LXXXVIII
l'auto-da-fé. ,
Le lendemain, c'était jour de fête à Pampelune. Comme la veille, les cloches de toutes les églises 'sonnaient depuis le matin, comme la veille, le peuple se pressait dans les rues! les balcons, décorés de tapisseries et de Heurs, étaient couverts d'une foule avide et curieuse, mais cette foule pacifi(|ue venait, cette fois, assiste!" à un triomphe et non à un combat.
Leurs fueros reconnus et l'inquisition humiliée, c'était là le sujet de toutes les conversations. Persunne ne songeait à ce que coûtait la victoire aux deux Mauresques qui en étaient le prix et qui semblaient trop heureux de mourir pour faire triompher leurs privilèges. Personne en ce moment ne leur portait de haine; on ne leur voulait pas de mal; on les aurait crus presque étrangers à ce qui se passait, et, en effet, aux yeux de la multitude, ils n'étaient qu'un détail de la fête, un accessoire; le principal n'était pas là.
Comme la veille, l'inquisition sortit en grande procession; la bannière de saint Doinini(jue et son nouvel inquisiteur marchaient en tête. Des cris, des vivut frénétiques accueillirent Alliaga.
C'était lui, disait-on, qui avait triomphé de l'obstination de don Juan Ribeira; c'était lui qui avait tout pacifié; c'était lui qui avait reconnu les droits du peuple et proclamé les fueros, et dans leur enthousiasme, Giuès de Hila, Truxillo et toute la bourgeoisie de Pampelune répétaient :
— Vive Alliaga! Alliaga pour toujours! Que désormais, comme aujourd'hui, il marche à la tête de la sainte inquisition .
Jamais Ribeira n'avait excité de pareils transports, et, dès ce jour, sa popularité était à jamais détruite.
Comme la veille, les deux prisonniers s'avançaient, L'nveliijipLS du carrachas et du san btnilo, ijiii cacliaient coiuplétumeiit leurs traits. Les hallebardicrs fermaient la niarclio et veillaient sur les deux rondamnés; mais il y avait près deux et autour d'eux une garde bien plus sûre et qui ne les perdait pas de vue.
C'étaient une demi-douzaine de moines enveloppés du capuchon et de la ruljc des inquisiteurs, mais qu'à leur tournure martiale, à leur airdétermiué, des yeux jjrévénus ou déliants auraient certainement pris pour il'autres soldats que ceux de Saint-Dominique.
C'étaient Pedralvi, Alamar-Abouhadjad et quatre de leurs compagnons, tous anciens serviteurs de Dolascar d'Albérique et de son fils Yézid, qui avaient juré de venger l'un et de sauver l'autre, et qui, dans l'accomplissement de ce double devoir, comptaient leurs jours pour rien.
Ils étaient bien armés et décidés à ne pas laisser sortir vivants de leurs mains les prisonniers qu'.AUiaga leur avait confiés. Pedralvi, marchant à côté de Juau- Baptista, tenait de sa main droite un poignard caché sous sa robe, et de l'autre un livre de prières. Quelqu'un qui aurait été placé près d'eux aurait pu s'apercevoir que, dans sa distraction, le faux moine tenait' son psautier à l'envers, ce qui ne l'empêchait pas d'y tenir ses yeux attachés attentivement et d'en réciter les versets avec ferveur.
Mais jjendant qu'à la lueur des cierges et des flambeaux tout le sombre cortège défilait et répétait ses hymnes funèbres, Pedralvi, toujours la tète baissée sur sou livre, murmurait à l'oreille de Juan-Baptista :
— Tu as beau regarder autour de toi, tes compagnons ne viendront pas le délivrer.
Puis il reprenait à voix haute avec le chœur des moines :
De profundis clamavi...
— Tu voudrais vainement détacher les liens qui retiennent tes mains ou arracher le bâillon qui l'empêche de crier, ils ont été attachés par moi, moi, Pedralvi, que tu as arrêté, dépoi^illé, et que tu voulais massacrer dans les montagnes de Tolède !..
De profundis clamavi,..
Par moi l'edralvi, que tu as retrouvé à bord du San-Luvar et que tu a.s jeté à la mer ; par moi, dont lu as assassiné le noble maître, Delascar d'AlLérique.
De profundis clamavi ad te, Domine I
Par moi, dont tu voulais brûler vive la tianeée, Juanita, après avoir jeté aux flammes ses compagnes et nos sceurs...
De profundis clamavi ad te, Domine l
Ne crains rien, Juau-Baptista, la litanie de tes crimes ê^l longue, et nous n'aurions jamais tini ; heureusement, nous voici arrivés à la grande place.
Juan-Baptisla ht un geste d»; fureur.
— Allons, reprit Pedralvi, un peu de sang-froid, et lâche de faire bien les choses; ne vois-tu pas tout ce peuple accouru pour te voir; c'est plus d'honneur que tu n'en mérites, il faut t'en rendre digue. Ne vois-tu pas, à gauche, pour toi seul, pour ton usage particulier, ce large bûcher dont la flamme se dessine déjà, brasier moins ardent que celui du couvent des Anuonciades ! Ne vois-tu p;is, juste au-dessus du bûcher.
ce gihet élevé qui avance son bras pour saisir la proie qu'il attendait depuis si longtemps? Tout cela est pour toi, Juan-Baptisfa! A celui qui a commis tant de crimes, ce n'est pas trop d'une double mort!
Et Pi;dialvi répéta avec tous les moines qui venaient de s'arrêter :
De jirofundis clamavi ad te, Domine!
Malgré ce que lui avait dit son implacable ennemi, le capitaine avait toujours conservé, pendant toute la marche du ccrtége, l'espoir qu'une émeute ou quelque coup de main viencfrait le délivrer; tout à coup il sentit ses genoux fléchir et toute sa résolution l'abaadonner.
A coup sûr, Juan-Baptista n'était pas lâche, et on ne pouvait guère l'accuser d'être supei-stilieux, mais à la vue de ce bûcher et de cette potence, il se rap[iela soudain la prédiction que lui avait faite, quinze ans auparavant, à l'hôtellerie de Bon-Secours, Aben-Abou Gongarello, le bar})iei', en lui disant :
— Tu seras pendu et brûlé !
Le capitaine baissa la tète et murmura enlui-même :
— Cette fois, je donne ma démission, le maudit Maure avait raison.
En efl'et, l'instant d'après, et sur un geste d'Alliaga, le fidèle .\calpuco et ses assesseurs, réunis à ceux de la ville, hissèrent aux yeux de la multitude le capitaine Juan-Baptista et une autre victime que la terreur avait déjà anéantie.
A celle reconnaissance solennelle de leurs droits et privilèges, à la vue de la justice qui leur était rendue, tous les bourgeois de Pampelune poussèrent un long cri de joie et de triomphe. Des croisées, des balcons, du haut des toits de la place Mayor, une multitude immense et frémissante leur répondit.
Mais une minute à peine s'était écoulée que soudain la corde fut coupée; du haut du gibet les deux condamnés tombèrent dans le bûcher placé au-dessous d'eux, et dont les Uammesdé vorantes les eurent bientôt réduits en cendres.
A cet aspect, un cri d'allégresse partit à son tour des rangs de l'inquisition ; des milliers de voix entonnèrent Hosanna 1 gloire au Seigneur !
La bannière de saint Dominique et la croix sainte s'élevèrent; le peuple se prosterna, et, comme la veille encore, chacun des deux partis, satisfait de sa gloire et se regardant comme victorieux, chanta un Te Deum en actions de grâces dans la cathédrale de Pampelune.
Tandis que ces événements se passaient et que toute la population de la ville semblait réunie et agglomérée sur un seul point, celui de la plac€ Mayiir, un carrosse bien fermé et attelé de deux bonnes mules s'avançait dans les rues presque désertes et se dirigeait vers la porte de Saragosse. Pendant qu'on les brûlait sur la grande place, Yézid et Aixa sortaient de Pampelune. Avec eux était la pauvre Juanita.
Fernaud d'.-Vlbaydales avait guidés et ne les quittait pas. Hors des portes de la ville, nue escorte nombreuse et lidèle les attendait.
— Je réponds de vous maintenant, s'écria Fernand, c'est à moi seul de veiller sur vos jours. Uù faut-il vous conduire '/
PIQUILLO ALLIAGA.
Yézid ne connaissait qu'un seul endroit qui pût le soustraire à toutes les recherches : c'était le souterrain qui renfermait les trésors de leurs ancêtres, et il s'écria :
— Allons chez mon père !
A ce mot, Aïxa tressaillit; Yézid ressentit lui-même la douleur qu'il venait d'éveiller; il essuya une larme et dit à Feriiand en se reprenant :
— Allons au Val-Paraiso.
La voiture et son escorte s'élancèrent à travers les plaines de l'Aragon, et le surleifdemain traversèrent les campagnes de Valence.
Les deux arrêts prononcés la veille avaient été approuvés et signés par le monarque, auquel AUiaga les avait jirésentés. Il courut lui rendre compte de l'exécution et de la réussite de leurs projets.
Le roi remercia le ciel avec ferveur, et se crut luimême sauvé du danger en apprenant la délivrance et la fuite de la duchesse de Santarem ; mais sa douleur fut grande quand AUiaga lui démontra qu'en ce moment du moins, il fallait renoncer à ses idées d'alliance, qu'aux yeux de tous la duchesse passait pour morte ; qu'il ne fallait point, par une imprudence, remettre de nouveau en question la vie d'Aïxa, l'honneur et la dignité du roi, peut-être même la tranquillité du royaume; qu'il fallait laissera l'irritation des partis le loisir de s'apaiser; qu'on pouvait tout attendre du temps, et que, tel obstacle impossible à vaincre aujourd'hui pouvait plus tard s'aplanir de luimême.
— Et comment ces obstacles pourraient-ils jamais disparaître'.' s'écria le roi; comment oser même l'espérer? Connais-tu un moyen d'y parvenir?
— Peut-être, sire.
— Dis-moi-le donc, et laisse-moi du moins l'apercevoir en perspective.
— La duchesse est condamnée à mort ;.elle est condanuiéepar l'inquisition comme étant d'unerace proscrite , et elle ne peut reparaître tant que subsistera contre elle et contre les siens un édit injuste et barbare, un édit qui fera la honte de votre règne et la ruine du royaume, vous le savez vous-même, sire.
— Oui, oui, je le comprends maintenant, dit le roi en soupirant.
— Vous auriez beau, plus tard, faire grâce à la duchesse et la rappeler en Espagne, elle n'y pourrait revenir, aux yeux de tous, que si tous les siens y rentraient avant elle.
— Eh bien ! dit le monarque avec résolution, croistu possible de révoquer l'édit qui proscrit les Maures?
— Oui, sire, tout est possible avec du temps, de l'adresse et du courage; surtout quand une cause est juste et utile.
— Et tu te sentirais capable de tenter une pareille entreprise ?
— Oui, sire, si Votre Majesté veut ne rien brusquer et me laisser maître du moment-
— Écoute, ditle roi, il n'y a qu'unobstacle véritable, c'est don Juan de Hibeira, le grand inquisiteur ; mais dans cette dernière affaire, où toutes les chauces étaient réunies eu sa faveur et où tout semblait conjuré contre nous, tu t'y es pris de manière que les
événements se sont arrangés, d'eux-mêmes, comme tu l'entendais. J'ai donc confiance en toi.
Oui, poursuivit le monarque à demi-voix, j'en suij persuadé maintenant, lu as plus d'esprit que le grand inquisiteur et que le duc d'fjzède lui-même, qui aurait, hier, tout à fait perdu la tète si je ne l'avais soutenu et ranimé. Fais donc comme tu l'entendras, Alliaga; mais hâte-toi, et surtout si tu juges convenable que la duchesse quille l'Espagne pour quelque temps, jure-moi que je la verrai une fois encore avant son départ.
— Je vous le promets, sii'e ; dès demain j'irai la rejoindre pour lui parler des projets de Votre Majesté et de ce qu'elle me permet de tenter pour le bonheur de nos frères.
— Va donc, lui répéta le roi; je t'attendrai à Madrid, où je vais me rendre. Je renonce à l'entrevue projetée avec la cour de France; je ne peux plus rester à Pampelune depuis que la duchesse n'y est plus.
Le lendemain on annonça le départ de la cour ; nouveau sujet de surprise pour les habitants de la Navarre et pour le grand inquisiteur Hibeira, qui commençait à revenir à lui-même. Il avait retrouvé toutes ses idées; et la première qu'il voulut mettre à exécution fut celle-ci :
— Qu'on arrête freyLuis AUiaga, qu'on le jettedans les cachots de l'inquisition et qu'on le juge, sans désemparer, comme traître, relaps et renégat.
On crut que le saint prélat n'avait pas encore toute sa tête, et on s'empressa de lui apprendre que c'était AUiaga qui était venu à son secours, qui l'avait arraché des mains des rebelles et ramené au palais, ainsi que la bannière de Saint-Dominique ; que c'était lui qui, en son absence et peudaut sa maladie, avait été nommé grand inquisiteur par intérim.
— Alors, s'écria-t-il furieux, tout est perdu i
— Tout est sauvé !
— Mais le peuple?..
— Est apaisé et rentré dans le devoir.
— Mais les deux condamnés?..
— Ont été exécutés et brûlés, sur la place Mayor, aux cris de joie de la multitude.
— Et AUiaga?
— En apprenant qu'il n'y avait plus de danger et que l'on répondait de votre guérison, il s'est empressé de remettre entre vos mains le pouvoir qu'on lui avait confié et qu'il n'a gardé que vingt-quatre heures.
Don Ribeira, ne pouvant s'expliquer de pareils événements, envoya chercher en secret la comtesse d'Altamira, pour connaître, par elle, la vérité; mais, à sa grande surprise, impossible de découvrir la comtesse, ni de savoir ce qu'elle était devenue ; tous les efforts du prélat, à cet égard, furent complètement inutiles.
Une autre circonstance redoubla sondépitet manquât lui occasionner une rechute; le jour même, ayant entendu un grand bruit dans la rue, il se fit porter près de son balcon, dont les fenêtres étaient ouvertes. C'était AUiaga qui partait par ordre du roi ; il partait, environné et suivi des bénédictions de la foule, qui lui prodiguait les noms de père et de sauveur; quelquesuns venaient d'apprendre, sans doute, qu'il se désistait àiyà du pouvoir, car ils s'écriaient :
PIQUILLO ALLIAGA.
— Vii-t Alliaga! Qu'il ne nous quitte pas! qu'il reste toujours grand inquisiteur!
Ribeira les entendait, et pas une acclamation, pas un souvenir, pas un regret pour lui. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et murmura avec douleur :
— Même en fait de sainteté, qu'est-ce donc que la popularité, ô mon Dieu?
Alliaga cependant avait peine à modérer sa joie. Ses vœux étaient comblés; il était sùv maintenant du rachat de tous les siens; il espérait bientôt leur rendre une patrie.
— Û Albérique! se disait-il, toi qui m'as nommé ton fils! Yézid, Aïxa, vous tous qui m'avez reçu parmi vous comme un frère, vous reconnaîtrez que j'en étais digne, et que ma dette est payée.
Alliaga n'avait voulu se séparer ni de Pedralvi ni des fidèles compagnons qui l'avaient si courageusement servi. Loin de lui, ils pouvaient courir quelques dangers; il les avait emmenés, et eux seuls composaient presque toute sa suite. Ils avaient voyagé sans attirer l'attention, évitant les grandes villes, et autant que possible ne marchant que de nuit. Aussi il était nuit close quand ils arrivèrent au Val-Paraiso.
C'était aussi le soir qiifAlliaga y était entré pour la première fois ; mais quelle ditférence ! c'était alors le bruit et le mouvement d'une nombreuse famille; les lumières brillaient aux croisées de la ferme et de la fabrique ; ISs chiens aboyaient, saluant le retour du maître ou annonçant l'arrivée du voyageur; les serviteurs allaient et venaient, ouvrant à l'étranger la porte hospitalière, ou s'empressant de le servir.
Ce soiT-là, tout était muet, sombre et solitaire, et le marteau retentit plus d'une fois avant qu'aucun pas se lit entendre.
— Qui va là? dit avant de tirer les verrous une voix faible et tremblante.
Pedralvi avait reconnu celle de Juanita, et il s'écria :
— Enfants d'ismaël !
A ces accents Juanita poussa un cri, la porte s'ouvrit, et les serviteurs de Delascar d'Albérique se virent encore une fois sous ce toit protecteur et près de ce foyer qu'ils appelaient tous le foyer paternel.
Fernand n'était point au Val-Paraiso; il y avait conduit le frère et la sœur et habitait, non loin de là, son château d'A Ibayda.
Juanita prit Alliaga par la main et le mena dans la chambre d'Yézid, qui était seul. Les deux frères s'embrassèrent, et Alliaga ne voyant pas Aïxa la demanda avec in([ui(''tude.
— Ne crains rien, frère, je vais te mener près d'elle. Yézid alluma alors une lampe, fit jouer le ressort
secret (jue lui seul connaissait, et s'avança dans le souterrain.
— Vois-tu, frère, dit-il à Alliaga, qui le suivait, regarde bien, examine bien. Peut-être nos jours sont-ils
comptés, à ma sœur et à moi. Toi seul alors seras maître de ce secret, à toi seul appartiendront tous ces trésors. Tu viendras y puiser pour secourir nos frères j malheureux ; c'est pour celaque mon père lesaamassés.
— Fernand d'Albaydacoonait-il ce secret? demanda Alliaga.
— Non! toi, moi et A'ixa! pas d'autres! Parmi les Espagnols, une seule personne autrefois... c'était une femme... a appris ce secret, par moi, et elle l'a emporté avec elle!
— Elle n'est plus?
— Pour vous tous, répondit Yézid, car, pour moi elle existe toujours !
Et s'arrêtant près du rocher où il avait autrefois cueilli un bouquet de grenade, il semblait regarder une personne invisible et présente, et ses lèvres nmrmurèrent un nom qu'Alliaga ne put entendre, mais qu'il devina.
Ils arrivèrent à un appartement souterrain richement décoré, celui où s'était réfugié autrefois don Juan d'Aguilar; c'était là que reposait Aïxa, si l'on pouvait appeler repos quelques instants d'un sommeil brûlant et agité.
A la vue de Piquillo un rayon de bonheur éclaira tous ses traits. Elle venait de s'éveiller et lui tendit la main en lui disant :
— Toi encore ! même à mon réveil !
— Tu rêvais donc à moi ! s'écria Alliaga.
— Oui, frère! je rêvais que notre bon ange veillait sur nous; tune pouvais être loin! mais te voilà eu réalité!., je t'aime mieux ainsi !
Et elle conservait la main d'Alliaga dans les siennes.
Il ne lui répondit pas. Il la regardait !
Au premier mouvement de plaisir causé par la vue d'Aïxa avait succédé un sentiment d'inquiétude et de crainte. L'altération de ses traits était bien plus sensible que quelques jours auparavant; et cependant elle était si belle encore !
— Tu soufl'res? lui dit-il.
— Non, je suis bien, dans ce moment surtout; parle-moi de toi, de ton amitié;- ces paroles-là sont si douceset ilyasi longtemps que je ne les ai entendues.
— J'apportais de graves nouvelles, dit Alliaga, et peut-être u'es-tu pas en état de les entendre.
— Serait-ce quelquesuouveaux tourments? dit Aïxa; ne crains rien, je suis forte! ma vie, à moi, c'est la souffrance, et je dois vivre encore, et beaucoup, je le sens! Parle, mon frère, nous t'écoutons, Yézid et moi, et puis maintenaut, il n'y a pas de malheurs qui puissent nous vaincre, nous sommes trois !
Alliaga raconta alors les desseins qu'il avait formés de faire révoquer l'édit de bannissement et de rendre aux Maures d'Espagne leurs biens, leurs familles et leur patrie.
Aïxa, dont l'âme ardente se vanimait à l'idée seule d'un noble projet ou d'une pensée généreuse, Aïxa, lui serra la main en répétant .
— C'est bien ! frère ! c'est bien !
— Mais l'exécution d'une pareille idée demasdera peut-être bien des sacrifices.
— Nous n'hésiterous pas !
— Et si ce sacrilice dépend de toi ?
FIQUILLO ALLIAGA.
— Je suis prête, répondit la jeune fille d'un ton ferme.
Alliaga, moins intrépide, sentit son courage l'abandonner. S'cflbrrant cependant de maîtriser son trouble, il raconta à sa'sœur et à Yézid sa dernière conversation avec le roi, le pouvoir suprême et presque absolu qui lui avait été confié, et enfin quelle condition était imposée à la duchesse de Santarem.
Aixa l'avait éc uté jusqu'au bout, froide, impassible, et sans manifester aucune émotion. Il semblait qu'il ne s'agissait pas d'elle.
Après un instant de silence, et comme ses deux frères attendaient en tremblant sa réponse, elle leur dit en souriant :
— Le roi m'élève dans son estime, et je l'en remercie. Il me siérait mal, lorsque par dévouement j'avais presque consenti à la honte, de rel'nser aujourd'hui l'honneur qu'il veut me faire, et, quoi qu'il put m'en coûter, je vous jure, mes amis, que je me soumettrais au sacrifice que vous me proposez, s'il dépendait encore de moi... Mais, ajouta-t-elle eu hésitant un peu, ce n'est pas à moi qu'il faudrait maintenant le demander. '
— Que veux-tu dire ? s'écrièrent à la fois les deux frères.
— JNion cœur ni ma main ne m'appartiennent plus ! je les ai donnés !
Alliaga sentit un voile épais couvrir ses yeux. Il lui sembla qu'un poignai'd Iroid et aigu lui traversait le cœur. 11 crut mourir!., et, heureux de cette idée, un sourire contracta ses traits, pâles et décomposés.
Il avait éprouvé dans sa vie d'atroces souffrances ; lesort lui avait réservé celle-là pourles lui faire oublier toutes.
Il revint à lui, essuya la sueur froide qui coulait de soufrent, et voyant qu'il existait encore :
— La douleur ne tue donc pas ! se dit-il en luimême.
Il pouvait maintenant défier toutes les tortures : elles n'étaient plus rien auprès de celle-là.
— Ah ! répéta-t-il d'un m calme, tu ne peux plus disposer de toi-même ?
— Et qui donc a maintenant ce droit ? demanda Yézid.
— Peu importe, répondit Alliaga avec la même imijassibilité, Aixa était maîtresse de se donner; c'est à nous de renoncer à nos projets, et c'est à moi de détourner le roi des siens. Notre sœur doit être libre, libre d'épouser celui qu'elle aime.
— .Merci, frère, dit Aixa en lui tendant la main, merci; mais je ne veux pas me marier et ne me marierai jamais !
— Ta n'aimes donc pas Fernand d'Albayda? s'écria Piquillo, avec un accent impossible à rendre.
— Qui t'a dit son nom'? lui demanda Aïxad'un air étouné.
— Ne nous l'avais -tu pas dit tout à l'heure, à moi et à Yézid?
— Non vraiment.
— J'avais cru l'entendre... Il y a des choses qu'on n'appre-nd pas et que l'on sait, répondit froidement Alliaga.
— Ce que je sais, dit la jeune fille, c'est qu'il n'est permis à personne de mauquer à la foi jurée. Fernand m'a offert sa maiu quand nous étions malheureux et proscrits; je l'ai 'acceptée... et maintenant il se trouve qui' je ne puis pas l'épouser. Non ! s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel, non, je ne le -puis, c'est impossible ! mais du moins je ne disposerai pas d'un bien que je lui ai promis et qui lui appartient. Ne pouvant être à lui, je ne serai à personne, et moins encore à un roi! Fernand croirait que je le trahis par ambition.
Puis se tournant vers Alliaga :
— Pardonne-moi, mon frère, si une conduite que je ne puis encore l'expliquer renverse tous tes projets.
— Les tiens avant tout, répondit Alliaga.
— Ah ! lui dit-elle, en contemplant la souffrance empreinte sur tous ses traits, je te rends bien malheureux.
— Oui , d'abord ! mais pas maintenant. Je suis calme, je te le jure, sœur, je suis heureux !
Alliaga disait vrai, Aixa ne serait à personne! c'était encore un bonheur.
— Maintenant, reprit-il, que veux-tu faire? décide, nous obéirons.
Elle les regarda tous les deux et leur dit :
— J'ai une grâce à vous demander ! la dernière !
— Et pourquoi la dernière? s'écria Yézid. Elle s'arrêta avec embarras et reprit :
— Ah ! c'est que je vous en ai déjà tan* demandé, vous avez couru pour moi tant de dangers, que j'hésite à vous exposer encore.
— Parle, dit Yézid.
Quant à Alliaga, il ne dit rien. Aïxa savait qu'il était prêt.
— Eh bien ! quelque inconvénient qu'il y ait pour nous à quitter une retraite aussi sûre que celle-ci, je voudrais partir pour Grenade.
— Toi ! dit Yézid étonné, et pourquoi ?
— Pour voir Carmen.
— Eu effet, répondit Alliaga à son frère, Carmen et ses religieuses ont cherché un abri au couvent des Annonciades de Grenade; mais elle y est en sûreté, et rien ne nécessite ce prompt départ. Dans quelques jours nous verrons.
— Non, s'écria Aïia, aujourd'hui même, je vous en conjure.
— Attendons que tu sois rétablie, Aixa secoua la tète d'un air de doute.
■ — Que tu puisses du moins supporter le voyage...
— Hàlons-nous donc! s'écria-t-elle vivement.
Ses instances furent à la fois si pressantes et si douloureuses, que ses frères, qui ne savaient rien lui refuser, disposèrent tout pour le départ, quels que fussent d'ailleurs, comme Aïxa en convenait elle-même, les dangers de ce voyage, car Aïxa et Yézid pouvaient être reconnus.
Une litière douce, commode et surtout exactement fermée, fut préparée par les soins de Pedralvi. Fernand d'Albayda se joignit à la caravane, qui s'arrêtait le jour pour se reposer et pour ne pas être vue. On ue marchait que de nuit, et ces nuits chaudes et embaumées sont plus délicieuses que le jour, sous le beau ciel et dans les belles campagnes de l'Andalousie.
PIQUILLO ALLIAGA.
A chaque instant Fernand et Yézid demandaient à la JL'uno lillc comment elle se trouvait.
— Toujours de mieux en mieux, répondait-elle avec un doux sourire.
Et ils étaient rassurés; AUiagaseul ne l'était pas.
Plus il re.i-^irJaitsa sœur, elsesyeux ne la quittaient pas, et plus il lui semblait reconnaître sur tous ses liaits les traces du mal terrible et lent 'qui avait consumé la reine.
Ainsi qu'elle, Aisa ne souffrait pas; mais c'était la même faiblesse, la jnème pâleur. Rien ne pouvait rappeler la vie fugitive qui, de jour en jour, s'éteignait en elle.
yuand Fernand, quand Yézid ou AUiuga s'éloignaient, une vive inquiétude se peignait dans tousses traits, son œil les suivait comme on suit l'ami qui s'éloigne et que peut-être on ne doit plus revoir.
— Ne me quittez pas ! leur disait-elle ; je suis si Leureuseauprèsde vous ! Et ce bonheur-là je n'enveuï pas perdre un seul instant, j'en suis avare !
Enfln on arriva sans danger à Grenade.
LAIHAMBRA.
Palomita la mercière n'existait plus depuis longtemps ; mais sa fille, la sœur de lait d'Aixa, établie par les bienfaits de la famille d'Albérique, avait épousé un des gardiens de l'Alhambra^ Nicole Matéo, Maure d'origine, et dont le père, Aben-Agile, avait combattu avec Delascar dans les Alpujarras.
L'Alliambra n'offrait pas alors l'aspect des ruines qui allligent aujourd'hui l'œil du voyageur; mais déjà oette antique demeure des rois était abaudonnée et déserte. Matéo le gardien, LoUa, safemarie, et quelques employés nommés par le gouverneur de Grenade, occupaient seuls ces longues galeries, où souvent euxmêmes s'effrayaient du bruit de leurs pas.
C'était à Matéo et à LoUa que Yézid avait faitdemander asile.
Ceux-ci, qui lui devaient tout, s'étaient empressés de mettre à sa disposition lès trois cent soixante-cinq chambres de l'Alhambra, car on prétend que cet immense édifice avait alors autant d'appartements que de jours dans l'année ; Yézid et Aïxa se trouvaient donciustallésdansTauciennedemeuredcs rois maures ; ils étaient làplus en siirelé, et surtout plus secrètement que dans le meilleur hôtel de la ville.
Lolla avait choisi pour sa jeune maîtresse un appartement dans la tour de Comarès. D'un des balcous, l'œil découvrait toute la plaine de Grenade avec ses montagnes couvertes de neige, ses vallées ombragées et fertiles, ses tours mauresques, ses dûmes gothiques, ses édifices en ruines et ses jardins en lleur.
Au pied de la tour était la cour de l'Alberça et son grand vivier, entouré de roses. Plus loin, la cour des Lions avec sa fameuse fontaine et siîs légères arcades. Au centre de l'édifice le petit jardin de riudara.xa, que ses buissons et ses arbustes faisaient paraître de loin comme ua. brillante émeraude.
Alli.iga, plongé dans de profondes et tristes rêveries, contemplait, appuyé sur le balcon de la tour de Coniarès, la dernière descendante des rois Maures venant chercher un tombeau peut-être dans le palais de ses ancêtres. Mais ces sombres idées, il ne voulait pas y croire, il les repoussait loin de lui, lorsque Carmen, prévenue en secret de l'arrivée d'Aixa, s'élança dans l'ap])artement.
Aïxa lui tendit les bras ; mais trop faible en c« moment pour supporter une pareille émotion, elle tomba sans connaissance, et pendant qu'on s'empressait de la rappeler à la vie, Carmen contemplant sa sœur et le changement de ses traits, poussa un cri d'effroi. AUiaga se rapprocha d'elle et lui dit à voix basse :
— Comme la reine, n'est-ce pas? comme la reine !
— Ah! je n'osais pas le dire ! s'écria Carmen tremblante.
— Et moi, j'en suis sûr, se dit AUiaga en frémissant.
— C'est pour toi que je suis venue, Carmen, lui dit Aïxa quand elle eut repris ses sens. C'est la semaine prochaine, je crois, que tu prononces tes vœux et prêtes serment comme abbesse des Annonciades?
— Oui, ma sœur.
— Aussi, tu le vois, je suis venue pour t'embrasser, pour te parler, et je n'en ai pas la force... Mais plus tard je le pourrai... Laisse-moi aujourd'hui tout entière au plaisir de te retrouver.
Pendant plus d'une heure, AUiaga et Carmen prodiguèrent à Aïxa les soins les plus tendres et les plus touchants. Elle parlait à peine, mais elle les regardait et souriait.
— Nos beaux jours- sont revenus, leur dit-elle, nous voici comme au temps de notre enfance; ne vous serable-t-il pas que cette porte va s'ouvrir, que don Juan d'Aguilar, ton père, va revenir?.. Oui, je vais le revoir, continua-t-elle, oui... il y a si longtemps, que cela me fera bien plaisir. Ce qui me lera de la peine, c'est de vous quitter... mais il y aura un endroit plus beau encore que celui-ci, dit-elle en montrant de sa fenêtre ouverte les riches bosquets et les jardins en terrasse du Généralife... un endroit où, Maures et chrétiens, nous pourrons tous nous aimer sans crime, sans remords, et toujours... toujours!., ce mot que répète SI souvent mon frère Yézid, et qui le console...
Carmen se mit à fondre en larmes.
— Que vous ai-je dit? s'écria Aïxa en revenant à elle; pardonnez aux rêves d'une malade qui demain sera guérie... Oui, demain il n'y paraîtra jilus. A demaiu, Carmen... je t'attends.
Quaud elle le voulait, son amitié avait tant de charme et de séduction, qu'elle rassura Carmen et la renvoya presque contente. Elle l'avait trompée. Tournant alors ses yeux vers AUiaga, elle s'ett'orça aussi de lui rendre le calme.
— Non ! non ! s'écria-t-il en tombant à ses genoux, ce n'est pas moi que l'on abuse. Aïxa, dis-moi la vérité tout entière, tu le peux.
i:t iKiissant la voix, il ajouta en portant la main sur sou cœur :
— Si tu savais ce qui se passe là. tu verrais que je puis maintenant tout apprendre et tout soull'iir.
— Eh bien ! lui dit-elle, je voulais, à loi et à tous
PIQUILLO ALLIAGA.
les miens, vous épargner des adieux bien cruels. Prête à partir, et pour toujours, je voulais du moins vous cacher le jour et l'instant du départ. Toi seul le sauras, Piquillo.
Puis le regardant comme au fond du cœur avec une expression de douleur, de tendresse et de compassion, elle lui dit :
— Piquillo, mon frère, toi peut-être à qui j'ai fait le plus de m.al, je t'en dois récompense : tu me fermeras les yeux comme tu as fermé ceux de la reine.
— De la reine ! s'écria Piquillo épouvanté. Tu sais donc...
— Oui, répondit froidement la jeune fille, je sais le sort qui m'attend ; j'en suis sûre, je n'en ai jamais douté. Te rappelles-tu ce Hacon de cristal qui venait de la comtesse d'Altamira, ce flacon que je t'ai pris et qui n'est plus sorti de mes mains ?
— Eh bien? dit Alliaga en se soutenant à peine.
— Eh bien, à bord du San-Lucar, quand je me suis vue au pouvoir de ce Juan-Baptista et de ses compagnons, il fallait choisir entre la mort et le déshonneur. . . Tuaurais fait comme moi, frère, tu n'aurais pas hésité.
— Ah ! noble fille ! s'écria Alliaga en étendant vers elle ses mains tremblantes pour la bénir.
— Je croyais, continua-t-elle, qu'en prenant, non pas quelques gouttes, mais le flacon tout entier, l'effet de ce poison serait terrible et subit, mais non, ce jour-
I là tout nous trahissait, même la mort, que nous im- I plorious, et, sans le vaisseau envoyé par toi et qui nous I a délivrés, mon désespoir même eût été inutile !
Maintenant, frère, tu sais tout; la mort vient lentement, mais elle vient, et rien ne peut m'y soustraire; tu m'aideras à l'attendre et tu garderas mon secret.
Elle lui fit signe de se taire, car d'Albayda entrait en ce moment.
Alliaga alla au-devaot de Fernand et lui serra la main avec une expression que celui-ci ne put comprendre, et qu'Alliaga lui-même ne s'avouait peutêtre pas. Sans doute son noble cœur s'accusait ainsi et demandait pardon à un ami d'un mouvement de haine involontaire que la pitié avait déjà réprimé. On ne peut en vouloir aux malheureux, et Fernand d'Albckyda l'était tant !.. Il allait perdre Aïxa!
Le lendemain, Fernand se trouva seul, un instant, avec la jeune fille. Elle l'avait accueilli, le sourire sur les lèvres, et avait elle-même amené la conversation sur les derniers événements ; elle lui parlait du couvent des Annonciades et du courage qu'il avait déployé lorsqu'il avait sauvé Carmen du milieu de l'incendie. Mais vous ignorez, lui dit-elle, les scènes qui avaient précédé ce moment terrible.
Et elle lui raconta alors avec émotion, l'instant solennel et suprême où les flammes les environnant de toutes parts, Carmen s'était jetée dans ses bras, et, prête à mourir, avait laissé échapper le secret de son cœur et de son généreux dévouement !
Fernand, pâle et tremblant à ce récit, se sentait déchiré de désespoir et de remords.
— Oui, s'écria Aïxa, devinant les combats qui se livraient en lui; oui, c'est pour nous que Carmen s'est sacrifiée; c'est pour que nous fussions heureux qu'elle s'est condamnée au malheur. Dans le silence du cloître
et sous le voile de Tabbesse, on aime encore, et elle vous aime, Fernand, elle vous aimera toujours! Elle en mourra, c'est là son désir, son espoir, et si don Juan d'Aguilar nous demande un jour, à vous et à moi, comment nous avons tenu nos serments, que pourrons-nous lui répondre ?
— Oui, s'écria Fernand hors de lui, vous avez raison ; il m'accusera de parjure 1 Mais puis-je dire à mon cœur de ne plus battre pour Aïxa? puis-je empêcher mon âme et mes pensées de voler vers vous ? Toute l'afi'ection et l'amitié si tendres que j'ai vouées à Carmen peuvent- elles se changer en amour?
— Peut-être ; elle en est si digne, elle le mérite tant.
— Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme avec effroi ; voudriez-vous manquer vous-même à vos promesses?
— Jamais, jamais! répondit-elle, mais je ne suis qu'une pauvre Maure, et je suis superstitieuse. Cette nuit j'ai vu mon père qui me tendait les bras. S'il me rappelait à lui!.. -
— Ce n'est pas, ce n'est pas ! vous vous abusez.
— Je l'espère, Fernand, j'espère vivre pour vous, qui m'avez tout donné et tout sacrifié. Mais cependant, continua-t-elle en levant sur lui ses grands yeux noirs si expressifs, mon père me regardait avec joie et tendresse, et je l'ai bien entendu, il a murmuré ce mot : Viens !
S'il me rappelait à lui, Fornand?
— Aïxa, je vous en supplie, ne dites pas cela.
— S'il me rappelait, répéta avec force la jeune fille, m'aimerais-tu assez, Fernand, pour me donner une dernière preuve d'amour, plus forte que toutes les autres? Veux-tu que je puiss.? me présenter devant mon père et devant Juan d'Aguilar sans crainte et sans remords? veux-tu, si je dois te quitter, que je parte heureuse... même en te quittant... le veux-tu?
Le noble Fernand d'Albayda la regarda en pâlissant; mais il rassembla tout son courage, et lui dit :
— Toi qui es mou âme et ma vie, commande, j'obéirai.
— Ehbien! sije meurs,jure-moi d'épouser Carmen. Fernand se jeta en sanglotant à ses genoux, et lui
répondit :
— Je le jure!
Depuis ce moment, et comme si ce dernier efibrt eût épuisé tout son courage, Aïxa sentit la vie l'abandonner chaque jour et presque à chaque instant. Entourée d'Yézid, de Piquillo et de Fernand, elle avait à peine la force de leur parler, elle n'avait que celle de les aimer.
Le surlendemain, Carmen vint encore, la voir. C'était dans deux jours, c'est-à-dire le dimanche suivant, que la jeune fille recevait, des mains de l'archevêque de Grenade, le titre et le pouvoir d'abbesse des Annonciades.
— Déjà! s'écria Aïxa. Et elle ajouta en elle-même : J'ai bien fait de me hâter.
Puis regardant sa sœur, elle lui dit :
— Tu n'es donc pas encore obligée avant deux jours de porter cette robe et cette guimpe qui m'affligent.
— Et pourquoi?
— Te le dirai-je! je te cherche en vain telle que tu
PIQUILLO ALLIAGA.
d'enlever la comtesse.
étais autrefois. Avec ce costume et ces ornements religieux, cen'est plus toi, ce n'est plus l'amie et la compagne de mon enfance. Écoute, Carmen, il faut avoir quelque indulgence pour les fantaisies ou les caprices d'une pauvre malade. Sais-tu ce que je désire ardemment, ce qui me ferait un grand plaisir? ce serait de te voir encore une fois comme aux jours où, dans les jardins et les salons de don Juan d'Aguilar, nous étions habillées de même. Un seul instant encore rends-moi Carmen, rends-moi ma sœur.
Tu y consens? dit-elle, envoyant la jeune fille baisser la tète en signe d'assentiment.
Un dernier éclairde joie brilla dans les yeux d'Aïxa.
— Vite! dit -elle, Juanita, Lolla, prenez mes plus fraîches, mes plus riantes ])arures. Autrefois, ma sœur, mes robes t'allaient si bien... Tiens, celle-ci que je préfère... ces robes blanches... ces dentelles... et ces perles, llâtez-vous, hâtez-vous!
— Eh mais! dit Carmen avec un sourire )uélancoliqne, et pendant que ses deux femmes de chambre
s'empressaient autour d'elle, on dirait d'une robe de mariée.
Contemplant Carmen avec les yeux d'une sœur,ah! mieux encore, avec l'œil d'une mère, Aïxa s'écria :
— Que tu es bien ainsi ! que tu es belle! Je te revois, je te retrouve, et avec toi tout le bonheur et les rêves de ma jeunesse ! Lolla, va chercher Yézid ; Juanita, amène-moiPiquillo... et puis... un autre encore.
Elle ne prononça pas son nom.
— Que veux-tu faire et qu'est-ce que cela signifie? s'écria Carmen se voyant seule avec Aïxa.
— Écoute, ma sœur, apprcche-toi bien près de mes lèvres, car je me sens épuisée et je crains que tu puisses à peine m'entendre. J'ai un aveu à te faire. Nous étions bien à plaindre, Fernand et moi; quoiqu'il voulut m'épouser, il pensait sans cesse à toi, il t'annait et te regrettait toujoni-s.
— Eu vérité ! s'écria Carmen avec uu cri de joie qu'elle ne put retenir.
— Il me l'a dit, il me l'a avoué à moi-même; je ne
PIQUFLLO ALLIAGA..
puis donc pas en douter. Aii>si, et quoiqu'il m'ai mât, j'étais jalouse de toi. Oai,julou^e. Pavdonne-moi, ma sœur.
Carmen lui serra la main, et dans ce moment, sans doute, les anges qui volaient autour d'elks, et qui entendirent ce pieux et sublime mensonge, s'arrêtèrent pour le pardonner et pour le bénir.
— Oui, j'élaisjalouse, continua la j^une tille, et lui, bien malheureux ! Nousaurious soutl'erttous les deux, peut-être tous les trois, ajouta-t-elle avec un doux sourire. Par bonheur le ciel m'a exaucée, et il m'est venu en aide.
Rassemblant alors toutes ses forces, elle dit d'une voix imposante :
— Ma sœur, écoute-nioi bien; je vais mourir. Carmen poussa un cri de douleur et d'effroi.
— Les volontés des mourants sont sacrées, et ma volonté à moi, ma volonté dernière, la voici.
En ce moment la porte s'ouvrit. Yézid, AUiaga et Fernand parurent. Ils étaient suivis de juanita, de Pedrahi, de tous les fidèles serviteurs qui les av'aient accompagnés dans la vie, et qui avaient juré de les suivre jusqu'à la tombe.
A cette vue, Aixa parut seranimer : il semblait que, prête à mourir, elle s'arrêtait pour regarder encore tous ceux qu'elle avait aimés.
Elle tejidit la main à Yézid, et montrant Fernand et Carmen, elle s'écria :
— Piquillo 1 mon frère ! hâte-toi de les unir, pour que j'en sois témoin!
Pour toute réponse, Piquillo se jeta à genoux près du divan où elle était étendue, et aux sanglots qui s'échappèrent de sa poitrine, on eût dit quelle allait se briser.
Cette volonté si ferme, celte intelligence si supérieure, ce cœur si intrépide, tout avait disparu, tout s'élait anéanti dans la douleur.
Aixa eut pitié de tant de désespoir, et conmie devinant la seule consolation possible à une atfection si grande, elle se baissa vers lui et lui dit à l'oreille :
— Comme toi, Piquillo, je n'aurai appartenu qu'au ciel!
Puis elle ajouta à voix haute :
— Hâte-toi! hâte-toi! mon père m'appelle... et la vie est prête à m'échapper.
AUiaga se releva avec majesté, et étendant les mains sur Fernand et sur Carmen, prosternés à ses pieds, il prononça les prières et les paroles sacrées, et s'écria :
— Au nom du ciel, et au nom de cet ange, je vous unis.
On entendit alors une voLx mourante murmurer ces mots :
— Juan d'Aguilar, bénissez vos enfants... et toi, mon père, reçois le tien! me voici! me voici !..
A'iia n'était plus !
coNausioN,
Le bruit de ces événements s'était répandu dans Grenade; on savait que des Maures, des proscrits, s'é-
taient réfugiés dans l'Alhambra; dès lo jour même, les issues en furent gardées par di^s troupes nombreuses, et le gouverneur monta lui-même à la tour de Gonarès.
— Que voulez-vous? lui demand-a Aliiuga d'un air farouche.
— ■ Exécuter le décret de bannissement contre les Manftsques.
AUiaga lui montra du doigt Aïxa, et lui dit :
— En voici une, monstigneur,que l'édit ne peut plus atteindre ! Fille de l'Alhambra, elle est morte dans le palais de ses pères. Elle est chez elle. Cette terre lui appartient : elle y reposera.
11 se fit alors connaître et parla au nom du roi.
— Quant à ceux-ci, dit-il en montrant Yézid, Pedralvi et ses compagnons, ce sont mes amis et mes serviteurs. Ne vous en inquiétez pas, c'est moi qui en réponds.
Dès le lendemain, cependant, et pour éviter que les scènes de Pampelune ne se renouvelassent à Grenade, il fut décidé que Yézid, Pedralvi et les siens partiraient au point du jour, traverseraient les Alpujarras et redescendraient vers la cote pour s'y embarquer.
Jetant un dernier adieu à Aïxa, qu'ils confiaient à Piquillo, les exilés abandonnèrent de nouveau la terre d'Espagne, où Yézid laissait ce qu'il avait de plus précieux et de plus cher, sa sœur et Marguerite.
— A bientôt ! s'écria AUiaga, bientôt mes projets seront réalisés; vous reverrez votre patrie, ou j'irai vous rejoindre sur la terre étrangère.
Au bout de quelques heures, }es proscrits atteignirent le pied d'une chaîne de montagnes arides et élevées qui forment la barrière des Alpujarras.
Ils s'arrêtèrent â l'endroit que l'on nomme la cuesia de las Lagrtjmas, la colline des Larmes.
C'est là que le dernier roi de Grenade, l'infortuné Boabdil, s'arrêta pour regarder encore Gren'ade, qu'il venait de perdre à jamais.
Yézid poussa sou cheval sur la cime du rocher où Boabdil exhala ses derniers regrets.
Ce rocher porte encore le nom de et Uliimo susjiiro (lel Moro, le Dernier soupir du Maure.
Yézid contempla quelques instants les riches plaines de Grenade, ce beau royaume où avaient régné ses ancêtres; le Généraliffe, séjour de leurs plaisirs : l'Alhambra, séjour de leur gloire... l'Alhambra, où reposait maintenant Aïxa.
Tant de souvenirs et de regiets l'assaillirent à la fois, que, craignant de succomber à de pareilles émotions, il s'élança du rocher en s'écriant :
— Adieu, ma sœur! adieu, ma patrie 1
Ils redescendirent les Alpujarras, s'embarquèrent au port de Malaga, et arrivèrent en France, où ils furent généreusement accueillis.
Comblés des richesses d'Yézid, Pedralvi et Juanita se marièrent et furent s'établir à Pau, non loin des Pyrénées, pour être plus près de l'Espagne et attendre le jour de leur rappel.
Leur oncle Gongarello, le barbier, ne tarda pas à les rejoindre; il éleva une boutique élégante, où il faisait la barbe et la conversation à tous ceux qui se rendaient en Espagne ou qui en revenaient.
PIQUILLO ALLTAGA.
Doa Fr'i'iiand d'Alli.iyda n'avait plus do bonlioiir qu'aupi'i's de sa l'emiiic !.. l^^Ue seule lui parlait d'Aïva ! et ])ienlût, amitié, souvenirs, amour, il concentra tout sur Carmen, qu'il était inii)ossiblcde ne pas aimer.
Leurpremier enfant fut uni' tille; ils la nommèrent Aïxa, malgré la réclamation de leur chapelain, lequel prétendait que ce n'était pas un nom chrétien.
Le jour de la naissance de sa fille, H"ernand d'AI- Layda avait reçu un coIlVe plein d'or, avec ce billet :
« Pour les^roupeaux envoyés par Fernand d'Al- « bayda à ses anciens vassaux. »
Le premier jour où Carmen reparut à la cour, elle avait trouvé sur sii toilette un écrin digne d'une reine et renfermant ces deux mots :
« Diamants d'Aïxal »
Fernand d'Albayda joua un rôle important sous le règne suivant, et arriva aux premiers emplois de la monarchie.
AUiaga, après avoir rendu les derniers devoirs à sa sœurbien-aimée, retourna à Madrid, près du roi, qu'il essaya vainement de consoler.
En traversant Alcala de Hénarès, il avait été fort étonné d'apercevoir parmi les religieux qui venaient le complimenter à son passage, le frère Escobar y Mendoza.'
— Je croyais, mon père, lui dit-il, que tous ceux de votre Compagiye, tous les frères du couvent de Hénarès, avaient reçu l'ordre de quitter l'Espagne '?
— Sans contredit; aussi je ne fais plus partie du couvent des révérends pères jésuites.
— Alors, qu'ètes-vous donc ici?
— Hecteur de l'Université d' Alcala, avait répondu liumblement Escobar ; je me suis consacré à l'éducation de la jeunesse espagnole.
l'iquillo, fidèle aux promesses faites à ses frères, ne perdait point de vue son projet. Maiire du royaume, sous le nom du duc d'Uzède,
plus que jamais nécessaire au roi, qui le combla de l'afleclion la plus tendre et la plus sincère, AUiaga n'avait à combattre que le grand inquisiteur lijbeira, aussi entêté dans sa haine que dans son fanatisme. iMais, plus adroit que lui, il avait successivement gagné à sa cause tous les membres de l'inquisition, et, pour la gloire (!t la prospérité de l'Espagne, pour l'honneur de l'humanité, le funeste édil contre les Maures allait être révoqué, lorsqu'une année après les événements dont nousvenonsdeparler, le roi, auquel lamortd'Aïxaavait porté un coup fatal, le roi, que minait depuis ce jour une fièvre continuelle, vit hâter sa fin par un événement imprévu et bizarre, par la vapeur d'un brasier trop ardent, que les gentilshommes de la chambre n'osèrent éteindre en l'absence du grand seigneur que ce soin rcganlait, et, bien jeune encore, Philippe II[ mourut victime de l'étiquette, le 31 mars 16-21, entre les bras d'Alliaga, déplorant amèrement le passé et regrettant, pour la gloire de son règne, de n'avoir pas connu plus tôt un conseiller si habile et un ami si fidèle.
Après la mort de Philippe III, Alliaga se hâta de quitter la cour; sa carrière politique était terminée, mais non pas la mission qu'il avait entreprise de secourir et de protéger ses frères; et les événements singuliers, auxquels il se trouva mêlé sous le règne suivant, nous auraient donné un instant l'idée de continuer sa vie, si, à tous les reproches qu'où est en droit d'adresser à notre héros, nos lecteurs n'ajoutaient déjà peut-être celui d'avoir trop vécu
Quant au frère Escobar, instruisant la jeunesse espagnole, et composant de beaux livres que, pendant longtemps, personne n'osa réfuter, il fut la gloire de son ordre, le plus célèbre des casuistes, forma de nombreux disciples, cl mourut à quatre-vingt-dix ans, de dépit, en lisant un livre qu'on venait de lui envoyer de France, et qui était intitulé les Lettres provinciales, par uu nonimé-/'a3ca/.
FIN 1)E PIQUILLO ALLIAGA.
VIALAT LT C", IMPRfMEUfiS i:T ÉDITIÎURS.
lîabdie auj pcnoi.j de Jiianila.
ŒIVIIES COMPLÈTES DE II. EIGÈ\E SCIIIBE
DE L'ACAnt.MlF. rUAN(,: A ISE .
CARLO nuoscni
AVIS l)i;s KIUTHI us.
11 est pnrmi nos premiers écrivains Lieu peu de noms aussi populaires que celui de M. Scribe. Dejiuis plus de trente ans, il a été le principal représentant de l'art théâtral ; sou nom semble immédiatement lié à celui de la scène française. Des vaudevilles, qui ne semblaient jias avant lui des œuvres de haute importance littéraire, lui avaimit déjà ouvert les portes de l'Académie lorsque des