LA POPULARITÉ
Le lendemain-, l'archevêque devait prècter, et à peine quelques rares auditeurs, quelques-unes de ses pénitentes dévouées, assistèrent à celte solennité, qui, d'ordinaire, attirait un si grand concours de tîclèles. Ribeira, habitué à la foule et aux murmures approbatifs, sentit un vif dépit en contemplant du haut de sa chaire cette enceinte presque déserte, cette église silencieuse et veuve de ses admirateurs.
Les blessures les plus cruelles sont celles de l'amourpropre, et l'orgueil irascible du prédat lui conseilla une prompte vengeance. Comme pour jeter un défi à tous ses adversaires, il redoubla de fermeté, ou plutôt d'entêtement; il entaijia hardiment le procès et en pressa la conclusion. \ cette nouvelle, le niécontenlem-'Ut redoubla ot de sourds murmures éclatèrent.
Ou n'osait encore se prononcer ouvertement ; le respect qu'on avait eu si longtemps pour Ribeira arrêtait l'indignation prête à éclater; mais il s'agiss;iit, après tout, des fueros de la Navarre, de leurs droits les plus
PIQUILLO ALLIAGA.
chers, et qu'ils fussent menacés par l'Église ou par le tiùne, leur devoir était de les défendre dès qu'ils étaient endauger. Des groupes séditieux se formaient dans les rues, aux environs du palais de l'inquisition, et cette fois le carrosse du prélat fut accueilli par les cris de Vivent tes fueros! A bat qui ose y porter atteinte!
Ribeira ne pouvait croire que de pareilles manifestations s'adressassent à lui, et mettant la tête à la portière, il jeta sur la populace un regard méprisant et hautain, qui porta l'exaspération de la foule au dernier degré. Le défi était accepté, la lutte était désormais entre le peuple et l'inquisition, et l'archevêque, qui la veille encore était adoré, ne comprenant point qu'une popularité comme la sienne pût disparaître du jour au lendemain, voulut faire courber devant lui par la crainte ceux que l'admiration tenait naguère à ses genoux.
Le roi, la cour et la ville de Pampelune apprirent, avec un sentiment de douleur, de surprise et d'indignation, que l'inquisition venait de rendre son jugement, et que Yézid et Aïxa étaient condamnés à être brûlés sur la principale place de Valence, le dimanche suivant, c'est-à-dire dans trois jours.
Quand nous disons que l'indignation fut générale, entendons-nous. Ce n'était point en faveur d'Yézid et d'Aïxa qu'elle s'élevait j le peuple consentait à leur supplice, et le demandait même à grands cris; mais il voulait que leur arrêt fût prononcé et exécuté par lui.
Les privilèges de la Navarre, violés aujourd'hui par l'archevêque, pouvaient l'être demain par le roi ou par ses ministres, qui s'appuieraient de l'exemple et de l'autorité de l'Église. C'était donc une chose grave, et il n'y avait pas que la populace qui l'entendit ainsi.
Alliaga lavait fait aisément comprendre au grand justicier de la Navarre et aux gens du roi composant le tribunal de Pampelune, lesquels avaient réclamé auprès de l'inquisition, et l'inquisition, représentée par Hibeira, n'avait eu nul égard à leurs remontrances.
L'administration judiciaire était donc, ainsi que le per.ple. indignée contre l'archevêque. La cour ne l'était pas moins; car un homme qui ne respectait rien, pas iiiê.ne la maîtresse du roi, pouvait fort bien, lorsque la fantaisie lui en prendrait, s'attaquer aussi aux grands seigneurs, aux dames de la cour, et dès que la protection et la faveur ne servaient plus à rien, cela devenait un abus intolérable.
Quant au roi, à la fois effrayé et furieux qu'on eut osé, malgré lui, juger et condamner au bûcher la duchesse de Santarem, il ne pouvait écouter plus longtemps les conseils de la modération, et, comme les gens faibles, qui sont toujours extrêmes dans leurs premières résolutions, il voulait faire entrer dans la ville de Pampelune un régiment, deux régiments, et même plus, commandés par Fernand d'Albayda, attaquer l'inquisition, l'incendier comme le couvent des Annonciades, et enlever Aïxa. «
Alliaga, aussi inquiet et non moins malheureux que le roi, avait grand'peine à lui rappeler que Sa Majesté avait, dernièrement encore, juré de respecter les fueros de Navarre, qu'elle allait les violer à sou tour et imiter l'archevêque, en faisant entrer dei troupes à Pampelune; qu'aux premiers soldats que l'on verrait
paraître, le peuple, qui était pour le roi, se soulèverait contre lui et ferait cause comnume avec le grand inquisiteur. Enfin, il lui aliirma, ce qu'il tenait de Fernand d'Albayda, à qui il en avait déjà parlé, qu'il était sûr des soldats pour toute autre entreprise, maïs qu'il ne pouvait répondre de leur obéissance dès qu'il s'agirait d'attaquer l'inquisition.
Fernand savait par lui-même que la discipline militaire et l'influence des chefs devenaient bientôt nulles à la voix toute-puissante de don Ribeira.
C'était donc au peuple seul à combattre et à vaincre. Il fallait le laisser faire... en l'aidant un peu.
Le peuple, bien mené, est capable de tout. En exaltant les têtes, on pouvait les pousser à se révolter, à attaquer l'inquisition de vive force et à main armée. Cela s'était déjà vu autrefois en Aragon, sous Philippe II lui-même, dans l'affaire d'Antonio Pérès, et ce qu'avaient fait les bourgeois de Saragosse, ceux de Pampelune pouvaient bien le faire.
Dans le désordre d'une attaque ou d'un assaut et à la faveur de l'émeute, Alliaga, qui ne quittait point le palais de l'inquisition et qui en connaissait tous les détours, devait pouvoir aisément délivrer Yézid et Aïxa. Une fois hors de Pampelune, ils étaient sauvés; Fernand, suivi de Fidalgo d'Estremos et de quelques soldats dévoués, répondait de leur salut et les conduirait en lieu sûr.
De cette manière, ni le roi ni ses ministres ne se seraient mêlés de cette affaire et n'y auraient paru en rien; mais on devait se hâter de se mettre à l'œuvre, les moments étaient précieux; on n'avait devant soi que trois jours.
Le barbier Gongarello, qui était revenu, sous la protection d'Alliaga et avec l'autorisation du roi, dans la ville de Pampelune, si longtemps habitée par lui, fut chargé de revoir toutes ses anciennes connaissances, ses anciennes pratiques, ses anciens voisins, de les aider à s'indigner et à être furieux. Pour cela, il ne fallait que parler, et Gongarello était là dans son centre; c'était un allié utile.
Pedralvi courait tous les bons endroits, les cabarets et les hôtelleries; il n'eut garde d'oublier l'hôte du Soleil-d'Or, et retrouva, à sa grande satisfaction, son ancien patron Pérès Ginès de Hila, assis au même comptoir, et coiffé presque du même bonnet de coton qu'autrefois. Depuis quinze ans et plus, le digne aubergiste n'avait point changé de place; seulement, lui autrefois si maigre, avait pris un embonpoint considérable, et sa fortune aussi.
— A boire ! s'écria Pedralvi d'une voix de gentilhomme qui a de quoi payer; j'espère que le seigneur Ginès de Hila me fera l'honneur de trinquer avec moi, dit-il à l'hôtelier, qui venait de faire monter de la cave plusieurs bouteilles.
Celui-ci s'inclina et se plaça vis-à-vis de son hôte.
— Le vin est-il bon?
— C'est du benicarlo tout pur.
— Non, dit Pedralvi en le goûtant, prenons-en un autre. Celui-ci est de votre première cave à droite, où vous placez votre provision du vin du crû.
— Que voulez-vous dire, seigneur cavalier? s'écria l'hôtelier tout déconcerté; c'est du vrai benicarlo.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Du tout. Vrai vin de Pampelune, via de treille; cette belle treille en berceau qu(; vous avez dans votre jardin, et sous lacjuelle on vous surprit un soir avec (îiuseppa, votre voisine.
L'hôtelier, de pins en plus interdit, voulut balbutier quelques mots que Fedralvi ne lui laissa jias achever ; il déboucha une autre bouteille en disant :
— Voyons celui-ci.
— C'est du val-de-penas, murmura l'aubergiste.
— Fabriqué à Pampelune, répondit son convive. Seulement, nous y avons mis du sureau qui croît sur la montagne Saint-Christophe, pour le colorer un peu.
— Mais, seigneur cavalier...
— C'est ainsi que vous le faites.
— Je vous atteste par la Vierge et les saints que jamais, au grand jamais...
— J'en ai fait avec vous, continua froidement Pedralvi.
L'hôtelier le regarda alors d'un air inquiet et effrayé, etlejeune homme s'écria en riant :
— Eh quoi! seigneur Ginès de Hila, vous ne reconnaissez pas un ancien serviteur, un ancien ami qui s'est élevé dans vos cuisines?.. Pedralvi !
— Le petit Pedralvi, s'écria l'hôtelier, qui revient grand seigneur!
— Le tout est de bien commencer.
— Mariquita, apporte-nous une bouteille de vin de xérès de la frontera de ma petite armoire.
— J'allais vous en demander. Je vois que c'est toujours là le bon endroit, et cette bouteille-là ne saurait arriver plus à propos, dit Pedralvi en la débouchant, car il s'agit ici de boire à notre amitié et à nos fueros. Vice l'amitié!
L'hôtelier trinqua avec empressement.
— Vivent nos fueros!.. les fueros de Navarre! L'hôtelier ne dit mot et se contenta de boire en silence.
— Eh quoi ! mon maître, vous autrefois si beau et si entraînant au milieu de l'émeute; vous qui avez travaillé avec tant d'ardeur à la défense de nos droits et privilèges, les verrez-vous attaquer avec indifl'érence, et n'ètes-vous plus prêt à vous lever, vous et vos gens, pour les maintenir?
— Non, dit froidement le maître du Soleil-d'Or, je n'ai point oublié cette émeute qui eut un si grand succès.
— Et vous craignez cette fois d'échouer? répliqua Pedralvi.
— Je craindrais de réussir. C'est assez de triomphe connue cela. Je me rappelle les jours et les nuits qu'il m'a fallu passer à porter la hallebarde.
— Qu'importe! vous avez maintenu vos droits.
— Ce maintien-là m'a coûté cher. Je me souviens encore de l'état dans lequel j'ai trouvé ma maison à mon retour. J'aurais eu vingt soldats du roi à loger, et l'ordonnance ne m'en donnait qu'un seul, que jamais on n'aurait vu un pareil pillage. Imaginezvous...
— Je le sais, dit Pedralvi, j'y étais.
— Et vous voulez que je me remette encore dans les révolutions! A d'autres, seigneur Pedralvi ! Quand je n'avais rien, j'étais pour le changement; aujourd'hui
que j'ai fait fortune, je suis pour l'ordre, le gouvernement et monseigneur l'archevêque.
— Mais vos libertés ?
— On y tient quand on n'a que ça; mais je suis, grâce au ciel, asscî^riche pour m'en passer. C'est ce que nous disions ce matin avec mon compère et voisin TruxiUo le tailleur, chez qui je déjeunais, et qui m'a donné une oUa podrida délicieuse.
— Le seigneur Truxillo a donc fait aussi fortune?
— Comme tous les tailleurs qui sont honnêtes! Une immense fortune. Il est devenu fabricant de draps et a une centaine d'ouvriers.
— Et il partage vos principes?
— Nous avons bu ensemble à la santé de monseigneur Hibeira, le saint inquisiteur.
Pedralvi ne put obtenir autre chose de son ancien patron. Il rapporta cette conversation à AUiaga et alla s'adresser à d'autres bourgeois qui eussent leur fortune à faire. Il en trouva beaucoup.
Le lendemain Ginès de Hila et son compère Truxillo reçurent deTinquisition une condamnation à dix réaux d'amende, au profit des couvents et hospices de la ville, pour avoir mangé, l'un et l'autre, une olla podrida un saint jour de vendredi. Cette ordonnance portait la signature de don Juan de Ribeira, le grand inquisiteur.
Les deux compères, peu édifiés cette fois du pieux rigorisme et de la sainteté de l'archevêque, ne craignirent pas d'en témoigner à voix haute leur mécontentement ; et le soir même un ordre leur arriva venant du saint-office, qui leur prescrivait de fermer, l'un ses ateliers, et l'autre son hôtellerie pendant trois jours, vu les propos scandaleux et impies qu'ils avaient osé tenir sur Son Excellence don Juan de Ribeira, /e flambeau de la foi et la lumière de la sainte inquisition.
Pour cette fois il fut impossible à l'hôtelier et à son voisin de ne pas joindre leur indignation à ce/^ de la ville entière, et de ne pas déclamer, comme tout le monde, contre le pouvoir arbitraire et abusif que s'arrogeait l'archevêque de Valence. Il fallait absolument s'y opposer et y mettre un terme ; non-seulement défendre ses libertés, mais en exiger de plus grandes encore, et notamment une loi spéciale contre la fermeture des boutiques. Telles étaient les plaintes chaleureuses exhalées par les deux voisins, au milieu des groupes déjà disposés à la révolte.
De plus, les ateliers du tailleur fermés pendant trois jours jetaient sur le pavé de Pampelune une centaine d'ouvriers que Truxillo ne payait plus, et qui n'avaient rien à faire qu'à parcourir les rues et à grossir les rangs des mécontents. Il en était de même des nombreuses pratiques du Soleil-d'Or, qui ne pouvant s'étabhr et causer, suivant leur usage, dans les s<àlles de l'hôtellerie, se promenaient on formaient des groupes et faisaient leurs rétlexions en plein air.
Le résultat était facile à prévoir. Le premier des trois jours qui précédaient le supplice, le peuple s'était contenté de murmurer, de se rassembler et de crier sous les fenêtres de l'inquisition :
— Vicenl Ic^ fueros!
Le soir, l'agitation avait augmenté. Les groupes étaient devenus plus nombreux, plus compactes, plus
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PIQUILLO ALLIAGA.
menaçants. Les familiers du saint-oilice qui avaient voulu les dissiper avaient été repoussés par la foule, injuriés, bafoués, couverts de boue, et étaient rentrés avec peine dans le palais de l'inquisition, laissant sur le champ de bataille des cbapeaite et des manteaux noirs. Le peuple avait porté au bout de grandes perches ces trophées de sa victoire.
La nuit avait été assez tranquille, mais le lendemain l'orage gronda avec plus de violence. Pedralvi et ses compagnons arrivèrent sur la grînde place au moment où, par l'ordre de Ribeira, on élevait le bûcher pour la cérémonie du lendemain. Les débris en furent dispersés, et Pedralvi s'écria :
— t A bas l'inquisition! mort aux inquifiteurs!
Jamais ces cris audacieux n'avaient été proférés dans les remparts de Pampelune, et la foule hésita un instant. Mais les compagnons de Pedralvi le tirent retentir de nouveau, sans que la foudre les frappât, sans que le ciel même s'obscurcit, et la multitude, enhardie par leur exemple, s'écria : — A bas l'inquisition! mort aux inquisiteurs!
Une fois que les échos de Pampelune eurent répété ce cri, une fois que les oreilles espagnoles y furent habituées, il ne parut pas plus difhcile à prononcer qu'un autre, et retentit bientôt dans toutes les rues de la ville. A ces blasphèmes de la populace, les bourgeois épouvantés, redoutant la colère céleste, qui était probable, et celle de l'inquisiteur, qui était certaine, fermèrent leurs boutiques, se rassemblèrent en tumulte à l'hôtel de ville, et après une longue et orageuse délibération, nommèrent une dépntation composée des notables bourgeois et commerçants, que l'on chargea de présenter nne dernière requête au grand inquisiteur.
Gelui-ci, malgré son pieux entêtement, commençait, non pas à avoir peur, mais à s'inquiéter sérieusement de la tournure que prenaient les choses. Il avait cru être eu proie à un mauvais rêve quand il avait entendu, sous ses fenêtres, les premières manifestations populaires ; mais quand ces cris insensés, incroyables, invraisemblables : A bas l'inquisition! mort aux j'nquisiteurs ! étaient parvenus jusqu'à lui, il avait bondi d'étonnement et d'horreur, comme si l'ordre de la nature allait être interverti, comme si l'univers bouleversé allait retomber dans le chaos.
Il avait rassemblé à la hâte les principaux membres de l'inquisition, sans en excepter Alliaga. Son front hautain respirait toujours l'orgueil et l'audace; mais au fond du cœur il était moins rassuré qu'il n'aflectait de l'être, et quoiqu'il eût réuni le samt tribunal pour aviser, disait-il, à des moyens victorieux et décisiis contre l'hérésie et la révolte, il n'eût peut-être pas demandé mieux que de transiger avec elles.
C'est dans ce moment que les notables se présentèrent au palais du saint-oliice. Leur supplique fut apportée au grand inquisiteur dans la salle du conseil, pendant que la députation attendait la réponse dans la chapelle de Saiut-Dominique.
— iMes frères, dit gravement Ribeira après avoir lu la requête, je tiens avant tjut, et je l'ai assez prouvé, à signaler mon zèle pour la fui catholique et mon dévouement à l'inquisition; mais ces pieux sentiments ne m'empêchent point de déplorer les désordres qui
viennent d'éclater dans cette ville et d'aviser sxix moyens d'en arrêter le cours; car notre mission est de forcer les aveugles à voir, les sourds à entendre, et ceux qui s'égarent à rentrer dans le bon chemin.
Il s'arrêta, jeta un coup d'œil sijr ses collègues, qui le regardaient avec étonnement, et continua d'une voix adoucie et d'un ton paterne :
— Voici une humble supplique; elle nous est adressée, non par cette populace impie que je méprise et que nous châtierons dès que nous en aurons le loisir; mais elle nous est présentée par la partie saine de la population, par des bourgeois estimables, par les notables commerçants de cette ville, dont je dois vous dire les noms honorables.
Et parmi ceux-là figuraient, en première ligne, Pérès Ginès de Hila, l'hôtelier du Soleil-d'Or, et Truxillo, le tailleur marchand de draps.
— Que proposent-ils? demanda un des membres du saint-olBce.
— Ils persistent à prétendre, continua Ribeira en haussant les épaules avec dédain, que leurs fueros leur donnaient à eux seuls le droit de juger les coupables que nous venons de condamner.
— Je le nie ! s'écrièrent plusieurs inquisiteurs.
— Et moi aussi ! répéta hèrement Ribeira, et je le nierai toujours; mais eniin, et vous allez voir que leur réclamation est presque une reconnaissance de nos droits, ils demandent que les coupables soient livrés et remis entre leurs mains.
AUiaga tressaillit.
— Ils demandent que, si le jugement leur a été enlevé, du moins l'exécution leur en soit confiée. Ils ont renversé le bûcher que j'avais donné ordre d'élever, parce qu'il attestait trop hautement la violation de leurs droits, à laquelle ils ne consentiront jamais. Si les coupables périssent ])ar le feu, le châtiment sera recomiu aux yeux de tous venir de l'inquisition; s'ils périssent par la potence, c'est la justice civile, c'est le peuple qui aura puni.
En un mot, mes frères, voici à quoi se résout la question : Nous avons jugé les coupables, ils demandent à les frapper. Nous voulions qu'ils fussent brûlés; ils désirent qu'ils soient pendus : c'est la seule satisfaction qu'ils exigent, et il me semble que nous ne pouvons la leur refuser. Il faut savoir faire des sacrifices à la tranquillité et au bonheur publics.
Un murmure approbatif suivit la fin de ce discours.
Alliaga sentit une sueur froide couler sur son fi'ont. Tout était perdu, le peuple et l'inquisition étaient réconciliés. Devaut ce double pouvoir tout autre devait se briser. Il comprenait trop bien, d'ailleurs, qu'Aïxa et Yézid, livrés aux mains du peuple, n'en soctiraieut pas vivants, qu'on ne pourrait ni raisonner ni arrêter sa fureur, exaltée encore par la joie du triomphe, et que dans quelques instants peut-être tout serait fini, avant même qu'il eût pu s'eutendre avec le roi et Feruaud d'Alhayda.
Il n'y avait pas à hésiter, il fallait tout risquer.
Il prit son parti sur-le-champ, et avant de laisser à la discussion le temps de s'établir, il se leva et s'écria avec chaleur qu'il ne consentirait jamais.poursa part, à une transaction pareille, à un acte de faiblesse et de
làohelé qui di'slionorerait à jamais riiKjuisitioii et iiietti'ait eu discussion tous ses droits.
A cette bi'usi[ue sortie, cliacun s'dmut, et Ribeira jeta sur Alliaga un regard courroucé; mais sans se laisser intimider par ce regard, Alliaga continua :
-r- Oui, monseigneur, moi qu'on a accusé de vouloir trahir les droits et privilèges de l'inquisition, je déclare que je suis décidé à les défendre contre tous, fût-ce contre vous-même, que jp respecte et que j'admire 1 Quoi! vous, notre chef , notre lumière, notre llambeau dans le sentier de la foi, vous nous disiez vous-même, il y a quelques jours, ici, dans cette enceinte : Quiconque consent à fléchir sur un point, sur un pointseul, quelque minimequ'il soit en apparence, porte un coup mortel à l'orare de Saint-Douiinique et à ses institutions... '
— Permettez!., s'écm le prélat, déconcerté.
— Vous l'avez dit, monseigneur, continua Alliaga avec véhémence; vous avez dit ces mémorables paroles, que chacun de nous se rappelle, et que je regarderai, que je citerai désormais comme un article de foi:
« Nous avons juré au pied des autels de niaintenir les droits de ae saint tribunal, et nous devons, au iirix même de nos jours, les transmettre intacls. »
— Mais cependant, mon frère... balbutia Ribeira, dont l'embarras redoublait.
— Vous l'avez dit, monseigneur, poursuivit Alliaga avec plus de chaleur encore; vous avez dit : intncts! ce mot sacramentel etsublime qui renferme tout : intacls! vous voulez laisser au peuple de Pampelune le droit d'exécuter nos jugements 1
— C'est vrai, murmurèrent plusieurs inquisiteurs.
— Si nous n'osons les exécuter, nous n'avions doniî pas le droit de les rendre; c'est le reconnaître, c'est en convenir.
-^ C'est vrai, répétèrent les autres membres du tribunal,
— Et quand les lois du saint-offlce commandent que tout hérétique soit puni par le feu, par le feu, emblème terrestre de la ilamme éternelle qui doit purifier son âme; quand la règle de notre ordre, écrite par saint Dominique lui-même, nous offre ce texte précis et formel, il n'est donné à personne, pas même à nous, de changer la loi sainte. Q^'i l'oserait tenter commettrait lui-même un sacrilège dont il serait responsable aux yeux de Dieu et de ce tribunal, devant lequel je ne craindrais pas moi-môme de l'accuser.
Les inquisiteurs, tiers à la fois et flattés d'une audace dont aucun d'eux n'eût été capable, ne purent retenir un nouveau murnuu'e d'approbation, et itibeira tressaillit, car il savait qu'AUiaga était homme à exécuter sa menace.
-^ A Dieu ne plaise, continua celui-ci, que j'interprète ainsi les pieuses intentions du saint archevêiiue ([ui nous préside, ou que je veuille traiter d'hérésie une erreur qu'il reconnaît mieux que moi, et que ses hautes lumières lui avaient déjà signalée.
— C'est vrai ! c'est vrai 1 s'empressa de niurmurer le prélat, en cherchant à dissimuler la colère qu'il ressentait, colère d'autant plus violente que son advcisaire, plus fin et plus adroit que lui, le battait par
ses propres armes. Il sentait bien qtie l'indignation d'Alliaga n'était pas réelle; que celui-ci avait l'intention de le pousser dans un précipice où devaient se briser sa popularité et son pouvoir; mais comment s'arrêter sur la pente où lui-même s'était placé? il tiMita cependant un dernier edbrt.
— Je reconnais, dit-il, que nous ne devons nous dessaisir d'aucun de nos privilèges ; et fidèle à la règle prescrite par notre saint fondateur, je maintiendrai les bûchers de l'inquisition.
— Très-bien! dirent les inquisiteur».
— Mais., pour ne pas donner à l'effervescence populaire l'occasion de se manifester de nouveau, pour épargner à la multitude des impiétés et des crimes qu'il nous faudrait punir, je vous proposerai, mes frères, un nouveau parti qui obtiendra, je l'espère, votre assentiment.
L'attention de l'assemblée redoubla.
— Je me range de l'avis du frère Luis Alliaga, continua Riljeira avec un air de déférence. Je pense, comme lui, que nous devons exécuter nous-mêmes nos jugements, non pas demain, mais aujourd'hui même.
— Comment cela? demanda Alliaga avec inquiétude.
— En faisant sur-le-chami) élever les bûchers dans la cour de l'inquisition ; en livrant les criminels aux flammes pendant que nous réciterons sur eux les prières qui doivent les racheter de la damnation éternelle.
— Je n'y vois ni obstacle ni inconvénient, dit un des inquisiteurs.
— J'en vois de très-grands, répondit Alliaga. D'ordinaire c'est le criminel, ce n'est point le juge qui fc cache; il répond de ses actes à la face du ciel et d.'S hommes ! L'inquisition tremble donc en Kspagiie ? L'inquisition a donc rendu un jugement inique et infàuîe, puisqu'elle se dérobe à tous les yeux pour le faire exécuter? C'est ce qu'on dira de nous, mes frères, et c'est ce qui n'est pas ! Le saint inquisiteur lui-même est trop convaincu de la justice de ses arrêts pour les désavouer.
— Non certes, je ne les désavoue pas et je m'en glorifie, reprit le prélat avec aigreur.
— C'est précisément ce que je dis. On se glorifie au grand jour et non pas à l'ombie. Nous sommes tous prêts à paraître demain sous la bannière de Saint-Dominique, conduisant nous-mêmes vers ltj,bùcher la sainte procession qui doit traverser la ville, et notre chef, j'en suis persuadé, ne voudra céder à personne le droit de marcher à notre tète.
— Ah! s'écria Ribeira avec dépit, vous voudriez bien m'enlever cet honneur ?
— Je le réclame, si vous le refusez.
— Vous êtes donc bien tranquille sur ce peuple, mou frère ?
— Vous en avez donc bien peur, monseigneur?
A ce mot, toute prudence abandonna le prélat, et n'écoutant plus que sa colère, que sa vaiiité blessée, son orgueil humilié, il s'écria :
— A demain l'auto-da-fé ! -demain le bûcher s'élèvera sur la grande place de Pampelune; demain, aux yeux de tous, les portes de ce palais s'ouvriront, et, tenant la bannière de Saint-Dominique, je traverserai
PIQUILLO ALLIAGA.
seul, s'il le faut, tout ce peuple que jiî brave et qu'un mot de moi fera tomber à mes pieds ! A demain donc, mes frères.
— A demain, dit Alliaga en s'inclinant avec respect !
Alliaga, en sortant de la salle du conseil, rencontra dans la chapelle de Saint-Dominique la députation des notables de Pampelune, au nombre desquels brillaient l'hôtelier et son compère, attendant toujours la réponse de Ribeira.
Il la leur donna en peu de mots.
Le grand inquisiteur, décidé à défendre les droits du saint-office, ne consentait à aucune concession. Il refusait tout, n'accordait rien, et déclarait que le jugement prononcé par lui serait exécuté le lendemain.
Quelques heures après, cette nouvelle était déjà répandue dans toute la ville ; Ginès de Hila et Truxillo étaient maintenant partisans déclarés des fueros et péroraient sur la place du marché, Pedralvi, Gongarello et leurs affidés parcouraient les autres quartiers. L'exaspération était au comble, et, sans savoir encore au juste ce qu'il voulait faire, le peuple était décidé à demander et à obtenir satisfaction pour ses droits méconnus et violés.
Ue son côté, Ribeira s'apprêtait à la défense : tous les familiers du saint-office, tous les alguazils de la ville, avaient été rassemblés par ses ordres. Le palais même de l'inquisition reufiu-niait un grand amas de piques, de hallebardes et même d'escopettes, et le peuple n'avait pas d'armes.
Ce n'était pas là ce qui inquiétait Alliaga. Il savait bien que le peuple saurait s'en faire, et qu'une fois déchaîné il aurait bon marché de tous les alguazils de Pampelune, fussent-ils quatre fois plus nombreux.
La grande difficulté, c'était que le peuple osât s'attaquer à la procession, à l'inquisition et surtout à la bannière de Saint-Dominique. Il avait tellement l'habitude de se prosterner sur son passage, qu'il n'oserait jamais se lever contre elle. Il fallait l'entraîner et lui donner la première impulsion ; c'est de là que tout dépendait.
Gongarello, qui, placé sur une borne, pérorait volontiers, n'était bon que pour la tribune et non pour l'action; Pedralvi et quelques amis qui l'entouraient étaient insuffisants pour commencer le mouvement; en s'élauçant seuls au milieu de la multitude, ils trahissaient leur faiblesse et leur petit nombre, et se seraient fait bten vite entourer et arrêter. Où leur trouver des alliés intrépides, autres que les bourgeois de Pampelune. des auxiliaires sans préjugés et sans peur, que n'effraieraient ni les robes noires de l'inquisition ni l'étendard de Saint-Dominique'/ C'était là ce que cherchait Alliaga, car dans la singulière position où il se trouvait placé, ce qu'il craignait le plus, c'était de ne pas être attaqué le lendemain. Tout était perdu si le peuple respectait le pieux cortège dont il devait faire partie. Son seul espoir était dans la fureur de la multitude, dans le désordre et les daugers qui devaient en résulter pour lui, et à la faveur desquels il pourrait tenter de délivrer Yézid et Aïxa.
Seul et renfermé dans sa cellule, qui donnait sur les jardins de l'inquisition, il rêvait aux événements du lendemain, qu'il avait préparés de son mieux et dont
l'issue lui paraissait encore bien douteuse. Ses yeux s'étaient arrêtés sur un moine de haute stature qui se promenait avec impatience dans une allée du jardin et semblait attendre quelqu'un ; circonstance en ellemême fort indifférente et qui méritait peu d'exciter son attention, mais la ligure de ce hioine ne lui était pas inconnue.
LA VEILIE d'une ÉMEUTE.
C'était une physionomie assez originale pour qu'on ne l'oubliât pas, et après quelques instants de recherches, Alliaga se rappela cette espèce de bête brute, cet Indien à moitié Espagnol, Aralpuco, qui au village d'A'igador faisait l'office de frère rédempteur, et déchirait, à coup dî lanière, ceux que Ribeira avait résolu de convertir.
L'archevêque de 'Valence l'avait sans doute amené avec lui et l'avait attaché à l'inquisition. Acalpuco était monté en grade ainsi que son patron. Ce qui étonnait Alliaga, qui connaissait son caractère, c'est qu'il restât seul à se promener dans le jardin, quand les cloches de Saint-Dominique avaient appelé depuis longtemps tous les autres moines au réfectoire.
Il en découvrit bientôt le motif.
Un cavalier, enveloppé d'un manteau, s'avança mystérieusement, et de sa cellule, ou plutôt de l'observatoire où il voyait sans être vu, Alliaga reconnut cette fois, sur-le-champ, M. de Latorre, l'ancien valet de chambre du roi, qui parla bas au frère Acalpuco, lui remit un petit papier et disparut.
Quel rapport M. de Latorre avait-il avec ce moine dévoué à Ribeira? Il pouvait être important de s'en assurer. Alliaga sortit à l'instant de sa cellule et se trouva sur le passage d'Acalpuco,qui revenait du jardin et se rendait dans les appartements du grand inquisiteur.
— Un mot, mon frère,lui dit Alliaga en découvrant le capuchon du moine et en s'ass\irant bien qu'il ne s'était pas trompé. Me reconnaissez-vous?
— Est-il possible ! le seigneur Piquillo !
— Moi-même, à qui vous avez rendu autrefoisd'importants services que je n'ai point oubliés, quand vous trompiez pour moi, et moyennant quelques réaux, le curé Romero et monseigneur Ribeira !
— Silence ! dit le moine avec un air d'effroi. Alliaga vit avec plaisir qu'il était toujours aussi
poltron. .
— Je serais perdu si l'on entendait ce que vous dites là, car monseigneur le grand inquisiteur a toute confiance en moi.
— Depuis quand vos rapports sont-ils devenus si intimes?
— Depuis un événement qui a suivi votre départ, un malheur qui devait vous atteindre, et qui, je ne sais comment, est retombé sur monseigneur, lequel, touché de mon désespoir, et voulant aussi s'assurer à jamais de ma discrétion, m'a donné une bonne place, près de lui, à l'inquisition.
— Laquelle?
PIQUJLLO ALLIAGA.
Telle qui n'est plus,
— Tortionnaire.
— C'est-à-dire, bourreau !
— Ils appellent cela ici tortionnaire.
— On t'emploie dans la question ordinaire et extraordinaire?
— Je m'en tire assez bien. Il est vrai que j'ai commence depuis longtemps. J'ai fait mes études en province, au couvent d'Aïgador, à l'œuvre de laRédemp- 1io;i.
— Je le sais.
— Il fallait cela avant d'exercer dans la capitale.
— Tu as encore d'autres emplois : tu reçois des messages pour le couqile du grand inquisiteur.
— Qui vous a ditcela'.'s'rcria A('ali)ncoei) pâlissant.
— INI. de Latorre vient de te remettce un liillcf.
— Silence ! alors.
— Tu sais que je suis discret, je te l'ai prouvé. Tu vas me donner cette lettre.
— A vous! jamais!
— Je sfiis frey Luis Alliaga, confesseur du roi, et
je te fais arrêter à l'instant comme coupable d'entretenir des correspondances avec un ancien valet de chambre de Sa Majesté, chassé par moi pour c^'ime de trahison.
Acalpuco commença à trembler.
— Monseigneur Ribeira Uii-mème ne pourrait te sauver; et d'ailleurs il ne le voudra pas dès qu'il ajiprendra par moi que tu l'as trahi autrefois pour quelques misérables réaux.
— J'ai eu tort, c'est vrai, dit le moine avec conipouction et repentir; cela n'en valait pas la peine.
— Je le conçois. Mais aujourd'hui que je suis plus riche, si je t'otïrais mieux?
— Que voulez-vous dire?
— Que gagnes-tu au service de Ribeira?
— Vingt-cinq ducats.
— Tu en auras cinquante de supplément si fu me sers en même tem])s.
— Deux maîtres à la fois, c'est bien de l'ouvrage. Qu'e.st-ce que j'aurais à faire à votre service?
PIQUILLO ALLIAGA,
— Rii'ii.
— C'est faisable !
— Rien, qu'à te taire; qiiopcrsonuo ne puisse soupçonner ce qui se passera entre nous.
— C'est ce que je demande,
— Tu acceptes donc?
— Qu'ordonnez-vous, maître'?
— Cette lettre que tu as reçue, je la veux ! ■ — La voilà.
— Et voici d'avance cinquante ducats, A quelle lii;ure M. de Latorre viendrait-il chercher la réponse ?
— Ce soir, à neuf heures; dans cojardiu.
— Très-bien. Tu viendras prendre la mie m.', une demi-heure avant.
Acalpuco s'éloigna, et Alliaga, remonté dans sou oratoire, s'empressa d'ouvrir oe billet. Il ne portait pas de suscription, mais il était adressé à f.iheira ; il n'était pas signé, mais Alliaga on reconnut l'écrit lire, qu'il avait vue souvent, Klle était da la coinlesse d'Altamira. La comtesse n'était doue pas morte, comme U bruit en avait couru, et 08 mystère auuouçail doJt\ quelque nouvelle trame,
Voici, du reste, ce que disait ce billet :
« MoNSElGNEUft,
« Pour échapper aux pièges et A la vengeance di! « mes ennemis, qui goût aussi les vôtres, je a'ai point « démenti le bruit de ma mort. Le cîo uesliqim de « confiance qui vous remettra ce billet connaît seul le « secret de ma retraite, et sur un mot de Voire \Lxm\- « lence, je serai iirète à me rendre près d'elle. D'ioj là, « je dois vous prévenir que le peuple, excité par im « nommé Pedralvi et quelques autres agents de frey « Luis Alliaga, confesseur du roiy veut, à. la faveur « d'une émeute, vous enlever, demain, les prisonniers « que vous avez si justement condamnés au bûcher, « et dont la perte assurera le triomphe de l'Espagne « et le nôtre. Pour déjouer leurs desseins, je puis « vous indiquer un homme de tète et de cœur, sur a lequel vous pourrez compter. Il y a dans les prisons « de l'inquisition un capitaine de navire, le comman- « dant du San-Lucar, qui, moyennant une piastre par « tète, fera entrer ce soir dans Pampelune deux cents « de ses compagnons et plus, s'il le faut, déguisés en « marchands ou en bourgeois. Jls sont cachés à la « montagne, avec Barbastro, son lieutenant, dans les « gorges de Savora, attendant ses ordres, et paraîtront « à sa voix. Profitez, monseigneur, de cet avis iinpor- « tant, et n'y voyez que mon dévouement pour Votre « Excellence, ainsi que mon zèle pour la fuj , dont « vous êtes le défenseur. »
Alliaga relut deux fois, bien attentivement, cet écrit et se dit :
— Nos ennemis nous envoient eux-mêmes les auxiliaires dont j'avais besoin.
Il se fit ouvrir le cachot où, quelques jours auparavant, il avait fait enfermer Juau-baptista.
A la vue de son ancienne connaissance, le bandit frémit et crut son dernier moment arrivé. Sa blessure, quoique dangereuse, n'était pas mortelle, mais il comprit qu'on ne lui laisserait pas le temps de la cic-atriser et qu'on venait le chercher pour le oouduire à l'éeha'
faud. Quel fut donc sin i-livrienient lors, pie Alliaga ]i'ai'a d 'vant lui une pluni;', de rencre el dn [iiipier, et lui ilit :
— Écris !
Il n'y avait rien à répondre. Alliaga dicta et le capitaine écrivit :
« INles chers et dignes compagnons, demain je dois « être conduit au bûcher... «
— Ah ! c'est demain! dit le capitaine en s'interrompant.
Alliaga ne lui répondit pas, mais lui fit signe de la main de continuer, Le capitaine obéit,
« Demain je dois être conduit en grande procession V sur la place de Pampelune, et il y a peu d'espoir, u cette fois, que j'en réchappe j cela di'pend cependant K de vous... »
Le capitaine s'arrêta encore, ^enteniplant d'un air dtonné et curieux Alliaga, qui, gardant le m" ne silenoe, lui renouvela du geste l'ordre de continuer.
a Vous autres qui ne craignez ni Dieu ni diable, « pouvez seuls me venir en aide et me délivrer. Il « s'agit seulement pour cela de vous introduire ce soir (( dans la ville, déguisés eu bourgeois, et demain d'at- « taquer et de disperser lu procession, qui ne sera « composée quedeniojnos, il'alguazils et de familiers « du sainl-olliçe, »
Le capitaine s'efforçait vainement de s'expli(iuer une pareille éjjîli'e; ijésespérant d'y i»arvenir, il y renonça et acheva d'écrire lo- puat-scripium suivant :
« Gomme, malgré l'amitié qui nous lie, vous n'êtes M pas des gens à vous exposer pour rien, le porteur, u en qui vous pouvez avoir toute confiance, vous rea mettra d'avance une piaglve par tête, ce qui fait deux u cents, et autant demain soir après le succès de l'ex- (' pédition. M
— C'est donc sérieux? dit le capitaine en laissant tomber ses bras de surprise.
— Signe, lui dit froidement Alliaga.
— Quoi! vraiment, s'écria le bandit en signant effrontément Juan-Baptista, capitaine du Sfin-lAic^ir; quoi ! c'est toi, Piquillo, qui consens à me délivrer ! Tu es donc bien généreux ou tu as bien besoin de moi? Tant mieux, j'en serais enchanté; car, quoique ennemis, on se rend justice et ou s'estime.
Alliaga, sans lui répondre, plia la.lettri!, la cacheta et la plaça devant le bandit pour qu'il y mit l'adresse.
— Ah! s'écria le bandit, je comprends enfin; vons voulez connaître ainsi la retraite de mes compagnons et me forcer à vous les livrer. Deux cents gaillards, dont le voisinage redoutable inquiète la sainte Ilermandad !
Alliaga haussa les épaules, et Juan-Baptista continua tranquillement :
— C'est une affaire comme une autre. Voyons, parlons franchement. Je ne demande pas mieux que de vous les vendre tous jusqu'au dernier, cela dépend du prix. Que me donnerez-vouspour vous désigner le lieu de leur retraite î
PIQUILLO ALLIÂOA.
Alliaga, le regardant avec mépris, lui montra du dujgt la lettre cL lui dicta l'adresse suivante :
« Au senor fîarbaslro, lieutenant de marine, dans les gorges de Savora, aux environs de Pampelune. »
Cette fois, toute la pénétration de Juan-Baptista fut en défaut ; et tout en écrivant, il ne put que répéter :
— Je t'estime, Pi((uillo! c'est plus fort que moi ! je t'estime! sans compter que tu as commencé avec moi, ça ue s'oublie pas ! et depuis, nous avons, chacun de uott-e côté, fait Lieu du chemin... tu as fitit le plus beau !.. j'en conviens.
Sans écouter pkis longtemps lu capitaine, et sans daigner lui répondre un seul mot, Alliaga prit la lettre et^surlit. La porte du cachot se referma sur le tils de la Geronima, sur le descendant des ducs de Santarem, qui, plongé de nouveau dans l'obscurité, resta livré à ses rétle.vions morales et autres.
La lettre du capitaine fut remise à Pedralvi, qui, bien armé et muni d'une bourse do deux cents piastres, sortit de Pampelune le soir même, et se rendit aux gorges de Savora, pour s'entendre avec le nouveau corps d'armée qu'il allait prendre à sa solde.
Huit heures sonnèrent au couvent de Saint-Domini(f(ie. Une demi-heure après, Acalpuco était à la porte de son nouveau maître. Celui-ci lui donna ses instructions, non par écrit, mais de vive voix, les lui lit répéter deux fois, et descendit après avec lui dans les jardins de l'inquisition.
Acalpuco se plaça près du bosquet où il était le matin, et immobile attendit M. de Latorre. Alliaga s'était caché dans l'épaisseur du massif, à deux pas de son nouveau serviteur, et tenait dirigé contre lui un pistolet, que celui-ci ne pouvait voir, attendu l'obscurité, mais il croyait toujours eu sentir le canon effleurer ses reins.
A neuf heures précises/ une petite porte en bois noir, garnie de lames do fer, s'ouvrit non loin du massif, et M. de Latorre parut enveloppé de sou manteau. En deux pas il fut près d'Acalpuco.
— Eh bien! quelle nouvelle?
— Le grand inijuisiteur a reçu la lettre de votre maîtresse, répondit hi moine d'une voix un peu tremblante. Il m'a dit de vous dire qu'il ferait usage du hou avis qu'on lui donne.
— Très-bien.
— Qu'il ne répond point par écrit parce (jue dans sa position il ne le peut pas.
— Je comprends.
— Mais que demain soir, à pareille heure, il attendra madauie la comtesse.
— Je le lui dirai.
— C'est moi qui serai chargé de la recevoir ici et de la conduire chez monseigneur.
— A merveille. Bonne nuit, frère Acalpuco.
— Bonne nuit, seigneur de Latorre.
Le valet de chambre s'éloigna. La porte des jardins se referma sur lui, et Acalpuco, à peine encore revenu de son émotion, se retourna vers la massif, et dit à demi-voix :
— l'.st-ce bien, mou maître?
— (lui. Helire-toi maintenant, et songe à tes promesses, sinon, je n'oublierai pas les inieuues.
Une heure plus tard, toutes les lumières étaient éteintes dans le palais do riuquisiiion, et chacun se pré[)arait aux grands événements du lendemain.
LXWVI.
LA rilOCESSlO.V.
La journée s'annonça sombre et triste. Pas un rayon de soleil; le ciel était couvert de nuages épais ; bientôt la pluie commença à tomber et ne cessa puliK de toute la matinée. C'était une circonstance fâcheuse pour Alliaga et pour ses amis, qui avaient besoin d'un grand concours de monde, car la foule hésite à sortir de chez elle quand il fait mau\ais. Les plus belles émeutes se font par le beau temps.
Pendairt la nuit, et par les soins de l'inquisiteur, le bûcher s'était élevé sur la grande place de Pampelune; un triple rang de soldats de la sainte Hermandad en défendait les approches, et permettait aux gens du saint tribunal de s'occuper des api)rèts du supplice. Acalpuco était à son poste et donnait ses ordres comme premier tortionnaire, c'est-à-dire bourreau du saintolfice.Il avaitdéjà commencé àallumer le bûcher, qui, vu la pluie continuelle, avait graud'peiuc à s'enàammer.
Toutes les cloches de Pampelune sonnaient à grande volée. Le peuple, malgré le mauvais te ups, commençait à se répandre dans les rues, mais chacun se regardait en silence et avec crainte; il semblait que l'approche du moment fatal eut glacé tous les courages et paralysé les bruyantes résolutions de la veille.
Alliaga, quoique saisi d'une angoisse mortelle, était animé et soutenu par les dangers mêmes qu'il allait courir, par les chances de l'entreprise dont il était l'âme et le chef; et puis son parti était pris : il savait bien qu'il délivrerait A'ixa et Yézid ou qu'il mourrait avec eux. Le plus à plaindre de tous était le malheureux roi, à qui il n'élait pas permis d'agir, et ([ui, en proie aux douleurs et aux appréhensions les plus vives, ne iiouvait influer en rien sur les événements et se voyait forcé de les attendre. Retiré dans l'endroit le plus reculé de son palais, à genoux dans son oratoire, il tremblait et priait pour la duchesse de Santarem, et lorsque, le matin, Alliaga entra chez lui , il crut voir un ange sauveur; il n'espérait pas encore de nouvelles, mais il voulait du moins parler de la duchesse de Santarem, de son amour et de ses craintes pour elle.
— Courage, siro, courage; il y a bon espoir; nous délivrerons Aï.va, je vous le promets.
— Et par quels moyens?
— Votre Majesté peut s'en rapporter à nous. Les projets du grand inquisiteur seront di'joués.
— À la bonne heure; mais eu respectant l'inquisition, entendez-vous bien?
— Oui, sire.
— Pas d'éclat, pas de scandale.
— Nous y tâcherons, sire. La procession va se mettre en marche; je cours au milieu du danger.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Et moi, je vais prier, dit le monarque. Et il retourna à son oratoire.
Cependant midi venait de sonner à toutes les paroisses de la ville. Le peuple, rassemblé depuis longtemps devant le palais de l'inquisition, s'animait, s'exaltait par ses discours, par ses cris, et plus encore par sa masse elle-même. Un grand rassemblement se croît toujours la majorité, et la majorité a toujours raison.
— Oui, criait-on, puisqu'ils ne veulent écouter aucun accommodement, nous ne devons pas céder.
— On doit nous livrer les prisonniers, nous les aurons!
— On ne les conduira pas au bûcher !
— Certainement, nous ne devons pas les laisser brûler; ce serait reconnaître la juridiction ecclésiastique!
— Et d'après la juridiction civile, ils doivent être attachés au gibet.
— Oui, et par nous ! C'est notre droit ! notre privilège!
— Vivent nos libertés !
— Et puisqu'ils ont établi un bûcher sur la grande place...
— En es-tu sûr ?
— Je l'ai vu.
— Nous irons le voir aussi, n'est-ce pas, ma commère?
— Certamement; c'est ce bûcher-là qui est pour nous une injure.
— C'est un affront pour toute la ville de Pampelune.
— Et nous devrions, à notre tour, élever ici deux potences, en face le palais de l'inquisition, pour les narguer.
— C'est une idée !
— Afin que Ribeira les voie en sortant.
— Est-ce que tu crois qu'il sortira, lui et sa procession?
— Cela se pourrait bien. •
— Il n'osera pas! il n'osera jamais, j'en suis certain; la preuve, c'est que raidi va sonner et les portes de l'inquisition ne sont pas seulement ouvertes.
— Et elles ne s'ouvriront pas. Ils ont peur de nous; ils savent bien ce qu'est le peuple de Pampelun-3. Ce n'est pas à lui qu'il faut s'attaquer.
— Oui, oui, ce n'est pas nous qu'il faut braver, répéta la foule; nous ne sommes pas endurants! qu'ils viennent, s'ils l'osent! qu'ils viennent!
En ce moment, les deux grandes portes du palais s'ouvrirent. Le grand inquisiteur, don Juan de Ribeira, archevêque de Valence, parut dans tout l'éclat et la majesté de ses habits pontificaux. Les principaux membres du saint-office le précédaient et le suivaient. AUiaga était à ses côtés.
Devant eux marchaient la croix sainte, des milliers de cierges, des flambeaux, des prêtres récitant des prières, et au-dessus de leurstêtes se balançait la bannière de-Saint-Douiinique.
A cette vue, par un mouvement involontaire, instantané, aussi rapide que la pensée, tout le peuple se précipita à genoux et baissa la tète : un silence pro-
fondavait succédé au tumulte et le respect aux menaces.
Ribeira promena sur la foule prosternée un regard d'orgueil et de mépris, lui jeta sa bénédiction, et, lançant à Alliaga un coup d'œil de triomphe, fit signe au cortège de continuer sa marche.
Derrière eux s'avançaient les deux prisonniers , dont il était impossible de distinguer les traits, car ils étaient couverts du carracha et du san-benito, qui cachaient leur taille et leur figure. Aïxa et Yézid étaient chacun entre deux moines aux formes vigoureuses et athlétiques qui veillaient sur les prisonniers et en répondaient corps pour corps. La marche était terminée par un détachement nombreux de familiers du saintoffice, armés de piques, de hallebardes et de pertuisanes.
Le peuple s'était relevé après le départ de Ribeira, et encore sous l'impression du respect, il continua à garder le silence à la vue de ces armes qui, de loin, avaient un aspect d'autant plus redoutable, qu'on ne voyait pas les soldats qui les portaient.
Le seul mouvement qui se fit dans la foule fut produit par les curieux, qui abandonnèrent la place de l'Inquisition, et coururent par des rues détournées pour apercevoir de nouveau le cortège sur un autre point.
A la vue de ce premier échec, Alliaga avait pâli, mais il avait cherché à cacher son trouble aux yeux de l'inquisiteur, qui l'observait. Le cortège continua sa marche solennelle. Partout le même calme, partout un morne silence. On voyait bien sur chaque visage un air d'indignation et de colère, mais de colère concentrée, qui n'osait se manifester. Alliaga n'apercevait aucune figure de connaissance ; seulemeut, au coin de la rue de la Taconnera, il aperçut Gougarello monté sur une borne. Ses traits respiraient un air séditieux; mais au moment où le coriége passa, il ùta brusquement son chapeau et, tout en s'inclinant, il murmura entre ses dents :
— Les lâches ! pas un seul n'ose se prononcer !
Le pauvre Gongarello n'était pas seul à penser ainsi; ses voisins étaient comme lui indignés, et tous, au passage du cortège, saluaient et baissaient les yeux.
Alliaga pouvait se soutenir à peine; il sentait ses genoux fléchir. Encore une rue et on allait arriver à la place où s'élevait le bûcher. Il délibérait lui-même si, la croix à la main, il ne fallait pas s'élancer au milieu du peuple, l'appeler à la révolte et se mettre à sa tête.
Il s'était arrêté à ce parti et allait l'exécuter, lorsqu'à l'entrée de la rue le cortège fut entravé un instant par un homme du peuple qui traînait une petite charrette de légumes et qui n'avait pu se ranger assez tôt. Les alguazils et les familiers du saint-office voulurent le forcer à presser le pas, il tomba; sa charrette renversée intercepta le passage et fit refluer une partie du cortège, parmi lequel commença à se mêler quelque désordre.
Ribeira, furieux, fit signe d'avancer. Les familiers frappèrent alors avec le bois de leur hallebarde le paysan, qui était resté à terre et qui semblait ne pouvoir se relever; mais â ces coups de bâton rudement assénés, le blessé se retrouva sur ses pieds avec une
PIQUILLO ALLIAGA.
promptitude extraordinaire; il étendit à terre, d'un cou]i de poing, celui qui venait de le frapper, et voyant un de ses compagnons baisser sa hallebarde pour le percer de part en part, il détourna de la main gauche l'arme meurtrière, tira de sa main droite un pistolet, renversa à ses pieds le soldat du saint-office, puis, se retournant vers la foule il s'écria à haute voix :
— Aux armes! mes amis! on tire sur les bourgeois de Pampelune !
A ce cri, répondit un cri général. Excepté les familiers du saint-oftice, personne n'avait vu le coup de feu, tout le monde l'avait entendu ainsi que l'exclamation de Pedralvi, car c'était lui.
— C'est peu d'en vouloir à nos privilèges, continua-t-il, on en veut à nos jours. Défendons-les! défendons nos droits! Vivent tes fueros!
— Vivent les fueros! répéta la multitude, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour laisser éclater son opinion.
— Vivent les fueros l cria de toutes ses forces Gongarello, qui était resté sur sa borne et qui mêla sa voix retentissante à celle de ses voisins.
Ribeira ne répondit à ces vociférations qu'en saisissant lui-même l'étendard de Saint-Dominique.
— En avant, dit-il, le saint lui-même saura bien nous faire un passage.
En effet, à mesure que la bannière s'avançait, le peuple se reculait devant elle en criant Vivent les fueros! mais sans autre manifestation plus hostile.
Tout à coup plusieurs bandes de bourgeois d'assez mauvaise mine se précipitèrent résoluHieut au milieu du corti'ge en criant :
— A bas l'inquisition!
Le peuple répéta comme eux :
— A bas l'inquisition!
— Mort aux inquisiteurs! répondit Pedralvi.
Et un hurlement épouvantable s'étendit au loin sur toute la ligne que tenait la procession :
— A nous les prisonniers ! enlevons les prisonniers ! Justice! justice! faisons-nous justice nous-mêines!
En un instant le peuple, se ruant sur le cortège, l'avait rompu et dispersé en vingt endroits. Les alguazils, les familiers du saint-olhce, efl'rayés, poursuivis, se sauvaient dans toutes les directions; quelques-uns par dévouement, d'autres, perdant la tète et ne sachant où se réfugier, avaient entouré le grand inquisiteur qui, furieux, lançait sur la multitude l'excommunication. Foudre inutile qui se perdait dans les airs et dans le tumulte.
Alors Ribeira, cédant à sa colère, à sa haine, à toutes les passions brûlantes qu'excitait en lui l'orgueil humilié, ordonna aux hallebardiers qui l'entouraient de se frayer un passage, n'importe à quel prix.
— Frappez! frappez! criait-il. Mort aux hérétiques, quels qu'ils soient !
Dans ce tumulte, des femmes et des enfants furent blessés, et le prélat répétait :
— Frappez!
— Sois donc obéi, murmura en lui-même Pedralvi, qui venait de se glisser dans la foule, et qui, s'approchant du grand inquisiteur, lui dit :
Au nom de nos frères dé[)Oiiillés «-t proscrits, je t'apporte ce que tu leur as laissé : la vengeance !
Et comiHe un homme qui acquitte un vœu, il frappa le prélat en s'écriant :
— Et de deux ! mes frères ! encore un inquisiteur que je vous envoie!
Le prélat tomba, et avec lui l'étendard de Saint- Dominique. A ce dernier coup la déroute de l'inquisition fut complète.
Mais le danger n'était plus là. AUiaga l'avait déjà compris, et depuis longtemps il s'était élancé vers l'extrémité du cortège, pour courir au secours d'Yézid et d'Aïxa.
Le mouvement du peuple, préparé et secondé par les compagnons de Juan-Baptista, avait été si prompt et si terrible, que les piques, les hallebardes et les pertuisanes des familiers du saint-office n'avaient pu l'arrêter un seul instant. Les milices de l'inquisition avaient été dispersées, et plusieurs cavaliers qui, depuis le moment où le cortège était sorti de l'inquisition, n'avaient pas quitté des yeux les deux condamnés , les arrachèrent des mains de leurs gardiens et les entraînèrent.
— Venez, venez, m^amis, suivez-moi, disait l'un d'eux.
C'était la voix de Fernand d'Albayda. Mais le fatal costume dont les prisonniers étaient rev.ltus était malheureusement trop visible pour ne pas être aperçu par la foule qui, les désignant du doigt, s'attachait à leur poursuite en disant :
— Nous les tenons! ils sont à nous! A nous d'en faire justice! Vivent les fueros!
Fernand et ses amis, qui avaient rebroussé chemin, se trouvaient alors près de la place de l'Inquisition, et comme ils la traversaient, un autre Ilot du peuple leur ferma le passage. Ils furent bien forcés de s'arrêter. 11 y avait eu face le palais du saint-office une espèce d'échoppe occupée par un écrivain public et formant un angle. C'était le seul retranchement cjui s'offrit à leurs yeux. Ils placèrent les deux prisonniers dans cet angle, se mirent devant eux et tirèrent leurs épées.
Ce n'était plus contre l'inquisition, c'était contre un ennemi bien plus redoutable qu'il fallait défendre Yézid et Aïxa, c'était contre le peuple déchaîné, furieux, qui de tous les points de la place accourait enivré de son triomphe.
— Au gibet! au gibet! les Mauresques! les hérétiques au gibet! criait-on de tontes pa^ts. Élevons la potence en face le palais des inquisiteurs, pour leur apprendre à respecter nos droits.
Ils s'arrêtèrent cependant en voyant Fernand d'Albayda l'épée à la main ainsi que quelques-uns de ses officiers, au nombre desquels était Fidalgo d'Estremos. Ceux-ci portaient, non pas l'habit militaire, mais le costume de ville. Ce n'était pas la robe de moine, ce n'étaient pas des ennemis, le peuple leur cria :
— Retirez-vous, seigneurs cavaliers. Place à lajuslice du peuple !
— Nous n'abandonnerûns point des malheureux, répondit Fernand; vous êtes vainqueurs de l'inquisition, cela doit vous suffire. Laissez-nous* le passage
PIQUILLO ALLIAGA.
libre; ne nous forcez pas à nous détendre contre vous.
Ces paioles,qui auraient peut-être, désarmé les preniiei-s assaillants, n'étaient point entendues de ceux qui étaient plus loin derrière eux, gens de sac et do corde, qui ne demandaient que sang et pillage. C'étaient les compagnons de Juan-Baptista; ils excitaient et secondaient la fureur du peuple; aussi, malgré sa vaillance et celle de ses comiiagnons, Fernand d'Albaj'da allait être indubitablement massacré par la multitude, lui et ceux qu'il voulait défendre.
C'est en ce moment qu'AUiaga arriva au palais de l'inquisition. Du baut des marches du portique principal, il embrassa la place tout entière et vit l'étendue du danger. Quelques membres et familiers du saint-office l'avaient accompagné, poursuivis par le peuple. Pedralvi et ses compagnons venaient de le rejoindre.
Il leur montra du doigt les furieux qui entouraient Fernand d'Albayda, et leur dit :
— C'est là qu'il faut mourir! marchons!
ÏSlais déjà Pedralvi avait reconnu de loin, à la plumé rouge de son chapeau, l'ami de Juan-Baptista, le lieutenant Barbasfro, avec qui il avait traité la veille au soir aux gorges de Savora; il^pn conclut sans peine que ceux qui l'entouraient étaient ses compagnons. Il fendit la foule et dit à l'oreille du bandit :
— Que faites-vous, lieutenant ! à quoi vous amusezvous là! On transporte Juan-Baptista dans la prison de l'iiùtel de ville. Vous pourrez le délivrer encore en prenant parla grande l-ue de laTaconnera. Courez vite !
Quelques minutes après, Barbastro et son escorte avaient quitté la place, de l'Inquisition, enlevant ainsi au peuple son principal allié et à Fernand d'Albayda ses adversaires les plus redoutables.
Au même moment, une masse d'alguazils et de familiers du saint-office arrivaient eu déroute de toutes les rues environnantes, cherchant un refuge naturel dans le palais du saint-office.
— Lâches que vous êtes! leur cria Alliaga; indignes soldats de la foi ! vous fuyez la hallebarde à la main! Où est le grand inquisiteur, votre chef?
— Blessé, peut-être mort! répondirent-ils en faisant le signe de la croix.
— Et vous l'abandonnez, ainsi que la bannière de Saint-Dominique, ainsi que les prisonniers que vous deviez défendre et qu'on va massacrer à vos yeux ! Allons, aurez-vous du moins le courage de me suivre?
Et il s'élança à leur tète au secours de don Fernand et de ses amis.
La foule quf remplissait la place, composée de bourgeois, presque sans armes, abandonnée par Barbastro et ses compagnons, repoussée vivement par Fernand, attaquée avec vigueur par Alliaga et les siens, regardait dtyà de quel côté la retraite serait le plus facile, lorsqu'elle fut totalement démoralisée par un cri terrible, le cri de Sauve qui peut! que Pedralvi répéta dans les rangs. Une partie se précipita du coté de la Taconnera, tandis que l'autre moitié remontait la place et faisait bonne contenance, attendant des rues adjacentes des renforts qui lui arrivaient à chaque instant.
La milice du saint-office se dirigea alors vers les prisonniers, que d'Albayda voulait également défendre
contre eux. A la vue d'Alliaga, il s'arrêta, et celui-ci lui dit vivement à voix basse :
— La retraite est pour vous impossible : vous ne pourriez jamais sortir de la ville avec Aïxa et Yézid, et moi je réponds d'eux maintenant, remettez-les-moi.
A l'instant même, et leur serrailt la main, il se mit à côté d'eux, au milieu de ses soldats, enrobe noire, remonta la place de l'Inquisition, gravit les degrés tlu portique au moment où le peuplé revenait en foule, assura la retraite de ses troupes et de ses prisonniers, et rentra le dernier dans le palais, dont les portes de fer retombèrent sur lui.
Environné de tous les membres du saint-office, Alliaga ne pouvait se jeter dans les bras d' Yézid et d'Aïxa. Il donna ordre au frère Acalpuco, qui faisait partie de cette retraite, de conduire les prisonniers dans une chambre qu'il lui indiqua. Puis, se retournant vers les principaux membres et les familiers du saint-office, qui après de semblables fatigues croyaient pouvoir se reposer.
— Nous ne laisserons point le grand inquisiteur et la banuière de Saiut-D jminique au pouvoir du peuple, ce serait pour nos ennemis trop de gloire et pour nous trop de honte.
— Que voulez-vous faire? lui dirent ses collègues.
— On m'accusait dernièrement, répondit-il, d'abandonner les droits de l'inquisition, je prouverai que personne plus que moi ne tient à défendre son honneur et sa dignité.
A l'instant même, et suivi de toute la milice du saint-office, il sortit par la porte secrète, celle des jardins, que nous connaissons déjà, et par une marche adroite dans des rues détournées et alore presque désertes, il se porta rapidement sur le champ de bataille à l'endroit où le prélat était tomhé sous un poignard inconnu.
La foule du peuple qui était restée auprès de lui, inoffensive et lui portant des secours, s'enfuit eflYayée à l'aspect de ce déploiement de forces inattendues; chacun des curieux s'empressa de disparaître, sans même retourner la tète, craignant qu'on ne l'accusât d'avoir été auteur, complice ou même témoin d'un crime aussi grand.
On transporta sur un brancard emprunté au seigneur Terceiro, tapissier voisin, don Juan de Ribeira, qui venait de reprendre connaissance, et on releva l'étendard de Saiut-Douiinique, tombé à côté de son chef. Les principaux inquisiteurs voulaient qu'on retournât au palais par la porte secrète qui donnait sur lesjardins.
— La bannière de Saint-Dominique ne se cache pas et ne peut rentrer que par la grande porte, répondit Alliaga.
La procession se remit donc en marche, et arriva en bon ordre sur la place du palais.
En effet, à la vue de leur ancienne idole, du grand inquisiteur vaincu et blessé, à la vue du saint étendard, objet de son respect, un morne silence régna dans celte foule tout à l'heure si bruyante. Les portes de fer s'ouvrirent de nouveau, l'inquisition, sans être troublée dans sa retraite, ramenait dans son camp son général, ses étendards et ses prisonniers; c'étaient presque les honneurs de la guerre. Mais le peuple
riQU(LLO ALLIAGA.
au inoaipnt, où son redoutal)!o cniuMui cl;iit disiKiru, avilit poiissû des cris de joie ca sisne ût} Ifiompho.
Dus dcu.v cût''s on s;; regardait coniiny vaiuciueur; dos deux côtés o;i cliantait le Te Deum.
Ou n'élait cepeadant qu'au milieu dâ celte mémo-' rablejoiu'.iée.
Lxxxvnt.
LE SOIR D8 l'ÉMÊtîïS.
Lo peuple no comptait pas cil rester IL II avait mis l'inquisition en déroute» mais il n'avait pas eu salisfarlioa, oa ne lui avait pas \\\té les tirisouuierS) on n'avait pas reconnu ses droits, et les groupes recoui=niencèreat à se forn'ler plus lunuiUucux ([ue jamais, non-seulement autour do l'inqUisiiion, mais près du palais du roi. Et ce n'était plus seulement à don Juaii de Ilibeira, mais au duc d'Uzède et au roi lui-même qu'on demandait justice»
D'un autre côté, l'inquisitioii "Uc pouvait plus céder : ce n'était pas qu'au fond du cœut' les principaux niemhres du sainf-ofTice» ellVayr^^ des désaslnis di^la matinée, ne demandassent peut-élru jws nlioux que de capituler avec leur fierté et tl»î livroï au peuple les prisonniers, cause d'une si ik^phiral)le côllisioi ; mais Alliaga, qui comprenait tout h. danger \\\\.\\« tclli! coudescendance, leur rappelait à chaque iustani Thonueur de l'inquisition, et Jamais, iU étâit^Ut ôbligi^s eux-mèmcs d'en convenir» il ft'ttvail tHé 81 hkn di'>f««dU.
La blessure de don Juan dé Uibeira u'c^tait }ws mor» telle; ce qui pouvait la rendre di«igi>,reus(>.> cVtait Tiélat d'exasjjération où il se ti^iuvait et (Jui lui donnait une fièvre ardente. En proie au délire, il i^ail iiua- ]iable de rien entendre, ni même di' reconuatiro aucun de ceux qui l'eatourai«»t> cl «ejiendauf ou ne pouvait, dans les circonstances dilllciles où l'on se twuvait, l'i'Sler sans un chef.
tlelte place temporaire offrait trop de périls pour éveiller les ambitions, et, sous l'influence des dangeis que l'on avait à courir, on décerna, d'une voix unaiiime, l'autorité suprême à frey Luis Alliaga, confesseur du roi.
^^ J'accepte, répondit celui ci, à condition qu'on me donnera uu ]iouvoir absolu, et que je st.'rai simi mailn' (ra,^ircommeje l'entendrai tant que le danger existera-.
Cotte dernière phrase lui assurait l'obéissance de ehacun, et l'on s'empressa de prêter entre ses mains l(^ serment qu'il exigeait»
— liieu, dit-il, je vous promets que demain tout si'ia terminé sans porter atteinte aux privilèges et à j liiiineur de la sainle inquisition.
il donna alors des ordres pour que le leudeniaiti, au ]voint du jour, deux bûchers lussent élevés dans la grande place di! Pamiieluue.
Il se rendit de là i liez le roi. Le monarque, tout pâle enrore i-l lout effrayé des événemenis de la journée, se les liiisail i'ai'ont<}f parle ducd'l'zède, lequel avait tolalivment perdu la lète. Il voulait absolummit faire entrer des troupes dans la ville, la mettre à feu et à sang
pour ass'ivrr la tranquillité puMique, et d'une émeute, faire peut-èiro une révolulioii.
— Sire, dit froidement Aliiaga, si Votre Majesté et monsieur le duc veulent me donner jdi'ins pouvoirs, je ma fais fort d'apaiscfdès demain l'émeute, de donner satisfaction au peuple de Pampelune et de lui faire crier Vive le roi! vive l'int]iiititioi\i
— C'est justement ce que je veux, ce que je demande, pas autre chose 1 dit vivement le roi, et d'avance j'approuve.
Le duc consmitif également et 8ê retira.
— .Mais, (lit le roi à Aliiaga, quand ils furent seuls, tu sais cependant que ces furieux osent parler de gib^t et do potence, et qile l'inquisilion tient toujours à Ses bùcjiers. Comment feras-tu alors pour leur arracher la duchesse de Santarem?
— Elle sera sauvée, je vous le jure, ainsi que son frère Yéitid. Que votre Majesté s'en repose sur moi et dorme tranquille.
11 n'était encore que cinq héUréS du soir, et l'agitation régnait plus forte que jamais dans les rues de Pampelune; loul annonçait une soirée et surtout une nuit l<'rril)les; chacun tremblait que le peuple ne se porldf aux plus grands excès. Du craignait même qu'il u'iucoudi;\l le palais du imî ou celui de l'inquisition. Le Couvent des Anumiciadc!» les avait mis en goût.
Alli.iga lit prier les déquilès des notables de vouloir bien se rendre dans la salie du cou.seil ; il les reçut luimèmo et leur lit un accueil aussi gracieux que celui de Uiheira avait été dur et hautain.
I) l«ur dêoliU'à <iue le roi, que l'intiuisition ellemême, sans faire l'alwndon total de ses droits, recon- «fti»«aieoi cependant ceuxdu peuple, et il termina son discoui'sen leur diMut :
•" Vo;;.s jijavo*-, demain, aui»int du jour, faire élever diHtX gtbels sur la jSiMude pl.ace de Pampelune.
Aliiaga avait h:\le de fain^ unauliv usag.- de son pouvoir. (»rand inquisileurpar intérim, tout lui obéissait, et depuis les principaux membres du tribunal jusqu'aux derniers porteries, chacnn s'inclinait devant lui, chacun exécutait ses ordres, sans ea chercher le motif; le grand inquisiteur n'en devait à personne, du moins dans l'intérieur du palais : c'était, depuis saint D<)minique> l'usage établi.
AUiaga se lit ouvrir, non le cachot, mais l'appartement où il avait fait renfermer Yézid et Aïxa. i'our tous les deux, séiKirés depuis louittemps, c'était déjà un grand bonheur d'être réunis; mais quand ils virent entrer Piquillo, (juaud la i>orte se fut ix^lermw sur lui, tous trois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et fondireat en larmes.
Que de chagrins ils avaient traversés, que de douleurs ils avaient subie > que de changements dans leurs destinées dejiuis la dernière fois qu'ils s'élaieùl vus!
Ci'taii'Ut Icscachdtsde l'inquisitionqiU réunissaient toute la (amille d'AilKriqm\ naguère si brillaulv. aujounlhui si misérable. (Ju'il y avait loin de ce lugubiv. appartomeut, de ces feuêtti's sombres cl grilU-es au riant aspect du Val-Pitmiso, aux délices de Kt vallée du Paradis ! Se tenant les mains et se regardant trislenieiit. ils eurent, sans doute, la même pensée, car ils s'écrièrent tous les trois :'
PIQUILLO ALLIAGA.
Partuul dej montagnes couronnéei par des millierâ d
— Mon père !
— Où est-il? s'écria Alliaga, où l'avez-vous laissé? et, loin de nous, que lui resle-t-il?
— Il ne lui reste pas nirme un tombeau ! répondit Aïxa. C'est dans les bras de sa fille qu'il a été massacré. Les flots de la mer ont reçu son corps, et il ne reposera point sur la terre d'Espagne, qu'il amiait tant !
Elle lui raconta alors les derniers crimes de Juau- Baptista.
— Ah! dit Alliaga en levant les yeux au ciel, mon père, vous serez du moins vengé !
Les moments étaient précieux; il n'avait que le soir de cette journée pour tout disposer. Il rassura Aïxa et Yézid, leur promit que le lendemain ils seraient libres tous deux, et tous deux loin de Pampelune. Il remettait à leur parler plus tard de ses plans, de ses espérances et du projet qu'il n'abandonnerait jamais, de rendre à ses frères leur jjatrie.
Il embrassa de nouveau son frère et sa sœur bien-
mcioi} qui noul écrasaient fOUS des quartiers de roclicrs.
aimés, et malgré l'heure, qui le pressait de partir et d'aller veiller à leur délivrance, il ne pouvait se résoudre à quitter Aïxa.
Seulement alors, et à la faible lueur de la lampe qui éclairait ce vaste appartement, il s'aperçut pour la première fois du changement de ses traits et recula etfrayé. Hélas! tant de tourments l'avaient accablée; les scènes horribles du vaisseau, celles du couvent des Annonciades et celles de cette journée, le bûcher dressé pour elle, les cris, les outrages, les menaces de la multitude, c'était plus qu'une femme n'en pouvait supporter, et Aïxa y avait résisté, et son courage, plus grand que ses forces, l'avait soutenue jusque-là.
— Ma sœur ! s'écria Alliaga , ma sœur, les maux vont finir !
Elle le remercia d'un sourire mélancolique et doux, et lui dit :
— Oui, bientôt... bientôt, je 1 esjjère.
Alliaga courut s'entendre, pour le lendemain, avec Fernaud et Pedralvi. Les troupes du capitaine Juan-
! jetèrent dam tej bras 1'
Baptista et le lieutenant Barbastro furent soldés, licenciés, et le soir même sortirent de la ville, qui depuis leur départ commença à jouir d'une tranquillité complète.
Une grande partie des rues étaient illuminées. Les bourgeois circulaienf d'un air radieux et épanoui, se prélassant dans leur triomphe et se félicitant de la vigueur déployée par la bourgeoisie de Pampelune, vigueur qui assurait à jamais le maintien de leurs fueros. Ginès Pérès de Hila et son compère Truxillo ne pouvaient suUire aux félicitations et aux poignées de mains du quartier, et les deux héros de cette ovation populaire répondaient avec une fierté modeste :
— Que voulez-vous! quelque pacifique que l'on soit, il y a des occasions où un citoyen doit se montrer!
AUiaga était rentré depuis longtemps au palais du saint-office. Acalpuco, à son poste dans les jardins de l'inquisition, attendait, prés de la petite porte, la comtesse d'Altamira, qui, enveloppée de sa mante, parut au second coup de neuf heures.
Elle suivit Acalpuco. Il marchait devant elle et la conduisait, par des détours qu'elle avait déjà parcourus, au cabinet de don Juan de Ribeira, qu'elle connaissait parfaitement.
Elle ouvrit la porte, qui se referma sur elle, et s'avança, d'un pas ferme et dégagé, vers le grand inquisiteur, qui, assis et le front baissé, travaillait devant son bureau. 11 leva la tète.
La comtesse poussa un grand cri et s'arrêta immobile : elle venait de reconnaître Piquillo Alliaga.
Il lui fit signe de la main de s'asseoir sur un fauteuil qui était vis-à-vis du sien; elle balbutia d'un air interdit :
— Pardon, mon frère, je venais pour parler au grand inquisiteur...
— Vous êtes devant lui. Je suis dans ce moment nommé à sa place par les membres du saint-office, mes collègues, et leur choix unanime a été approuvé par le roi. Vous pouvez donc me dire ce que vous aviez à confier au grand inquisiteur.
LAGNY. >- Imprimerie de VlittT et Cle. — W. t.»
38fi
PIQUILLO ALLIAGA.
— Ji; irai rioii à dire à l'iquillo Alliaga, rqjliiiua la comtesse avec dédain.
— C'est à lui alors de vous parler, dit le nouvel inquisiteur, d'une voix grave et solennelle : \ous répondrez après, madame, si vous le pouvez.
De nouveau il lui fit signe de s'asseoir, et celte fois, d'un geste et d'un air si imposant, que la comtesse, étonnée, se laissa tomber sur le siège qu'on lui désignait.
Seulement alors elle s'aperçut qu'elle était sur une espèce de sellette qui servait d'ordinaire, aux accusés.
Elle tressaillit, et Alliaga,' sans faire attention à son trouble, continua d'une voix lente, distincte et accentuée :
. — Moi, grand inquisiteur, je vous accuse d'avoir voulu vous défaire par le, poison d'AL^a, duchesse de Sanlarem, ainsique vous en êtes convenue vous-même avec moi.
Je vous accuse d'avoir, en voulant attenter aux jours de cette jeune fille, donné la mort à votre souveraine, Marguerite d'Autriche, reine d'Espagne, ainsi que le prouve cet écrit, signé par le révérend père Jérôme et le frère Escobar y Mendoza, vos deux directeurs.
Je vous accuse d'avoir payé le capitaine Juan-Baptista et son lieutenant Barbastro, dont voici la déclaration, pour incendier le couvent des Annonciades et pour massacrer toutes les jeunes filles mauresques qui tenteraient de s'échapper des tlammes.
Je vous accuse! poursuivit-il avec force; ou plutôt ce sont ces victimes elles-mêmes qui vous accusent, et dont les ombres sanglantes s'élèvent contre vous. Répondez-leur.
La comtesse restait immobile, pâle et atterrée.
— Répondez donc maintenant, défendez-vous, car je lie veux pas vous condamner sansvous entendre.
— Grâce !.. grâce ! lui dit-elle.
— Je n'ai pas le droit de faire grâce, je n'ai que celui de faire justice. Vous vous-1'ètes déjà rendue à vousmême. Vous vous êtes fait passer pour morte. Don Fernand d'Albayda et toute votre noble famille vous croient ensevelie sous les débris fumants du couvent des Annonciades. Il vaut mieux, je m'en rapporte à don Juan votre frère, qui nous contemple dans ce moment, il vaut mieux, pour les d'Aguilar, vous pleurer comme victime que de vous maudire comme coupable ! Écoutez donc votre arrêt, écouteWe, seule, pour que vos a'ieux, pour que votre noble race, pour que Fernand d'Albayda, no puissent l'entendre.
Au nom de l'inquisition, qui a remis aujourd'hui en mes mains tous ses pouvoirs, vous, comtesse d'Altainira,je vous condamne, comme empoisonneuse, régicide et incendiaire, à la peine de mort !
La comtesse poussa un cri et s'évanouit. Alliaga détourna la tête et sentit la pitié s'emparer de lui; mais reprenant son courage, il plaça la main sur son cœur, leva les yeux au ciel et se dit :
— J'ai prononcé en mon âme et conscience; que Dieu juge lui-même mes jugements !
Il sonna Acalpuco. Il lui fit signe d'enlever la comtesse et descendit dans le cachot de Juan-Baptista.
— Ah ! s'écria le bandit avec joie, ce sont mes compagnons et la liberté qui m'arrivent.
— Non, répondit Alliaga; c'est tou juge, et il sera, comme toi, sans pitié. A tous tes crimes, tu as ajouté celui de massacrer un vieillard sans défmse; ce vieillard était mon père, et tu n'as di' grâce à espérer ni de moi ni de la justice humaine. Tâche de fléchir celle de Dieu et passe cette nuit en prières, car demain, Juan- Baptista, bandit et assassin, tu mourras!
Et il s'éloigna.
— Cette fois, dit le brigand en secouant la tête, la partie me paraît à peu près perdue, et c'est dommage ! Une partie si longtemps disputée et que j'ai tant de fois nianipié de gagner! Bah ! qui sait?., répéta t-il en luimême ; Barbastro et les siens peuvent encore me délivrer. J'ai tant de fois méprisé la potence et les avances qu'elle me faisait, que si elle a un peu de fierté, elle ne doit plus vouloir de moi !
Puis s'adressant au geôlier :
— Frère Pacôme, lui dit-il, envoyez-moi pour cette nuit...
— Un confesseur'?
— Non, saint homme, mais une pipe et une burette d'eau-de-vie.
Le geôlier fit un signe de la croix et s'enfuit.