‹ Les deux mèresChapitre 123 sur 130 · DE M. EUGÈNE SCRIBE · texte numérisé non relu

DE M. EUGÈNE SCRIBE

tSc l'Cti'rtiii'wic £'xanca\6i.

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ï'nc joniii' fillp onin sur la poind' du piiil et s'ai'i'î'ta. ,liiaiiit;uliii'inai( d'iiu soiimii'il iniiililr l't a.L'ih'; l'air l'tail lourd .■! lirùlant. La jcuuc lille (luvnt (liiuicuii-ut les jii'isicnncs, d'où l'u'il l'Uilii-assail la \ilii' et la iani|iai.'ui' de ('ifcnadc. A sa droite, l't sur lis ruines d'mic iiiosi|ui''e. s'i''le\ait l'église di'Saiiite-llélèue; de\aul elle, uu [lare à la française élondait su^s carrés syuii''lrii|ues et ses bassins octogones, aux lieux où brillaient jadis les beaux jardins du (îénéralif avec leurs ombraL'is centenaires, leurs eaux bouillonnantes et leurs nùiiarets où Uotfait l'étendard des Abeacerai^es.

.Maintenant l'amien palais des rois maures servait de \ illa, de retraite et bientôt [n'Ut-èlrede tombeau à une jeune l'ennue ijui dormait, [làle et abattue, MU' son lit de douleur. Juanita, comtesse de Popt>li, avait à peine vinj:t-cinq ans, et sa beauté célèbre dans les coui-s de N'aides et d'KspaL'ue, l'avait fait surnounner par les peintres du temiis la Vénus na|iolitaine. .Jamais titre ne lut niii'ux mérili' ;car, à une pii\>iononiie enclianlen-sse, à des traits lé- ^nliers et parfaits, elle joignait ce sourire gracieux auquel nu ne peut résister, cecharme iudi'liuissable ipii \ii'nl de l'âme ; beauté céleste i(ue les chagrins ne sauraient altérer, et (jne le teniiis même ue peut détruire!.. Lors des oH'orts infructueux (jue lit le pi"U[)le de Naples pour secouer le joug de l'tspagne.

(•.\\\]j) l'.itiisnii.

lernnifo cl la romtrssp rli' VofciW avaiout ôiô grandement riiiiiiivoiiiis, et cette femme si faible en aiii:areni(', s'élait fait ailmirer \)nv sou cniTgie et son courage. Venvc maintenant, maîtresse de sa main et d'une inuiien'^e IVirtune, entourée de soins et d lionuuages, elle snile semlilait ne pas savoir ([U'elle était riche, (|n"elli' était belle... et personne en eflét ne pnuvait mieux ([u'elle se passer de ces dons... Klle n'en avait pas besoin pour se faire aimer !...

En ce moment une sueur légère couvrait ce front si pur et si élégant ; sa poitrine oppressée se soulevait avec, peine, sa bouche murmurait un nom que l'on ne pouvait distinguer; et, de ses yeux fermés jiar le sommeil, s'échappait une larme qui retombait sur ses joues belles et pâles. La jeune tille poussa un cri et se précipita à genoux, près du canapé où reposait .luanita. Celle-ci s'éveilla, et jetant autour d'elle un regard plein de bonté, elle lendit la main à sa jeune sœur, en lui disant : (Jni' nie venx-tn'i

— Ah! s'écria Isabelle, lu souffrais, .luanita?

— Oui, toujours! Mais qu'importe! il s'agit de loi... Qui t'amène?

— Je ne sais... je voulais te parler... et puis je t'ai regardée... j'ai Imil oublié... même Fernand, mon prétendu... carje me le rappelle maintenant... c'est pour lui que je venais... il est là qui voudrait ie faire ses adi(Hix.

— Ses adieux!.... s'écria Juanita, en se levant sur son séant, quand je devais aujourd'hui menu," m'entendre pour votre mariage avec son père, le duc de Carvajal!.. Pourquoi partirait-il?

— Ah ! dit Isabelle avec un soupir, il ne faut pas l'en Idàmer : c'est ce qu'il aura fait de mieux dans sa vie.

— Comment ! est-ce que tu ne l'aimerais pas?

— Si vraiment .. C'esl-à-dire pas beaucoup juscjn'ici, car ma seule passion, c'est toi, ma sri'ur ! tn le sais bien... Mais je reconnais maintenant que Fernand est un noble jeune homme, un excellent cœur... Ft je crois décidément que je l'aime.

— Depuis quand?

— Depuis ce matin... Depuis qu'il a refusé de m'i'jiouser!

l^l Isabelle avait un air de satisfaction et de fierté dont .Inauila ne put obtenir l'explication. Elle lit entrer Fernand. C'était un jeune et joli cavalier, dans la fleur de l'âge, aux beaux cheveux blonds bouclés , portant avec élégance un manteau bleu de ciel et uni; épi'e dont la poignée en or était richement ciselée. Dans ses yeux expressifs brillait la fierté espagnole, tempérée par la grâce et l'abandon de la jeunesse. Le duc de Carvajal, son père, était un des premiers seigneurs de la province de firenade.

Des intrigues de cour, et le crédit de l'Ensenada, ministie de Ferdinand VI, l'avaient depuis longtemps éloigné de .Madrid, et arrêté dans sa carrière politique. Ne pouvant plus être puissant, il avait voulu être riche, et l'a\arice chez lui avait succédé à l'ambition. Lue passion console d'une

autre. Le duc avait rêvé pour son lils unique un mariage opulent, et Isabelle semblait le uu'illeur jiarli ilr Ciiinaile, à lui, jiarce qu'elle était rich'-, à Fernniil, jiarce iju'il l'adorait. Isabidle était loin d'avoir la beauté de sa so'ur; les dames trouvaient mèmt! {|u'elle n'était pas jolie. Mai» elle avait de la grâce et du charme; uneimagination vive, aidmle, impressionnable, facile à exallcr : qiialili's mi défauts que son éducation avait singulievemenl di''\eloppés, car elle avait passé presque toute sa ji'unesse au couventi C'est dans le silence et la solitude' que naissent les illusions et les idées romanesques ; c'est dans le monde qu'elles se détruisent et se dissipent; comme toutes les jeunes filles des grandes familles de ce temps-là, sortie du cloître pour se marier, elle, avait accueilli d'abord avec joii' les hommages de Fernand, parce qu'on loi avait dit qu'il descendait par sa mère du Cid de l'i\ar, l'amant deChimène, et il lui semblait qu'une telli' origine devait nécessaii-ement faire naître queli|ues aventures et quelques pages bien intéressantes. Mais quand elle vit que le descendant du Cid se bornait à l'adorer de tout son cœur et de toutes ses forces, à le lui dire hauteinent et à demander sa main à sa sœur avec le consentement de son père, son exal- I at ion de jeune fille diminua beaucoup. . . Et lorsque le mariage eut été convenu de part et d'autre, sans retards et surtout sans obstacles, il lui sembla que tout cela ne s'était point passé régulièrement, que le roman de sa vie était manqué, et qu'on en avait retranché les premiers volumes; aussi, tout en rendant justice aux bonnes qualités de Fernand, (die voyait approcher sans impatience un bonheur (pii lui avait coûté si peu de peine.

Pour son fiancé, il n'en était pas de même. Il semlilait que ce jour-là n'arriverait jamais au gri' de ses vœux. L'idée du moindre retard le mellail hors de lui; et, sans la maladie de Juanita et son l'ial presc[ue désespéré, le mariage eût été deimis longtemps célébré. Et c'était ce même jeune homme, cet amant si ardciut, si empressé, qui renonçait à tontes ses espérances, et venait prendre congé de sa fiancée. En vain Juanita voulait connaître la cause de ce lirusque départ.

— Je vous défends de parler, s'écriait Isalielle! mon amour esta ce prix. Je vous aime et n'aimerai que vous; je vous serai fidèle et vous attendrai toute ma vie s'il le faut; mais vous ne direz rien à ma sœur : je le veux !

— Et moi, je veux qu'il parle, disait Juauita avec sa douce voix, et en retenant par la main ce beau-frère qui ne voulart plus l'être. Pâle et troublé, Fernand jetait sur elle un regard- .suppliant, opprimé qu'il était par ime puissance chérie et tyrannique qu'il n'osait braver. Il allait s'éloi-

I gner avec son secret, lorsque ce mystère fatal et i iuipén('lrab!ë fut tout à coup dévoilé, au grand dési espoir d'Isabelle, de la manière la plus naturelle et j laiilusbourgeoise.

I Parut à la porte du salon un homme en jionrpoint noir, qui n'osait entrer. C'était le seigneur Manuel Périco, notaire royal de la ville de Crenade

CARLO BROSCHI

et homme d'ciflaires du duc de Carvajal. 11 apportait à la comt''ss(' de Popoli le contrat de mariage.

Isabelle tressaillit. Feruaud s'élança vers le notaire, et voulut saisir le papier que l'on présentait à la eoml(!Sse. .Mais celle-ci s'en était déjà eniiian'C,, et le parcourait des yeux.

— C'est l'ien, disait-elle : ce sont les articles dont nnus étions convenus avec M. le duc... La dot que j'assure à ma sœur... Ah ! dit-elle avec surprise... Et une légère rougeur couvrit ses joues d'ordinaire si pâles... Voici des conditions dont on ne m'avait jamais rien dit ! Les ronnaissiez-vous, Fernand?

— Oui , madame ! reprit le noble jeune homme en balbutiant; mon père m'avait prié de vous en parler. Je m'y étais refusé ; et, comme c'était la condition qu'il mettait à son consentement, j'ai renoncé à ce mariage. Je viens vous demander pardon pour mon père et vous l'aire mes adieux.

En (lisant ces mots, sa voix faiblit ; mais Isabelle lui lendit la main avec une expression de tendresse, l't Fernand se hâta d'essuyer les larmes qu'il n'avait pu retenir.

Pendant ce temps, maître Périco, le notaire, était debout, tenait une plume et ne disait rien. Juanita achevait tranquilleniimt la lecture du contrat.

C'était un bruit gi'UiTalement répandu dans la ville (jue la lielle comtesse de Popoli était depuis lon.Lîlemjis attacjuée de la poitrine. Elle seule sans (liiule l'ignorait; car elle négligeait tout ce qui aurait i)u prolonger ses jours. C'était à son insu, et presipie malgré elle, que sa jeune sœur l'environnait de soins dont elle lui dérobait la cause, voulant du moins, si elle ne pouvait la sauver, lui cacher jusqu'au dernier moment l'arrêt fatal dont elle était menacée; car les médecins de Grenade, qui prétendaient ne se tromper jamais, avaient annonci'. (pie la comtesse n'irait jias i^lus loin que la chute lies feuilles, et l'on était alors au mois de septembre. Or, le duc de Carvajal, en homme prudent, avait ajouté au contrat les deux clauses suivantes : i" que la comtesse s'engageait à ne pas se ri'.marier ; 2" qu'en cas de mort, tous ses biens, tant en Espagne ipie dans le royaume de Naples, reviendraient à sa sœur cadette.

— Nous ne voulons point de telles conditions !.. s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens.

— Elles sont absurdes et impossibles! ajouta Isabelle. Pounjuoi donc enchaîner ta liberté ? l'u es jeune ; tu dois te remarier et donner à celui que tu choisiras de longues années de bonheur. Quant à ta succession , continua-t-elle en essayant de sourire, tu es l'aînée de si peu, que nous vivrons, je l'espère, et qui' nous mourrons ensemble.

Et elle lui arracha des mains le contrat qu'elle remit à Fernand. Celui-ci le déchira et en jeta les morceaux sur le tapis.

Juanita regarda les jeunes gens, leur sourit, leur tendit la main, et dit avec douceur au notaire :

— Maître l'érico , ayez la bonté de refaire ce contrat tel qu'il l'Iait et de me le rapporter demain . Mainieuant, laissez-nous;je veux rester seule avec eux.

Le notaire sortit, et les fiancés tombèrent tous deux aux pieds de Juanita.

— Ecoutez-moi, leur dit-elle en les relevant, voire mariage se fera. Et ne m'en remerciez pas, ajouta-t-elle vivement. Les condilinns que l'on m'imjiose ne me coûtent rien. Meiniis longtemps j'ai juré à moi-même et à Dieu de ne ]ias me remarier; je tiendrai ce si'rment. Quant à mes biens, tons ceux dont ji' jiouvaisdis|iiiser, je les ai donnés en dot à masu'ur;]iour li'saulri's, (juisont bîsjdus considérables, je ne suis pus sure qu'ils soient à moi.

Les deux jeunes gens firent un geste de surprise, et Juanita continua lentement et avec émotion :

— Si jamais se reprr'senle une certaine personne que je cherche, et (pie je n'ai ]iu revoir, toute celle fortune lui appartient; et, ajiresmoi, Fernand, il faudra la lui rendre... \ous me le jurez ; je m'en fie à votre honneur. Si cette personne ne reparait pas, tous ces biens sont à vous et à ma sœur.

— Expliquez-vous, de gi-àce ! s'écria Fernand.

— Ah ! c'est là un grand et funeste secret, que vous seuls connaîtrez... mais il le faut... Il le faut avant de partir, et le départ est j)eut-être si prochain!... Ne m'interrompez pas! s'i-cria-l-elle, en voyant l'émotion de sa sœur. C'est un bien long récit, et j'ignore si mes forces y sulliront. Mais quand j'aurai besoin de repos, je vous le dirai... je m'arrêterai.

Et assise entre S(;s deux jeunes amis, la comtesse commença eu ces termes :

« Ma sœur et moi nous sommes nées dans le royaume de Naples, qui alors était une province espagnole. Nous perdîmes nos parents tie bonne heure, et restâmes sous la tutelle de noire grandoncle , le duc d'Arcos dont je ne vous ferai jias le portrait. Il n'est que trop connu. Dans sa jeunesse, il avait été vice-roi de Naples, et sa dureté, son intlexible rigueur avaient poussé au désespoir et à la révolte un peuple malheureux qu'il traitait en esclave. C'est sous son gouvernement qu'avait eu lieu cette révolution d'une semaine, pendant laquelle le pêcheur Mazanielio, roi yav le peuple et massacré par lui, avait été traîné dans un égout, et le huitième jour, Iristc exemple de la reconnaissance jiopulaire, porté en triomphe à la cathédrale pour y être canonisé. Le duc d'Arcos. revenu au pouvoir, ne fut ni plus habile , ni plus clément. Le seul regret et le seul enseignement (pii lui restèrent de cette catastrophe , c'est (ju'il n'avait pas été assez sévère; il redoubla ses rigueurs, qu'il appelait des rigueurs salu(aircf. C'était son seul"système i)oliti(pie, il n'en connaissait pas d'autres ; et, lorsqu'enfin la clameur ])ublique força le roi d'Espagne à lui donner un successeur, il se relira en gémissant sur la faiblesse de son souverain , (jui ne lui laissait pas achever la tâche glorieuse qu'il

CARLO DHOSCm.

avait ciilri'iirisc I»;ius lï'xil où le suivit kuiuilùiliolioii du peuple, il pniia une conscience calme et tranijuilio, leccmti'Utenieut de lui-même et la conviction intime du Men ([u'il avait fait.

« A l'épo(pie (lù il nous prit avec lui, notre grandonde avait près de (iuulri'-vin,i;ts ans; il était toujours le même. Ses opinions et son caractère n'avaient changé en rien. Il n'avait jamais pardonné à mon père qui s'était marié sans son assentiment, et ma mère était morte sans qu'il eût voulu la voir. En ce moment cependant, se voyant seul et sans famille, ou plutnt sans tyrannie à exercer, il avait, dans le dénùment de domination où il si; trouvait alors, pris le parti d'élever pour sou plaisir ses deux i)elites-nièces. Il décida, en nous voyant, qu'Isabelle, qui avait, je crois, trois ou quatre ans, devait avoir une vocation religieuse. Il la mit au couvent délia Picta. Moi, qui étais plus âgée de quelques années, il me garda avec lui, dans l'intenliiin de m'établir un jour à son gré.

«Je passerai rapidemeni sur mes iireniières années, qui furent les plus tristes du monde, sépanV de ma sœur que je ne voyais jamais, ri'nll'rmée dans un lugubre et magnilique château dont je ne pouvais franchir l'enceinte, et élevée chaque jour dans la crainte de Dieu et surtout de mon grandoncle, dont l'aspect et la voix n^e faisaient trenibl(!r.

« Il s'en apercevait très-bii'n et ne s'en fàcliail pas. Au contraire, il voyait toujours avec une espèce d'amour-proj)rc et de satisfaction intérieure l'ellVoi général qu'il inspirait. La peur était la seule flatterie à laqnellcil fût sensible. C'était le meilleur moycai de lui faire sa cour; et, sans le vouloir, j'étais au mieux avex- lui.

« Je n'avais qu'un plaisir, une distraction : c'était mon niaitre de musique , un habile organiste, un Napolitain d'une ciu((uanlaine d'années, dont l'enthousiasme, les gestes suraliondants et surtout la perruque excitaient mes éclats de rire, les seuls qui ijussent jamais retenti dans cette sombre deniiiure. (jherardo Hroschi était un véritable artisti; qui ne manquait pas de talent, et encore moins cianiour-propre. Mais la passion de son art lui avait troublé la cervelle; il ne rêvait et ne parlait que jimsique; il ne vous abordait qu'en chantant, et souvent il ne ^'pondait à mijn oncle lui-même qu'en récitatif. Conteur et hâbleur, il avait toujours des histoires incroyables à nous débiter sur ses aventures dans les cours de l'Europe, sur les marquises ou duchesses qui avaient été ses écolières. A l'entendri!, l'amour lui avait toujours fait négliger la fortune qui, depuis longtemps prenait sa revanche; car le pauvre diable n'avait aidrs pour tout bien que sa gaieté, ses cavatines, sdu habit noir ràpi' cl ci'tle perruque proiligimsr (pii laisail jnon bonheur.

" 1,'n jiiur, el coulre son ordinaire, il entra dans ma chambre sans clianter. Je le regardai avec inquiétude:

« — Vous êtes nialaili', ('ilirinribr? lui dis-je.

Il — Xnu . signiirinn; mais vnilà un grand niallirur ipii m'arrive : des plai'i ^, drs dignités.

des honneurs... Je n'y survivrai pas... et pourtant je ne puis refuser.

« — Qu'est-ce donc? une grande dame ipii vous enlève'?

« — ISlieux que cela ! un roi, un empereur.

« Il me raconta alors que le czar Pierre le Grand recrutait des artisans dans toute, l'Europe et des artistes en Italie. Il voulait former une nuisique pour ses régiments et pour sa chapelle, et l'on faisait à Gherardo, qui n'avait rien, des otlres très-avantageuses pour aller en Uussie.

<i Je ne concevais pas alors d'où venaient sa tristesse, et son air mélancolique. Je me persuadai (jui' c'était le regret de me quitter; mais Gherardo avait trop de franchise pour me le laisser croire. Il avait un fils, son seul amour!., après la musique!., un enfant charmant, qui, d'après les demi-confidences de Gherardo, était le fils de quelque grande dame, de quelque princesse, à qui il avait donné des leçons de musique. Ce qu'il y avait de certain, c'est que (Iherardii était un excellent père, qu'il adorait ' le piilit Carlo, son fils, et qu'il se serait privé de tout, même de sa guhare, pour lui donner un jouet ou un habit neuf. Ce qu'on ne pouvait aussi révo- ([iier en doute, c'est que le pauvre enfant était souffrant, maladif, c'est que le soleil de Naples était nécessaire à son existence. Voilà ce cjui causait les alarmes de Gherardo. Emmener son fils sous le ciel glacé de la Russie, c'était le tuer! et s'en séparer l'tait impossible ! ,'\ qui le confier? qui eni)rcndrait SL)in'?^quc deviendrait-il?.. Et il pleurait!., et moi aussi, de voir des larmes sur celte physionomie ijui d'ordinaire m'inspirait tant de joie!..

« Ce jour-là par bonheur était le jour de fête du duc d'Areos; et le soir, je m'en souviens encore, quoique je n'eusse guère alors qu'une dizaine d'années, mon oncle nie dit de cette voix terrible qui me gla(;ait toujours de frayeur :

« — Allons, Jnanita! amuse-moi! chante-moi une barcarole !

i( — Oui, signora, s'écria vivement Gherardo, à qui la musique faisait tout oublier. Chantons l'air de l'orpora : 0 jicsnitor fcHce.

« Mon oncle fronça le sourcil; car, depuis la n';vi)lte de Mazaniello, il ne pouvait entendre prononcer le mot de iiêcheur. Cependant, comme dans la cavatine de Porpora le j)escator felice finissait par faire naufrage, cet heureux dénoùment, jilus encore sans doute que la manière dont je le chantai, fit un tel plaisir à mon oncle, qu'il s'écria :

« — brava ! brava! Uemande-moi ce que lu voudras, je te l'accorde pour ma fête!

« Je me jetai à ses pieds, et je le suppliai de lirendre avec lui et d'élever au château le petit Carlo, qui était à peu près de mon âge. Dans l'aHenle de sa réponse, Gherardo n'osait respirer; el moi, ])àle et oppressée, je tremblai <le tous mes membres... effroi qui charma sans doute mon grand-onde, car il nous dit avec uni' douceur inaccoutumée :

„ — lu noble Espagnol n'a que sa piarole : je tirudrai la mienne. Carlo est désormais de la maisou ; r'c,~t nu piiLi' que je mets à ton service.

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