‹ Les deux mèresChapitre 124 sur 130 · C.VIILO niiosciH · texte numérisé non relu

C.VIILO niiosciH

« Je ne vous peindrai pas la .joie ni la roconnaissanrc rlu pauvre Gherardo. Il partit heureux et tranquille; et pendant trois ans il nous écrivit très-exaetenient. Il avait eu à lacovu'de Hussie un succès prodigieux. L'épouse de l'ierre le drand, l'impératrice Catherine, l'avait nommé son maître de chapelle et l'avait attache à sa personne. Mais, la quatrième année, il cessa de nous écrire. Avaitil succunibé à la rigueur du climat'.' L'amour, qui partout nuisait à sa fortune, lui avait-il encore l'ait enlever quelque princesse russe ? C'est ce qu'il nous fut impossible de découvrir ; car depuis nous ne reçûmes de lui aucune nouvelle, el on n'entendit plus parler du pauvre Gherardo, unui maître de nnisique.

<( Pendant ce temps, Carlo, son tils, s'élevait dans la maison de mon oncle ; et moi , j'étais cuchanti'c et ravie de mon jeune page. Sa santé faible et chancelante s'était all'crmie, sa taille s'était développée. Quoique bien jeune encore, ses traits offraient tant de noblesse et de régularité, que mon maître de dessin, le signor Lasca, peintre distingué, le prenait pour modèle de toutes les ligures d'anges et de chérubins dont il décorait le salon de mon oncle ; et le pauvre enfant était obligé de poser devant lui des heures entières, au lieu d'aller jouer et courir dans le parc. Du reste, depuis le duc d'Arcos jusqu'aux dernières personnes du château, tout le monde, excepté moi, lui faisait rudement sentir la dépendance où il était. Modeste et résigné, il gardait le silence, ne se plaignait jamais... pas même à moi , et ne versait pas une larme ; mais parfois il y avait dans ses yeux noirs qu'il levait vers le ciel, ime expression de douleur et de flerté indéfinissable.

« Il y avait encore au château une autre personne dont il faut que je vous parle. C'était le secrétaire de mon oncle, Théobaldo Cecchi, un jeune homme de cœur et de mérite, digne dès lors du rang qu'il a occupé depuis. Fils d'un paysan calabrais, quelques leçons de théologie qu'il avait reçues du curé de son village lui avaient donné le désir de s'instruire. Doué d'une volonté ferme et inébranlable, religieux par caractère, et confiant dans la Providence, il avait quitté la cabane de sa mère, était venu à pied à Naples, s'y était l'ail lazzarone, portefaix; et l'argent qu'il gagnait le malin dans cet état, il l'employait le soir à payer des maîtres et de la science. Il passait la nuit courbé sur les livres, et avait ainsi usé ses forces et sa santé. Pâle, maigre, le teint jaune, le front ridé, Théobaldo, f|ui à peine alors avait vingt ans, seuiblail en avoir soixante; mais il était déjà nu des hommes les plus instruits de l'Italie en histoire et en théologie, et connaissait parfaitement plusieui-s langues. Malgré tout sou savoir, inconnu à Naples, où il gagnait à ])eine de quoi vivre, il avait accepté la place de secrétaire du duc d'Arcos, (pr'un ami lui avait fait obtenir. 11 envoyait à sa mère tous SCS appointements qui montaiein â deux cents ducats, et restait enseveli dans ce vieux château, où ses fonctions se bornaient à écrire sous la dictée de

mon oncle et â me donniT des leçons de fiançais et d'allemand. Le reste ilo la jouruée il s'enfi-.rmait dans la bililiothèi{ue du châb'au jiour travailler.

« Sombre et sévère, mais n-mipli d'une piélé solide et éclairée, qui n'excluait pas l'indulgence, lui seul jiarlait avec intérêt et bonté à. Carlo, que chacun traitait en domestique, et dont les fondions cependant étaient celles de page dans les grandes maisons. A table, il était debout près de moi , me versant à boire et mi; jirésentant après dîner l'aiguière et la coupe en cristal. Le matin, il rangeait mes livres et mes papiers; et, pendant que Théobaldo me donnait leçon, il se tenait derrière mon fauteuil, attentif et silencieux, attendant mes ordres. Doux et timide, il n'osait me parler de sa ri;connaissance, mais tout me la prouvait. Il obéissait avec empressement à mes moindres caprices, portait mon ouvrage, mes gants, mon éventail, l't dans lesgrauds joiu's, la queue de ma jupe. Grâce â ses soins, les plus belles Heurs du parc ornaient ma cheminée ou brillaient à ma ceinture. Mon oncle, avec ses vingt domesti(pics, était moins bien servi que moi par mon beau et jeune page! et j'étais hère surtout, moi enfanl, habituée à obéir, de pouvoir à mon tour exercer sur queliprnn un empire absolu, empire dont mon âge tempérait la sévérité, car je le prenais souvent pour le compagnon de mes jeux ; et, dans les heures de récréation, la maîtresse et le page oubliaient souvent les distances.

« Un jour entre autres, je me souviens que, dans le grand salon du château, je lui avais commandé de faire avec moi une partie de volant ; et, en avançant ou reculant, nr'is nous trouvâmes, sans le savoir, près d'un vase v\i verre de Bohème d'un travail admirable, où étaient rejirésentées les armoiries de la maison d'Arcos. Mon oncle y t'-nait tellement qu'il nous était expressément défendu d'y toucher et même de le regarder. Mais un cnup de raquette lancé étourdiment par moi, fit voler en éclats le fragile chef-d'œuvre, dont les débris roulèrent à nos pieds. La fondre serait tombée que je n'aurais pas été plus épouvantée! Je laissai échapper ma raquette ; et, prête à iric trouver mal, je m'appuyai sur une console, tandis que Carlo se hâtait de ramasser les morceaux épai-s, comuie s'il eût élé en son pouvoir de leur rendre leur forme première. Tout à coup nous entendîmes dans la pièce voisine la terrible voix de mon grand-oncle, qui tonnait â mon oreille comme celle du jugement dernier!... Ah! l'on ne meurt pas de frayeur, puisque j'eus encore la force de me précipiter vers une porte de côté. — Va-t'en! va-t'en! — criais-je â Carlo. Pour moi, j'étais déjà cachée dans mon appartement et enfermée aux verrous, me pei'suadant que je pouvais ainsi empèdier la colère de mon oncle de parvenir jusqu'à moi.

« Il parait que, moins agili>, Carlo n'avait pu me suivre; car il était encore dans li^ salon, quand la jiiirte s'ouvrit et entra le duc d'Arcos, eu grand costume, son chapeau sur la tête ef sa canne à ponnne d'iir â la main.

H Sesyeux se portèrent à l'instant sur les [«reuves

CAHLO BROSCHI.

du crime, qui jonchaient le parquet. Carlo pâlit : mais il resta droit et imnioLile en voyant le duc s'avancer vers lui. — Qui a brisé ce vase? — Carlo garda le silence. — » Qui a brisé ce vase? — répéta le duc d'une voix foudroyante, et brandissant sa canue. — C'est moi 1 — répondit timidement le généreux Carlo... Et le duc allait le frapper, quand parut Théobaldo. Il courut à mon oncle, chercha à l'aj)aiser; et, au risque d'attirer sur lui l'orage, il osa lui représenter qu il avait tort de se mettre ainsi en colère contre un eufant. — Tort! — A ce mot, la fureur du duc ne connut plus de bornes.

(I — Et si je te chassais de ma maison, si je te ch'itiais toi-même, cria-t-il en levant le bras sur Théobaldo?

8 — Vous auriez deux fois tort, répliqua froidement celui-ci.

« Eu disant ces mots il prit respectueusement la canne des mains tremblantes du vieillard et la jeta par la fenêtre.

« La colère de mou oncle s'était élevée trop haut ; elle ue jjouvait plus monter. Anéanti par ce sangfroid, il tomba sur un fauteuil sans pouvoir trouver une parole ; mais il sonna, fit signe à son majordome demmener Carlo, et celui-ci, en sortant, jeta sur Théobaldo un regard de reconnaissance ([ui disait : A vous désormais de corps et d'âme... Et il tint parole.

« .Moi, pendant ce temps, je n'osais sortir de ma chambre. 11 fallait cependant descendre à l'heure du diner. Mon oncle était seul dans la salle à manger, sombre et silencieux. A quelques pas derrière lui était Carlo, pâle et se soutenant à peine ; mais ses yeux étaient si brillants, sa physionomie avait pris à ma vue une telle expression de joie, que je crus d'abord que tout s'était passé le mieux du monde, et que mon oncle ne savait rien. Que devius-je le soir, quand j'appris que le pauvre enfant avait été emmené par le majordome, dépouillé de ses habits et fustigé jusqu'au sang ; et la douleur ne lui avait arraché ni une plainte ni une parole ! Je poussai un cri d'indignation; je courus à Carlo; je voulais tout avouer.

a — A quoi bon ? A exciter de nouveau la colère de votre oncle, qui, grâce au ciel, ajouta-t-il en souriant tristement, est enfin apaisée.

« — Mais moi, Carlo, lui dis-je, que puis-je faire maintenant pour m'acquitter envers toi?

« — Vous taire, signora, et ne pa.s gâter mon bonheur ! !

« Vous vous doutez que, dès ce moment, Carlo devint mon protégé, mon favori, mon plus fidèle serviteur. Jamais aussi dévouement ne fut pareil au sien. Sa seule occupation était de chercher à lire dans mes yeux pour y deviner mes ordres et prévenir mes désirs. Mon oncle lui commandait souvent... Moi, jamais, je n'eu avais pas besoin.

« Quant à Théobaldo, dès le soir même de cette scène, il avait voulu sortir du château. Mon oncle, (}ui avait besoin de ses services (car il était alors en correspondance avec plusieurs princes d'Allemagne) , lui ordonna impérieusement de rester, et

Théobaldo, bravant ses ordres, se préparait à partir. Mais moi, désolée de le perdre, je le priai à mains jointes de ne pas nous quitter... et il hésitait.

« — Ah! m'écriai-je en pleurant, je n'aurai donc plus d'ami !

« Et il resta.

« Brusque et sévère avec tout le inonde , Théobaldo était pour moi plein de bonté et d'indulgence. Quelque ennuyeuses que fussent ses fondions de précepteur, rien ne pouvait lasser sa patience, que je mettais souvent à de rudes épreuves, surtout dans l'étude des langues étrangères. J'apprenais le français avec quelque facilité, mais l'allemand, auquel mon oncle tenait spécialement, me causait un ennui mortel, et même après plusieurs mois d'efforts, ne pouvant me mettre dans la tèteun seul mot de cet idiome, qui, â moi Italienne, me semblait barbare, j'avais supplié Théobaldo d'interrompre nos leçons. 11 y avait consenti, à condition que j'en préviendrais le duc d'Arcos. Je le promis; mais je n'osai jamais.

« Une ou deux fois, me trouvant seule avec mon oncle, il me demanda si mes études d'allemand m'ennuyaient encore. Je balbutiai et répondis :

« — Plus maintenant.

« — Tu commences donc à comprendre celte langue?

« Je me rappelai que le duc n'en savait ]ias un mot, ce qui me donna un grand courage, et je répondis bravement :

« — Oui, mon oncle, â merveille !

« Mais voilà qu'une semaine où Théobaldo était absent du château (il s'était rendu quelques jours près de sa mère, dangereusement malade,) voilà qu'arrive pour mon oncle une lettre du margrave d'.'Vnspach, lettre confidentielle, trois grandes pages de l'allemand le plus difficile et le plus effrayant qui fut au monde.

« — Qu'y a-t-il là dedans? me dit-il. Lis-moi cela.

« Vous jugez de mon embarras... Je retournai dans tous les sens la malencontreuse épitre... et je ne pus trouver d'autre excuse que celle-ci :

« — C'est bien long à tradiure. '

<i — N'est-ce que cela? Je te donne jusqu'à ce soir...

n La difficulté n'était pas dans le temps. Je remontai à ma chambre, où je passai quelques heures à pleurer et à maudire le margrave d'Anspach. Le diner sonna. Je laissai la lettre sur ma table, et descendis plus morte que vive.

« — Est-ce fini? me demanda mon oncle.

M Je baissai la tète sans répondre, silence qu'il prit sans doute pour une affirmation; et je ne puis vous dire de quel tremblemimt je fus saisie, lorsque le soir, après le diner, il demanda :

« — Où est cette lettre ?

« — Sur ma table, répondis-je eu recommandant imm Ame â Dieu.

« Car telle était ma terreur aux approches de la tempête, qu'il m'eût été impossible de proférer une parole, de peur d'en avancer le moment. Pour

CARLO DROSCm.

ronihlo d'humiliation, Théobaido, qui venait d'arriver, entra dans le salon.

« Mon oncle lui raconta succinctement ce dont il s'agissait.

« — Et voilà , lui dit-il en prenant la letlre (jue Carlo venait de descendre, voilà votre écolière qui va nous lire sa traduction !

« Suivez vous-même surlet^xte, et voyez si elle est exacte.

o II y avait deux papiers , il m'en remit un et donna l'autre à mon professeur, dont l'inquiétude égalait la mienne.

« Il se troublait, il pâlissait, incertain si. dans mon intérêt, il diïvait jiarler ou se taire.. .

" Mais son étoimemeni redoubla et le mien aussi, lorsque jetant les yeux sur le jiapier re.mis dans mes mains, je vis la lettre du ma ri; rave lisililcnienl et parl'aili'nient traduite.

« Je lus à haute voix; et TUcubakIo, ijui suivait sur Toriginal , ne put retenir plusieurs lois des

exclamations de surprise, que mon oncle prit pour des cris d'admiration.

« Et moi , me voyant sauvée et n"expli(]uaut que par un miracle un bonheur que ma raison ne pouvait comprendre, je me demandai en moimême : Quel Dieu secourable, quelle bonne fée est venue à mon aide et veille ainsi sur moi '? »

— Mais pardon, mes amis, pardon I dit la œiutesse d'une voix all'aiblie.

Ces souvenirs de mon enfance m'ont entraînée plus loin que je ne voulais... je n'ai plus la force de continuer...

Kt sasœurcjui plusieurs fois déjà avait cheri;lié à I interrompre, lui imposa silence et tendit la main à l-'ernaud. en lui disant :

— A ilrniaiii!

CARLO BROSCHI

irr.

Le IiMidcniain la comtoî^se continua son récit :

« .Mon onde était sorti de rappartcnient ; TluVl'aldo et moi nonsnous regardions encore, interdits^ ne jinavant nous rendre compte de celle aventure macique et surnaturelle; car excepti' mon précepleuniui venait d'arriver, personne an château ne iiiiu|:rcnail l'allemand... pas même moi qui l'ap- ]irriiais tiepuis une année. Carlo, debout dans un ciiin, nous regardait et souriant; en s'adressant à Tlii'obaldo :

u — Eh quoi! maître, lui dit -il, ne devinezvous pas que vous avez ici un élève de plus, (jni \ nus doit le bonheur d'avoir été utile à sa bieulailrice?

" Thé'obaldo resta stupéfait, car celle phrase venait d'être prononcée dans l'allemand le plus pur, il miii je m'écriai :

« — Comment, Cai'lo, celte traduction est de A eus? et d"où vous vient cette science?

« — C'est celle dont vous ne vouliez pas, et que l'ai dérobée, nous dit-il.

<i Me pardonnerez-vous tous les deux un larcin (ji'.e vous auriez toujours ienoré, sans l'occasion qui s'est présentée aujourd'hui de vous restituer ce que je vous dois.

« Eneflet, depuis trois ans, ténioni assidu et silencieux de tontes les leçons que je recevais, Carlo en avait profité autant et bien mieux que moi.

« Dés qu'il était seul et livré à lui-même, ce i[iii lui arrivait les deux tiers de la journée, il emj'I.iyail à l'élude des moments que je croyais perdus à l'oisiveté.

« Ayant accès à toute heure dans mon salon de travail, qu'il était chargé de tenir en ordre, il se servait de mes livres, de mes cahiers, et son assiduité, son ardeur à l'étude l'avaient rendu bien vile plus savant qu'une petite tille élourdie et iiisonciante.

« Ce page, cet enfant, que tout le monde méprisait dans la maison , possédait déjà parfaitement notre langue et des langues étrangères ; il connaissait l'histoire et la géographie.

" Et il n'y avait pas jusqu'à la musique où il ne fût plus fort que moi; car à peine é!ais-je sortie ({U'il se menait au clavecin; et quelquefois, il m'en souvint alors, j'avais cru, en entendant des sons éloignés, que mon maître était resté après moi , et s'essayait encore.

« Vous couiprenez qu'a]iivs un jiareil aven Carlo n'eut plus besiiiii di' se raiher. ni de nous dérober ses travaux.

« 11 étudiait auprès de nous, avec nous.

« Ses succès avaient excité mon émulation, et je trouvai bientôt dans l'i^tude un charrn' nicoanii jusqu'alfi-s.

« Quant à Théobaldo, il était fier de nos progrès, de ceux de Carlo surtout,, dont la précoce intelligence saisissait avec une facilité inconcevable les sujets les jilns difliciles et les plus abstraits.

« Une mémoire infatigable , une conception rapide, une imagination ardente, et ces pensées nobles et ehalenreuses qui viennent non de la tète , mais du cœur, telles étaient les qualités qui brillaient en lui à un degré si éminent, que Théobaldo le regardait souvent avec surprise, et me disait d'une voix prophétique :

« — Croyez-moi, ce n'est pas là un homme ordinaire; cpielque état qu'il embrasse, sa place est au premier rang.

a — S'il en est ainsi, s'écriait Carlo, c'est à vous que je le devrai, mes amis, et le i)auvre orphelin ne l'oubliera jamais.

a Bientôt le maître n'eut plus rien à apprendre à son élève, qui devint son compagnon d'i'tude.

« Pour moi, jeune tille, qui ne pouvais ni les suivre, ni lu'élever à leur hauteur, le seul mérite que j'eusse acquis, et dont j'étais Itère, était celui de les apprécier et de me plaire auprès d'eux.

« One leur convei-sation était douce et attrayante, quels nobles et généreux sentiments rendaient leur voix si persuasive et leur éloquence si entraînante.

« Et dans la solitude de ce vieux château , près de ce vieillard hnmorisle et colère, que les heures s'écoulaient rapidement dans ce salon de travail , sanctuaire de l'étude et de l'aniitie!

« Aux jours insouciants de l'enfance avait succédé l'âge d'or de la jeunesse avec ses rêves enchantés, ses riches ilhisions et son avenir immense.

« Plus âgé que nous, et déjà moins heureux, Théebaldo était plus grave, plus rétli;'chi.

« Il avait connu le monde , c'est-à-dire les chagrins , nous ne connaissions que la soliludi', l'amitié et le bonheur.

« Cn matin , et par un beau soleil d'autonuie, assis tous les trois dans une allée du parc, nous causions, et jamais Carlo n'avait ('té plus gai, ni plus aimable.

« — J'ai rèM' cette nuit , nous dil-il , (]ue j'('tais grand seigneur et premier ministre.

« — Dans quel royaume ? lui demandai-je.

(( — Mon rêve n'en disait rien.

(, — Et moi, quelle place me donniez-vousdans vos songes?

« — Vous, signera, vous étiez ri.'ine.

« — El Théobaldj ?

CARLO liROSCm.

« — Cimfessinir du roi !

« A celte fliiito iinprÔMip, ju me mis à l'ire, <( ni;i jfaict(' excita rollc de Carlo.

« Tlii'obaldo soûl gardait sou sérieux, ef nous dit, eu siTouant la tète :

" — Eli mais!., ce n'est pas impossible.

H A les mots nos éclats n.'douliloreut.

« — .Ne riez pas, nous di!-ii d'un irraud sanjin-nid

« Je devrais ètri' le plus raisuiurilile di; nous trois... et je suis le plu-; i'ailile et le plus supers'.ilieux...

« Ce que vous venez de me dire m'a frappé, et nialgn'' moi je ne puism'empècher d"y croire.

« — Pourquoi cela? lui dcmandai-je.

« — C'est que j'ai rêvé exactement la même chose.

« Nous poussâmes un cri de surprise.

« — Oui. dit-il à Carlo, moi prêtre, et toi grand soigneur.

« — lit moi? lui demaudai-je.

« — Vous, c'est dillérent, me dit-il tristement, vous n'étiez plus là, vous nous aviez quittés... vous nous aviez abandonnés.

« — Ah! votre rêve csl un menteur, et n'a pas le sijns commun ! ni'écriai-je.

« J'ignore quelle destinée nous est réservée; m.ais quelle que soit la mienne, je jure ici que rien ne pourra me faire oublier les amis de mon enfance.

« — Kt nous di' même, s'écrièrent-ils tons les deux , eu étendant vers moi leurs mains , qu'ils tenaient étroitement serrées.

« n y eut un instant de silence, et Théobaldo reprit lentement et d'uu air rêveur :

« — Oui, signora, nos pressentimenls s'acx;omplironl.

« Vous aurez un jour d'immenses richesses, vous serez une grande et noble dame... respectée et adorée de tous !

«Toi, Carlo, si j'en crois ton mérite plus encore que ton rêve , tu dois , maigre les obstacles, malgré ta position ef ta naissance, faire ton chemin dans 11' monde, et parvenir an\ ]iremiers rangs.

.« — Tant mieux pour loi, lui dit gaiement Carlo, en lui frappant sur l'épaule d'un air de protecliou.

u — (ih ! moi, reprit Théobaldo, j";ii idi'c que je serai toujours misérable !.. je iw. serai bon à rien sur terre... quà vous aimer, à veiller sur vous, et à vous donner ma vie...

« Vous voyez donc, co;itiuua-l-il eu svuiiaul et en nous serrant les mains, que ma part est la meilleure, et (jue de nous trois je serai le plus heureux.

« Lu cloche du château relealit , et nous nous

séparâmes en renouvelant ce serment d'amitié éternelle que le ciel entendit et r(ue nos co-urs ont tenu.

" Contre l'ordinaire, une nombreuse e( lirillante société venait d'arriver.

« C'étaient des jeunes seigneurs des environs, qui, réunis dès le matin pour une parliii de chasse, venaient se reposer de leurs fatigues chez le duc d'Arcos leur voisin.

« Comme seigneur châtelain, mon oncle était trop flatté de cette visite pour ne pas accueillir avec joie ces nouveaux hôtes, et même, s'en |'ùt-il fort peu soucié, sa fierté e.sjiagnole se serait empressée d'exercer dignement envers eux les devoirs de l'hospitalité.

« Il me faisait donc avertir (|ue j'eusse à descendre au salon recevoir ces messieurs, et leur faire les honneurs.

« J'obéis, ef lorsque j'entrai , il y eut parmi ces jeunes gens . dont tous les regards se tournèrent vers moi, une espèce de rumeur à laquelle je ne m'attendais pas, et qui me troubla au dernier point.

« Nous recevions rarement au château, et les nobles personnages qui nous honoraient de leui-s visites I talent d'ni-dinaire d'antiques duchesses ou de vieux seigneurs amis de mon oncle et ses contemporains.

« Cette grave société faisait peu d'attention à moi, et avait toujours l'habitude de me regarder comme un enfant.

• « Pendant ce temps j'étais devenue grande : j'avais ([uinze ou seize ans ; il me semblait bien, quand par hasard je m'apercevais, que mes traits n'avaient rien de disgracieux, mais je n'y avais jamais fait attention, mes amis ne m'en avaient jamais parlé , et ce jour là l'effet ra]tide et soudain produit sur tout ce monde , (jui m'était inconnu, l'embarras nouveau (]ue j'éprouvais, et qui pourtant ne me déplaisait pas... tout me révéla pour la première fois que j'étais jolie, que je devais l'être ; et si mon ignorance avait pu conserver encore quelques doutes à cet égard, les exclamations que j'entendis autour de moi n'auraient pas tai-dé à les dissiper.

« — Par saint Janvier, quelle est belle! quelle taille de reine! les beaux yeux noirs! il n'y arien de mieux à la cour.

« — Jt? donnerais tout pour elle, s'écria un petit gentilhomme au\ moustaches noires.

a — VA moi aussi, lui répondit une voix rauque qui me lit tressaillir, tout, excepté ma meute et mon cheval arabe.

« Tous ces mots étaient dits dans le salon, en même temps, à voix basse, par vingt groupes difféie.its. et j'ignore comment il se lit que je n'en perdis pas un seul.

« Mon oncle , qui venait de se revêtir de ses insignes et du graiid cordon de l'ordre de Calatrava,

CARLO BROSCHI

entra dans ce moment, et invita ses hôtes à passer dans la salle du rejjas.

« Ce mot leur lit tout oublier, et leur appétit de chasseur ne leurpermit plus de s'occuper de moi ; ils avaient bien autre chose à faire. Aux premiers moments de silence succéda une conversation bruyante comme un final ou un morceau d'ensemble. Chacun criait à la fois ses prouesses à la chasse, et quand le vin eut circulé dans tous les verres, il n'y eut plus moyen de s'entendre. Quels discours, bon Dieu ! que d'ignorance, que de fatuité ! Heureux quand ces nobles gentilshommes n'étaiynt que sots ou futiles; mais plusieurs d'entre eux, non contents d'être absurdes, se distinguaient encore par leur grossièreté et leur mauvais ton. Interdite et mal à mou aise, il me semblait que j'entendais une langue inconnue, que jetais dans un monde étranger et inhospitalier, loin de mon pays, de mes amis que j'avais hâte de revoir. Et le dîner n'en finissait pas, et les nombreuses rasades avaient échauffé le cerveau de tous nos convives.

« — A la signora! s'écria l'im d'eux en vidant un large verre.

« — A notre hôte le duc d'Arcos ! répondit un au ire.

« -^ Aux sangliers de ses domaines, dit la wnx rauque que j'avais entendue dans le salon.

« Cet mtrépide chasseur, leNemrod de la contrée, était un jeune homme de vingt-quatre à vmgt-cinq aHS, aux cheveux roux, à la moustache rousse, dont les traits durs et hautains eussent été assez régulière, s'ils n'avaient été sillonnés par une longue balafre qu'une branche d'arbre lui avait faite à la chasse.

« — Aux sangliers de ce domaine ! répéta- l-i I , et à celui que j'ai tué ce matin !

« — Tu te trompes, Odoard, répondit un des convives, ce sanglier-là est tombé de ma main.

« — Non fias, ma balle l'a touché; je l'ai vu.

« — Oui, quand elle Fa frappé, il était déjà mort.

« — Tu mens.

« Son adversaire voulut s'élancer sur lui, le duc d'Arcos se leva, on les sépara, et on obtint, non sans peine, que la querelle n'eut pas de suite. Pour plus de prudence, on se disposa au départ, et pendant que les convives prenaient congé de mon oncle, appelaient leurs valets et faisaient seller leurs chevaux, je me trouvai seule un instant avec le terrible Odoard, l'éternel chasseur ; il me fut facile de voir qu'il était moins brillant au salon qu'à table. Les vins d'Espagne que mou oncle lui avait prodigues avaient affaibli son cerveau, qui chez lui n'était pas la partie la plus forte, et il eut grand'peine d'abord à me balbutier quelques phrases d'excuses sur la scène qui venait de se passer , jiuis peu à peu il s'enhardit, ses yeux s'animèrent, sa démarche devint moins vacillante, et il m'adressa qu(!lques mots de galanterie si expressive que je cherchais à m'éloigner.

« — Ne craignez rien, me dit-il, je pare; mais, en noble châtelaine, vous accnrdei'ez bien à un preux chevalier le baiser d'adieu .. le liaiser de l'ctrier...

Je le repoussai... mais vainement. Et comme il s'avançait, je voulus m'élancer à la sonnette. Il devina sans doute mon dessein, car .se mettant entre la cheminée et moi, il me repoussa rudement. Soit ce choc brutal ut imprévu, soit plutôt la terreur qui me rendait tremblante, je chancelai en poussant un cri d'eflroi. En ce moment, et à la porte du salon, parut Carlo, qui s'élançant vers Odoard, le frappa à la joue. Celui-ci, furieux, tira im couteau de chasse qu'il portait à sa ceinture, et frappa Carlo... Je vis le fer briller, je vis le sang couler, et puis je ne vis et ne sentis plus rieu; j'avais perdu connaissance. Quand je revins à moi, quand je commençai à renaître et à rassembler mes idées, j'étais couchée, j'étais dans un vaste appartement à peine éclairé, et à la faible lueur d'une lampeje vis deux hommes : l'un, debout, soulevait ma tète et me faisait avaler quelques gouttes de potion; l'autre était à genoux au pied de mou lit et priait. — Dieu nous aexaucés, dit tout bas une voix qui m'était bien connue; c'était celle de Carlo. Elle a enfin repris connaissance, elle ouvre les yeux... Et les deux amis s'embrassèrent... Et je les voyais, et je ne pouvais m'expliquer comment j'étais dans cette chambre, dans ce lit... sans domestique, sans aucune de mes femmes, et n'ayant près de moi d'autres gardes que Théobaldo... et Carlo... Je sonnai et personne ne vint... Je voulus parler, on m'imposa silence. . ; je demandai au moins que l'on me permit de voir le jour... on ne me l'accorda que le lendemain, et seulement alore je connus la vérité.

« Carlo avait été blessé au bras et peu daugereusement. Mais une fièvre ardente s'était emparée de moi ; j'avais été quelques jours dans le délire, et bientôt s'était déclarée une maladie terrible et contagieuse, qui sévissait alors sans pitié dans le pays, car elle frappait de mort tous ceux qu'elle atteignait. Au premier symptôme de la petite vérole, l'effroi fut grand dans le château. Mon oncle, égo'iste et craintif comme tous les vieillards, que leur âge même rend désireux de la vie, car on tient plus que jamais aux biens que l'on va perdre, mon oncle n'avait plus voulu me voir, et confiné dans son appartement, il avait condamné toutes les portes qui donnaient sur le mien; il m'aurait fait, je cro s, transporter hors du château, s'il l'avait osé, et surtout s'il avait trouvé quelqu'un assez hardi pour exécuter cet ordre. JMais, à l'exemple du maitre, une terreur pauique s'était emparée de tous les gens de la maison. Aucun n'eût osé me toucher ni même s'approcher de ma chambre : j'éteiis comm'e une pestiférée, comme une maudite, dont chacuu s'éloignait avec effroi, et. depuis douze jours, mes deux amis ne m'avaient pas quittée; assis à mon chevet, me prodiguant jour et nuit leurs soins assidus, vivant dans cette atmosphère de mort, et pour prix de leur dévouement et de leur sainte amitié, ne demandant au ciel que ma vie, qu'ils venaient d'obtenir ! En ce moment leurs yeux étaient attachés sur les miens avec celte expression céleste, avec celle joie rayonnante d'une mère qui vient de sauver sou enfant. Tout à coup je les vis.

CARLO BROSCIH.

avec un sontiineiit d'iiiquiôtude et d'angoisse, interroger tous mes ti-flits, [uiis soudain ils respirèrent plus lilireiueut... puis brilla d;uis leurs rej,'ardsuu air de coulcnleiiieul et de linulieur; el, li'S transports iiajfs ([ue fous d(iu\ iireiit éclater m'apiirireut mieux (|ue tous les iioiiimages du monde le prix de ce t\ui' j'avais risqué de perdre.

<i Tiius deux étaient à genoux près de moi, tous deux liaisaient mes mains, que je retirai lmis(iuemenl avec etfroi. Hélas! la raison me revenait! et avec elle la reconnaissance et la crainte. Je trem- Ijlais maintenant que mes amis ne devinssent victimes de leur gém-reux dévouement, et mes presseutiuients ne furent que trop réalisés, pour 'riiédbaldu du moins, qui, quelques jours après, tomba atteint du fléau dont ses soins m'avaient préservée; Carlo alors s'éloigna de moi, Carlo m'abandonna. Théobaldo était en danger, c'est lui seul ipi'il aimait : à lui seul appartenaient son dévouement et ses soins. Retrouvant de nouvelles forces dans sa jeunesse, ou plutôt dans son âme infatij;able et invincible comme le sentiment qui l'inspirait, Carlo passait les jours et les nuits près de son ami mourant, qu'il tenait dans ses bras; et quand je lui parlais du danger auquel il s'exposait : — Non, non, je ne risque rien ; les anges me protègent, ilisait-il en me regardant, et Dieu doit me protéger. Aussi sa confiance et son courage ne Tabandonnèrent pas un instant; lui seul relevait nos esprits almttus et nous donnait de l'espérance. Qu(>lquefois j(> le voyais se troubler et céder malgré' lui à l'inquiétude et à la douleur ; mais soudain il en triom- ]ihait, ses traits redevenaient tranquilles, et, la mort dans l'âme, il souriait. Voyez, disait-il, les îjonrs dangereux sont passés; il va mieux, il va mieux. Dieu est avec nous. — Il disait vrai ! Dieu nous avait entendus, Carlo fut préservé, et Théobaldo revint à la vie ; mais le tléau avait laissé de terribles traces, et moios heureux que moi, il fut défiguré. — Je n'étais pas beau, nous disait-il en souriant, et maintenant je suis bien laid; vous ne me reconnaîtrez plus. Notre amitié plus ardente et lilus vive s'empressa de le rassurer, et lui prouva i[ue pour nous il était toujours le même. Nous relirimes nos matinées d'études, nos douces causeries, notre vie autrefois si heureuse, et maintenant plus heureuse et plus intime encore, car les dangers passés lui donnaient un nouveau charme, et le beau temps est si beau le lendemain d'un urage!

i< Chaque jour Carlo nous semblait plus expansif , plus dévoué, plus joyeux ; sa grâce et son esprit animaient tous nos entretiens, et quand il nous regardait tons les deux, nous qu'il avait sauvés, sa figure respirait un air de satisfaction et de bonheur. Il ne pensait jamais à lui , ne s'occupait que de nous, et cherchait coustamuient à égayer et à distraire ce pauvre Théobaldo, qui depuis sa maladie et pendant sa convalescence, é>1ait toujours triste et mélancoliiiue. Plus d'une fois déjà je m'en étais aperçue ; souvent m'ofi'rant à lui à l'improviste, ([uand il se prouumait dans le parc, seul et la tète baissée, je le vis se hâter d'essuyer une larme;

notre amitié s'en inquiétait, nous lui demandion."? la cause de ses chagrins. — Sa ]iauvri; mère, nous disait-il, était toujours bien malade, el mms jiartageâmes ses craintes, liienfût, hélas! il la perdit, et nous pleurâmes avec lui sans pouvoir caluii-r sa tristesse, (pii cha(|ue jour devenait plus sondire. Pressé' l'ulin ]iar nos instances, il nous avoua ipi'il méditait de|)uis longtemps un projet, dont il nnus ferait part le lendemain.

« Le lendemain, j'étais dans le salon de musique, assise près de Carlo dont les doigts se promenaient sur le clavecin; mais au lieu déjouer le morceau • qui était devant nos yeux, nous causions. Je lui parlai de la blessure qu'il avait reçue en me défendant, et que lui seul avait oubliée, car il ne s'en plaignait jamais; je lui rappelai son entrée dans le salon au moment on Odoard me repoussa si brutalement.

« — Ah ! me dit-il , ce fut le jour le plus horrible de ma vie, et je n'avais pas idée de soiift'rance pareille à celle que j'éprouvai.

a — Quand il vous frappa de son couteau ! m'écriai-je.

« — Non,quand je crusqu'il allait vousembrasser.

« Et en prononçant ces mots qui semblaient lui échapper, il y avait .dans sa voix, dans son regard, une expression que je ne lui avais jamais vue et qui me rendit tremblante.

a — Carlo ! m'écriai-je en me penchant vers lui.

« Il poussa un cri de douleur et changea de visage.. . Je venais sans le vouloir de serrer avec force le bras dont il souffrait toujours, et désolée, hors de moi, je tombai à genoux pour lui demander pardon ; il voulut me relever, et sa tète touchait la mienne, ses lèvres elfleuraient mon front , lorsque Théobaldo parut. Il nous aperçut et pâlit, taudis que Carlo et moi nous rougissions, éprouvant en sa présence un embarras dont, pour ma jiarf, je ne pouvais me rendre compte.

« Théobaldo se remit, puis, avec le sourire doux qui lui était habituel :

« — Mes amis, nous dit-il en s'asseyant près de nous, vous rappelez-vous la surprise que me causa, il y a quelques mois, le récit du rêve de Carlo? C'est que depuis longtemps ces idées étaient les miennes; ce sont les premières que j'aie reçues, l'âge et les malheurs les ont fortillées. (Juand vous étiez en danger de mort, signera, j'ai promis à Dieu que s'il vous sauvait, j'irais à lui, et que je me consacrerais à ses autels.

« — Vous faire religieux? m'écriai-je.

« — Et pourquoi pas? Quel sort m'attend dans le monde? Puis-je aspirer, maintenant surtout, au bonheur du ménage et de la famille? Quelle femme voudrait de moi? De qui pourrais-je être aimé? La vie religieuse m'utl're le calme et le repos; elle convient à mes goûts trauiiuilles et,studieux ; elle ne nous séparera pas : Dieu ne défend pas d'aimer ses amis... au contraire, je prierai pour eux et n'aurai d'autres occupations (jue leur bonheur.

« Carlo, avec toute la chaleur de l'amitié, voulut l'U vain combattre ce projet, Théobaldo repoussa

CARLO BROSCHI

loutes SOS clijorlions avec sang-froid et on honnne (li)i!l la rrsuliilion >'st invvocableniont arrôtoo; ot, louniic nous insistions encore :

« — Qui vous dit, rcpcil-il en souciant, ijuc je ne prends pas ce parti par anibilion? Carlo n'a-t-il pas rêvé que j'arriverais aux iireuiiéres dignités do l'Église'? Portez-vous déjà envie à ma fortune, et voudriez-vous par jalousie vous y opposer?

« — Certainement, nous ne le soutTrirons pas.

« — Il le faudra bien, reprit-il froidement ; car c'est déjà fait.

« — Nous poussâmes tous les deux un cri de d(juleur et de surprise. — Oui , continua-t-il avec calme, j'ai prononcé mes vœux.

« — Kl ilepuis (juand";

« — Depuis ([uclques jours ! J'avais prévu la difficulté de résister à vos instances, et j'avais pris 'd'avance des armes contre ma faiblesse. Ne me plaignez pas, mes amis, je suis conleut maintenant, je suis heureux.

« Eu eli'et, à dater de ce jour, le calme sembla succéder aux inquiétudes qui agitaient son âme. La sérénité revint sur son front et le sourire sur SCS lèvres; son amitié semblait plus vive encore et plus pure. Détaché de la terre, il si^niblait n'y plus tenir que par nous et pour nous, et il consacrait au ciel et à l'étude tous les instants qu'il ne nousdonnait pas. J'avais osé demander pour lui à mon oncle le titre d'aumônier du château avec desappoiulemenls considérables, le duc n'avait pas refusé. Enhardie par ce premier succ^is, je sollicitai pour Carlo la place de secrétaire ({ue "Théobaldo ne pouvait plus exercer, mon oncle consentit sans résistance et sans objection aucune. Je ne revenais pas de ma surprisé et de ma joie , et je croyais que décidémml l'âge avait enfin changé son Ciirac1èn\

« — A mou tour, lue dit-il.j'aui'ai aussi quelipie chose à te demander.

H — Tout ce qui' vous voudrez, mon oncle, m'écriai-je ; j'y c^jusens d'avance !

« — C'est bien, me dit-il en m'embrassaut sur le front , faveur qu'il ne m'avait jamais accordée, n'oublie pas cette parole, je te la rappellerai dans ({uekjues semaines.

« Un matin, en ellet , il me lit appeler dans sa chambre , et , j'ign(U'e jiourquoi, en me rendant à cet ordre, le cœur me battait, mes genoux tremblaient, et je fus obligée de m'arrèter un instant avant d'entrer. Mon oncle était assis et lisait ; il ùUi ses lunettes, ])osa sou livre sur la table et me dit : « Ma nièce, vous voilà fort belle et fort bien élevée; vous avez des talents, et plus peut-être qu'il ne conviendrait au sang des d'Arcos ; maintenant le mal est irréparable. De jjIus, vous avez dix-huit ans. Tons les seigneurs des environs me demand.'nt votre, main.

« — Ah! lu'i'i li;ii-je , je ]\r simge pa-. à Ole

marier.

Il .Mon ourle nie regarda a\i'c surprisi' et cnutinua froidement : « Je vous ai fait venir non pour vous demander conseil, mais pour vous jiri'venir que j'avais accnrili' voire main à un de nos voisins.»

« Le cœur me manquait et je me sentais prête à mo trouver mal. Mon oncle me montra du doigt un fautimil, et, sans s'interrompre le moins du momie: « J'ai choisi le plus riche et le plus nobli', le lils du comte de Popoli. 11 se présentera demain ; préjiarezvous â le recevoir. » Je voulais jKirler, je voulais snppliei'; mais, sans avoir l'air de m'entendre, mon oncle reprit ses lunettes et rouvrit son livre en me faisant signe de la main de m'éloigner. Comme fascinée par ce doigt décharné qu'il étendait vers moi..., j'obéis, sans dire un mot,â cet ascendant magique, jiî sortis et courus in'enfermer dans ma chambre , oii je fondis en larmes. Pourquoi"? d'où venait mon désespoir? je l'ignorais, je ne m'en étais jamais rendu compte. Mais sans avoir vu ce mari, sans le connaître, sans savoir ce qu'il était, je me sentais prête à mourir. C'était un 7ualhenr ({ui ne m'était jamais venu à l'idée, une infortune qui me laissait sans force et sans courage. -Mes amis seuls pouvaient m'en donner, et je courus à eux. Mes amis, leur dis-je en sanglotant, conseillez-moi, sauvez-moi, on veut me marier. Théobaldo tressaillit, j^uis il leva vers le ciid ses yeux, où je vis briller une larme. Pour Carlo, il devint pâle connue la mort, mais ne me ri'']Kindit jias. Je ( rus (ju'il ne m'avait pas entendue, f >ii veut me marier, lui répétai-je! parlez-moi! répondez-moi! Hue me conseillez-vous?..

a — Vous n'y consentez donc pas? s'c'cria-t-il a\ec joie.

« — Plutôt mourir !

« 11 voulut Die ré]iondre et ne put trouver une [jarole. Il resta qui'lques iiislanis la lêti' dinis ses mains ; jiuis, cherchant à rassembler ses idiVs :

" — Si telle' est la volonté de votre ourle, ni la raison, ni les larmes, ni la prière ne pournnii hi \aiiicre.

a Nous seiilious, 'riii'iibaldo et moi, qu'il dis.iil \ rai, et nous gardions le silence. Carlo coutiuua :

« — Je n'essaierais même pas de lui faire changer d'idée, ce serait inutile.

« — Hue feriez-vous donc?

i( — .le m'adresserais à un pouvoir siqx'rieur. Je i|uitlerais le château, et j'irais me réfugier dans un couvent, celui tlella Piota. où est renfermée votre jeune sipur la siguora Isabelle.

« — 11 a raison! m'i'criai-je ; parlons!

« — Insensée! dit Tlii''obal(lo en m'arrêtant; rroyez-vous que l'abbesse délia Pieta cnuseiitit à \iius recevoir ou à vous garder contre la miIuiiIimIi' votre oncle? A sa voix, tous tes monastères se lêiineront; pas un seul n'oserait braver sa cnleie, ni résister à ses justes réclamations... Car, aiirès tout, il a des droits...; vous et es sa nièce... il vous a é'ievée.

u Je ne trouvais rien à répondre, ni Cai'lo nmi pins. Il baissa la lête et dit froidement :

(I — Alors il n'y a fiu'un moyen qui u'eviiosera qui' iniii.

M —Et lequel?

M — \'iius le saurez dans quchiues jours.

II l-.t malgré nos instanc^'S, il n'en voulut pas dire davantage.

CARLO BROSCHI

« I.c li.'inii-iiiaiij, !•• loiict lUi jK)slilliiii rrli'iitit (l.iijs l.i cour dfi cliàteau ; on vit (iiitrer uik^ siiperlx; vdilurc jnrif'dré et suivie di^cuyt'TS et de piqueurs. Mon oncle, delx)ut et entouré de tous les f^ens de s,i maison, vint recevoir au haut du perron un jrune élranger (ju'il enibiassa et qu'il lit entrer dans le salon. Puis il m'envoya dire (ju'il m'alteu- (lai(. Je crus que je ne jiourrais jamais descundri! le grand escalier en pierre qui conduisait de ma chambre à son appartement de réception. Deux Ibis ji' fus oblif-'ée de m'appuyer sur la rampe... Kntin, lasseniblant toutes mes forces, j'entrai les yeux baissés et me soutenant à peine. Mon oncle vint à moi, me présenta le comte de Hopoli qui, depuis im an, avait hérité de son père, le plus riche soi- -'iieurde la contrée. Et que devins-je, grand i>ieu ! (11 riH'onnaissant en lui ce rude et farouche (Jdoard, ci'lui qui, deux ans auparavant, et dans ce même salon, m'avait grossièrement insultée, celui qui avait lâchement blessé un homme sans armes ri sans défense.

« Le comte de Popoli me salua respeclueiisenient, puis se retourna vers mou oncle qui, continuant \;\ conversation commencée , lui dit l'roiileiiH ni :

« — Soit, dans quinze jours, dans la ch.ijn'llr di; rliàleau, mon aumônier fera ce mariage.

« Et le comte répondit en s'inclinant :

" — Comme vous le voudrez, monseigneur.

.1 Indigni'e de tant d'égoïsme et de tyrannie, Il invaincue désormais que devant celte volonté im- |iitoyab!e, mon bonheur serait compté pour rien, je puisais dans la conviction de ma perte une énergie inconnue jusqu'alors, et je jurai que jamais je ne serais la fennnedu comte de Popoli.

« De sou côté, Carlo était calme et tranquille, el si'iublait plein d'espoir dans le moyen (pi'il a\ail imaginé, et sur lequel il gardait toujours le silence. .Mais quelques jours après, toute sacontiance l'avait abandonné: morne (!t silencieux, en proie à un sumbrc désespoir : « Je ne puis plus vous sauver, nie dit-il, je ne puis pas même mourir pour ma liienlaitrice. J'ai été trouver ce comte de l'oiioli, et sans qu'il lut question de vous, sans vous exposer ni vous comi)romettre, je lui ai rappelé l'insulte i^ue je lui avais laite, il y a deux ans, lui otlrant el lui demandant une ré[»aralion jikus loyale que celle qu'il a\ait iilileuue. Je c(im(itais (ju'il accepterait, car on ilil ipril est bra\e, el alors je l'aura's lue ou je serais mort de sa main. J'aurais eiii]ièché' votre malheur, ou je n'en aurais p.is l'té le témoin, lyest liiiil re que pouvait fairr |iiinr \ons le pau\re Carlo. Mai> il m'a tièremc'nl reltisi', rii me demandant ipii .i'i'iais... (Jui j'él.ais, siguoral. . quand il s'agissait de niiiuiir !... J'ai consulté, l't il parait qu'il a raison; il parait (jue moi iucomni, orphelin, bâtard peut-iMre, je n'ai pas ledroil d'èlre tué par un noble seigneur!., par le comte de l'opoli. Il piuait que

c'(!sl un 1 rime d'oser même aspiin- à cet Iminicnr, car votre onde, me cliassc

« — Vous, Carlo?

« — Oui, chassé'... dans huit jours, la veille de votre mariage...

« En ce moment Théolialdo venait à nous , rt nous nous jetâmes en jileurant dans ses liras.

a — Oui, nous dit-il , en confondant ses larmes avec les nôtres. Oui, vous êtes bien malheureux... et .sa voix attendrie cherchait à nous donner un esjioir (pie lui-même n'avait pas, joignant aux consobitions de l'amitié celles de la religion.

« Pondant deux joui-s, je le vis occii[Ki à calmer le désespoir de Carlo qui, en proie à sa rage, m; voulait rien entendre, lintin, sa fureur s'apaisa et tomba tout à coup: mais, sombre el rêveur, il ne parla plus ni à 'l'iK'obaldo, ni à moi. Il semblait occupé de (piehjue sinistre dessein (jui l'absorbait tout entier el lui faisait oublier même ses amis. Ciy jieudant les jours s'avainjaient , et nous étions à la veille du jour fixé pour le mariage.

« Théobaldo se présenta devant m<n. pâle et 1."traits renversés :

« — Juanita, me dit-il, il faut sauver Carlu, il faut sauver son âme. Ce matin il est venu, non à moi, son ami, mais au minisire de la religion; il m'a prié de le bénir et de lui donner l'absolulimi, que je lui ai refusée, car il est près de commetliv un crime!..

a — Lui ! m'écriai-je.

« — Oui... un crime qui entraîne la damnation ilernelle. Ne le maudissez pas, signera, ne l'acc.iblez pas de votre colèn;... Aujourd'hui iiiêine. il veut se tuer.

« Je poussai un cri et je seuils moi-niêinc un froid mortel qui se glissait dans nii's veines.

a — Se tuer! m'i'vriai-je ; et iwurquoi ?

« — Pourquoi'? reprit Théobaldo enserrant me< mains dans ses mains glacées — le nesaisconnueiit \i.us le dire... el il le faut cependant... il le faul...

<( Ht, Ml parlant ainsi, la sueur coulail de son front pâle.

« — Achevez ! achmez !..

a — Eh liien ! reprit-il à \oix basse et en faisant un etlort sur lui-même, c'est à moi seiU ([uil l'a conlié, et vous iw deviez jamais le savoir... Il vous aime comme un insensé! Il vous aime d amour!.. WnVk pourquoi il veut se tuer! Voilà pouniiini il sera maudit !

B — Ah ! in'et riai-je, jf le serai dtinc avec lui, car j'avais la UK'mie pens»t'.

a — Vous, Juanita! vunloii' mourir!

« Puis, baissant les yeux et n'osant me regarder, ilcoutiuu.i d'une xnix tremblante :

« — Vous l'aimez donc aussi?

« Je ne-répondis point; mais je me jel;ii à ses jiieds. Thi'obaldo pniissa un cri et garda quelque temps lesileiue; puis, levant sur moi un regard plein de bouté :

(( — Ma lille. me dit-il ( c'était la première fois ([ir'il me donn.iit ce nom, autorisé par les saintes fiiii(lions([u'il exerçait), ma fille, puissév-jc éloiguer

GAHLO BROCni '

de vous et détourner sur uioi les chagrins que vous vous préparez tous deux. Promettez-moi seulement de renoncera cesidéi's de mort, projet coupable qui vous fermerait les purles du ciel, de ce ciel nù je veux vous retrouver un jour.

« — Mais alors, quel parti prendre"?

M — Il en est un, reprit-il avec émotion, si vous aimez Carlo, si vous êtes capable de braver pour lui la colère de votre uncle,leblâme du monde, les chagrins, la misère peut-être ! — Je suis prête.

M — Eh bien ! je fais mal, sans doute, en vous donnant un semblable conseil... Mais vous vouliez vous tuer... Il y va de votre âme... Il s'arrêta, comme s'il avait peur du parti qu'il allait me proposer.

« Eh bien ! Dieu pardonnera une faute plutôt qu'un crime... épousez Carlo eu secret, à la face des autels. — Et qui oserait s'exposera la vengeance de mon oncle et de ma famille? Qui oserait nous marier?

« — Moi ! dit-il.

a Je ne trouvai pas d'expression pour le remercier; mais je me jetai dans ses bras.

a — D'où vient votre surprise? conliuua-t-il, ne vous ai-je pas dit, il y a quelques années, que c'était moi, pauvre et misérable, qui vous protégerais?

« Il n'y avait pas de temps à perdre. Le lendemain, à midi, mon mariage était lixé avec le comte de Popoli ; il fut convenu que le soir même, à minuit, Carlo et moi nous nous trouverions, chacun de notre côté, à la chapelle du château ; que Théobaldo nous y marierait, et qu'une fois le mariigi! prononcé, nous nous résignerions tous les trois à la colère du duc d'Arcos, qui pouvait nous chasser, nous déshériter, mais non nous désunir.

« Après le dîner, nous étions tous au salon dont les portes vitrées donnaient sur le parc ; le comti' de Popoli, assis près de moi , était aussi galant (|ue le lui permettaient ses habitudes de chasseur. Carlo entra, et, à ses yeux rayonnants de joie et de bonheur, je vis que Théobaldo l'avait prévenu. Il venait

CAF^LO imosciii.

prendre congé de mon oncle, car il était censé partir le lendemain. 11 passa devant le comte, qu'il salua froidement, et, s'approcliant de moi pour mo l'aire ses adieux, il prit ma main qu'il porta respectueusement à ses lèvres. Je lui dis à voix basse :

« — A co soir, à minuit... — A minuit ! répondit-il en me serrant la main et eu levant sur moi des yeux pleins do reconnaissance et de tendresse,

« lui ce moment on l'avertit qu'un homme assez mal vêtu l'attendait dans le parc.

«Uuelquesinstants après, et des fenêtres du salon, je les vis passer tous deux dans une allée éloij,'née. .le ne pouvais distinguer les traits de cet étranger, dont l'air et la tournure ne m'étaient cependant pas inconnus, et rappelaienteu moi des souvenirs vagues et incertains. Tous disux causaient vivement, et il y avait dans les gestes de Cai'lo, dans sa démarche, un trouble et une agilation qui nrini[uii'taienl malgré moi et que je ne pouvais m'expliqucr, d'autant c{ue de la soirée il ne rentra pas au salon ; mais hieu-

Popoli qullbnl Naples.

tôt, medisais-Jeen regardant la pendule, bientôt je saurai ce que signifie cette visite imprévue. — Chacun enfin, et à ma grande joie, se retira dans ses appartements. Je restai dans ma chambre à prier; et quand minuit sonnaà l'horloge du château, j'étais dans la chapelle. Quelqu'un m'y avait précédée.

« — Est-ce vous, Carlo'? demandai-je. — Non, ma fille, me répondit une voix tremblante... C'était celle de Thi'obaldo.

« Mais nous attendinies en vain, nous restâmes seuls le reste de la nuit, et quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer les vitraux de. la chapelle, Carlo n'avait pas paru.

« Le lendemain et les jours suivants s'écoulèrent, et nous ne le revîmes plus.

« L'absence de Carlo, continua la comtesse, sa disparition mystérieuse et si imprévue nous avait

CArU/) lîIioSCHt.

glacés d'effroi ; élait-il victime de cjui;lqu(> piégo ou de quelque trahison? Nos projets avaieut-ils été découverts? La jalousie d'un rival avait-elle soudoyé des assassins à gages ? La vengeance et le crédit du duc d'Arcos l'avaient-ils privé de sa liberté et fait jeter dans quelque prison d'État? Nous nous perdîmes en conjectures et en recherches inutiles; car toutes les démarches de Théobaldo furent infructueuses et ne nous procurèrent aucun renseignement. D'un autre côté, ni le comte de Popoli, ni \e duc d'Arcos, ne semblaient avoir d'e soujiniii, ils n'avaient témoigné aucune colère à Thévibaldn ; ils ne nous empêchaient pas de nous voir, et ([unique irrités de ma résistance, ils paraissaient l'attribuer à ma répugnance pour le mariage pkitôt qu'à tout autre sentiment ! J'avais, à force de Mfties et de prières, obtenu trois mois de grâce-, .juï-àiit que ce délai expiré j'obéirais... Et quand ce terme fatal fut arrivé, j'eus beau supplier et demander encore du temps, il fallut irien céder à la volonté de mon oncle, à mes promesses, à la foi juré'é... hélas! et à ma destinée, qu'aucun pouvoir diviïi et humain ne pouvait plus changer. Ma tête était perdue, mon cœur était brisé, ma main seule ïSîstait; le duc d'Arcos la donna! Je devins comtesse dfeV'i'^O'li !

« Comme satisfait de ce dernier a^te de tjTàhuie qui me rendait à jamais malhennuse. et tôMiie s'il n'eût attendu que ce monn'iii |Hiiii- (pùtter la terre, mon oncle mourut la premirtv aunée dece mariage en nous laissant tons ses biens. Aucun changement ne survint dans mon sort. Aucune nouvelle de Carlo. Si, comme lious le pensions, il avait été détenu dans quelque prison à la requête du duc d'Arcos, cette mort l'eiit rendu libre. Mais il ne reparut pas, et t'héobaldi:! me dit avec désespoir :

« — C'en est fait, notre ami n'est plus.

« Et nous Iiï pleurâmes, et nous portâmes son deuil, et dans l'allée du pai^C où tous trois nous venions jadis nous asseoir, noiïs lui élevâmes une pierre tumulaire qui, mystérieuse comme son sort, ne portait aucun nom, aucune inscription; et sur cette tombe, veuve de ses dépouilles, mais qu'animaient et <;fu'environnaient nos souvenirs, nous venions chaque soir parler de lui, prier pour lui-, et implorer le jour qui devait nous réunir.

'< Trois années se iiassrrcnt ninsi près d'un é.poux aux passions brutales et colères, mais dont le cœuT était moins méchant que je ne l'avais pensé. TOîts ses 'défauts venaient de son édifcation ou plutôt de r,e J[u'il li'en avait reçu aucune. Son amour-propre et son orgueil étaient la conïéôfuence de son igno- Wure iitiMiliTc : ri quand-, avec une adrcss'e et une patii-iin- iiiliiihs, Théobaldo lui eut peu à peu fftit cômpiviidi'e qu'il ne savait a-ien, qu'il ne connaissait rien, il commença à avoir moins de couliance rffi ÎWi-îiïéTiîe etplus en nous ! De mon coté, je cherchais à modérer ce caractère sanvage et emiporté que ma douceur ne désarmait pas toujours. Témoinsdesscènesde violence auxquelles il se livrait, nos voisins me plaignaient, s'apitoyaient sur des peines qui Tiio Wfichaienl peu. Ils admiraient ma résignation qui n'était (pie de rindifl'i'rence. J'é-

tais trop malheureuse pnur avnic dis cha^iin^.

« PourThéobaldo, sa t ristesse auguientait chaque jour. La vue de ce château lui faisait mal, l'air qu'on y respirait altérait sa santé, et s'il ne m'eût vue moi-même aussi souffrante, dès longtemps il se serait éloigné. Sombre et taciturne, il fuyait toute distraction, même celle de Fétude ; tout entier à la religion, il passait les jours et les nuilsaux pieds des autels. Dans la contrée on le regardait comme un saint, et mon mari lui-même respectait cette haute vertu qui rélevait au-dessus de nous, et dont je me plaignais seule, car j'y perdais presque un ami. Alors il revenait à moi, alors ses traits sévèreset ses yeux secs retrouvaient un instant pourmoi le sourire ou les larmes.

« Depuis quelques mois, le comte de Popoli visitait plus souvent les gentilshommes campagnards des environs, '6« bien il les l'ecevait chez lui; ils avaient des cohïérences secrètes. Entin, et à ma grande surprise^ il me sembla qu'il se livrait à d'antres occnpatTons qu'à celle de la chasse. Plusieurs fois même il me donna à écrire et à traduire dos li'iires adressées à ditlérents seigneurs d'..\lleni;i'.:ii''. li'lires insignifiantes en apparence, mais qui avaient un sens caché qu'il m'importait peu de connaître^, et q^i* jene cherchais pas à deviner.

« Pour fe comte de Popoli, il était aisé de voir que. quelque projet le pi'éoccupait; car malgré ses efforts pour prendre un àir enjoué, de temps en temps une ride venait plisser son front, ses sourcils se fronçaient ; enfin, et contre son ordinaire, il ressemblait exactement à \rn homme qui pensait. Je le fis remarquer -à Théobaldo, qui me traita de \isionnaire et ne Vonlut pas me croire.

« Mais un soiï- il entra chez moi d'un air agité :

« — Juanita, vke dit-îl, il se pass(i ici quelque chose d'extraordinaire. 11 y a un amas d'armes dans les sout^iTainç du château.

« — Des amies de chasse? lui dis-je.

« — Non, *fte? «ntnne autre destination; et ce soir, en revenant du village où je vi^nais de porter les sacrements à un malade, j'ai été abordé au milieu du bois par un homme enveloppé d'un manteau qui m'a dit à voix basse : Seigneur aumônier> quittez cette nuit même le château avec madanie •la comtesse; il y va de sa liberté et de sa vie; demainil serait trop tard. 1-2 il s'est éloigné en courant.

« — C'est quelqu 'nu, lui dis-je, qni a voulu vous ■effrayer.

« ::— Non, non, me répondit-il en faisant le signe de la croix; car ri in'a semblé entendre la voix de mon bifai^ainié Carlo qui revenait pour vous sauver.

(( — Carlo! m'écriai-je, c'est impossible.

« -^ 'Oui-, c'est ce ([ue je me suis dit ; et cepcii dant moncœurbattaitcomme sic'était lui. Et quand il s'est élùi'-né en me serrant la main, j'ai cri(' : Carlo ! ferlo ' Il s'est an-êté, j'ai cru qu'il allait se précipiter dans mes bi-as, mais il a jeté un cri de donleur, a 'détourné la ti'-te et a disparu.

« Je ne puis vous dire quel trouble me causa ce -récnrt. Mais pourquoi quitter cette nuit môme 'le château où nous étions en sûreté, où de nombrinix domestiques pouvaient uons défendre : un tel avis

CARLO imosr.Hi.

me paraissait si absurd*;, qu'il me faisait doufor do loiit le iKsIc. Cc|)fmd.ii)l, i,'t pour n'avoir rii-a à nous rcprociiiir, j"cuvoyaicliercluH'iuoa mari. Miuuit venait de sonner, et il était encore drlioi-s. J"onlonnai (ju'on me prévint à son retour. .Mais de tùule la nuit le comte ne nmlra pas. L'inqui(''lude nous saisri ; et à peine le jour avait-il paru que je résolus d'envoyer à sa recherche. Les portes du château étaient gardées par des soldats espagnols. Un oflicierse présenta à moi et me dit avec respect :

« — Je viens remplir un fâcheux message ; j'ai J'ordie de vous arrêter. — Moi, monsieur. — Oui, \ ous, la comtesse de Popoli. — Et de quel droit ? — Au nom du roi.

« 11 fallut se soumettre et monter dans la voiture qui m'attendait. Le comte de Popoli avait été également arrêté dans la nuit chez un gentilhomme voisin, l'un de ses complices. Voici quel était leur I liuii', quejignoraisalors, etque jecounusdepuis:

« Le comte de Popoli, propriétaire d'une immense lovluue qu'avait encoi-e augmentée colle du comte d'.Vrcos, mon oncle, avait cru que son nom et ses richesses devaient le placer de droit à la tête du gouvernement. 11 ne lui était pas venu à l'idée que les talents dussent compter pour quelque chose, et il avait été indigné du peu d'importance qu'on lui accordait à la cour d'Espagne. Il avait révéla viceroyauté deNaples, et on le laissait ci3nliné dans ses domaines; il s'était cru nécessaire et personne ne songeait à lui. 11 avait voulu livrer aux impériaux le royaume de Naples qui supportait impatiemment le joug de l'Espagne. Il avait fait entrer dans ses los.sentimeuts plusieurs gentilshommes des environs dont il se croyait le chef et dont il n'était que l'instrument passif; car, en cas de succàs, ils auraient recueilli tout le fruit d'un complût dont le comte de Popoli courait tous les dangers.

« Quoi qu'il en fût, la conspiration était évidente, it's preuves nombreuses et les juges unanimes !.... Mais l'opinion publique s'était prononcée d'une manière si douteuse sur les talents et la capacité du ciimte de Popoli, que l'on ne pouvait se pereuader qu'une telle entreprise eût été conçue par lui, et l'on m'en attribua tout l'honneur. C'était, dit-on, mes conseils et mon influence qui l'avaient entraîné dans cette conspiration dont j'étais l'âme et le chef. Je dois convenir aussi que les lettres écrites par moi et qu'on avait saisies eussent paru des preuves sullisantes à des juges moins prévenus que les miens. Vous connaissez l'issue de ce procès (jui ne fit alors que trop de bruit en Italie et eu Espagne. Vous savezque nous fûmes condanuiés à mort ; mais voici ce qiw vous ne savez pas.

(I Nos juges uiêiues, tjuchés de ma jeunesse, avaient sollicité à la cour de Madrid une grâce devenue impossible. L'exécution de l'ai'rèt avait été iixée au jour de la Saint-Janvier, et la veille, j'avais demandé deux faveurs; elles me furent accordées. La première était de voir et d'embrasser ma jeune

sœur que, l'année précédente, j'avais fait sortir du couvent, et qui allait être forcée d'y retourner; la seconde, de choisir mon confesseur. On me répondit qu'un prêtre était aux portes de mon cachot et demandait avec insistance à me parler. Ce devait l'treThéobald)...; c'était lui!

« Il entra la tête haute et le front rayonnant; et moi, qui comprenais la sainte joie dont il était animé, je courus à lui en lui disant :

a Mon ami! mon père! voici le jour de la délivrance... Je vais le revoir.

« — Pas encore, me répondit-il avec son sourire si triste et si expressif.

0 Puis se retournant vers le gouverneur de la prison qui entrait en ce moment, il lui remit une lettre que celui-ci parcourut vivement, et frappé de surprise, il la laissa tomber sur la table près de laquelle j'étais assise. Je tressaillis à la vue d'une, écriture (jui ne m'était que trop connue. La lettre, du reste, ne contenait que ces mots :

(( Voire Majesté m'a promis hier de m'accorder « tout ce que je lui demanderais; je lui demande la « grâce de la comtesse de Popoli et de son époux. « Signé Carlo Broscui. »

« Plus bas, de la main du loi, était écrit : Accordé.

(( Signe pERDrN'AXD. »

« Les portes de la prison s'ouvrirent, nous étions libres, mais bannis à perpétuité du royaume de Naples, obligés d'i-n sortir dans les vingt-quatre heures et tous nos biens confisqués. Le comte s'occupa de notre départ ; et moi, le cœur paliiilant de joie et de crainte, je m'enfermai avec Théobaldo.

« — Il existe! m'écriai-je, il existe!

« — Oui, signera, je l'ai revu, je l'ai embrassé ; car, cet écrit, c'est iui-mème qui l'a apporté, c'est lui qui n'a jamais cessé de veiller sur vos jours.

« — Et qu'est-il devenu? Pourc[uoi nous a-t-il (juittés ? Pourquoi ce silence de mortsursadestiuée?

« — Juanita, me dit-il avec trouble et en me serrant les mains, ne me le demandez pas, ne me demandez rien ; je ne puis vous répoudre.

(( — Vous connaissez donc son secret ?

« — 11 me l'a révélé, à moi, Théobaldo le prêtre,

le ministre de Dieu et sous le sceau inviolable

de la confession.

« — Un seul mot, luidis-je, m'aimc-t-il encore?

« — Plus (pie jamais.

« — Est-il libre'?

« — Il l'est toujours; il n'a aimé et n'aimera jamais que vous. Voilà, continua-t-jl avec émotion, ceque j^ieut-êtreje ne devrais pas vous dire... Mais vous comprenez d'apct-s cela que, pour son bonheur et pour le vôtre... il ne faut pas vous voir... Je lui eu ai imposé la loi... Il m'a juré de s'y soumettre, et j'aime à croire qu'il tiendra sa parole.

« — Vous avez raison, il le faut.

« Malgré moi je versais des larmes, et une horrible incertitude m'agitait et me brisait le cœur.

« — Cette nuit, lui dis-je, où vous deviez nous unir, a-t-il été obligé de s'éloigner par violence ?

« — Non, de lui-même, contraint seulement par l'honneur et par le devoir.

CARLO BROSCHI

« — Une (IcmaïKk' encore, Tln'oLuklu ; à sa place auriez-vous ayi de niêaie ?

« — Oui, siguora.

« — Ainsi donc vous approuvez sa ci induite d'alors et celle d'aujourd'hui ; et son sileHce, et son absence, et jusqu'au mystère qui l'environne?

« — Oui ! répondit-il d'une voix ferme et sans hésiter, je l'approuve.

« — Et moi alors je suis tranquille ! m'écriai-je en lui tendant la main; comme lui, Théobaldo, je serai digne de vous, comme lui je i-esterai fidèle à l'honneur et au devoir !

« Le comte de Popoli parut, le vaisseau était prêt, il fallait partir; les jours de l'exil commençaient pour moi. Adieu donc, ma patrie ! me dis-je en pleurant; adieu beau ciel de Naples! adieu tout ce que j'aime ! Et le vaisseau nous emportait nous pauvres bannis! bannis pour toujours!.. Ce mot retentissait à Uion oreille plus haut que le bruit des vagues et les cris des matelots, tandis que de loin et debout sur le rivage, Théobaldo agitait encore, eu signe d'adieu, un mouchoir blanc qui bientôt K'eflaça et disparut dans la brume du soir. Longtemps je m'efforçai de l'apercevoir, et quand jt; ne le vis plus, tout fut fini pour moi, je me crus seub^ au monde.

« Dans l'adversité on trouve aisément du courage pour souffrir avec ceux qu'on aime. Mais une grande infortune à subir avec des inditférents, le malheur à partager avec ceux qu'on n'aime pas, ce sont deux supplices dont le premier n'est peut-être ])as le plus cruel. li me fallait supporter les plaintes, la mauvaise humeur et même les reproches du comte de l'opoli; car il me reprochait tout... jusqu'à la misère que je ne connaissais pas, et qui vint bienlôt nous assaillir.

« Nous avions cherché un refuge en Angleterre, et nous y étions arrivés sans leltre de crédit, sans ressources, sans argent; nosbieiiscontlsqués ne nous permettaient pas d'eu attendre, et jugez de mon effroi, lorsque dans l'auberge où nous étions descendus depuis huit jours, on nous demanda le prix d'un logement que les bagues et les bijoux qui mu restaient ne pouvaient pas même acquitter... Nous allions donc être chassés honteusement. Nous allions nous trouver sans pain et sans asile... lorsqu'arriva pour le comte de Popoli , et j'ignore par quel moyen, car personne au monde ne pouvait connaître encore notre arrivée, ni notre adresse, un paquet de Londres et une lettre par laquelle un ancien débiteur du duc d'Arcos, mon oncle, remettait à sa nièce une somme de dix mille livres sterling qu'il lui devait depuis longtemps.

a Le comte regarda cet argent comme tombé du ciel, et moi qui n'avais qu'un ami i-ur la terre, je devinai sans peine, aux termes mêmes de la lettre, celui qui cachait ainsi ses bienfaits sous la forme de la reconnaissance.

« Évitant le séjour des villes , nous résolûmes de nous fixer à la campagne, dont le séjour devenait nécessaire à ma santé déjà all'aiblie. Le comte chargea un homme d'affaires de nous cher-

cher une résidence modeste et convenable, et il se présenta une admirable occasion; une maison de campagne charmante aux environs de Londres, située comme je pouvais lo désirer, meublée avec goût et élégance; de plus, de belles eaux, un parc magnifique, et tout cela pour un prix peu considérable. Un lord, qui partait eu voyage, avait grand désir de louer cette campagne, et l'affaire fut conclue en un instant. Mon mari était enchanté de la beauté de cette habitation, que je regardai avec indifférence et bientôt avec surprise, lorsque je trouvai pour moi un cabinet de travail meublé et disposé comme l'était le mien dans le château du duc d'Arcns. C'était le mrme clavecin, et sur ma table mes auteurs favoris, mes livres habituels qu'une main généreuse et attentive avait sans doute achetés et recueillis pour me rendre, dans mon exil, les souvenirs de mon bonheur passé et de la patrie alisente. Merci, Carlo, dis-jeà voix basse.

« Quelques semaines s'écoulèrent dans un rqifs et une solitude douce pour moi, mais insupportable pour mon mari, qui regrettait ses forêts et ses parties de chasse. Une vie animée et active lui convenait mieux. Il était brave, c'était une justice à lui rendre ; et banni pour jamais de son pays il résolut de prendre du service en Angleterre. 11 présenta une demande aux ministres de Georges II qui le l'efusèrent. On me conseilla alors de m'adres.seï pour lui à la reine. Je me rendis au palais, et Sa Majesté, tout en m'accueillant avec bienveillance, m'exprima ses regrets de ne pouvoir accorder un emploi à un étranger proscrit par la cour de Madrid, t/était, disait-elle , s'exposer aux justes réclamations de l'Espagne et de son envoyé.

a Eu ce moment on annonça le roi, et Georges H jiarut, s'appuyant sur le bras d'un jeune seigninir de bonne nune, élégamment vêtu. J'eus peine à retenir un cri de surprise en reconnaissant Carlo. Il pâlit à ma vue et s'appuya sur un fauteuil. La reine lui tendit la main, et lui dit avec bonté :

a — Asseyez-vous, Carlo .

a II s'inclina respectueusement et resta debout ; il continua à me regarder sans m'adresser une parole, et moi je pris congé de Leurs Majestés et rentrai chez moi dans un trouble impossDile à décrire. Le comte de Popoli m'attendait avec impatience, ei je lui racontais le mauvais succès de ma démarche et mon peu d'(3spoir, lorsqu'une voiture entra dans la cour. Les portes du salon s'ouvrirent et je vis paraître Carlo. Oui, c'était lui qui, chez moi, devant mon mari, se présentait avec calme et assurance.

u — Monsieur, dit-il au comte de Popoli, je dois tout aux bienfaits du duc d'Arcos et de sa nièce, et mon seul désir était de pouvoir m'acquitter un jour. Des circonstances favorables m'ont donné à la cour et au ministère quelques amis que j'ai fait

CARLO BROSQHI.

aL'iron volri! faveur. On vous accorde un emploi liouiii'alile dans ravnu'eaiij;luisej car l.'S liraves sont (Je tous les pays, a dit le voi en signant le brevet ; et moi je suis heureux en vous l'apportant d(; venir ici vous présenter mes excuses pour des torts de jeunesse que je vous ])rie d'oublier.

« 11 y avait dans son accent tant de loyauté et du franchise, que le convie, no pouvant maîtriser son émotion, lui tendit brusquement la main en lui disant :

'< — C'est moi, monsieur, qui avais tous le» torts. Votre niain... et votre amitié; car désormais vous avez la mienne.

« Dès ce jour, Carlo revint chez nous. J'ai juré à Thi'oljaldo, lue dit-il, de ne jamais vous parler de mon amour, et je tiendrai mon serment. Mais j'avais juré aussi de veiller sur vous, de vous protéger, de vous consacrer ma vie entière; j'avais ce droit et j'en use. C'est un ami... un frère... qui ne réclame rien que votre vue... car vivre sans vous voir m'est impossible, je l'ai essayé et j'y renonce; autant vaudrait mourir.

« En effet, presque tous les jours Carlo venait nous; voir mais, fidèle au plan qu'il s'était tracé, il choisissait de préférence les heures où mon mari était au loj^is; et nul, excepté moi, n'eût pu deviner ce qui se passait dans son cœur. Jamais un mot, jamais un regard d'amour : mais à cette émotioniulérieure que tout trahit aux yeux de ce qu'on aime, au changement do ses traits, à la fièvre secrète qui sans cesse le consumait, je voyais, je comprenais ses tourments. Ils étaient grands, sans doute, mais moins que son courage. D'après quel- ([ues mots qui lui étaient échappés , et d'après ce (juc m'avait dit Théobaldo, j'avais compris qu'au moment de s'unir à moi, un devoir impérieux et sacré (pie je ne pouvais connaître Tavait éloigné de nous... Et maintenant il revenait, il m'aimait toujours, il était libre, et j'étais unie à un autre, j'étais enchaînée pour jamais! Une ou deux fois je me trouvai seule avec hii, et alors tout son courage et sa l'ésolution l'abandonnaient; son émotion était si grande qu'à peine pouvait-il parler, et moi, plus (roublée et plus tremblante que lui, je cherchais à amener la conversation sur nos souvenirs d'enfance, sur ceux de notre jeunesse ; puis, poussée malgré moi par une curiosité secrète, je revenais toujours à l'fjpoque de notre séparation.

« — Cet homme, lui disais-je, cet étranger ([ui vint le soir vous demander et qui causa si longtemps avec vous, ne fut-il pas la cause de votre départ?

« — Oui, me dit-il d'une voix sombre, c'est pour lui et par lui que tout mon bonheur s'est dissi[)i'... alors il a fallu vous fuir... alors... dans ma douleur, dans mon désespoir... je n'ai trouvé de consolation et d'oubli à mes maux que dans l'étude et le travail. Ces talents que je vous devais... car je vous devais tout, m'ont ouvert une carrière à la- (luellc jusqu'alors je n'avais pas peus('. Ils m'ont conduit à la fdrlmie... l'ortnniHiouorable, je vous l'atteste! Votre ami et l'ami de 'fhi'ohaldo n'a ja-

mais cessé d'être honn("te homme, sans cela il ne serait pas devant vous... il n'(iserait lever biS yeux sur l'ange qu'il aime, qu'il adore... N(jn, non, reprit-il en liaissant la voix, qu'il révère, qu'il respecte, et qui lui est ravi pour toujours !

(( Kn achevant ces mots, il cacha sa tète dans ses mains pour me dérober ses pleurs ! Mais j'entendais ses sanglots.

« — Carlo, lui dis-je avec douceur, il y a un secret qui pèse sur voln; existence.

« — Oui, un secret qui me tuera.

« — Ce secret, conlinuai-je, que vous avez révélé à Théobaldo, ne me croyez-vous pas capalde de le connaître?

« Il tressaillit et me regarda avec effroi.

« — Ignorez-vous donc , continuai-je , que je vous suis aussi dévou(îe que Théobaldo, (pic je vous aime autant que lui... ah! mille fois davatànge!.. On a dû vous dire que j'avais (piebpie énergie, qiiehpie courage, que l'approche de la mort et la vue de l'échafaud ne m'avaient pas fait pâlir, et vous croyez qu'un secret d'où dépend votn; sort n(; peut pas m'être confié ? Théobaldo le garde par amour pour son Dieu ! moi, je le garderais par amour pour vous, et le fer du bourreau ne me l'arracherait pas !

'.( Carlo me contempla quelipies instants avec amour et reconnaissance; un l'Miair de bonheur brilla dans ses yeux,jecrus .pril .illiui céder, mais il me répondit tristement.

" — Ce secret, Juanita, ne me le demandez pas .. si.vous m'aimez; car je ne puis vous le dire sans mourir, et le jour où vous le counailrez j'aurai cessé de vivre!

« En ce moment mon mari rentra, et Carlo, faisant un ell'ort sur lui-même, reprit l'air enjoué et la conversation vive, piquante et sans prétention qui lui étaient habituels. Il y avait dans la franchise de ses manières et dans la gracieuseté de ses paroles un charme dont on ne jwuvait se défendre; auprès de lui on se trouvait aimable, et il donnait de l'esprit à ceux qui l'écoutaient. Le comte de Popoli lui-même cédant à sou ascendant irrésistible se trouvait entraîné, séduit et tout étonné d'éprouver un plaisir qui ne fût pas celui de lâchasse. Aussi, le jour où Carlo ne venait pas, il était de mauvaise humeur et querellait tout le monde, à commencer par moi.

« Il avait désiré passer dans un régiment qui allait servir en Hanovre, et sa demande lui avait été à l'instant accordée, il était au mieux en cour et S(!mblait protégé en tout par une main invisible. Mais le plus étonnant, c'est que j'avais parlé plusieurs fois à des personnes de Londres, de Carlo Brosclii, et que nul ne connaissait ce nom, et n'avait entendu parler de celui qui le portait. Un jour, un homme demanda aux gens de la maison si le sign )r Uroschi devait venir, car il ne l'avait pas trouvé à sou lu'itel et il fallait absolument qu'il le vit aujourd'hui même. On vint m'averlir. el comme j'allemlais eu (Mfet Carlo, je (is enlrei- eelui (pii désirai! lui parler. C'était un vieillard fort bien mis.

CAULU BUOSCHI.

un air respectable, des cheveux blancs, une figure pl''ine de bonhomie qu'uninuiient des yeux encore vifs et brillants. Je lui parlai de Carlo, et soudain il releva la tèfe avec une expression de joie et de lierté. Carlo était son dieu et son idole; il n'y avait sur la terre personne qui lui fût comparable. Puis, tout à coup, et conmie s'il eût craint que son enthousiasme l'emportât trop loin, il s'arrêtait au milieu de ses éloges.

« — Je ne puis pas parler, disait-il, mais si vous le connaissiez comme moi, si vous saviez tout le bien qvrii fait, l'or qu'il répand à pleines mains... Et un homme si supérieur... un homme si riche être si simple... si modeste et si doux, car c'est la bonté même... il ne ferait de la peine à personne... qu'à une seule peut-être...

« Et le vieillard essuyait une larme; et plus je l'entendais, plus il me semblait qu'une voix autrefois connue frappait mon oreille; et l'étranger allait continuer l'éloge de Carlo, quand celui-ci entra dans le salon. A la vue du vieillard, son visage devint pourpre; ses yeux, d'ordinaire si doux, lancèrent des éclairs, et un tremblement nerveux s'empara de lui.

« — Vous ici ! s'écria-t-il, qui vous a permis d'y venir ? qui vous a permis de vous présenter devant moi?

« — Je ne voulais quête voir un instant, Carlo, répondit le vieillard en tremblant; il y a si longtemps que ce bonheur-là ne m'était arrivé!

« — Que Vuulez-vous? continua Carlo en cherchant, à cause de moi, à calmer sa colère. Je vous faisais dix mille livres de pension, vous (?n aurez quinze! en voulez-vous plus?

« — Non, tu le sais bien... ce n'est pas cela que je te demande.

« — Vous en aurez vingt, à la condition que vous partirez à l'instant, et que je ne vous re verrai plus.

« — Et moi, je refuse, si tu ne me permets pas de te voir au moins une fois par an.

« — Soit! répondit Carlo, dont l'accès de colère allait recommencer ! . . Mais partez. . . éloignez-vous !

« — Je t'obéis , Carlo , dit le vieillard en pleurant. Tu n'es cruel et méchant que pour moi seul... Je ne me plains pas, tu eu as le droit... Mais un jour tu me rendras plus de justice... Adieu donc, et dans un an... n'est-ce pas? Adieu, Carlo, je vais prier pour toi.

« Il sortit. Et Carlo tomba dans un fauteuil, encore ému et furieux.

« — Eh! monDieu! lui dis-je en m'approchant, quel est donc ce vieillard?

« — Quoi ! signera, ne vous le rappelez-vous pas? Ne l'avez-vous pas reconnu? me dit-il d'im ton brusque.

« — Eh non ! vraiment.

M — C'est mon père !

« — Votre père? m"écriai-je ; mon ancien maître de clavecin... ce liuii rji.T.irdo Broschi... Ah ! qu'il revieime, de grâce! qu'il revienne!.. Je serai si heureuse del'embra.-^ser!

« Et je courais ouvrir la fenêtre pour le rappeler. Carlo m'arrêta. Je vis à travers les carreaux le vieillard qui s'éloignait dans le parc, et frappée alors de sa démarche et de sa toui'nure, je m'écriai :

« — C'est l'étranger qui, au château d'Arcos, est venu vous demander dans cette soirée fatale ?

« — Lui-même. Il était parti dix' ans auparavant pour Saint-Pétersbourg, où il était devenu le maître de musique et bien mieux le confident de l'impératrice Catherine; elle l'avait employé dans des intrigues que le czar avait découvertes, et Pierre, qui ne plaisantait pas, avait envoyé Gherardo en Sibérie. Il y est resté sept ans sans pouvoir dounerde ses nouvelles, et est revenu à Naples le soir même. . . où nous devions nous marier !

M — Et pourquoi, vous, Carlo, qui êtes si bon avec tout le monde, traitez-vous votre père avec tant de dureté?

a Carlo ne répondit pas.

« — Pourquoi refuser de le voir?

« — Pourquoi ! me dit-il d'un air sombre et avec un tremblement convulsif ; c'est qu'à sa vue, il me prend toujours des envies de le tuer !.. Oui... c'est horrible, n'est-ce pas? Et comme je ne veux pas devenir parricide, je l'ai banni de ma présence. C'est mal, sans doute, et je m'en accuse ; mais cela vaut mieux.

« Et sa tête tomba sur sa poitrine, et il garda le silence.

« Quelques jours après nous reçûmes une visite à laquelle nous étions loin de nous attendre. Carlo venait souvent déjeuner et passer les matinées avec nous. Un domestique en habit violet entra, et dit à demi-voix à Carlo que monseigneur l'évêque de Nola demandait à lui parler. Carlo tressaillit et s'écria :

« — Lui !... en Angleterre !.. Qui l'y amène?... Pourquoi n'entre-t-il pas? Craint-il de revoir ses amis et de se retrouver au milieu d'eux?

Les deux battants s'ouvrirent, et parut Théobaldo. Mon mari jeta un cri de surprise :

« — Est-il possible ! l'ancien aumônier du duc d'Arcos ! celui qui, l'année dernière encore, était notre chapelain ! Le voilà dans les hautes dignités de l'Église !

B Puis s'approchaut de lui, et le saluant avec respect :

« — Il parait, signor Théobaldo , que vous avez fait votx'e chemin?

« — Non par mes talents, ni mon mérite, répondit froidement Théobaldo; mais grâce à la protection de quelques amis.

M — Qui ont tenu leurs promesses ! m'écriai-je vivement.

« — Non pas toutes... dit-il avec une expression de mécontentement en jetant un regard sévère sur Carlo, assis à côté de moi.

« Puis s'adressaut à lui,

« — Je suis venu jusqu'ici parce qu'il fuit que je te parle.

« — Plus tard, monseigneur, lui dit Carlo a\ec une douce voix et un sourire gracieux qui sem-

CAHI.0 tiKOSCHI.

Uaii'iit vouloir (lô^armersa vigueur. Nous avons le

« -TT Non pas, réiiondil Théolialdo avec rudesse. Jo viens le ciierclier et femmeaer ; il faut partir aujourd'hui même.

« -r- Kt pour quelles raisons?

« — Ui's raisons importantes que je dois t'apprendre.

« — Que nous ne gênions point votre grave tonli'Tenci;, s'cVria le comte de Popoli. Veuillez passer dans mon cabinet, que je laisse à votre disposition; aussi Lieu j allais sui'tir, et je vous prie d'agirtomme moi, en toute liberté et sans laçons.

« Il ouvrit la porte de lappartemenl à côté, où les deux amis entrèrent; puis il partit et me laissa seule dans le salon.

« Alors je ne sais comment vous dire ce qui se passa en moi el l'homble tentation qui rae saisit. Théobaldo et Carlo étaient là... à deux pas... sentreleuant sans doute de ce mystère d'où dépendait leur sort, et par conséquent le mien. Et ce secret terrible qu'ils craignaient de rae coniier, ces périls peut-être que leur amitié avait juré de m'épargner, la mienne devait les leur dérober pour les parUiger avec eux... et malgré eux... Oui, leurs périls, leurs chagrins, leurs malheurs m'appartenaient... c'était un bien dont ils n'avaient pas le droit de me priver. Et connue poussée , comme entraînée par une main de fer, je me trouvai près de la porte, et là, pâle, haletante, respirant à peine, je baissai la tète et j'écoutai.

« J'écoutai donc! mais leurs voix n'arrivaient à mon oreille que par intervalle, et j'avais perdu le commencement de leur conversation.

« — Oui, disait Théobaldo, pour Ion bonheur et surtout pour le sien. Tu m'avais juré de ne plus ia voir.

« -r- Je ne le puis... je l'aime plus que jamais !

« — Pour toi alors, et non pour elle... car peu l'importe son repos, peu t'importe le seul bien qui lui veste, sa réputation, que nous, ses amis, nous ile% ons défendre, et que tu compromets aux yeux de tous!..

« — Tu dis vrai, mais je l'aime... et lu ne peux comprendre, lui, dont le cœur est glacé, ce que dans ma bouche ce mot a de délire, de rage el de désespoir,

« ^- Ainsi donc, s'écria Théobaldo en élevant la voix avec colère, c'est pour un amour insensé, criminel, que tu sacriUes la reconnaissance et le devoir!..

« — Le devoir!

« — Oui , le roi est malade, il te réclame... il a besoin de loi. Ses jours, que tu as déjà sauvés, sont de nouveau en danger; el lu oublies près d'une l'emmCj et 'es sermijuts et ton bienfaiteur.

« — Mais cette fenuae, c'e-st tout pour moi; c'est mou âme et ma vie.

« — J'ai pitié de loi, Carlo; mais je ne transige point avec le devoir, je viens le chercher et tu me suivras.

« ^^ Je ne puis quitter Juanita.

« — Tu me suivras, te dis-jc.

« -TT Pas uiainlttuaut, du moins.

« — Aujourd'liiii mênic, à l'instaut.

a — Jamais !

« — Je saurai l'y coutramdre.

0 — Je t'en délie!

« — Eh bien ! donc, et pour sauver du moins l'un de vous deux, je vais tout dire à Juanita... et je l'entendis qui s'avançait vers la porte.

« Carlo poussa un cri. — Je l'ohéis... je pars... je quitte l'Auglelerre. Laisse-moi seulement encore une heure jirès d'elle.

« — Une heure, soit! répondit Théobaldo.

« — Et j'irai te n-joindre, dit Carlo.

« — Non, je vais faire préparer la voiture, et reviendrai ici te chercher moi-même, c'est plus sur.

a Tous deux sortirenl du cabinet; Théobaldo prit congé de nous, et je restai seule avec Carlo.

« La conversation que je venais d'entendre , quoique bien obscure pour moi, m'avait fait du moins connaître, non l'amour de Carlo, je n'avais pas besoin de l'apprendre, mais la source et l'origine de sa fortune. Il me semblait avoir compris que les jours du roi avaient étii en danger, el quH, par sa science, Carlo l'avait rappelé à la vie. Et, eu ellet, Carlo ne m'avait-il pas dit lui-même que l'étude et le travail lui avaient ouvert une nouvelle carrière ; et d'après ce que je savais de son aptitude à tous les arts, celui de la médecine ayait pu, aussi bien que tout autre , le conduire à la fortune et à la renommée. Par là s'expliquaient son crédit à la cour et la faveur dont il jouissait près des têtes conroimées. Mais pourquoi ne pas en convenir?., pourquoi me cacher des succès dont j'eusse été fière jionr lui?.. Voilà ce dont je ne pouvais me rendre compte et ce que j'espérais savoir.

« Il était devant moi, me regardant d'un air triste et embarrassé, ne sachant sans doute comment m'annoncer sou départ. Je vins à son aide ; et lui tendant la main :

« — Pardonnez-moi, Carlo, pardonnez à une gout pable, l'indiscrétion dont elle s'accuse. Je voulais, sans vous le demander, pénétrer votre secret ; je vous ai écoutés.

a A ces mots, la pâleur de la mort se répandit sur tous ses traits; ses joues devinrent livides et terreuses, et il tomba à mes pieds immobile et glacé. Ah I dans ce moment horrible, je ne connus plus rien... éperdue, hors de moi, je me précipitai à genoux devant lui, me sentant prèle à le suivre.

« — Carlo! mécriai-je; Carlo, m'enlends-lu?.. reviens à toi pour entendre que je l'aime !

« Et sur ses lè\ res . je sentis errer un léger souille ; son cœur n'avait pas cessé de battre... Il existait encore. J'ouvris mes fenêtres ; un air plus pur vint le rafraîchir et le ranimer. Je lui fis ras-

CARLO BROSGHI.

pirer mes flacons, mes sels les plus actifs. Enfin il ; rurent en foule. Carlo venait de disparaître ; mais rouvrit les yeux; mou nom fut le. premier mot ' ils virent leur maître étendu sanglant sur le parqu'il prononça ; ot, soulevant avec peine sa tète que [ quet, Théobaldo le soutenant dans ses hras, et moi

je tenais appuyée sur mon sem :

a — Où suis-je? dit-il.

« — Près de moi, près de votre amie, qui vous demande grâce et pardon; et en peu de mots je lui racontai mon crime, mon imprudence, et tout ce que j'avais entendu.

B A mesure que je parlais, la teinte livide de =f^s traits s'eflaçait peu à peu. Une rougeur légèn' U's colorait; le sang et la vie circulaient dans ses veines... Et, se sentant baigne de mes pleurs, sentant les battements de mon cœur, qui, malgré moi, lui disaient mes alarmes et mon amour :

(, — Ange du ciel ! s'écria-t-il , est-ce vous qui m'appelez et qui venez chercher mon àme?

« — rs'on, non, lui dis-je, cette àme si noble et si pure doit encore rester sur la terre ; elle est à nous, elle nous appartient.

« — Oui, tu dis vrai, s'écria-t-il avec chaleur, elle est à toi, et à toi plus qu'à Dieu même ! Car toi seule peux dire à mon cœur de battre ou de s'arrêter; toi seule peux m'ôter el uic rendre la vie. 0 Juanita ! tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert. Vivre près de toi, s'enivier de ton suutfle, se sentir consumer d'amour sans oser, sans pouvoir te le dire... C'est de tous les tourments le plus allïeux; et ce tourment je le subis à tous les instants du jour, et ce tourment, tu le vois, je ne puis y renoncer... Je ne puis te quitter sans mourir !

« Et il était à mes genoux, et il couvrait mes mains de ses baisers... Et dans mon trouble, dans l'égarement de mes sens, ie n'L'Utendis même pas qu'une porte venait de s'ouvrir. Le comte de Popoli était derrière nous et nous regardait. Si je vous ai bien dépeint la violence de son caractère, vous comprendrez sans peine de quelle fureur il fut animé. Il s'élança vers nous, et soudain je vis briller deux épées. Carlo lit tomber celle de son ad vereaire; et, baissant la pointe de la sienne :

a — Écoutez-moi, de grâce, disait-il, écoutezmoi ! La signora est innocente, je l'atteste devant Dieu!..

(( — Eh bien donc! va te justifier devant lui!.. s'écria le comte qui venait de ramasser son arme et qui recommença le combat avec une rage qui devait lui être fatale. En voulant se jeter sur Carlo, qui ne faisait que se défendre, il s'enferra de lui-même et tomba mortellement blessé. En ce moment quelqu'un se précipita dans le salon. C'était un ami, un sauveur ; c'était Théobaldo.

« — Malheureux! cria-t-il à Carlo, va-feui, vat'en ! iMa voiture est en bas, fuis... sinon pour toi, au moins pour Thonneur de Juanita.

« — Et cet honneur ! m'écriai-je avec désespoir, qui pourra le sauver maintenant?

« — Moi, dit TlK'obaido, moi dont If s.'ul devoir est de veiller sur vous.

« Et il courut à mon luari i|ui, rassi'uililaul lo reste de ses forces , avait saisi le cordon de la sonnette. A ce bruit, tous les gens de la maison accou-

près de lui, à genoux, à moitié évanouie. On s'empressa autour du comte, on lui prodigua des soins que lui-même jugeait inutiles. Et pendant que l'on pansait sa blessure :

u — Allez, dit-il d'une voix mourante à ses serviteurs; faites venir l'alderman, les magistrats, c'est devant eux que je veux parler...

« — Oui, dit Théobaldo , exécutez les ordres de votre maître, maisd'ici là, laissez-nous seulsaveclui.

« Ils sortirent tous de l'appartement, et Théobaldo s'aj)pi'orhant du lit où l'on avait transjîorté le mourant :

« — Quel est votre dessein, monsieur le comte? lui demanda-t-il d'une voix grave et solennelle.

« — Ue charger les lois de ma vengeance, de dénoncer aux magistrats l'adultère et son complice... pour qu'après moi et aux yeux de tous, ceux qui mont indiimement trahi et déshonoré soient punis à leur tour par le déshonneur, par un châtiment public et honteux!.. Et enfin, continua-t-il d'une voix plus faible, mais avec des yeux où brillaient la fureur et la jalousie, pour qu'ils ne puissent se réjouir de ma mort qu'ils ont causée... pour qu'après moi ils ne puissent jamais s'unir

« — Et que dira Dieu devant qui vous allez paraître? s'écria Théobaldo avec un accent terrible, si vous avez accusé et llétri l'innocent, si vous avez voué à l'opprobre et à l'infamie votre femme qui jamais ne fut coupable?

« — Vous espérez en vain me tromper, dit le mourant.

« — Ministre du ciel, je dis la vérité ; je la dis devant votre lit de mort et devant Dieu qui m'entend.

« — Et moi qui ne puis vous croire, et en présence de ces dignes magistrats... je parlerai...

« Dans ce moment, en eff'et, l'alderman et ses assesseurs paraissaient à la porte de l'appartement ; les domestiques se pressaient derrière eux et sur l'escalier.

« — Ah ! dis-je à Théobaldo, je suis perdue !

a — Non pas ! tant que ji; vivrai.

a Et se précipitant à genoux auprès du lit :

« — Écoutez-moi, dit-il, écoutez-moi, au nom de votre âme !

« Et se penchant vers l'oreille du comte, il lui dit quelques mots à voix basse. Pendant ce temps, les magistrats s'approchaient lentement du lit qu'ils entourèrent.

« Alors le comte de Popoli, soutenu par Théobaldo, essaya de se li^ver sur son séant, et s'adressant à cette foule qui attendait en silence sa déclaration :

« — Messieurs, dit-il, je déclare que j'ai été a loyalement blessé par le seigneur Carlo Rroschi « dans un duel où je l'avais provoqué. Je demande '( donc à vous, mes amis, et à ma foinme, dont je a connais l'amnur nt la tidélité à tous ses devoirs, M de ne poursuivre ni inquiéter personne pour ma

CARLO BROSCHI

Carlo Brosclii cl la comtesse Popoli.

« mort. Mainleiuiiit, mon pèri% dit-il à Tliéobiildo, « bénissez-moi! »

« — Que Dieu te reçoive daus son sein! dit le jji'ètre au mourant.

« Kt il commença les prières de l'I^lglise, aux- (juelles les assistants répondirent, et il répandit sur son front l'huile sainte...

a Un rayon de joie brilla dans les yeux du comte, il serra la main de Tliéobaldo, me tondit l'autre en me disant avec boutai :

« — Pardonnez-Hioi !..

« Lt It! ciel souvrit pour lui.

0 II me serait impossiltle d(! vous peindre tout ce que j'éprouvai pendant cette scène si lon^nie, si horrible et si étrange !

u'iant d'émotionsdiveis('s,d'amour, de lei'rcuret de surprises, m'avaient assaillie à la fois, que ni"s forces étaient épuisées, ma raison alfaiblie, et de-

puis longtemps l'orage était passé que je ne pouvais croire encore au calme qui lui avait succédé.

a Fidèle au silence et à la discrétion qu'il s'était imposés, et sans s'explique)' en rien sur les étranges événements dont nous avions été les acteurs ou les témoins, Tliéobaldo m'avait quittée (juelques jours après la mort du comte de Pojioli :

« — Vous n'avez plus besoin de moi, m'avait-il dit.

a Je vous laisse euvironnée de l'estime publique et du respect que vous méritez.

« Si le malheur revient... jo reviendrai.

a Un autre ri'clame mes soins, un autre ami plus à plaindre que vous... car il est coupalie!..

» Kl il pari il.

ÇARl^O BROSCHI.

« Je rpslai seule dans cette campagne, autrefois si belle et maintenant si triste; j'y passai les jjreniiers mois de mou veuvage, ne recevant aucune lettre, aucune nouvelle de mes amis !

« Pourquoi?... je l'ignorais.

« La maladie dont j'avais ressenti les premières atteintes commença alors à donner plus d'inquiétudes à ceux qui m'entouraient.

« Quant à moi, je m'en occupais peu.. . ce n'était pas là qu'étaient mes pensées.

« Enfin un jour je reçus une lettre dont l'écriture seule me fit tressaillir; vous devinez que c'était de lui, c'était de Carlo.

« 11 me disait que Théobaldo lui avait défendu de m'écrire ; mais il apprenait que j'étais souffrante, que j'étais malade, et il ne prenait plus conseil que de lui-même.

« Le climat de l'Angleterre ne vous convient pas, contiuuait-il ; il augmente votre mal, il vous faut un climat plus chaud et plus doux, le beau soleil de Naples et l'air de la patrie.

« Revenez, non pas au château du duc d'Arcos, qui vous rappellerait de tristes souvenirs, mais à Sorreule, au bord de la mer, dans cette riante villa qui vous appartient et où l'amitié vous atlendra.

« — Ah ! m'écriai-je étonnée, a-t-il doue ouljlié que j'ai tout perdu, que rien ne m'appartient plus, pas même l'air de mon pays, dont je suis chassée et bannie...

« Mais quelles furent ma surprise et ma joie, lorsque je vis joint à cette lettre un décret du roi qui me rendait ma patrie et les biens de ma famille.

« Je n'étais plus exilée, j'étais riche et heureuse, et plus heureuse encore de devoir mon l'onheur à l'ami de mon enfance !

« Ah ! que la reconnaissance est douce envers celui qu'on aime, et qu'on accepte avec joie des bienfaits qui vous obligent à l'aimer encore plus.

« A l'instant même je quittai l'Angleterre, je m'embarquai quoique souffrante et seule ! . . . seule ! non, je ne l'étais pas : de joyeuses pensées m'euvironnaient, et d'autres plus riantes et plus douces m'attendaient au rivage, j'allais revoir cette belle Italie que j'avais cru quitter pour jamais !

« Esclave j'étais partie, et je revenais libre!... libre !

(( Ah! dans la situation où j'étais, que de rêves malgré moi s'éveillaient à ce mot !

« '\'aines illusions, peut-être, que la raison voudrait et ne peut bannir ! • |

« Espérances insensées qui naissent du cœur, et qui sans cesse exilées reviennent tjujoursvers leur patrie !

« Enfin je touchai le rivage de Sorrente, je revis ces délicieuses campagnes qui avaient appartenu au duc d'Arcos et qu'il n'avait jamais habitées.

« Carlo m'y attendait; je courus à lui pleine de joie et d'ivresse, heureuse du présent et de l'avenir, et je fus tout à coup surprise de la tristesse empreinte sur ses traits.

Cl Que pouvail-il avoir maintenant à craindre ou à désirer ?

« J'i'tais libre?

« Je compris que ma santé était la cause de son chagrin et de ses inquiétudes; je lui sus gré de ses alarmes, et mou amour s'augmenta de tous les soins dont il m'environnait.

« Il me semblait si doux de lui devoir la sauté, de ne la devoir qu'à lui seul et à ses talents !

" — Hélas ! me dit-il, vous vous trompiez on me supposant si habile... Je ne le suis pas. « — N'ètes-vous pas un célèbre médecin ? « — Ah! de toutes les sciences, c'est aujourd'hui la seule que j'envierais.

M Mais, hélas ! je ne la possède pas, et la preuve, c'est que je ne puis vous guérir, et qu'il faut céder à d'autres un pareil bonheur.

« En effet, il fit venir de Naples un savant docteur qui ne nous quitta plus, et Carlo me suppliait de lui obéir, et il attribuait à ses soins et à ses talents le changement heureux qu'il remarqua bientôt.

« — Vous vous abusez, lui disais-je ; ce changement, je le dois à vous et à votre présence.

« En effet, jamais ma vie ne s'était écoulée plus heureuse et plus douce.

« Certain de moi et de mon amour, Carlo eût craint de me parler de ses espérances, et ma réserve égalait la sienne.

« Avais-je besoin de lui dire : Ce cœur est à toi ! « Pouvais-je lui donner ce qui ne m'appartenait plus?

« Mais encore quelques mois de silence et de contrainte, et les jours de veuvage seraient expirés; et cet amour, qui était maintenant un crime, serait alors un devoir !

« Sans nous parler nous nous entendions, et nosjours se succédaient dans cette tranquille ivresse et dans cette ilouce attente, qui est encore du bonheur; mes craintes, mes inquiétudes, mes anciennes défiances, tout s'était dissipé.

« L'avenir m'avait fait oublier le passi', et pouilant Carlo ne m'avait rien dit, rien avoué; mais il me semblait qu'entre nous il n'y avait plus de secret, plus de mystère...

« Que pouvais-je lui demander?

« Il m'aimait?

M Qu'importait le reste?

« Gomme aux jours de notre enfLUice, nous

CARLO BROHCIlf.

avions retrouvé nos gais entriitiens et nos longues proiiiciiades.

« Sa conversation, toujours si attacliante, était mainlouanl plus grave et plus instructive.

« Élevée loin du monde, je le connaissais à ])eino, ot Oaj-Io m'initiait à tous les grands événements qui, alors, agitaient notre patrie etl'Kurope enlière.

« Il me parlai! de ses principaux souvrrains; il me |)cignail leurs traits, leur politique, leur caraclère, comme s'il eût vécu dans leur intimité.

« Il me les montrait voulant entraîner l'Espagne dans des alliances et dans de nouvelles luUes, glorieuses peut-être, mais moins utiles pour elle que la paix dont elle avait Ijesoiu ]iour cicatriser ses blessures; il m'expliquait (iouunent elle pouvait, sans combattre, devenir plus puissante et plus respectée que par la guerre.

« — Mon Dieu ! Carlo, lui disais-je, où avezvous appris tout cela?

« Savez-vous que vous seriez un très-grand et très-habile ministre?

« Il sourit et ajouta d'un air préoccupé :

« — M'en préserve le ciel ! La puissance est si. loin du bonheur ! et le bonheur, pour moi, est ici, près de vous.

« Puis, pressant mon bras, que j'appuyais sur le sien, et jetant les yeux sur ce beau golfe de Naples, sur cette mer embaumée dont les vagues caressantes venaient expirer à nos pieds, sur ce soleil couchant qui étincelait de mille feux :

« — C'est ici, s'écria-t-il, sur ces rivages de Sorrente, que le Tasse a vu le jour, qu'il a aimé, qu'il a souffert!

« Et, cédant à son enthousiasme , sa voix émue et attendrie me parlait du Tasse , de sa gloire , de ses malheurs; et ses paroles éloquentes retentissaient à mon oreille connnc une douce harmonie, comme les vers mêmes du poète qu'il célébrait.

« Et je récoulais... et je l'admirais... glorieuse et lièrede lui et de sou amour!

« Nous passions nos soirées dans un ])avillon élégant, situé au bord de la mer, et qui nous servait de bibliothèque et de salon de musiqui'...

« .le me meUais à mon clavecin, ot Cario m'accompagnait.

« Il avait acquis un talent que je ne lui connaissais pas : il jouait de la hai'pi; avec tant de perfection, que souvent, au milieu d'uu morceau, je m'arrèlais pour l'écouter; souveul, quand il était dans ses jours de tristesse et de rèvei'ie, l'émotion qu'il produisait allait jusqu'aux larmes; lui-même, luuitrisé par l'inspiration, éprouvait parfois le souliuieul qu'il faisait naître.

« Je voyais tout à coup sa tête tomber sur son sein, la harpe échapper de ses mains, et son visage inondé de pleurs qu'il se hâtait d'essuyer en souriant; puis, sur-lr-chanip , pour ramener la gaieté, il exécutait quelque boléro ou quelque joyeuse barcarole.

« Mien n'égalait la bonté de son rœur, et parfois cependant , je dois en convenir, il avait dans le caractère des singularités et des bizarreries inexplicables.

« Une paysanne de nos environs, Fiamma, vint un jour me voir et me remercier de je ne sais quel service, et elle me raconta que, quel- ([ues années auparavant, pauvre et misérable, l'Ile priait sur la grande route devant une madone, lui demandant du pain pour elle et sa fainille.

« Une bourse pesante tomba à ses pieds; elle leva les yeux, et vit un beau gentilhomme : c'était Carlo qui lui disait :

« — N'es-tu pas Fiamma, autrefois jardinière a u château du duc d'Arcos ?

« — Oui, signor , sans pain ot sans asile depuis que notre maîtresse a été bannie et ses biens contis([nés.

« — Cette bourse vient de sa part, prends-la, .sois heureuse et prie Dieu pour elle.

« — Et pour vous, monsieur.

« Fiamma, enchantée, avait rendu la joie à sa famille; bien mieux encore, elle avait, grâce à la générosité de Carlo, épousé plus tard Giamhatista, son amoureux, dont elle avait fait la fortune et qui était maintenant un des maraîchers de Sorrente les plus habiles et les plus laborieux.

« Je voulus à mon tour causer une surprise à Carlo, et je donnai à Giambatista la place de jardinier en chef chez moi, où il vint s'établir avec sa femme et ses deux enfants.

a Puis, le lendemain de son arrivée , dirigeant ma promenade du côté de son habitation , j'y entrai avec Carlo, qui me donnait le bras.

« Je croyais que l'aspect de cet lujureux ménage, de ce mari et de cette femme qui s'aimaient si bien, lui causerait une douce satisfaction et je vis au contraire sur ses traits une

expression pénible qu'il se hâta vainement de réjirimer !

« Quand les deux petits enfants vinrent, en se jouant, rouler à ses pieds, il lit un pas en arrière pour s'éloigner d'eux; puis honteux de ce mouvement, il se rapprocha; mais, pendant que je les tenais sur mes genoux et les embrassais, à peine s'il leur lit ([uelque froide caresse.

« Chaque fiis qu'il rencontrait dans le parc Fiamma ou son mari sé|iarément, il leur i)arlait avec bonté et amitié, causant complaisanunent de leurs travaux, et ne les quittant jamais .sans leur laisser des marques de sa générosité.

« Dès qu'il les rencontrait ensemble, il détournait la tête et ne leur adressait pas la oarolc.

« — Je crois que vous aimez Fiamma, luidis-je

CARLO BROSCHI

un jour gaiement, et que vous êtes jaloux de Giambatista.

« Il me regarda d'uu air étonné et comme s'il ne comprenait pas qu'une pareille idée pût me venir; aussi je me hâtai en riant de le rassurer. Uuant aux deux pet i Is enfants, je remarquai que décidément quand il les apercevait dans une allée, il en prenait une autre. Il est vrai que ceux-là étaient fort bruyants, et que dans ses promenades Carlo recherchait surtout le calme et la solitude. Depuis quelque temps, surtout, sa mélancolie habituelle semblait augmenter : je le surprenais souvent triste et rêveur, et pourtant chaque instant nous rapprochait du terme, objet de nos vœux! Encore deux mois, et le temps de mon deuil était fini. Qui pouvait donc ainsi troubler ses rêves de bonheur? Quels nuages pouvaient obscurcir de si beaux jours! Carlo avait reçu plusieurs lettres qui paraissaient vivement le préoccuper; et, malgré la réserve que je m'étais imposée à cet égard, je me hasardai à l'interroger.

« — Hélas ! me dit-il, vous avez raison, votre cœur m'a deviné, j'éprouve un violent chagrin ! Il faut que je vous quitte, Juanita! que je m'éloigne pendant un mois. Tout un mois sans vous voir ; concevez-vous ma douleur?

« — Oui, lui dis-je, si j'en crois la mienne! Et pourquoi vous éloigner? qui vous y oblige?...

« Je vis au trouble empreint sur tous ses traits. que je ne pouvais le savoir.

« — Je ne vous le demande pas, m'écriai-je; je ne vous demande rien; votre amie ne veut rien de vos secrets... jusqu'au jour où ils seront les siens...

« Il tressaillit, et je me hâtai d'ajouter :

« — Jusque-là, et alors encore, c'est à vous de commander, et à moi d'obéir. Partez donc, puisqu'il le faut, et si je vous suis chère, rendez-moi bientôt le bonheur que vous m'emportez.

» Il me jura de revenir avant un mois et partit. . . Le dillicile alors fut d'occuper mes journées, de me créer des travaux, une existence nouvelle, en un mot, de vivre sans lui !.. . Ces lieux si agréables et si riants quand il les habitait, ne me parlaient plus maintenant que de son absence, et je ne tenais pas à y rester. Je voulais depuis longtemps et je devais remercier le roi de ses bienfaits et des grâces qu'il m'avait accordées. La cour voyageait, dit-on, dans ce moment, et devait séjourner quelques semaines à Séville. Je résolus de m'y rendre : c'était un voyage peu fatigant , et surtout une distraction. Mais, avant mon départ, je voulus, en sage propriétaire, m'occuper et prendre connaissance des biens que la bonté du roi venait de me rendre. Je passai donc deux ou trois jours dans un travail nouveau pourquoi, celui d'examiner et de mettre en ordre les contrats et les titres qui se trouvaient dans l'appartement occupé par Carlo. Parmi ces papiers, il y en eut un qui frappa ma vue : ce n'était que le fragment d'une lettre déchirée et anéantie. Il ne m'offrit que quelques mots; mais ces mots étaient de \a main de Théobaldo, et récemment adressés à Carlo. Voici ce que contenait ce Iragment :

« Que veux-tu donc?... Qu'espères-tu?... in- « sensé. Six mois de bonheur;... dis-tu, et puis « mourir!... Mourir, ingrat!... Et elle?... Car je 0 ne te parle plus de moi... »

(I Je frémis en lisant ces mots que je ne pouvais comprendre, et qui semblaient m'annoncer de sinistres desseins, ou plutôt, mon âme, facile à s'alarmer, donnait sans doute une interprétation fatale à des phrases dont j'ignorais le sens et la portée. Mais, tout en cherchant les meilleures raisons du monde pour me rassurer... je m'etliayai moi-même, et je partis avec la crainte et le jiressentiment secret de quelque malheur. Je fis ]jourtant une heureuse traversée. J'arrivai à Carthagène par un temps superbe. Le voyage de la cour avait donné à toute la population un air de fête. Le roi Ferdinand était à Séville, attendant la reine, qui devait l'y rejoindre après avoir parcouru les provinces voisines. Je m'arrêtai à Carthagène, où j'étais débarquée, pour m'y reposer. Mon hôtel était près de l'église, et mes fenêtres, ainsi que toutes celles de la rue, étaient tendues de tapisseries et ornées de tleurs. Une somptueuse procession allait passer, c'était le cardinal tJibbiéna qui se rendait à l'église, où il devait officier.

« — Le voilà, le voilà, me dit-on, en me montrant un dais magnifique, étincelant d'or et de pierreries.

« Je jetai les yeux sur le saint ministre qui distribuait sa bénédiction à ce peuple prosterné.

« — Théobaldo! m'écriai-je.

« — Oui, me répondit-on, Théobaldo Gecchi, évêque de Nola, le plus jeune des cardinaux et le dernier nommé parle pape Benoit. C'est le crédit de la reine qui l'a fait arriver à cette haute dignité où l'appelaient du reste sa piété et ses talents !

« Je restai stupéfaite ! tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais me semblait de la magie. Le lendemain je partis pour Séville : la route était couverte de voyageurs à pied, à cheval ou en litière. A la dernière poste, on ne put me donner de mules ; il n'y en avait que quatre, et elles étaient retenues pour un grand personnage qui voyageait incognito. Il fallut bien m'arrêter. La chaleur était étouffante, le soleil était ardent, et, pour m'en garantir ainsi que de la poussière, j'avais baissé les stores de ma berline, où je me tiinais renfermée, attendant qu'il revînt à la poste des mules et des muletiers. J'entendis le fouet des postillons, un équipage venait d'arriver. J'entr'ouvris les stores de ma voiture, et quand les nuages de poussière furent dissipés, j'aperçus une calèche anglaise du goût le plus élégant. Mais, comment vous peindre ma surprise et le tremblement dont je fus saisie en reconnaissant Carlo assis à côté d'une fiMunie jeune et belle. Sa parure était simple et ses manières distinguées. Quantàses traits, ils se gravèrent ' sur-le-champ dans ma mémoire, pour ne jamais s'en efl'acer. Et, dans ce moment, je les vois encore !... En quelques minutes les voyageurs curi'iit relayé et repris leur course rapide. Quelques instants après, des mules arrivèrent pour moi; et,

CAIiLO BROSCHI.

pondant qu'on attokit, jedojnandai anxgens de la poste s'ils connaissaifnt les voya^i'urs qui m'avaient pri'cédcc.

« — Non,sigaura, reprit l'uu d'i'ux; mais ils sont riches et paient bien : ce doit ètn^ le mari et la femme.

1 — Ou quelque chose de ce genre-là, ajouta avec un sourire malin un autre muletier.

« — Qui vous le fait croire?

« — Par Notre-Damo-d'Atocha ! quand on voyage ainsi en lèle-à-lè|e; et puis la jeune dame tutoyait le beau cavalier.

« — En vérité, lui dis-je, en sentant le cœur ijui me man(juait.

» — Oui; ell(! lui disait : u Carlo, que penses-tu de cette poussière? Ne trouves-tu pas que nous voyageons comme les dieux, dans un nuage ?

« — Assez, lui dis-je, et partons.

« J'arrivai à Séville plus morte que vive. Le muletier m'avait conduite au plus bel hôtel de la ville, aux Armes d'Espagne; et en entrant dans le riche appartement que m'olfrait mon hôtesse, le premier objet qui frappa mes regards fut un portrait richement encadré. Jugez de mon trouble, ce portrait était celui de cette inconnue, de cette compagne de voyage, de cette maîtresse de Carlo, dont le souvenir et les traits semblaient me poui'suivre partout.

M — Quelle est cette femme? demandai-je à mon hôtesse.

« Elle me fit une révérence et me répondit :

n — Est-il possible que la signera n'ait pas reconnu Sa Majesté la reine !

« — La reine! m'écriai-je en chancelant.

« yUi ! la fortune et le crédit de Carlo, le mystère qui l'environnait, ce secret terrible d'où dépendaient sa vie et sa liberté; tout était exi)liqué, jusqu'à sa tristesse et à ses remords!... Accablé^e, anéantie, n'ayant plus la force de penser, ni même (le pleurer, j'ignore combien de temps je restai daiLs cet état. Quand je revins à moi, mon hôtesse m'apprit que j'avilis été toute une semaine malade, mais que son zèle et ses soins m'avaient rendue à la santé; elle m'apprit également que, depuis deu\ jours, la maison du roi et toute la cour étaient retournées à Madrid. Malgré moi, je parlai à tout le monde de la reine, et chacun me répétait à ma grande surprise, que c'était la piété et la vertu mêmes; qu'elle adorait son mari, lui aidait à porter le fardeau de la couronne, et ne s'occupait, ainsi (jue lui, que de la prospérité de l'Espagne. Craignant de laisser pénétrer le secret redoutable que seule je possédais, je ha.sardais, eu tremblant et avec réserve, quelques mots sur Carlo. Ce nom était ignoré, personne n'eu avait jamais entendu parler; et, en h'.spagne comme à Londres, nul ne (;ounaissait Carlo Lirosclii !

« Dès (}ue je pus soiil(,'nir le voyage, je partis. Je me rembanjuai pour Na])li;s, mais je ne retournai pas à Sorrente, dont le riant aspect et les heureux souvenirs m'eussent été odieux. Je. courus me cacher sous les sombres allées du château d'Arcos. Ses antiques tourelles, ses murailles noircies et dégradées par le temps, ivs|)iraiiMit une tristi'sse qui convenait à la uiienne. rue iiarti(> ilu chàti-au avait été bâtie sur des rochers, aupied desipiels roulait un torrent furieux. Au fon(l de cet abîme était la mort! Une mort certaine et le repos!.. Plus d'une fois, je l'avoue, arrêtée au bord de ce précipice, dont je mesurais l'horrible profondeur, j'avais eu l'intention de m'y élancer... Mais Dieu m'avait retenue! Il m'avait semblé, au bruit uuigissant du torrent, entendre la voix de Théobaldo qui m'annonçait

mon châtiment et ma damnation éternelle et

tremblante je m'étais résignée à un supplice plus long et plus cruel.

« 11 y avait un mois que Carlo était parti, et tidèle à sa promesse cette fois, il était revenu à Sorrente au jour indiqué; ne m'y trouvant pas, il était accouru au château d'Arcos, et si j'avais ignoré sa trahison, son trouble et sa tristesse auraient dû me l'apprendre. Trop franche pour lui cacher ma douleur, trop tière pour m'abaisser à des reproclies, je lui racontai froidement ce que j'avais vu et entendu, tout en lui promettant le silence sur un secret d'où dépendait sa vie. Il me laissa parler sans m 'interrompre, et quand j'eus lini, il tira de son sein une lettre qu'il me présenta en me disant :

(I — Vous ne parlerez de cet écrit à personne de mon vivant... pas même à moi. La lettre était de la main de la reine, et conçue en ces termes :

a Personne plus que vous, Carlo, n'est dévoué au « roi, mon mari. 11 n'a pas de serviteur plus fidèle, « ni de conseiller plus éclairé. Par ses joui-s t[iie je « vous dois, par le tendre amour que je lui port«, « par l'intérêt que je prends à son bonheur et à la « gloire de son règne, n'écoutez plus de vaines « craintes, et bravez des préjugés que nous bravons « nous-mêmes. Qu'imiiorte votre naissance? qu'im- « porte votre état? Méprisez jiour nous les cris et « les insultes de la cour, et soyez notre ministre, M comme vous êtes notre ami.

« Je vous attends le 20 de ce mois à Aranjuez. »

« — C'est aujourd'hui, s'écria Carlo avec un accent passionné, et je ne suis point à .Aranjuez!... Je suis ici... au château d'Arcos... près d'une amie... qui me soupçonne, qui m'accuse, et que je ne veux plus quitter.

(I — Quoi ! Carlo, vous restez?

« — Tant ipie je vivrai , me dit-il d'un air sombre; tant que vous ne me direz pas : va-f.'U, car ma souveraine, c'est vous!..

« — Et ce rang qu'on vous offre, et cette faveur inouïe... inconcevable?..

CARLO BROSCHI

« — Je vous ai pri(v, s'rtria-t-il (.runair triste, et vous m'avez jjioiiîis tli; n'eu parle i' à ijersoime... pas même à moi... Les services que j'ai rendus à mon souverain, la faveur secrète dont il m'honore tiennent à des causes que je ne puis révéler... c'est le seul et dcu-nier secret que j'aurai pour vous, et

que vous ne connaîtrez peut-être que trop tôt

Qu'importe d'ici là si vos craintes sont dissipées... et j'espère qu'elles vont l'être. Il prit la plume et écrivit :

« Madame, « Les bontés dont mon seigneur et roi, et dont a Votre Majesté ont comblé l'obscur et inconnu « Carlo, n'ont déjà que trop excité l'envie, et ce- « pendant la haute confiance où vous daignez « m'admettre, était un secret qu'à peine on pouvait « deviner! Que serait-ce si je devenais ministre? rt Les outrages auxquels je suis eu butte ne s'arrè- « teraient pas à moi et s'élèveraient peut-être plus « haut. Par le dévouement que je porte à vous, « madame, et au roi; dans l'intérêt de sa gloire « et de sou règne, je le supplie de me retirer le « poste cmineni qu'il voulait me confier; je n'y « avais d'autre droit que mon zèle, et mon refus « peut-être m'en rendra digne; car, en refusant, « je crois servir Sa Majesté. Et maintenant je sol- « liciterai une autre grâce : permettez-moi de vivre « et de mourir dans la retraite et dans l'obscurité, a qui seules conviennent au pauvre et misérable « Carlo. Je vous écris d'Arcos; et depuis le jour « où Votre Majesté a daigné, à ma prière, faire « grâce à la comtesse de Popoli, vous connaissez « mes sentiments pour elle, sentiments insensés « peut-être, mais qui ne finiront qu'avec ma vie, 0 ainsi que mon dévouement et ma reconnaissance a pour Votre Majesté. »

a Lorsque j'eus lu cette lettre, il la cacheta it l'envoya par un exprès.

« — Maintenant, me dit-il, conservez-vous encore des doutes?

« — Je n'ai plus que des remords, répondis-je en lui tendant la main, et d'ici à quelques jours j'esiwre les apaiser. En eti'et, il me tardait do réparer mes indignes soupçons : il me tardait surtout de reconnaître les sacrifices que Carlo venait de faire pour moi ! J'avais écrit en secret à Théobaldo, à l'évêque de Nola, ou plutôt au cardinal Bibbiéna ; car je comprenais inaintenant comment il devait tous ses titres à la protection e( à l'amitié de Carlo. Sans le iiréAcnir de ce (fue je voulais de lui, je le priais d'accourir au plus tôt, car j'avais un service important à lui demander. J'ét^iis sûre de le voir arriver, et, en eûet, qiiel([ues jours après, la voilure de son éminencc entrait dans la cour du château, à la grande surprise de Carlo, qui ne l'attendait pas.

« Après sept années d'absence, nous nous retrouvions donc encore une fois réunis dans ce château où s'était passée uotre jeuue.sse, dans ces lieux témoins de nos plaisirs et de notre amitié, de nos serments et de nos rêves : serments que nous avions

tenus, rêvi's qui s'étaient réalisés d'une manière si miraculeuse ! Au moment où nous entrâmes tous trois dans le salon du duc d'Arcos, dans ce salon gothique qui nous rappelait tant de souvenirs, la môme idée vint nous frapper sans doute, car nous nous tendîmes les mains, et nous nous regardâmes. Quel changement, mon Dieu! Autrefois, dans ces lieux mêmes, pauvres, malheureux et incertains de l'avenir, la joie et la santé brillaient dans nos yeux. Aujourd'hui, riches et puissants, les soucis

et les souffrances se lisaient sur tous nos traits

le mal qui me consumait avait terni mes riantes couleurs, le front de Théobaldo était sillonné par des rides précoces , et Carlo , j'ignore par quelle raison, semblait le plus triste de nous. Les larmes aux yeux , nous nous embrassâmes tous trois en nous écriant : o Tout est changé, excepté nos cœurs. »

« — Mes amis, leur dis-je quand ils furent assis, vous rappelez-vous qu'il y a sept ans, à pareille époque, nous étions bien malheureux ; c'était le jour où Carlo nous quitta.

« — Oui, oui, s'écria Carlo en tressaillant; jour affreiLX ! jour horrible !

« — Dont le sort doit nous dédommager, continuai-je; car jusqu'à présent il a été bien cruel pour moi, et moi, Carlo, bien injuste pour vous. Je n'ai qu'un moyen de réparer mes torts et de m'acquitter, si je le puis jamais, de tout ce que je vous dois : dans huit jours expire le temps de mon veuvage, et dans huit jours je désire qu'ici même Théobaldo nous unisse 1

« Carlo, hoi"s de lui, s'élançait vers moi pour me remercier, lorsqu'il rencontra le regard foudroyant de Théobaldo.

« — Je ne bénirai pas ce mariage, dit-il avec colère.

« — Et pourquoi? m'écriai-je stupéfaite.

« — Insensés tous les deux ! ne savez-vous pas que cette union, autrefois permise, est maintenant impossible; que tout la réprouve et vous sépare; que la plus noble dame de Naples, la nièce du duc d'Arcos, la comtesse de Popoli, ne peut épouser

« — Un homme sans noblesse et sans naissance ? m'écriai-je eu souriant.

« — Non, reprit Théobaldo en regardant toujoui"s Carlo, qui, les yeux attachés vers la terre, semblait atterré... .Mais elle ne peut, aux yeux de toute l'Italie, épouser le meurtrier de son mari.

« Carlo poussa un cride surprise et d'indignation.

0 — Oui, poursuivit Théobaldo avec force, cette main qui a frappé le comte de Popoli, ne peut s'unir à celle de sa veuve sans honte et sans infamie !.... C'est proclamer aux yeux de tous l'adultère et le déshonneur... Et si tu l'aimes, Carlo, tu dois la vouloir respectée et non pas flétrie.

» — Mais le comte de Popoli, m'écriai-je, a déclaré hautement qu'il a\ait succombé loyalement, et dans un combat où son honneur n'était jtoint engagé.

« — Et si, à ma prière, reprit Théobaldo, il a fait cette déclaration pour vous conserver chaste et pure dans l'estime publique; si j'ai détourné de

CARl.O BROSCHI.

votro front le srniirlale et l'opprobre, savez-vons à ilU(dlcscoiH.1ifionsVSav(,'Z-voussiji3 n'ai pas promis, pour vous et en votre nom, que jamais votre main ne s'unirait à celle de voire complice?..

n — L'a-t-ii exigé? m'écriai-je tremblante.

« — Je ne puis, minisfr(; de Dieu, révéler les pailles d'un mourant ni les secrets de la confession; mais j'atteste ici, et ce mot doit vous sufiire, que je I roirais offenser le ciel en bénissant ce mariage !

« 11 sortit et nous laissa dans la conslernatiou et le désespoir.

« — Oui, me disais-je en moi-même, je ne nie |ias qu'un pareil mariage ne puisse me perdre à jamais dans !(! monde; mais je ne m'attendais pas à ( rouver en Théobaldo tant de rigorisme et de dureté!

« La voix de l'amitié aurait pu adoucir ce que la ndigion et le devoir avaient d'inflexible et de sévère; il devait nous plaindre du moins, et il est 1 larti . . . sans nous consoler !.. 11 nous savait mallieuii'ux, et, pour la première fois, il s'est éloigné sans luôler ses larmes aux nôtres ! Caflo, au contraire, quoique frappé comme moi par ce coup terrible, avait redoublé de soins et d'amour pour me le faire oublier, il me cachait sa douleur, qui eût augmenté la mienne, et jamais ii ne m'a^ ait montré plus de tendresse et plus de passion. Trop généreux pour se |ilaindre ou pour m'accuser, trop pur pour me vouloir au prix de l'hoiîïteur et du devoir, je voyais les tourments auxquels il résistait en vain! Prêt à n'der, il me fuyait; oïl hifià, ivre d'aràour, il tombait à mes pieds en s*écl<iâ'nt : Je serai ton esclave^ ji; passerai ma vie à t'àdoTer. Ma«œur, mon amie, jii ne veux de toi que -ton Ame, et ton amour !... je lie demande rien au 'ciel. Je suis le plus heureux des hommes!... et le bon'bè'âï" avec i'â'ut-i'es àîe vaut pas le iualîie*r avec toi*!-.-.'.

« Trois mois se passèrent aSftsi daws 3* SiiipnlK-e i'[ dans l'ivresse d'une passion dont les '{lôïffbrfts épuisaient chaque jour notre courage et«GS'forcps. c.liaque jour les menaces de Théobaldo s'effaçaient de mon souvenir; le cri de l'opinion et les murmures du monde retentissaient plus faibles à mon oreille ; la ioix de Carlo m'empêchait de les entendre. Depuis quelques jours, surtout, je remar- (juMis en lui une exaltation et. un délire qui ni'in- ([uii'-taient; depuis trofemoiscesluttes continuelles, (l'Ile lièvre ardente à laquelle il était en proie, et que redoublaient encore l'ardeur du climat et le soleil étiucelant de Naples, tout avait brrtlé son sang et enflammé son eervean. Souvent le désoTdre de ses discours annonçait celui de ses idées. . . souvent, dans ses yeux ai-dentset passioimés, régnaient je ne sais quel égarement et quel sonïbre dàsespoir ([ni m'elfrayai&nt.

« "^'Cftflo, lui disais-je. ne nw n^garde?. pas ainsi...

« — Hassnrez-vons, me disait-il, mes souffrances stfn*t 'telles, que bientôt, je l'espère, ""bientôt je inoxirral!... Je vimlais hSter ce moment... c'est l'adle... je ne crains pas de me tuer... mais je crains dé hë plus vous voir !

'(( -"Et, en meparlaul aiu'^i, li's larmes et li^s san-

glots étouffaient sa voiv. Ah! il disait vrai, c'était troj) soiiO'rir; et moi, faible femiiK!, j(! n'avais plus la force de lutter contre son amour et contre le mien.

« Un jour, l'air était lourd et pesant, et la chaleur (■toufl'ante; un orage se formait du côté de la mer. Nous étions assis dans le parc, et depuis quel- (|ues instants je j)arlais à Carlo, qui ne me réjiondait plus... Je pris sa main, qui était bn'ilante...

« •— Vous a\"C« la fièvre, lui dis-je, une lièvre ardente?

« — Oui, me dit-il, voilà bien des nuits que je n'ai dormi, et cela me désole... cela double mes jours... moi qui, au contraire, voudrais lesabr(iger!

« ïl y avait dans cette phrase tant de résignation et de malheur, que tou't mon courage m'abandonna;jene vis plus que €arioquej'allais perdre!... Carlo prêt à mourir!... Et tout dans mon cœur céda à cette idée.

« — Écoute, lui dis-je, c'(î^ assez de combats et de tourments ! Qui peut nous condamner à en subir davantage!... Le monde , l'opinion qui nous flétrira, dit-on, si je te présente aux yeux de tous en disant : voilà mon sauveur, mon amant, mon époux!... Eh bien! ces mots qu'il m'eût été si doux de prononcer... pourquoi les dire? pourquoi les avouer ? Si Théobaldo, si notre ami nous abandonne, n'esl-il pas quelque autre prêtre, quelque indiiierent, qui, à prix d'or, ccvHsente à nous unir en secret ?

« Carlo fit un ges1e de surprise et d'égarement.

« — J'ignore, continuai-je vivement, si dans nos lois une pareilleunion est permise ou valable... Mais elle l'est à mes yeux; car, devant Dieu qui m'entend, que ces nœuds soient ou non formés, je te rtîgarde comme mon époux... comme celui à qui j'ai>partiens... Oui, Carlo, mon honneur... c'était ma vie... et tu m'es plus chiu' que la vie... car, tu :1e vois, je t'aime... et je suis à loi.

« À ceîionîieur inattendu, inespéré, Carlo poussa un cri ôcjoie, leva les mains au ciel et tomba à mes pieds, en proie à un délire qui me fît trembler pour sa raison et pour ses jours. Habitué depuis longtemps à combattre la douleur, son cœur n'était point préparé à une si grande félicité, et trop faible pour la supporter, il y avait succombe. Une fièvre cérébrale, une fièvre terrible s'était emparéede lui, et pendant huit jours il fut entre la vie et la mort, ne voyant, ne reconliaissam personne... pas même moi ! Au bout de ce temps , la fiiH're tomba ; mais la raison n'était pas encore revenue ..

« -^ Cela ne peut tarder, me dit le docteur; du temps, des ménagements... absence de bruit et d'émotions, voilà le seul régime que je lui prescris.

« En efl'et, le délire de Carlo n'avait plus rien d'effrayant. Il ne parlait que de son prochain mariage.

« — Elle m'aime, s'écriai1-il ; elk m'aime plus que son honneur!... Elle consent à se donner à moi!... Mais quand donc cette union?

« — Dès que vous serez rétabli, lui disais-je.

H — .\h ! ce sera bientôt, car maintenant je suis heureux.

« Et alors, dans sa brillante imagination, cpii

CARLO BROSCHl.

Mort do comte Popoli.

chez lui avait survécu à la raison, il me traçait un tableau enchanteur d'un ménage bien uni, des charmes de l'intimité, des douceurs de la famille. Ces rêves si doux et si séduisants étaient presque de la raison, ou du moins une folie pareille était déjà du bonheur ! Appuyé sur mon bras, il venait d'essayer le soir, dans le parc, une promenade qui lui avait fait grand bien, et nous rentrions au château, lorsque, sous le vestibule, se présenta à nous un homme qui Tattendait... C'était Gherardo Broscbi... c'était son père I

a — Voilà un an écoulé, lui dit le vieillard, et tu m'as permis de venir te voir tous les ans.

« Pendant qu'il parlait, Carlo le regardait dun air attentif et comme cherchant à rappeler ses souvenirs. Une révolution soudaine se préparait en lui; la raison lui revenait. Il me tendit la main avec tendresse. Juauita, me dit-il, ma bien-aimée... Puis, apercevant Gherardo : Mon père ! s'écriu-t-il avec un accent terrible et en se frappant le front

avec rage. Puis apercevant dans le vestibul.^ un fusil de chasse qu'on y avait laissé, il s'en empifa !■( coucha en joue le maÙieureux vieillard. Je me jetai au-devant de lui en lui disant : Partez, éloigiiczvous ! et il disparut dans le parc. iMais déjà ^ ma vue l'arme était échappée des mains de Carlo.

a — Vous le voyez, me dit-il, c'est plus furl que moi. Sans vous, que serais-je en ce moment ' Parricide ! . . . murmura-t-il à voix basse ; et frissou(\aut de tous ses membres, il resta quelque temps 1» tète cachée, entre ses mains. Pour le rappeler à des ïdéfs plus douces et plus riantes, je m'approchai de lui et lui parlai de nos projets, de notre mariage.

a Ouand donc? s'écria-t-il.

« — Dès demain, si vous le voulez.

(I II UKT serra la main avec une expression de tendresse et de reconnaissance. A demain, me ditil, et il rentra dans son appartement. Il était temps, car quelques minutesaprès re\ lut (iherardo. qui voulait absolument voir encore sou tils et l'embrasser.

CARLO BROSCHr.

« — Il me tuera s il Ir; veut, disait-il; mais je dois le voir, il me l'a iiromis.

« J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que dans ce moment sa \ue pouvait faire grand mal à Carlo et le replonger dans un nouvel accès.

« — Puisqu'il le faut, dit-il en soupirant, sa santé avant tout; qu'il vive et que je meure... Il est bien cruel envers moi... non pas que je l'accuse, mais je l'aime tant qu'il devrait me pardonner... Allons, je m'éloigne.

« Kt le vieillard fut longtemps encore à sortir du château, et longtemps il erra autour des murs. La chambre de Carlo donnait sur le torrent, et des gens de la maison avaient vu le soir (îherardo de l'autre côté du précipice, assis sur les rochers qui étaient eu face des fenêtres de son Uls, et cherchant encore à distinguer ou à deviner ses traits.

« Hélas ! le pauvre vieillard ne devait plus les revoir ni nous non plus! Le lendemain, Carlo ne descendit pas à l'heure du déjeuner. Je l'envoyai

avertir. Sa porte était fennée. On frappa ; il ne répondit point. On brisa la serrure ; sa chambre était déserte. Il ne s'était point couché ; mais les bougies, presque consumées, laissées sur son bureau, prouvaient qu'il avait veillé mie partie de la nuit... La fenêtre qui donnait siu" l'abime était ouverte... Sur l'appui, on voyait encore l'empreinte de ses pieds... Au bas de la croisée, les rocbei-s qui bordaient le précipice étaient couverts de sang, et les eaux impétueuses du torrent avaient emporté son corps ! Il ne nous restait rii'u de lui... rien que ces papiers laissés sur le bureau de sa chambre... un portefeuille contenant des sommes immenses, et son testament, écrit de sa main... Il y disait en peu de mots qu'il se donnait la mort dans la crainte de devenir parricide... et qu'il me nommait héritière de toute sa fortune.

« Ainsi me fut ravi le compagnon de mou enfance et l'ami de ma jeunesse. Ainsi le sort, qui se joue de nos projets et de nos rêves de liouheur...

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