qui n'est pas encore terminée, répondit AUiaga.
— Et puis, il y a de fort beaux couvents, ajouta le I roi, que je ne serais pas fâché de visiter. Il faut écrire
à d'Épernon et au maréchal d'Ancre, ou plutôt à Éléonore Galigaï, pour que l'on parle à Sa Majesté la régente de France de cette entrevue. Nous entendons que cela s'arrange, et le plus tôt possible ; c'est vous, ijM)nsieur le duc, que nous chargeons de cette négociation. En attendant, AUiaga, nous partirons dès demain.
— Votre Majesté ne pense pas, répondit le duc, qu'il faut des mois entiers pour traiter avec la cour de France une pareille affaire, qui offrira sans doute des difficultés.
— Je n'en veux pas! Nous partirons demain.
— Avant d'attendre la réponse de Marie de Médicis?
— Quelle qu'elle soit, on peut toujours partir. Cela me donnera l'occasion de parcourir l' Aragon, la Navarre et même la Biscaye. Nous n'avons visité aucune de ces provinces depuis la première année de notre
PIQUILLO ALLIAGA.
rè^no. Sous le duc dii Lerma, nous ne faisions jamais que le voyage de Vailadolid, qui m'ennuyait pins que je ne peux vous dire. Il faut qu'un roi se montre à ses sujets et voie tout par lui-même, n'est-il pas vrai? ajouta-t-il en regardant Alliaga.
Et celui-ci, qui avait autant d'envie que le roi de se trouver enfin auprès d'Aïxa, répondit affirmativement.
En conséquence, le voyage du roi fut décidé, et tout Madrid apprit le lendemain que le' roi partirait dans trois jours pour visiter l'Aragon, la Navarre et les provinces basques.
LXXXÏ.
tES CAPTIFS.
Aïxa cependant était heureusement débarquée à Barcelone. Don Lopez avait transmis au gouverneur de cette ville les ordres du vice-roi de Valence ou plutôt ceux du roi lui-même, et toutes les précautions avaient été prises pour que la duchesse de Santarem et sa suite traversassent sans danger la Catalogne et la Navarre.
La jeune abbesse du couvent des Annouciades, Carmen, dont l'année de noviciat était expirée, allait prochainement prononcer ses vœux. L'infortunée avait renoncé au monde, aux plaisirs, au bonheur ; elle se regardait comme morte, et se sentit renaître à la vue d'Aïxa. •
Cette amie, cette sœur si chère la rappelait à la vie; il lui semblait qu'elle sortait un instant de la tombe pour la revoir, l'embrasser et l'aimer encore. Les lieux mômes où elles se retrouvaient ajoutaient encore à leur émotion. C'est là que s'était écoulée leur enfance, c'est là qu'avaient commencé leur amitié, leur joie, leurs plaisirs, et peut-être aussi la peine dont chacune d'elles se mourait. Non loin de ce couvent était le palais de don Juan d'Aguilar; non loin de là aussi était satombe, et voyant Aïxa couverte de longs voiles noirs, Carmen l'interrogeait d'un œil inquiet; les larmes d'Aïxa lui répondirent : elle aussi avait perdu son père, il avait été massacré dans ses bras.
Ah ! que d'événements s'étaient écoulés depuis un an ! que de malheurs, que de tourments elles avaient à se raconter! Carmen n'en avait qu'un, toujours le même... Mais elle ne pouvait en parler ; elle expirait lentement, sans se plaindre, et le sourire sur les lèvres. AJLxa du moins pouvait pleurer, et Carmen la trouvait bien heureuse.
Juauita et les compagnes de la duchesse de Sanlarem avaient reçu au couvent des Annouciades l'hospitalité la plus douce et les soins les plus attentifs. Elles auraient pu se croire encore au sein de leurs familles, car la jeune abbesse les traitait comme ses sœurs, et son exemple était suivi par toute la communauté, dont Carmen était l'idole.
Aïxa habitait la cellule de sa sœur. Elles ne se quittaient pas. Carmen avait tant de choses à lui demander ! Elle ^interrogeait, même sur Fernand d'Albayda, et
elle s'était presque persuadée qu'il lui devenait indifférent, depuis .qu'elle était parvenue à prononcer son nom sans trembler et sans rougir.
Aïxa lui avait avoué alors à voix basse et comme une nouvelle qui allait la surprendre, les idées de mariage que don l'crnaiid avait formées... dans le lointain, dans l'avenir. Carmen, hélas! ne les connaissait que trop. Cette union, elle s'en doutait, elle s'y attendait, elle la désirait même, elle le croyait du moins ! Et cependant, quand Aïxa, lui en parla, elle manqua de s'évanouir, et pour la première fois peut-être, elle bénit son habit de novice et le large capuchon blanc qui cachait sa pâleur.
Au milieu de ces épanchements, de ces conversations cruelles et parfois encore si douces, quelques jours de repos s'étaient écoulés pour les deux amies, qui depuis longtemps n'avaient joui d'un pareil bonheur. Il ne devait pas durer, et leur intimité fut troublée par une' arrivée bien inattendue.
C'était celle de la comtesse d'Altamira.
Trompée dans ses projets ambitieux, abandonnée de ses amis politiques, exilée à soixante lieues de Madrid, sa cause paraissait désormais perdue ; elle seule ne la regardait pas comme telle ; mais avant de renouer de nouvelles intrigues et de se créer de nouveaux amis, quitte encore à être trahie par eux ou à les trahir à son tour, la comtesse cherchait où elle pourrait s'établir et quel asile lui restait. Elle avait voulu d'abord se rendre à son château de Douero, aux environs de Vailadolid; mais Vailadolid n'était qu'à quarante lieues de la capitale, et d'ailleurs on ne la laisserait pas aussi près de la cour, qui habitait si souvent cette résidence. Elle pensa alors à sa nièce Carmen, abbesse du couvent des Annonciades, àPampelune; elle se trouverait là en famille; c'était une retraite tranquille, honorable, où on ne soi^gerait pas à l'inquiéter. Pampelune était à quatre-vingts lieues de Madrid, et ce qui valait mieux encore, Pampelune était près de la France, et c'était du côté de la maréchale d'Ancre, Éléonore Galigaï, favorite de Marie de Médicis, que la comtesse espérait tourner ses nouvelles batteries.
Elle arrivait donc chez sa nièce, les bras ouverts, et fut toute stupéfaite d'y rencontrer Aïxa, son ennemie mortelle et la cause probable de sa disgrâce. Son premier mouvement avait été du dépit; le second fut presque du contentement. Ou n'a rien à faire dans l'exil, et chercher à perdre une rivale qu'on déteste, c'est toujours un passe-temps ; la comtesse se promit de se livrer tout entière à cette occupation.
Pendant ce temps. Sa Majesté le roi d'Espagne s'était mis en route. L'étiquette forçait la cour à voyager à petites journées, au grand regret du monarque, qui trouvait la distance bien longue de Madrid à Pampelune.
Dans son impatience d'arriver, il regardait comme un malheur véritable tout ce qui retardait sa marche; jamais il n'avait reçu avec un sourire plus contrarié les clés des villes, les hommages des corporations et les corbeilles de Heurs des jeunes filles vêtues de blanc; jamais il n'avait écouté de plus mauvaise grâce les discours des gouverneurs, alcades ou corrégidors.
Il ue se dédommageait de ses ennuis qu'en causant
PIQUILLO ALLIAGA.
avec Alliaga, qu'il voulait toujours avoir à côté de lui, et chacun s'écriait : Quel pieux monarque! il ne peut quitter son confesseur, il lui parle sans cesse.
Le roi ne lui parlait que de la duchesse de Santarem.
Depuis que le duc de Lernia, la comtesse d'Altamira, et surtout le grand inquisiteur Sandoval, n'étaient plus là pour lui faire peur du ciel, de l'inquisition et de la noblesse, le roi s'était singulièrement enhardi ; il se disait qu'il avait, comme tous ses sujets, le droit d'être heureux, et il commençait même à comprendre qu'on offensait moins le ciel en épousant secrètement une femme qu'on aimait, qu'en la prenant hautement pour maîtresse.
Il n'y avait que l'article du baptême et de la conversion d'Aïxaqui le troublât dans ses rêves amoureux et jetât une teinte plus sombre sur les nuages dorés au travers desquels lui apparaissait l'avenir. Mais Alliaga saurait convaincre sa sœur et la décider; c'était pour cela que le roi d'Espagne soignait son confesseur, le flattait et lui faisait presque la cour, situation toute nouvelle, et iuouïe jusque-là dans les fastes de l'étiquette espagnole.
Enfin, le roi se voyait à plus de la moitié de son voyage. Il avait traversé les chaînes des montagnes et s'approchait.de l'Ebre. Après une journée assez fatigante par la marche et surtout par la chaleur, la cour s'était arrêtée à Calahorra, petite ville célèbre par une grande victoire que les chrétiens remportèrent autrefois, daus ses environs, sur les Maures, jusque-là leurs vainqueurs.
L'arrivée de la cour, quoiqu'elle fût depuis longtemps annoncée et attendue, avait tout bouleversé dans laville;on ne savaitoù loger les bagages, les équipages et les gens de la suite. Le plus bel hôtel, celui du corrégidor, pouvait à peine suffire à Sa Majesté, qui, pour la première fois depuis le commencement du voyage, fut obligée de se séparer de son confesseur.
Celui-ci fut placé dans une maison particulière,' et pendant qu'on préparait son repas, il se mit un instant à la fenêtre pour jouir de la fraîcheur de la nuit. Cette route de Madrid à Pampelune était pour lui une source intarissable d'émotions et de souvenirs ; tous les, événements de sa vie, déjà si longue et si agitée, se retraçaient l'un après l'autre à sa pensée. La fortune l'avait tour à tour accablé de ses dons et de ses rigueurs, et, comme cela arrive toujours, il s'arrêtait avec plus de complaisance sur ses jours de tourments que sur ceux de bonheur. Il rêvait à une des époques les plus tristes et les plus sombres de sa vie, celle de sa longue captivité dans les montagnes de Tolède, lorsqu'il entendit sous ses fenêtres le son d'une guitare. C'était un bohémien, un chanteur ambulant qui cherchait à attirer son attention et surtout sa générosité. Alliaga se souvenait toujours du temps où il n'était que Piquillo, et tout mendiant avait droit à sa sympathie. Il avait dune jeté à celui-ci une poignée de monnaie, et le musicien ambulant ne se retirait pas; au contraire, il raclait plus fort que jamais et d'une main désespérée un air si remarquable par son étrangeté et par la barbarie de ses accords, qu'Alliaga, qui avait d'abord cherché à s'y soustrairr, l'écoutait avec une attention et une émotion indéfinissables. Ce n'était pas
la première fois que cet air frappait ou plutôt déchirait ses oreilles. Il lui semblait l'avoir déjà entendu dans une occasion terrible et inquiétante de sa vie, et soudain la mémoire lui revint. C'était l'air que Pedralvi lui chantait au pied de la tour du village d'Aïgador, lorsqu'il était prisonnier du curé Romero, ou plutôt de l'archevêque de Valence Ribeira.
La nuit était trop obscure pour qu'il lui fût possible de reconnaître les traits du chanteur. Celui-ci, d'ailleurs, avait l'air de se cacher, dernière circonstance qui éveilla ses soupçons. N'osant faire monter ce mendiant dans sa chambre, il saisit un moment où les gens de la maison le laissaient seul; il descendit lui-m'me dans la rue, quitte à dire à son retour qu'il avait voulu jouir un instant de l'air et de la promenade, pour mieux faire honneur au souper splendide qu'où lui préparait.
Il alla droit au chanteur ambulant, qui s'éloignait, mais lentement, et sans vouloir se soustraire à ses regards. Alliaga le suivit. L'inconnu se dirigea vers une rue solitaire, puis vers 'une esplanade environnée d'arbres, non loin des murailles de la ville. Il marchait de manière qu'il voulait immédiatement être rejoint, car lorsqu'il se vit éloigné de tous les regards, il s'arrêta, se retourna vers celui qui le suivait et ne laissa échapper que ces mots prononcés avec émotion :
— Piquillo ! notre frère !
A ce nom, à cette voix, Alliaga avait reconnu Pedralvi ; mais il étendit le bras et dit d'un ton sévère :
— Je ne reconnais plus pour mon frère celui qui a manqué à sa parole. Je t'avais confié l'inquisiteur Sandoval* et sa mort a été le signal de nouvelles persécutions contre nous.
Pedralvi se hâta de se justifier et lui raconta en peu de mots l'horrible scène de la grotte du Torrent, qui avait été suivie de bien d'autres désastre?!.
— Eh quoi! s'écria Alliaga étonné, don Augustin de Mexia n'a-l-il pas reçu du roi et du ministre l'ordre de suspendre toutes les hostilités?
— Trop tard; tout était fini pour nous.
Il lui raconta alors que le manque de provisions et surtout le manque d'eau avaient réduit au désespoir les soldats commandés par Yézid. Voyant leur perte inévitable, ils avaient préféré une mort qui devait du moins coûter la vie à quelques-uns de leurs ennemis, et ils avaient quitté la position aride et inexpugnable qu'ils occupaient, cherchant à se frayer un passage et à descendre dans la plaine pour y trouver dès vivres.
C'est ce qu'attendait arec impatience don Augustin de Mexia. Il s'était élancé sitr ces troupes épuisées par le besoin et qui pouvaient à peine porter leurs armes. L'ardeur ou plutôt la rage de ses soldats avait encore été animée par la présence du nouvel inquisiteur. Ribeira, patriarche d'Antioche, archevêque de Valence, successeur et vengeur de Sandoval, était apparu dans leurs rangs, la croix à la main ; il avait marché à leur fête, leur défendant, au nom du ciel, de faire aucun quartier aux hérétiques.
Alors un combat, ou plutôt une chasse humaine, horrible, avait commencé (1). Poursuivis, traqués dans
(I) AValson, Histoire de Philippe tll, t. Ii, l:v. iv, p. 87.
PIQUIULO ALLIAGA.
tous les défilés, clans toutes les grottes cX sur tous les rochers de l'Albarracin, les Maures ne pouvant descendre la montagne du côté occupé par les soldats de don Mexiaet surtout par l'ini pitoyable archevêque, les Maures s'étaient rejetés en wule sur l'aatre versant, défendu par Fernand d'Albayda et ses troupes, qui n'avaient pas encore donné. Le général ennemi avait prévu ce mouvement, qui était immanquable, et il sélait mis lui-môme à gravir le sommet de la montagne, certain maintenant de maintenir entre deux feux les rebelles, dont pas un ne pouvait échapper.
A celte nouvelle, le pieux archevêque Ribeira n'avait pu retenir des larmes de joie. Aux yeux de toute l'armée, il s'était jeté à genoux et avait remercié le ciel du triomphe de la foi et de l'extinction de l'hérésie. «•
Mais en donnant sa bénédiction aux soldats qui partaient pour ce dernier combat, il leur avait recommandé, contrairement à ses exhortations ordinaires, d'épargner les vaincus et de faire cette fois le plus de prisonniers qu'ils pourraient, attendu qu'au nom de l'inquisition, dont il était désormais le chef, il voulait, à Valence, à Saragosse, à Tolède, à Burgos et dans toutes les principales villes de l'Espagne, célébrer par des auto-da-fé magnifiques la victoire des chrétiens sur les intidéles et ranimer ainsi sur tous les points du royaume le zèle et l'enthousiasme religieux, qui commençaient à s'éteindre.
Lui-même, après ce discours, s'était mis en marche et avec des fatigues et des peines inouïes, il avait gravi les sommets les plus arides de l'Albarracin, à la suite de l'armée.
Yézid, cependant, voyait sa perte inévitable. En descendant du côté de la plaine de Valence, qui donnait sur la mer, il avait devant lui Fernand et des soldats frais et nombreux, qu'il ne pouvait espérer écraser avec des troupes décimées par la faim et la souffrance. Le sentier de rochers par lequel le convoi de troupeaux lui était arrivé était le seul point qui pouvait proléger sa faite. Quand ses éclaireurs y arrivèrent, ils l'avaient trouvé occupé par l'avant-garde ennemie.
Toute retraite lui était donc fermée^ et du sommet de la montagne, le général en rhef< son armée et le redoutable archevêque allaient, d'un instant à l'autre, tomber sur lui comme un torrent.
On lui avait annoncé on ce moment un parlementaire, qui venait de la part de doa Fernand. U s'était hâté de le recevoir.
C'était un bel officier que nous avons vu brigadier au commencement de cette histoire et que maintenant on appelait le capitaine Fidalgo d'Eslremos, qui avait toute la confiance de son chef; il venait proposer à Yezid une capitulation qui pouvait seule le sauver.
— Mais à quelles conditions? demanda Yézid avec inquiétude.
Le capitaine Fidalgo regarda autour de lui. Ils étaient seuls. Il lui dit alors vivement et à voix basse :
— Les conditions que vous voudrez; mais liàtezvous, car si Augustin de Mcxia et l'archevêque Itibeira arrivaient, don Fernand, mou général, ne pourrait plus traiter avec vous.
-—Je comprends! eh bien, tous ceux que je commande auront la vie sauve.
— Accordé.
— Ils seront, à l'instant même, conduits au port des Alfaques, où se troutent des Tâieseaux de l'État.
— Accordé.
— Et seront dirigés sur les côtes de France, Bur Marseille, dont le rlvaga nous sera plus hospitalier que celui d'Afrique (1).
*— Accordé.
Une demi-heure après, cette convention était signée, et Fernand, comprenant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, avait déjà commencé à l'exécuter. Après avoir donné à ces pauvres gens tous les secours que demandait leur tat, un premier convoi, formant plus des deux tiers de l'armée maure, avait été le soif même dirigé vers la mer. Les plus faibles et les plus souffrants devaient se mettre en route le lendemain* jusque-là, ils devaient rester prisonniers dans le camp espagnol, ainsi que leur général, qui^ dans ce moment, se trouvait sous la tente de Fernand d'Albayda.
Yézid remerciait son noble ami, et, tout entier â sa reconnaissance ainsi qu'au bonheur de le revoir, il le serrait contre son cœur, lorsque les grands-gardes du camp signalèrent l'armée de don Augustin, qui descendait de la montagne, à la poursuite des rebelleSi
Le général en chef et ses soldats ne trouvant pas d'ennemi devant eux, étaient tentés, comme la pre' niiére fois, de crier au sortilège et de croire que l'armée mauresque était encore devenue invisible.
Mais quelle fut la pieuse et sainte colère de l'archevêque quand il apprit la capitulation signée par don Fernand.
— Mon général, répondit celui-ci, m'avait ordonné, il y a un mois, de faire mettre bas les armes à tous les Maures ou de les exterminer. Voici l'ordre de don Augustin de Mexia, et voici les armes de nos ennemis, car ils les ont tous déposées en nos mains. *
— Votre général ne vous avait point ordonné de les diriger vers la mer et de les faire embarquer!
— Non, monseigneur; mais telles sont les inten* lions du roi; car il ordonne, dans son édit, à tout rommandant et ollicier de ses armes de tenir la main à ce que les Maures dont on s'emparera soient tous conduits à la côte et immédiatement embarqués.
■ — Vous n'aviez [-as ce droit !
— Le roi , le ministre et lè conseil en décideront.
— Quoi qu'il en soit, monsieur le général, s'écfk l'archevêque furietir eu s'adressant ù don Augustin, j'espère que la religion et la foi trouveront envousitn difi.mseur plus fervent; vous ferez poursuivre les fugitifs s'il en est temps encore, et (juant aux hérétiques et à leur chef qui sont encore entre vos mains, je de^ mande qu'ils soient remis dans celles de la sainte inquisition; c'est à elle qu'ils appartiennent; comme tribunal spécial établi contre l'hérésie, elle seule a droit de les juger. D'ailleurs, continua-t-il en levant les yeux an ci<!l, il faut que justice se fasse, et l'on ne me contestera pas, je l'espère, l'honneur de venger le saint archevêque martyr Dernard y Royas de Sando-
0) Bodfbe, Histoire dt Provtnee , t. ii, Ht. i, p. 850.
PIQUILLO ALLIAGA
val, mon prédécesseur, massacré par ces niécréants et ces impies.
Don Augustin de Mexia, qui était meilleur général que casuiste, n'avait rien à répondre à ce pieux et terrible argument, et il s'inclina en signe d'ass«itiment.
— Pardon, mon père, répondit don Fernand d'Albayda, il y a quelque chose encore de plus sacré que la vengeance, c'est la foi jurée, et mes soldats et moi ne pouvons permettre qu'on y manque.
— Qu'est-ce à dire? s'écria l'archevêque d'une voix terrible et en fronçant ses noirs sourcils.
— Je dis, mou père, que d'après la capitulation signée par moi, Yézid et ses soldats doivent avoir la vie sauve.
— Aux yeux du ciel, l'existence d'un hérétique n'est rien.
— Mais c'est qut^lque chose que l'honneur d'un soldat et que la parole d'un Espagnol. Je n'ai jusqu'ici jamais manqué à la mienne, et vous me permettrez, mon père, de ne pas commencer aujourd'hui.
— Non, je ne le permettrai pas ! s'écria le fougueux prélat. Qui veut arrêter le glaive de Dieu mérite d'en être frappé.
S'abaudonnant alors à toute l'exaltation que lui donnait l'enthousiasme religieux, Ribeirase mit à prêcher les soldats de don Augustin et ceux même de Fernand avec une conviction et une fureur si ardentes et si saintes que ces vieux guerriers, tremblants à sa voix, crurent entendre celle de Dieu même. Catholiques et Espagnols, ils devaient naturellement obéir au grand inquisiteur plutôt qu'à leur olûeier; ils tombèrent à genoux en faisant le signe de la croix et demandèrent à Ribeira sa bénédiction et ses ordres.
Ses ordres furent d'arrêter non-seulement Yézid, mais Fernand d'Albayda, dont il demandait que la conduite fût sévèremeutexaminée,attenduque comme premier baron de Valence et intéressé à la conservalion des Maures, il n'était pas impossible qu'il eût continué à entretenir des intelligences avec eux. Des rapports particuliers, transmis au saint-oiîice, l'accusaient même d'avoir fait passer des vivres dans le camp des rebelles, ce qui constituerait le crime de trahison contre le roi et contre l'État.
Fernand allait donc être conduit dans les prisons de l'inquisition à Madrid. Quant aux autres prisonniers maures, au moment où l'ordre du roi était arrivé de suspendre les hostilités, les uns, envoyés à Valence, avaient déjà figuré dans un somptueux autoda-fé, aux cris de joie et aux pieuses acclamations de la multitude; les autres, au nombre desquels se trouvait Yézid, venaient d'arriver à Saragosse , où un pareil sort les attendait sans doute prochainement; telles étaient les nouvelles que Pedralvi venait annoncer à Alliaga.
Quant à lui, compris par la bonté de Yézid dans le premier convoi de prisonniers dirigé sur le port des Alfaques, et qui maintenant devait voguer vers Marseille, il n'avait pas voulu quitter l'Espagne sans son maitre. Il avait, d'ailleurs, disait-il, des serments à tenir; il s'était donc écbappé, avait pu, grâce à ce déguisement, se soiistraii'e à toutes les recherches, ei, sachant que Sa Majesté se rendait à Pampelune, il
était accouru, certain de rencontrer Alliaga près du roi.
— Maintenant, lui dit-il, tu sais tout; que faut-il faire pour sauver Yézid et nos frères, et ce généreux Fernand d'Albayda, qui nous a défendus au péril de ses jours?
Les moments étaient précieux. Alliaga courut le soir même chez Sa Majesté, qui allait se mettre au lit, lui démontra combien les rigueurs de Ribeira étaient impolitiques, combien elles faisaient de tort au roi près de ses sujets et surtout près de la duchesse de Sàutarem, qui ne lui pardonnerait jamais la mort d'Yézid, son frère (dernier argument, qui n'était pas le moins puissant); que plus tard on aviserait au meilleur parti à prendre, mais que dans ce moment il fallait, avant tout, arrêter l'etfusion du sang et empêcher un second auto-da-fé.
D'aprèj l'avis d'Alliaga, le monarque écrivit donc de sa propre main au grand inquisiteur Ribeira qu'il approuvait fort son zèle pour la foi catholique, mais qu'il désirait qu'on ne brûlât plus personne sans son aveu, à lui, le roi; qu'il entendait, en outre, que les prisonniers maures restassent, non dans les prisons, mais dans la citadelle de Saragosse, et qu'on amenât sur-le-champ à Pampelune, où il se rendait avec toute sa cour, le chef des Maures, Yézid d'Albérique, et don Fernand d'Albayda, sur le sort desquels le roi et sou ministre se réservaient de prononcer, après avoir écouté les avis du pieux archevêque Ribeira, ce {lambeau de la foi et la lumière de la sainte inquisition.
Un courrier partit à l'instant même, porteur de cette lettre, avec injonction de ne s'arrêter ni jour ni nuit j qu'il ne fût arrivé à Saragosse, et le roi, qui ne signait rien et ne s'occupait jamais d'affaires d'État, après son souper, tout étourdi encore de ce qu'on venait de lui faire faire, se coucha étonné et ravi de son activité.
Don Ribeira fut moins enchanté en lisant la missive royale; une sainte indignation s'empara de lui. Son visage, jaune d'ordinaire, car volontiers les dévots sont bilieux, son visage devint d'un rouge pourpre, et il eut besoin d'un violent etfort sur lui-même pour ne point proférer contre le roi une de ces malédictions que réprouvent également la charité chrétienne et la fidélité de sujet. Il fallait cependant obéir. Il donna ordre, ainsi qu'on le lui prescrivait, de diriger don Fernand d'Albayda et Yézid sur Pampeluue, mais il les y devança, et précéda même de quelques jours l'entrée du roi.
Sur toute sa route, il fut accueilli par la population des villes et des campagnes comme le saint de l'Espagne, comme l'apôtre de la foi, comme l'élu du Ciel, et chacun accourait pour toucher ses vêtements et lui demander sa bénédiction.
A Pampelune, il fut reçu dans le palais de l'ihquisition avec les honneurs qu'on eût rendus, non pas au roi, mais au pape lui-même. Dès le jour même de son arrivée, et lesjours suivants,il ne cessade prècherdans la cathédrale devant un immense concours de fidèles. Il avait le cœur trop ulcéré pour se modérer; aussi, cédant à la fougue naturelle de sou caractère, il ne put s'empêcher de tonner contre l'hérésie et surtout contre l'indul-
PIQUFLLO ALLIAGA.
Lc^ Maureî en exil.
gence coupable des rois de la terre. Il se plaignit de la tiédeur qui voulait éteindre les biichers, que dans sou zèle il cherchait vainement A rallumer. Il n'y réussit que trop bien, et il avait tellement excité les passions de la multitude et leur enthousiasme fanatique qu'un cri d'indignation, un toile général s'élevait de toutes parts contre les Maures; chacun dans Pampelune et danslesenvirons se demandait pourquoi la capitale de la Navarre n'aurait pas, comme Valence et d'autres villes privilégiées, l'avautaged'un auto-da-fé et de quel droit on la priverait de ce spectacle.
Telle était la disposition des esprits lorsque, arrivant enfin au terme de son long voyage, le roi avec toute sa cour et toute sa suite se présenta aux portes de la ville. '
Cette fois, sachant combien les habitants de la Navarre, et surtout ceux de Pampelune, étaient jaloux de leurs fucros, et se rappelant l'émeute qui, lors de la première année de sou règne, avait accueilli son entrée, le roi s'était, bien garde de se faire accom-
pagner par aucune troupe. En effet, les bourgeois de la ville, qui, plus que jamais et pour des causes que nous dirons plus tard, tenaient à leurs privilèges, s'étaient rendus à leur poste et, la hallebarde à la main, étaient venus recevoir le roi. Mais sur son passage, aucune foule, aucune afllueuce ; les rues et les fenêtres des maisons semblaient presque désertes, non pas qui! la population de Pampelune fût moins curieuse qu'autrefois, mais un autre spectacle qui attimit bien plus sa sympathie avait lieu ce jour-là même et faisait tort au roi d'Espagne.
Pendant que Sa Majesté entrait par la porte de iMadrid, Yézid et Feruaud d'Albayda arrivaient par celle de Saragosse.
La foule, excitée contre les Maures par les prédications de don IJibeira, avait, à la vue d'Yézid, montré une telle irritation, que les familiers du saint-otBc« et les bourgeois de la ville préposés à la garde du prisonnier avaient eu toutes les peines du monde à le dérober aux manifestations hostiles de la multitude. On
PIQUILLO ALLIAGA.
s'était empressé de gagner le palais de l'inquisition, et Yézid y était entré, tout étonné d'y trouver un refuge.
LE COUVENT i)ES ANNONCIADëS.
La comtesse d'Altaniira, frappée d'exil, voyant le duc de Lerma renversé, et apprenant quelquHB jours après, l'expulsion du père Jérùmc , d'Escobar et do toute la Compagnie dH Jésus^ la comtesse s'était dit que trois coups si décisifs portés à la fois n'avaient pu lètré que par une nlâin ferme et résolue. Ce ne pouvait ôlrd celle du duc d'Uzède, 8on ancien ami, qu'elle connaissait trop bien pour le soupçonner d'uti pareil ttcto de vigueur. Évidemment il était l'agent, le pfêtâ-nom d'une volonté plus puissatiio. Kilo Cessa donc de le haïr, se contentant de le mépriser, et, ne désespérant pas de le ramener plus tard, dirigea ses efforts contre cette volonté qui dirigeait toute* les autres. C'était celle d'Alliaga. Lui et la duchiissc de Santarem régnaient en ce moment et avaient tout pouvoir sur le roi : l'un par son esprit, l'autre par sa beauté. C'étaient iâ les deux ennemis à renverser, et comme la Comtesse ne pouvait y parvenir à elle seule, elle devait songer à se l'aire de nouveaux alliés.
La comtesse commença pat assister avec assiduité et ferveur aux prédications furibondes du pieux Ribeira, le grand inquisiteur. Placée âU premier rang, au-dessous de la chaire, et remarquable par l'élégance de sa toilette, elle ne perdait ni une de ses paroles ni un de ses regards. Quoique prédicateur on est homnie, c'est-à-dire accessible à l'amour-propre, et surtout à l'amour-propre d'auteur, le plus insinuant de to;.s. L'attention de la comtesse le flatta, et quand elle le supplia de vouloir bien désormais diriger sa conscience, ce fut lui qui la remercia.
Une fois en relation avec l'archevêque, elle n'eut pas de peine à exciter son animosité contre Alli^ga. C'était déjà à moitié fait. Les pieuses rancunes sont implacables, et le saint prélat n'avait jamais pardonné à Piquillo de s'îstre laissé convertir par d'autres que par lui. il avait, depuis ce temps, conservé contre le nouveau chrétien un fonds de haine qui eût toujours produit, même si Piquillo ne fi'it pas devenu confesseur du roi, à plus forte raison depuis qu'il balançait par cet emploi la puissance même du grand inquisiteur.
La comtesse avait signalé aussi à Ribeira Oft fait qui l'affligeait profondément. Elle ne pouvait voir sans douleur sa nièce, Carmen, la future abbesse du couvent des Annonciades, donner asile à la duchesse de Sautarem et à ses compagnes, qui, après tout, étaient du sang et de la religion mauresques. C'était un véritable scandale.
Il n'en fallait pas tant pour soulever k colère et l'éloquence du grand inquisiteur. Le matin même de l'arrivée du roi, il avait tonné en chaire contre les fllles du Seigneur qui profanent les lieux saints par la présence impure des infidèles. Le couvent des An-
nonciades n'était pas nommé, mais il était si bien désigné qu'il était impossible de s'y méprendre, et la foule avait témoigné par ses murmures combien elle s'a'^fiociait à l'indignation du prélat. Le feu couvait sous la cendre; il ne s'agissait plusque de l'animer et de lui donner de l'extension.
La comtesse avait pris à son service l'anfien valet de' chambre du roi. qui, ainsi qu'elle, maudissait l'ingratitude et l'injustice des cours; elle l'avait à peu" près initié à ses desseins. Il s'agissait de trouver, pour exciter les passions de la multitude, quelques-uns de ces hommes hardis et remuants, lestiuels, quoi qu'il arrive, n'ont rien à perdre et tout à gagner.
M. do Latotre avait justeinent trouvé à la comtess • Ce qu'elle désirait : c'était un ancien capitaine niéronfent qui s'était battu Bur terre et sur mer. Plein de bravoure, et sans argent pour le moment, il arrivait de la côte d'Afrique, où il avait conduit une cargai'-o;i de Mauresque». Son navire, le San-Lucat-, un navire superbe, avait échoué au service du gouvernement, et le niinistre lui refusait des indemnités.
La comtesse voulut faire connaissance avec ce digne capitaine, que uos lecteurs ont reconnu déjà, et qui n'était autrequeJnan'Baptisla.Quandelle lui eut donné à entendre qu'il s'agissait de perdre Piquillo et la duchesse de Sautnrem, il s'écria si vivement qu'il le fera t pour rien, que la comtesse, ne voulant pas se lais-er vaincre en générosité, lui donna une bourse pleine dor. Il l'accepta, non pour lui, mais pour ses braves compagnons, car 11 n'était pas seul ; il avait avec lui tout son équipage, circonstance qui charma la comtesse autant que la prestance et la galanterie du capitaine, qui ne la quitia qu'après lui avoir juré serment de fidélité.
Alliaga cependant avait vU avec inquiétude l'aspect de la ville à l'entrée du roi. Il s'alarmait de l'indifférence du peuple pour le monarque et de son empressement à courir au-devant des victimes qu'on lui amenait; il prévoyait qu'il y aurait de rudes combats à soutenir pour délivrer Yézid, et que le grand inquisiteur ne lâcherait pas aisément sa proie. Il fallait, et avant que la discussion s'envenimât, se hâter de mettre en liberté don Fernand, qui, par sa position, son influence, et surtout son énergie, pouvait rendre de grands services à la cause qu'il avait déjà si noblement défendue. Il parla dans ce sens au duc d'L'zède, qui hésita et refusa presque. Alliaga fronça le sourcil. — ' C'est mon ennemi personnel, s'écria le nouveau ministre ; il m'a autrefois insulté. Non pas que ji; veuille pmir cela le mettre sons les verrous, mais puisqu'il y est, la loyauté me permet de l'y laisser.
•—Elle vous ordonne au contraire de le délivrer, monseigneur, et je Suis jiersuadé, ajoula-t-il en appuyant d'Un ton un peu menaçant, que telle est l'intention de Votre Éminence.
— • Certainement, dit le duc- en Se mordant les lèvres: et il signa d'un air de mauvaise humeur la lettre que lui présentait Alliaga, et qui était à peu près ainsi conçue :
« Monsieur le cband iNouisiTErn, (' Don Fernand d'Albayda, oflicier du roi, n'est
PFQOfLLO ALLIAGA.
« point jnstifinbliî du Iriljiiiial dn rinqnisitinn ; c'est « à S;i Majesté et à ses conseillers à prononcer sur sa « conduite, et il n'a agi, je dois vous le dire, qu'en « vertu d'ordres supérieurs. Veiiillt.'z donc avoir pour « agréable de le faire mettre en liberté sur-le-chunip « et au reçu de la présente. »
Alliaga fit porter à l'instant-même cet ordre, et se rendit {irès du roi pour lui en rendre compte. Le roi l'écouta à peine : une seule idée le préoccupait, un seul espoir faisait battre son cœur : il était dans la même ville que la duchesse de Santarem. Plusieurs fois, le matin, au moment de son entrée dans la grande rue, il avait mis la fête à la portière de son carrosse pourvoir s'il n'apercevrait pas de loin le clocher du couvent des Annonciades. A peine arrivé au palais du vice- roi, qui avait été préjjaré pour lui, il voulait sortir et visiter la ville, en dirigeant sa promenade vers la montagne Saint-Christophe, oh étaient situés la citadelle et le couvent des Annonciades.
Alliaga employait tons ses efforts pour calmer Son souverain, pour le rappeler à la raison et lui faire comprendre qu'une telle précipitation paraîtrait au moins fort étrange, et pourrait même compromettre le succès de ses projets. Le roi répondait qu'il voulait voir la duchesse de Sanfarem, qu'il se rendrait près d'elle incognito et déguisé, s'il le fallait, comme au jour de leur première entrevue, mais qu'il lui tardait de Connaître son sort.
Tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il attendrait jusqu'au lendemain ; à la condition, cependant, que, le soir même, Alliaga se rendrait près de sa sœur, qu'il lui parlerait de la proposition du roi, et viendrait rendre réponse à son souverain de la manière dont la duchesse aurait accueilli l'idée du baptême, et surtout celle du mariage secret.
Alliaga, enchanté de revoir A'ixa, n'importe, hélas! à quel prix, avait accepté toutes ces conditions, et le roi, retiré avec lui dans son oratoire, lui répétait pour la vingtième fois les mêmes recommandations, l'engageant à partir, lorsque, au moment où Piquillo allait prendre congé de Sa Majesté, une rumeur sourde et prolongée se fit entendre au loin.
La unit était venue, et au milieu des ténèbres on distinguait une lueur rougeûtraqui éclairait certaines parties de la ville ; cette lueur partait d'un point élevé et semblait venir de la montagne Sainf-Chrisfophé. Au même moment, le bruit d'abord vague et confus devint plus fort, plus distinct, et enfin plus effrayant; c'étaient des cris d'effroi et des cris menaçants. Tout à coup une cloche lointaine se fit entendre, à laquelle répondirent toutes les cloches de la ville, puis le tocsin d'alarme.
Le roi sonna et appela à la fois.
— Qu'est-ce? demanda-t-il.
— Sire, dit un des valets de chambre, c'est le feu qui vient de prendre... .
— Eh ! non, dit un autre, c'est le feu qu'on vieut do mettre...
— Où donc?
— Au couvent des Annonciades.
Le roi poussa uil cri d'effroi, et incapable de répri-
merson émotion et sa terreur, il se laissa tomber dans son fauteuil, puis, saisi d'uii tremblement nerveux, il se tourna du côté d'Alliaga pour l'interroger, le consulter, ou plutôt pour être rassuré par lui ; mais Alliaga n'était plus là. Au premier mot qu'il avait entendu; il s'était pré(i[)ité hors de l'appartement et courait an feu. Carmen, retirée dans sa cellule, causait avec sa sœur de l'arrivée du roi à Pampelune.
— Piquillo est-il avec lui? demanda Aïxa d'un air inquiet.
— Certainement. Il était dans le carrosse du roi, et ne le quitte pas.
— Nous allons donc le voir?
— Oui, mais on annonce aussi une auffe notiveTle, et je crains, ajouta Carmen, qu'elle ne te cause trop d'émotion.
En disant CCS mots, ello était elle-même si émue, qu'on l'entendait à peine.
— Qu'est-ce donc? demanda A'ixa, en Commençant à s'effrayer.
— ■ Eh bien ! on prétend, mais on se trompe sans doute, que Fernand d'Albayda a été conduit dans les prisons de l'inquisition.
— Lui ! s'écria AÏXa en tremblant; de quoi l'acctiset-oa?
— D'avoir défendu et protégé les Maures qu'il devait combattre.
— Et tu crois, demanda A'ixa avec angoisse, qu'il sera condamné ? •
— Pas par toi, dii moins, dit Carmen avec un regard plein de douceur, en tendant la main à sa sœur, qu'elle voyait pâlir.
En ce moment un murmure lointain se fit entendre autour des murs du couvent, et peu à peu il devint si fort, que les deux jeunes filles cessèrent leur conversalion et écoutèrent attentivement.
Le couvent des Annonciades était situé sur la montagne Saint-Christophe, qui, elle-même, domine toute la ville de Pampelune, et Juanita entra effrayée, annonçant qu'on voyait, de la fenêtre de sa cellule, accourir une grande multitude de peuple qui se dirigeait vers la grille du couvent. On distinguait en effet les pas tumultueux de la foule ; jusque-là silencieuse, elle arriva devant la grille principale et on entendit alors ces cris :
— Ouvrez ! ouvrez !
— N'ouvrez pas ! je le défends ! répondit Carmen à plusieurs de ses religieuses qui venaient prendre ses ordres; sachons d'abord ce qu'ils nous demandent.
— Je vais vous le dire, s'écria la comtesse d'Altamlra en se précipitant dans la cellule de sa nièce. C'est la populace de Pampelune qui, irritée contre VôuS, demaiule qu'on lui livre les hérétiques auxquelles vous avez imprudemment donné asile, toutes les femmes maures renfermées dans ce couvent.
— Jamais ! répondit Carmen en se plaçant devant sa sœur et devant Juanita.
— Je conçois votre générosité, têprît la comtesse, mais songez que le peuple est furieux; que dans sa colère il n'épargne rien, et que si ou ne lui donne pas satisfaction, il est capable do tout mettre à feu et à sang.
PIQUILLO ALLIAGA.
Aïxa poussa un cri dVfTi-oi.
— Et vous ne voudriez pas, continua la comtesse, sacrifier, pour des étrangères et des infidèles, ces jeunes filles confiées à votre garde.
— Madame la comtesse a raison, dit froidement Aïxa. Mes sœurs et moi avons déjà vu la mort de plus près encore. La terre d'Espagne nous a maudites et doit nous servir de tombeau. Mais l'hospitalité qu'on nous a donnée ne sera fatale qu'à nous.
Allons, dit-elle à Juanita, allons nous livrer à nos bourreaux.
— Je ne le souffrirai pas; retenez-la, empêchez-la de sortir ! dit Carmen aux religieuses qui accouraient en foule autour d'elle. C'est moi qui vous l'ordonne ! moi, votre abbesse !
— Tu ne l'es pas encore ! s'écria Aïxa.
— Je le suis, dès qu'il y a du danger ! répondit avec énergie la jeune fille jusque-là si douce et si timide. Apportez-moi mes habits... mes plus riches habits; hâtez-vous.
Et couverte, des insignes du commandement, elle descendit dans la cour du couvent d'un pas ferme et suivie de toutes ses religieuses.
A la vue de ces jeuues fronts si candides et si purs, de ces filles vêtues de blanc et s'avançant intrépidement au-devant des meurtriers, un sentiment d'émotion et de respect circula dans tous les rangs. Il se fit un profond silence.
Carmen en profita pour s'approcher de la grille.
— Que voulez-vous? Que cTemandez-vous ?
— Qu'on nous livre IfiS hérétiques, dit un des chefs, qui n'était autre que Juan-Baptista. Elles ont mérité la mort.
— Ce n'est pas à nous de les juger, mais de les défendre, puisqu'elles nous ont demandé l'hospitalité.
— En les défendant, craignez notre colère.
— En les trahissant, je craindrais celle du ciel.
— Nous les refuser, c'est vous exposer à la mort.
— Vous livrer leur sang, c'est m'exposer à la damnation éternelle.
— Nous les aurons malgré vous, dit le bandit en secouant la grille avec force.
— Le premier qui osera violer les privilèges de ce couvent et franchir cette clôture, qui est sacrée, sera maudit sur terre et maudit dans le ciel ! s'écria Carmen avec force.
A ces paroles, le peuple recula de quelques pas avec crainte ; il ne resta près de la grille que Juan-Baptista et une douzaine de ses compagnons qui tentaient ainsi que lui de briser ce rempart.
— Anathème sur vous ! continua Carmen en étendant les bras, anathème !
Le peuple tomba à genoux et cria au capitaine et aux siens, à demi-voix :
— Retirez-vous ! retirez-vous ! N'entendez-vous pas qu'elle vous menace de l'anathème ?
— Eh! que m'importe? se disait Juan-Baptista en lui-même, j'ai deux cents ducats à gagner et je les gagnerai.
Mais il se retourna et vit que le peuple se retirait; il allait presque rester seul.
— EIi bien, s'écria-t-il avec colère, nous ne franchi-
rons point cette clôture, puisqu'elle est sacrée. Mais, sans pénétrer dans cette enceinte, nous trouverons moyen d'eu faire sortir les hérétiques ou de les exterminer.
— A la bonne heure ! à la bonne heure ! s'écria le peuple en se rapprochant de lui.
En ce moment, le vent soufflait avec violence: le couvent, situé sur la hauteur, formait un vaste carré; excepté l'entrée principale, fermée par une grille en fer, tout le reste était bâti on bois ou en constructions très-légères. Non loin de là était un maréchal ferrant; Juan-Baptista et les siens coururent à sa forge, tout le peuple les imita, en un instant des milliers de brandons furent jetés en cent endroits différents, contre les murailles ou la toiture du couvent; l'incendie se déclara sur tous les points, et le vent qui l'alimentait le reiidit bientôt impossible à éteindre.
Les religieuses, effrayées, éperdues, sonnèrent les cloches du couvent pour appeler à leur secours. Les cloches de la ville répondirent à ce cri d'alarme, et c'est à ce bruit que Piquillo, hors de lui, s'était élancé dans les rues de Pampelune, priant le ciel de l'inspirer et de lui venir en aide. La citadelle, qui était voisine du lieu de l'incendie, ne renferaiait pas de garnison, et, ainsi que nous l'avons déjà dit, pas un seul régiment, pas un seul soldat n'avait escorté le roi à sou entrée.
Le grand inquisiteur, accouru à la hâte, ne savait que faire, que résoudre, et le duc d'Uzède avait aussi perdu la tète. Alliaga seul avait conservé la sienne. Le désespoir lui avait donné du sang-froid.
Il ordonna à tout ce qu'il y avait de familiers du saint-office et d'alguazils disponibles de se rendre à l'endroit du désastre. Il commanda à tous les bourgeois, qui accouraient armés de hallebardes, de le suivre. Plusieurs refusèrent, attendu que l'incendie du couvent ne les regardait pas.
— Les maisons voisines sont déjà la proie des flammes, répondit Alliaga, et par le veut qui souffle de la montagne, toute la ville de Pampelune, qui est bâtie en bois, sera bientôt la proie de l'incendie. Si cela vous convient, messeigneurs, soit, restons ici.
Et il se croisa les bras.
— Courons! s'écrièrent les hallebardiers, qui étaient presque tous propriétaires.
Alliaga ne courait pas, il volait, et ne s'arrêta qu'à la vue de l'horrible spectacle qui s'offrit à ses yeux.
Les deux parties latérales du couvent étaient déjà totalement la proie des flammes. Les religieuses, forcées de fuir l'incendie, s'élançaient hors de leurs murailles embrasées et étaient recueillies par la multitude, qui ouvrait ses rangs devant elles avec respect et leur donnait asile. Mais toutes celles qui ne portaient pas l'habit des nonnes, toutes lesjeunes filles qu'à leur costume on reconnaissait pour Mauresques, étaient repoussées et rejetées dans le foyer de l'incendie, et la flamme qui les enveloppait les avait bientôt dévorées.
Dans cet auto-da-fé d'un nouveau genre, les acclamations et les hurlements de joie de la foule se mêlaient aux cris des victimes pendant que d'autres, plus dévots ou plus féroces, entonnaient un chant de
PIQUILLO ALLIAGA.
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cannibales et psalmodiaient en chœur : Dies irœ, dies il la!
Au milieu de cette horrible fête, le capitaine Juan- Baptisla, ardent et l'œil en feu, attendait la duchesse de Santarem, qu'on n'avait pas encore aperçue, non plus que Carmen; mais elles ne pouvaient ni l'une ni l'autre tarder à chercher leur salut dans la fuite; car lestlammes avaient déjà gagné le bâtiment principal, celui où était située la cellule de l'abbesse. Quant à )a comtesse d'Altamira, elle avait été une des premières à échapper au danger, et grâce au capitaine, qui l'avait reçue et "protégée, elle était déjà loin de l'incendie qu'elle avait allumé et dont maintenant elle attendait tranquillement les résultais.
Tout à coup, du sein des tlammes, une jeune fille s'élance éperdue. Elle traverse la cour du couvent en poussant des cris d'eÛ'roi; et malgré ses cheveux en désordre, .malgré ses vètiiuients à moitié brûlés, il est aisé de voir que ce n'est pas une religieuse, une nonne, une chrétienne.
— Au feu, l'hérétique, criait-on de toutes parts... rejclez-la dans la fournaise ! le feu purifie tout !
La jeune tille, épouvauléii, n'entendait rien, ne voyait rien, que la flamme qui la poursuivait ; et dans son égarement, elle se précipita dans les bras d'un homme qui était au premier rang et qui semblait l'attendre. Cet homme, c'était Juan-Baptista, qui, levant la jeune fille dans ses bras vigoureux, s'écria, en poussant un éclat de rire :
— Ah ! c'est la belle Juanita, qui a allumé tant de feux dans sa vie ! des feux comme celui-ci et que rien ne peut éteindre... rien !
— Que Ion sang! cria une voix sourde à son oreille. Au même instant, le capitaine sentit dans son flanc
la lame froide d'un poignard. Juanita lui échappa des bras au momenl où il allait la lancer dans la fournaise.
Un autre de ses compagnons la;saisit, mais soudain il tomba lui-même, frappé mortellement, et deux autres qui s'avançaient reculèrent bieutùt dangereusement blessés.
— Et de quatre, murnmra la voix, c'est toujours un à-compte !
Puis celui qui avait prononcé ces mots, tenant Juanita d'une main et de l'autre son poignard ensanglanté, se fraya un passage à travers la foule de curieux qui, étant venus pour regarder et non pour s'exposer, se rangeaient avec empressement. D'ailleurs, parmi tant de scènes de carnage, dans le désordre et le bruit de l'incendie, dans le fracas des murailles qui s'écroulaient,à peine avait-on fait attention à cet épisode; il avait été presque inaperçu de tous, excepté de Juan-Biiptista et de ses compagnons, dont les hurlements se perdaient au milieu de ceux de la foule et qui criaient vainement :
— Arrêtez !
C'est dans ce moment qu'AUiaga tenant une croix à la main, arriva à la tète des bourgeois liallebardiers. Du premier coup d'oeil il avait reconnu Pedralvi et Juanita, et cria à ceux qui voulaient s'emparer d'eux :
— Laissez-les ! laissez-les ! ce n'est pas là, c'est à l'incendie qu'il faut courir. En avant! suivez-moi !
Et les bourgeois suivirent la croix que tenait Alliaga. Pedralvi et Juanita é<aient déjà loin.
A l'entrée du couvent un homme était étendu roidc mort; un autre,#langereusement !îlessé, était à terre près de lui, et criait d'un ton lamentable :
— Laisserez-vous périr un bon chrétien, un vrai catholique!
Alliaga se baissa pour le releveret pour le secourir. Le blessé s'ai)puyasur son bras, et regardant les traits du moine, dont le capuchon venait de retomber en arrière, il murmura avec terreur :
— Piquillo!
— Non pas Piquillo, répondit celui-ci d'une voix solennelle, mais la justice divine, mais le châtiment qui arrive enfin!
S'adressant alors à un groupe d'alguazils et de familiers du saint-office qui venaient de gravir la montagne Saint-Christôphe par une autre rue.
— Au nom du roi, conduisez cet homme dans les prisons de l'inquisition, pour m'ètre représenté à moi, à moi seul. Vous en répondez sur votre tète. Allez.
Se tournant alors du côté de l'incendie, il l'ut effrayé de ses progrès, que rien désormais ne semblait pouvoir arrêter.
Ainsi que nous l'avons dit, les deux ailes du bâtiment avaient été consumées, et toute la violence des flamme^tait maintenant concentrée sur le corps de logis principal, où étaient les appartements de lalbesse, et la chapelle du couvent, qui, plus solidement bâtis, avaient résisté plus longtemps, mais un côté de la toiture et quelques parties de murailles, quoique construites eu pierres, commençaient à s'écrouler.
Et pas de secours ! et pas d'eau ! et sur cette montagne aride, iujpossible de s'en procurer! Ou venait d'en envoyer puiser au bas de la ville, dans l'Arga, mais la ditiiculté de transport, et le temps surtout! Quand ce secours arriverait, le couvent des Annonciades ne serait plus qu'un monceau de ruines!
La jeune abbesse, cependant, après avoir vu le peuple et Juau-Baplista lui-même se retirer à sa voix, s'était empressée d'accourir auprès d'Aïxa.
— Sauvée ! sauvée ! lui dit-elle; ils n'oseront franchir l'enceinte de ce couvent ni le profaner de leur présence; rassure-toi, ma soeur, le danger est passé.
Mais bientôt la lueur des fiammes brillant à travers les croisées de la cellule vint leur apprendre la vérité. Les religieuses effrayées vinrent supplier leur abbesse de ne pas attendre que l'incendie eût rendu la retraite impossible.
— Hâtez-vous de fuir! lui disaient-elles; on le peut sans péril :le peuple laisse sortir toutes les religieuses, toutes les filles du Christ, et leurs rangs s'ouvrent devant nous.
— Alors, dit Carmen à sa sœur, partons !
— Non, senora, non, crièrent les nonnes en se jetant aux pieds d'Aïxa, ne vous y exposez pas : ils vous massacreraient, vous et les vôtres, ou vous précipiteraient dans les llammes!
— Alors, dit irauquillemeut la duchesse de Sautarem, partez, mes amies, parlez promptement. Je sais le moyen d'échapper à leurs coups.
— Comment cela?
PIQUILLO ALLIAOA.
— J'attendrai cjue ces murailles s'écroulent sur moi. Je reste.
— Et moi aussi, dit Carmen en se rapprochant de sa sœur. * •
Ni les prières d'Aïxa ni les larmes de ses religieuses ne purent la faire changer de résolution.
En vain l'incendie commença à siffler avec violence, en vain des masses de tlainmes et de fumée passèrent en tourbillonnant devant leurs croisées, Cavmen repoussa sa sœurquisejetaitàsesgeuoux et répéta:
— Je reste.
Les deux ailes du couvent s'écroulèrent, des gerbes de feu s'élancèrent vers le ciel ; toutes les nonnes, épouvantées, sortirent de la cellule de l'abbesse, deS' cendirent le large escalier de pierre, dont les marches étaient déjà brûlantes, et s'élancèrent dans la cour, qui était libre encore.
Carmen resta ; elle resta seule avec sa sœur, et s'approcha d'elle les yeus rayonnants de joie,
Aixa était pâle; elle tremblait, mais non pour elle.
-^ Qu'as-tu fait, insensée? lui dit-elle. Ne t'expose pas plus longtemps à cet affreux supplice, à ces douleurs atroces. Il en est temps encore , va-t'en ! Je l'en supplie, par notre tendresse, par don Juan d'Aguilar, ton père, que je vais retrouver, et qui m'attend près du mien. Ma Carmen, ma sœur bien-aimée, laisse-moi périr seule. J'ai du courage, tas souffrances me roteraient. Laisse-Jiwi I laisse-moi.., je ne crains pas la mort.
— Et moi je la désire! s'écria Carmen. Oui, ouil poursuivit-elle avec exaltation, mieux vaut le supplice d'un instant que le long supplice du cloître, tourments d'une vie entière, existence de douleurs, de larmes et de regrets !
— Que dis-tu ! s'écria Aïxa étonnée.
— Vois-tu, ma sœur, répondit Carmen avec joie, vois- tu la flamme qui s'avance et qui va m'atteindre ? Ta main, ma sœur, ta main, pose-la sur ce cœur qui bientôt ne souffrira plus.
— Toi, des souffrances! Et lesquelles? Achève... dis-moi tout,
— Oui, s'écria Carmen en se jetant dans les bras d'Aï.xa, on peut tout se dire, quand on va mourir. Par cesflammes qui nous entourent, par ce Dieu qui m'entend et va me recevoir, j'ai fait tous mes efforts pour l'oublier... je n'ai pas pu, je te le jure!
— 0 ciel! tu l'aimais?
!— Toujours !
— Et tu as voulu y renoncer?
— Parce qu'il t'aimait, parce que je préférais votre lionheur au niien.
— Toi, Caruiea, t'inamoler pour moi !
— Tu m'en avais donné l'exemple ! Mais j'en serais morte de douleur, je le sens; je serais morte, et loin de toi! Que béni soit le ciel qui me permet de t'embrasser encore et de l'adresser mon din'nier adieu !
Eu ce moment, tout un pan de muraille s'écroula du côté de la cour.
Les deux jeunes tilles s'élancèrent dans les bras l'une de l'autre, disant à la vie un éternel adieu, et par un mouvement involontaire, leurs lèvres murmurèrent à la fois le nom de Fernand.
Un espoir lenr restait cependant encoi'e. De là cellule d(; l'abbesse, qui était située au second étage, on descemlait jusque dans la cour du couvent par un escalier de pierre, lequel était demeuré debout. Mais elles ne songeaient point à profiter de ce dernier moyen de salut, qui bientôt leur fut ravi, car au bout de quelques instants l'escalier tomba avec fracas, et les deux jeunes tilles restèrent seules au milieu des flammes dans la cellule, qui, ouverte et comme suspendue en l'air, allait bientôt s'écrouler elle-même.
A genoux et les bras étendus vers le ciel, elles priaient toutes les deux, mais elles priaient l'une pour l'autre,
— Dieu de mes pères, puissant Allah 1
— 0 Vierge Marie ! ô Jésus ! disait Carmen.
— Toi le Dieu véritable !
— Toi le vrai Dieu !
— Ouvre tes bras à ma sœur !
— Reçois A'ixa dans ton sein!
Une pluie de feu toudjait dans la cour, les pierres se détacliaient et les poutres craquaient de tous les côtés ; la multitude attentive faisait maintenant silence, comme pour ne rien perdre de ce terrible sjiectacle, et chacun calculait déjà d'avance rinstanl où la cellule allait disparaître dans les flammes.
En ce moment suprême, des deux extrémités de la foule deux hommes, qui sans doute ne s'étaient pas entendus et qui peut-être ne se connaissaient pas, s'élancèrent vers le dernier foyer de rincendi,e. A voir son chapeau galonné et orné de plumes, son riche manteau brodé et l'épée attachée à son ceinturon : l'un devait être un officier et un grand seigneur; l'autre n'était qu'un pauvre moine.
Le premier avait couru dans une maison voisine et s'était emparé d'une échelle; le moine n'avait pensé à rien qu'à s'approcher des deux jeunes filles, à les secourir s'il le pouvait, ou à mourir avec elles. Tous les deux, du reste, s'avançaient avec une égale intrépidité sous les éclats enflammés qui souvent atteignaient leurs vêtements, mais n'arrêtaient point leur marche. Les yeux fixés sur un seul point, ils semblaient compter pour l'ien leur propre danger.
Le jeune olficier, arrivé au pied de la muraille prêle à s'écrouler, cherchait vainement à y appuyer son échelle et à la consolider d'en bas. Les décombres et les débris ne le permettaient pas. De l'autre côté, une poutre, qui seule était restée au milieu du bâtiment incendié, joignait encore la cellule de l'abbesse à un pan de muraille à moitié détruit.
Le moine s'élança sur cette muraille, gravit jusqu'à la hauteur de la poutre, et, sans hésiter un instant, sans jeter même un regard sur ce pont étroit etentlammé, qui déjà craquait sous ses pas, il s'avança aussi tranquillement que s'il marchait sur les dalles d'une église.
Sa tête était nue, et la toiture en feu menaçait de l'écraser; il ne s'en inquiétait guère, il marchait toujours.
Ses pieds et ses mains étaient brûlés, il ne le sentait point, car il avançait, car il n'était plus qu'à deux pas iU cette jeune fille vêtue de blanc qui priait à genoux.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Tu m'allonduis, ma sœur! tu urapi»'!ais'.' lui dit-il ; nie voici.
lit saus attendre sa réponso, il l'avait saisie et l'emportait, au uiouiciil où un cri fiappait sou oreille.
— F(auand ! Feruand !.. g'tilait écriée Carmen.
Le jeune ollicier, gravissant d"uu autre côté, comme à l'assaut, venait d'escalader la cellule embrasée et recevait dans ses bras sa cousine tremblante de terreur et de joie. Il descendit avec elle à reculons, par où il était monté, la couvrant de son corps et la proté,i,'eant contre la pluie de feu qui redoublait.
l'endaut ce temps, Mliaga g'était de nouveau hasardé sur le pont brûlant qu'il avait déjà traversé. Cette fois il tremblait, car il povtait Aïxa, et sons ses pas était un abime, un volcan I mais à ses horribles angoisses se mêlait un sentiment indéfliilssiiblii de bonheur : il serrait contre son cœur celte sœur bieuaiuiée, et il était sur, g'U ne parvenait paià la sauver, di' périr avec elle.
Dieu, sans doute, veillait sur euf , CW à peine avait^ il fait quelques pas dans la cour, quu le dernier étajje du bâtiment s'kbinia dans les flammes ; la cellule de l'abbessi' n'offrait plus qu'un mowçyau de décombres fumants.
C'était tout ce qui restait du eouveat des Anuoii» ciades.
A l'aspect du danger auquel Aïxa et Carmen veuaient d'échapper, et comme s'il n'avait plus besoin maintenant de l'énergie quU'avail soutenu jusqu'alors, AUiaga sentit ses forces l'abandonner et ses genoux lléchir.
— Dieu soit béni, murmura-t-jl, je puis mourir à
pr('seut !
Quelques instants auparavant, le grand inquisiteur lîibeira était arrivé sur le lieu du désastre, donnanl Sft bénédiction à tout le monde. Il avait entonné le Libéra t>os Domine, et la nuiltitude ne douta pas que la présence du prélat et surtout ses prières ne lussent la cause immédiate du salut miraculeux qui venait de s'opérer.
Le prélat se retourna verê 1 s principaux oflloiers et vers les familiers de l'inquisition qui leulouraieut, et, leur montrant Alliaga, il leur dit froidenjent ;
— Donnez des secours à notre frère. Quant à cette jeune lille (il désignait la duchessj de Sautarem), conduisez-la dans le palais de l'inquisition; ce n'est pas aujourd'hui que nous pouvons décider de sou sort ; mais clemain, nous prierons l'Éternel, pour i[u'il nous guide et nous inspire te que nous devons lairc à gon égard.
Eu ce moment arrivèrent les gens (|n'on avait chargés de puiser l'eau daus l'Arga. La nuit était avancée, le couvent eutièrenieut brûlé; il n'y avait plus rien à voir, et la nudtitude satisfaite sa relira a l 'l'auit ;
— Vive monsciijneur Utbeira! viva noire iumt inquisilçuvl
LES FL'EUOS.
Le lendemain, la capitale de la Navarre était dans la Consternation, Le couvent des Annonciades, undrs plus beaux monuments de la ville, avait été détruit de fond en comble; plusieur» maisons avaient souffert de l'incendie ; plusieurs famille» des jibis distinguées coaiplaieiit des mort» ou des blessés, et, comme cela arrive d'ordinaire, rindi|,'uation publique accusait les Mauresques d'èlrc la cause d'un événement dont ils étaii'Ut les victimes.
Le bruit courait que la comtesse. d'Altamira, qui habitait le couvent près de sa nièce Carmen, avait péri dans l'inceudie; et tout portait à le croire, car le lendemain elle ne reparut pas,
Le fait est que la comlesao, ayant appris de M. de Latorre que Juau-Daptista avait étéarr.'léparPiquillo, redoutait pour elle les aveux du cajjitaine et la vengeance d'Alliaga. Il lui sembla alors prudent d'attendre les événements et de se laisser passer pour morte tant que durerait le danger, quitte à revivre dès qu'elle y trouverait avantage.
En attendant, sa perte était un nouveau crime que l'on inq)Utait aux Mauves; les hautes classes auxquelles elle appartenait se joig:iirent aux bourgeois et à la populace pour approuver les niesnres rigoureuses employées contre de» hérétiques qui étaient décidément les ennemis de rEspagiiô, La haine contre eux devint Û vive et si générale que bien dis gens se glorifièrent hautement et connne d'une sainte action d'avoir contribué aux événements de la veille. Mais cette mauilestation leur porta malheur, et tous ceux qui avaient ainsi public leurs exploits se hâtèrent de les démentir et de s'en défendre. Cbaipie soir, en effet, quelques bourgeois tuinbaient sous une main inconnue, et le poignard qui les frappait portait d'ordinaire un papier avec cette inscriiilion :
DE LA rART DES MAURES.
Ces actes, d'une vengeance imprudente, achevèrent d'exaspérer la population de PamiieUiue, qu'il fallait au contraire tâcher d'apaiser, car elle n'était que trop disposée à faire cause connnune avec le graucl inquisiteur. Aussi, ce dernier, fort de l'opinion publique qui se prononçait pour lui, crut pouvoir tout oser, et son lèle ainsi que son audace ne connurent plus de bornes.
Le roi, que ces événements avaient profondément afiligé, les regardait comme un double malheur en ce qu'ils lie lui permettaient pas de voir, dès le lendemain, comme il l'avait espéré, la duchesse de Sanlarem, prisonnière de l'inquisition. Il se tlattait bien, ainsi que Piquillo, que cette détention n'était que pour la forme et ne durerait qu'une jourui'e tout au plus; mais que devint-il (juand il apprit (jne le grand inquisiteur n'avait pas craint de dénoncer Yézid et Aïxaau tribunal iliisajut-oftice, et qu'il les accusa vt, l'un d'à-
PIQUILLO ALLIAGA.
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c.Af,ia;-'..fJ>\
Vivent Qos fiieroî! Les fueros de la Navarre ! L'hôtelier ne dit mol et te conlenla de boire en sîlc]
voiv causé la révolte do rAlliarracin, et l'autre l'incendie du couvent des Annonciades.
Le saint-oflice avait d'abord décidé, comme mesure de convenance, que la jeune Carmen d'Aguilar, la future abbesse des Annonciades et ses religieuses, se retireraient à Grenade, dans une succursale de leur ordre, pendant le temps que l'on emploierait à rebâtir leur couvent.
Le redoutable tribunal avait ensuite déclaré qu'il se regardait comme saisi des deux ailaires que le grand inquisiteur avait portées devant lui, et qu'il allait immédiatimient s'en occuper.
Cette décision était elTrayanle, d'abord par le danger qu'elle pouvait faire courir à la duchesse et à son frère, ensuite pour les projets du roi, dont elle rendait l'exécution presque impossible. Comment, après un pareil éclat, songer à épouser Aïxa, même secrètement? Il était évident que cette idée entrait pour beaucoup dans les combinaisons de l'archevêque. Il fallait doue se hâter de s'y opposer et étouffer cette affaire
avant même que le saint tribunal commençât à s'en occuper.
Le roi donna, dès lé soir même, dt^s ordres en conséquence au duc d'Uzède, qui , malgré son empressement et son zèle apparents, semblait peu flatté du rôle dont on le chargeait. Mais le roi commandait et Alliaga le survi'illait; il fut bien forcé de se soumettre. Il devait le lendemain signifier au grand inquisiteur et au saint-oflice les volontés de Sa Majesté, et Alliaga/ comme membre lui-même de l'inquisition, promit d'assister à cette séance.
Le soir même, Pedralvi, qui n'avait pas de demeure fixe, mais qui errait dans la ville, dans les places publiques, établissant sou domicile au milieu des groupes et de la foule, écoutant et surveillant tout, Pedralvi vint annoncer à Alliaga que le duc d'Uzède était sorti à la nuittorabaute etélait entré dans l'église de Santa-Gruz.
— Eh bien! qu'y a-t-il à cela d'étonnant?
— Un instant après j'en ai vu sortir le grand inquisiteur.
PIQUILLO ALLIAGA.
Le roi restait donc absorbé dâvanl ce billet
— Eh bien ?
— Ils ont dû se rencontrer, ils ont pu se parler.
— C'est possible. J'examinerai et je le saurai.
Le lendemain les membres du saint-ofiicc étaient tous à leur poste, car on leur avait annoncé une communication de Sa Majesté.
Le premier ministre fut introduit. Il salua respectueusement le tribunal, puis le grand inquisiteur; Alliaga crut leur voir échanger un regard d'intelligence.
Lr duc déclara d'un ton sec et hautain qui eût indisposé les juges les mieux intentiounés, que la volonté de Sa Majesté Catholique était qu'on ne donnât aucune suite au procès du Maure Yézid et d'Aïxa, duchesse de Santarem.
L'inquisiteur se leva, et déployant une arrogance qui paraîtrait inconcevable, si l'on ne savait qu'avec un roi tel que Philippe III, et même avec d'autres princes plus puissants que lui, l'Église se regardait alors conmie bien au-dessus du trône, l'iuiiuisiteur déclara que le saint tribunal était déjà saisi de l'affaire;
qu'il n'y avait p*as d'exemple que le roi eût jamais entravé le cours de la justice dans les tribunaux ordinaires; pourquoi donnerait-il l'exemple d'une telle violation dans un saint tribunal, devant lequel s'agitaient, non les intérêts de la terre, mais ceux du ciel; que lui, l'archevêque de Valence et grand inquisiteur, savait tout le respect qu'il devait à Sa Majesté le roi d'Espagne, mais qu'il devait anssi obéissance à un maître plus puissant encore, au roi des cieux, au Christ lui-même, dont il défendait la cause, et que, quelque danger qu'il put en résulter, il ne le trahirait jamais. Voyant cpie le duc d'Uzêde, au lieu de répondre et de rétorquer les arguments du prélat, les écoutait dans un silence respectueux et presque approbatif, Alliaga, ne pouvant contenir son impatience, s'écria d'une voix un peu émue :
— Ainsi donc, Son Excellence entend résister aux ordres du roi ?
— J'entends défendre les privilèges de l'inquisition répondit Ribeira avec hauteur. Quiconque consent à
LAGNV, -• Impriinerici de Ylt><iT ol Cia. — Nt l>->
l'IQUlLLO ALLIAGA.
iléchirsin'unpoiutjSurun pointsciil, quelque minime qu'il soit en appareur,!», porte un roup mortel à l'onlro de Saiiit-Dominique et A ses institutions. Nous avons juré au pied des autels de nsaintenir les droils de ce saint tribunal, et nous devons, ni'^nle au prix, de nos jours, les traiisinetlre intacts à ceux qui viendront après nous.
— Je saurai aussi bien que Votre Excellence^ répondit AUlaya, défendre les droils de rinquisition; mais le roi a aussi Jes siens. Vous ne hli coliieslereï pas celui de faire grâce, et s'il veut absolument en user...
— Pour que le roi fit grâce, répliqua aiîroiteiiient le prélat, il faudr;rit qu'il y eût condamnation; il n'y t!u a pas en'ore. 11 ne s'agit dans ce momeivt ([ue d'un jugement SL'ulement, d'un jugeaient que l'on veut empêcher d'intervenir, et je m'étonne qu'un mensbrc du saint-ollice vienne, au sein inème de ce triimmtl} lui proposer de renoncer i ses droils et de s'avilir. Quant à moi, qui ne crains ni la disgrâce ni même le martyre, je sais mourir, s'il le faut, mais non pas cédeci
Puis se tonrnant vers ses collègues, il ajouta :
— Aux voix, mes frères-. Nous pouvons délibérer devant iM. le duc, qui daignera rapporter ûqSxm réponse à Sa Majesté.
Cette réponse, qui n'était pas douteuse, futqttc l'Inquisition était décidée à maintenir ses droilsj qu*iùnsi donc l'atlaire suivrait son coure, et que le Maufe Vézid et la duchesse de Santah>,;n seraient jugés danë le plus bref délai possible.
Ce délai ne fut pas lohg, et îe soîr même) pintdant qu'Alliaga délibérait âveC le roi s«f le parti à prendre dans ce contlit entre l'autorité royale et raiitorité eC' clésiastique, Yézid et ÀiJca fureiU traduite dettt-U le tribunal, et on commença pat leur interrogabîï« l'iu= struction de l'alfaire.
AUiagacompritalorsqU'il n'avait plus affilirtau due de Lerma, qu'il avait à lutter contre un ennemi audacieux et résolu, qui ne reculerait pas même devant la puissance royale. D'un autre côté, les alliés dont il pouvait disposer étaient sans talents, sans énergie, à commencer par le duc d'Uzède, qui, de plus, était mal intentionné et le trahirait probablement à la première occasion favorable.
La noblesse et les gens de la cour étaie&l déjà jàloiiv de sa faveur, le clergé était humilié d'une élévatirm si prompte. Les amis du pi-re Jérôme et de la Société do Jésus (et ils étaient nombreux) étaient devenus s s ennemis. Alliaga h'avait pour lui que le roi, qu'il gouvernait, il est Vrai, à son gré; ittais la situatiotl du royaume et la position de chacun était alore si àiugulieVe, que commander au roi u'étAit pwsque commander à personnel
El puis, quelque pénible qU'il Foit dé l'àvôUer, ce qui nuisait cnoire A AlliagA> c'est qu'il était honnête liomme, (î'i'st qu'il écoulait ses scrupules et sa conscience. Il voulait sauver sa sœur et les siens 'j mais il ne pouvait oublier que le roi lui avait donné sa confiance, son âùillié et son pouvoir; qu'il était ministre réel, ministre de fait de ce roi qui s'abandonnait à lui et à ses conseils. U lui était donc impossible de lui couseiller tel acte qui soulèveraU contre lui le ciergxj et
l'opinion publique, ([ui porterait ses sujets à la haine, au mépris, à la révolte peut--itre.
VA c'est ce qui arriverait immanquabliMueut si, pour difendre une Maun>sque qu*il aimait et qu'il voulait épouser, le roi se mettait en lulte oiiverti' et déclarée avec l'inquisition, ce tribunal formidable qui pouvait tout, même faire excommunier et déposer les rois.
11 fallait donc attaquer Hibcira et l'inquisition, les combattre et les vaincii?, sans ipie le roi eût l'air de s'en mêler, sans qu'il intervint dans la lutte, et pour sauver la majesté royale, la tenir, s'il était possible, en dehors de la question.
d'élail là une dillicile entreprise. Ce fut celle qu'Alli.iga conçut»
L'obstacle le plus grand était dans la popularité de Ribeiraj llans le respect et l'adoration fanatiques ([ue cliacutj lui portait, et qui, d'avance, lui donnait gain de cause) quoi qu'il hasardât; le duc d'L'zède était dîtnsdes conditions toutes contraires : ses actes étaient tout d'aboitl frappés de défaveur.
Le dernier Uilnirtlre avait laissé de grands déficits dans les coll''rGS du roi ; il était nécessaire de les remplir et pM' les moyens les plus prompls; il y avait Urgmire-.D'l'zède, qui déjà supportait avec impatience l<^. jflug d'Alliaga, ne crut pas avoir besoin de ses con- Seils pour faire obtenir des fonds que réclamaient impérieusement les besoins de l'État ; ou venait d'établir de nouveaux impôts dans les deux Castilles et dans lilusieurs autres provinces qui avaient payé sans rien dire, n imposa de même l'Aragon, la Navarre et la Biscaye. îl ignorait qu avec cette dernière province surtout, il y avait d'autres précautions à prendre.
Les députt^ lies provinces basques, au n-ca de l'ordonnance qui créait un nouvel impôt sans leur conc<iUrs et sans leur consertlenienf , se réunirent, suivant l'Usage de leurs ancôtreg, sous le vaste et antique chêne de Cuernicai e^esl là què se tenaient leurs assemblées, ils délibérèrent) et l'hisloiî^ a conservé l'énergi([ue remontrance qu'ils adressèrent à Philippe III : « lùix '.< seuls, d'après leurs fueros, avaient le droit de s'iin- « posGC) et l'avaient fait jusqu'ici; mais en vertu de « leurs fueros; ils déclaraient qu'ils ne pouvaient faire c( davantage, et suppliaient le roi de retirer son or- « (loUnance; sinon, disaient^ls, et si l'on veut violer « nos fueros, nous prrîudrons les armes pour défendre C( nos droits et notre bieil-aimée patrie, dussions-nous « voir brûler noS maisons et nos cam])agnes, mourir « nos femmes et nos enfants; dussions^noUs chercher « ensuite un antre siîigneur pour noué protéger et « nous défendre! tl) >)
Cette adresse à laquelle l'imprudence du duc d'lj*ède venait d'exposer la niajiesfè royale étatt si jnsh; qu'il n''y avait rien à répondre. \\ fallait y faire droit, c'est ftè'qU' Alliaga avait conseillé a\i roi. La noilVtîlIn de cet échec ministériel se répandit dans Pampeliine. Les bourgeois de la ville félicitèrent ceux d'e lîiscaye de la manière dont ils avaient sU défendre leurs lUeros, et coururent tous aux archives pour examiner si dans
(1) Cil. Wtss, VÈipngue, loni. t, pi*. 35 sWfC des aiffaînjs ùira^igi^Vos, roi E»l«isii<i
. t, \iyi. 352. AirtVivcs ilu mi-
PIQUILLO ALLIAGA.
ceux de la Navarre il n'y aurait pas aussi quflque article qui leur permit de ne pas payer d'impôt.
Ils n'y trouvèrent pas cette clause, que leurs an-* cètres avaient néglifré de faire insérer. Il n'y en avait que doux principales. L'une leur donnait, comme nous l'avons déjà vu, le droit de se garder et d'empêcher qu'aucun suidât ne pénétrât dans leur ville.
L'autre leur coulerait le droit de se juger eux-mêmes parleurs propres tribunaux, et de connaître seuls des crimes ou délits commis dans leur ville.
Alliaga, qui, au sujet de l'allaire de Guernica, venait d'étudier aussi les fueros de la Navarre, vit dans cette dernière clause le moyen de salut qu'il cherchait, et se bâta de l'exploiter avec habileté.
Dès le soir même, Fedralvi et quelques amis dévoués, habillés en bons bourgeois de Fampclune, se ré'paudaient dans tous les groupes, parlaient des fueros du pays et de leur importance, démontraient, par l'exemple des provinces basques, combien il était essentiel de les défendre et de ne pas y laisser porter la moindre atteinte.
— Dans ce moment, par exemple, s'écriaient-ils, Dieu nous préserve d'oser élever la voix contre le saint et respectable Ribeira, notre grand inquisiteur ; mais entin, d'après nos fueros, ce ne serait pas à lui et à l'inquisition, mais à nous seuls et à nos tribunaux, qu'il appartiendrait de juger la duchesse de Santarem.
— C'est vrai, répondirent plusieurs autres bourgeois, nous n'y avions pas pensé.
— C'est cependant grave... c'est un point capital.
— Très-capital! répondit la foule.
— Si nous permettons aujourd'hui un empiétement, quelque léger qu'il soit, ou s'en permettra demain un autre plus important.
— C'est vrai ! d'Uzède en est bien capable.
— Et si j'étais de vous, ajouta Pedralvi, j'y prendrais gai"de.
— Vous avez raison, il faudrait aviser.
— Faire une remontrance respectueuse au roi et surtout à l'inquisition.
— C'est une bonne idée !
Et cette bonne idée, fermentant dans toutes les tètes, fut, le soir même, le sujet de toutes les conversations, dans les boutiques, hôtelleries et lieux d'assemblée de la bonne ville de Pampelune.
Le lendemain, une réunion de notables demanda audience au roi, qui s'empressa de rac<order et reçut la députatiun de la manière la plus gracieuse.
Havis de cet accueil, les bourgeois exposèrent avec confiance à Sa Majesté leurs justes griefs et lears réclamations. '
Le roi répondit que sa conduite passée avait dû prouver à quel point il respectait l&s fueros de la Navarre; qu'il veillerait toujours, autant que les Navarruis eux-mêmes, à la conservation de leurs précieux privilèges; ijue dans la présente question, il était rom- , plétement de l'avis.de ses iidèles sujets, les boui^ois de Pauipehme ; mais que l'inquisition étant saisie de l'affaire, sonaiitorite royale no pouvait intervenir dans les choses de l'Église ; que, du reste, don Ribeira était un saint homme et un hoiume juste et qu'il s'empresse-
rait, sans aucun doute, de faire droit à des réclamations aussi légitimes.
Les députés du peuple crièrent Vive le roi ! et quittèrent son palais pour se rendre à celui de l'inquisiteur.
Don Ribeira était en prières, et les fit attendre près d'iHiP heure.
Enlin on les introduisit, et après avoir écouté leur harangue avec un sang-froid glacial, le grand inquisiteur répondit, conmic Alliaga s'y attendait, et avec son entêtement ordinaire, que le saint-ollice était saisi de l'alfaire, qu'il ne s'en dessaisirait pas, et qu'il ne ferait point à des bourgeois une concession qu'il avait refusée au roi lui-même.
Les députés crurent que le roi avait déjà fait une tentative en leur faveur, et bénirent eu eux-mêmes ce roi jusque-là si calomnié.
Le chef de la députation voulut répliquer à Son Excellence, mais celui-ci répondit avec hauteur :
— L'Église ne discute pas, elle commande, et chacun doit obéir.
— Mais cependant, monseigneur, les droits du peuple...
— Doivent se taire devant ceux de l'Église.
Et le pieux Ribeira, l'apôtre de la foi, l'élu du ciel, le saint de l'Espagne, tourna le dos à la bourgeoisie de Pampelune, qui se retira fort mécontente.
Quelques heures après, c«s nouvelles s'étaient-déjà répandues dans toute la ville, chacun connaissait la gracieuse réception de Sa Majesté et la réponse fière et hautaine de l'archevêque.
Le soir, Son Excellence traversa la promenade de la Taconnera au milieu du plus profond silence.
La voiture de Sa Majesté fut accueillie tout le long de son passage par les cris chaleureux et nombreux de Vive le roi !
— Bien, se dit en lui-même Alliaga, voici déjà les bourgeois de Pampelune qui deviennent royalistes. '