‹ Les deux mèresChapitre 125 sur 130 · I.Ar.NY. — Imprin · texte numérisé non relu

I.Ar.NY. — Imprin

CARLO BROSCHI

n'a pas voulu que nous lussions unis sur la tci-re. Mais ne me iilai.L^iH'z. pas, mes auiis, et Irlicilezmoi ! Dieu a pris ma ilouUîur en pilié; il aljrége le temps de l'exil, etbienlôt, je le sens, ô mou Itieuaimé Carlo, il me permettra de te rejoindre !... »

On pense bien que pendant ce long récit la comtesse de Popoli s'était plus d'une fois interrompue, et plus d'une fois ses larmes avaient coulé en retraçant à ses jeunes amis de si pénibles souvenirs.

— Maintenant, mes amis, leur avait dit Juauila, vous connaissez mon sort et comprenez ma position. Tous les biens que je possède dans le royaume de Naples sont à ma sœur, je les lui abandonne; mais ceux que j'ai acquis en Espagne avec les richesses de Carlo... je n'ai pnles accepter que comme un dépôt. J'ignore ce qu'est devenu le malheureux

Gherardo Broschi je ne l'ai pas revu depuis la

mort de son fils, mais s'il reparait maintenant

ou quand je ne serai plus... toute cette fortune lui appartient ! Lui seul est l'héritier de son enfant. Fernand, et toi, ma sœur, vous ne l'oublierez pas. Vous me l'avez juré, et, grâce à votre promesse, vous voyez que je puis accepter sans crainte toutes les conditions du duc de Carvajal.

En etlet, Juanita devait, la semaine suivante, signer le contrat tel que le duc l'avait dicté, et le jour même devait voir le bonheur des deux amants.

Mais Juanita, déjà souflrante et malade, devint si faible, qu'il lui fut impossible de sortir de son appartement. Le mal avait fait depuis quelques jours des progrès effrayants, soit qu'il fût arrivé à sa dernière fiériode, soit que les émotions que Juanita venait d'épi'ouver eussent porté le coup fatal à cette organisation si frêle et si tendre, qui ne vivait plus que pour aimer et se souvenir !

Isabelle, en voyant l'état de sa sœur, déclara que toute idée de fête et de réjouissance devait être éloignée ; qu'elle ne signerait le contrat et ne consentirait à ce mariage que lorsque Juanita pourrait y assister, et, au grand désespoir de Fernand, le jour des noces se trouva encore retardé. Sa seule consolation était d'aller voir sa fiancée, qui ne (juittait plus sa sœur; et tous les deux passaient leur journée près du lit de la pauvre mourante. Isabelle avait remarqué que le seul moyen d'appeler encore le sourire sur ses lèvres, c'était de lui parler de Carlo, et elle lui eu parlait toujours.

— Je ne le reverrai plus, disait Juanita; mais si je revuyais seuleiuent le pauvre Gherardo!... je mourrais contente, et je porterais là-haut à mon bien-aimé Carlo la bénéiliction de son vieux père.

— Patience! disait Isabelle, il reviendra, j'en suis sûre, surtout s'il ignore la mort de son fils. Ne doit-il pas le voir tous les ans? Et pour le revoir, il reviendra près de toi certain de l'y trouver?

— Vaines illusions, dit Juanita, retour impossible ! — Et pourquoi donc? pourquoi le ciel et les

saints ne feraient-ils pas un miracle pour toi, ma so'ur, qui es une sainii'? — Ah! s'écria Juanita, tais-toi !... Et montrant du doigt la fenêtre qui était en face de son lit : — Ma raison atl'aiblii' me fait voir des fantômes ; car, pendant ([ue tu parlais... j'ai cru voir di'rrière les carreaux de cet tecruisi'e... le pauvre tjherardo. C'était lui ou son ombre qui me n'gaidail en itleurant.

Isabelle s'élança vers la porte qui donnait sur les jardins, et entendit les pas d'un homme qui s'enfuyait. Elle fit signe à Fernand, et celui-ci, dans sa course rapide, eut bientôt rejoint le vieillard, qu'il ramena dans la chambre de Juanita.

— C'est vous, Gherardo, s'écria celle-ci, vous qui me fuyez?

— Il le fallait, dit le vieillard tremblant, il le fallait ; sans cela aurais-je pu renoncera vous voir ! vous que j'ai élevée, vous, la protectrice et l'amie de mon pauvre Carlo!

— Vous savez donc qu'il n'est plus?

— Oui je le sais, dit Gherardo en balbutiant.

— Eh bien ! s'écrièrent Fernand et Isabelle, nous avons tous ici des trésors à vous remettre.

— Oui, dit Juaniua, Carlo a déposé entre mes mains ta fortune.

— Qu'elle y reste, l'épondit le vieillard, tout ce qu'a fait Carlo est bien fait. Je ne veux rien. Je ne demande rien au ciel que de vous voir i-evenir à la santé.

— C'est im]iossible, dit tristement Juanita, mes derniers moments ne sont pas éloignés ; inais il dépend de toi de les adoucir; reste auprès de moi, ne me quitte plus... Tu me le promets, n'est-ce pas?

Le vieillard hésita et parut embarrassé. — Eh quoi ! tu me refuses ? — Je ne le puis, signera, je ne le puis. — Et pourquoi donc? — On m'attendailleurs. — Aujourd'hui? — Ce soir même. — Jeté le demande au nom de ton fils, au nom de Carlo, qui nous regarde et nous entend peut-être. Mon Dieu ! s'écriat-elle en joignant les mains, que n'est-il là pour fermer mes yeux, pour recevoir mon dernier soiqii r !

Et dans son amour, dans sa douleur, elle lui adressait des adieux si tendres et si déchirants, ipie Fernand et Isabelle fondaient en larmes. (Juant à Gherardo, il paraissait en proie à un combat violent ; il sanglotait en se tordant les mains, et enUii, tiunbant à genoux près du lit de Juanita, il s'écria :

— Je n'y tiens plus je n'y résiste plus

Quand il devrait me maudire encore ; quand il devrait cette fois me tuer tout à fait, vous le verrez, signora, vous le verrez !

— Et qui donc ? dit Juanita, qui à ce mot semljla renaître à la vie, et dont les yeux ranimés et brillants ne quittaient plus ceux de Gherardo.

— Écoutez, écoutez! dit le vieillard, à qui l'émotion ne permet tait pas de mettre beaucoup d'ordre dans son récit : « J'étais assis sur des rochm-s au bord de l'eau. La nuit était froide; mais je ne sentais rien... j'étais en face de ses fenêtres... il y avait de la lumière dans sa chambre ; et je le voyais écrire, puis marcher et se promener avec agitation, comme quelqu'un qui est en colère... C'était peut-

cAULo liiiosciii.

Alivcnnlrn moi, mais c'est égal, .v li' voy.iis! rr\.[ me suffisait, et je serais resté là toute la uuil, 'i'nul à coup je vois s'ouvrir sa fenèti-e, qui dunu.iil sur le précipice. . trente pieds de hauteur. Il s'élance! moi aussi, mais de moins liant. Il roule dans U' lorreul, et moi aussi, car je m'étais. )elé saussavoii' (•(upieje faisais, et seulement pour luinirir avec, lui. Mais j'aimais encore mieux le sauver, et, quoique très-iaiblc,cetteidcc-l;i doulilait mes forces. Je le portai, je le traînai évanoui sur les rochers ; je le crus mort II s'était cassé un liras dans sa chute; sa tète, (lui avait porté sur nu (|uarlier de roc, saignait liorciiiieiiU'iU. Ouelaire'/ qui' devenir'.' Le jour commençait à paraître ; y ivinnuiiiis pour chercher au château du monde el des secours, lorsque je rencontrai sur la roule une superhe berline, un grand seigneur qui se rendait chez vous, le cardinal Bibbiéna. 11 m'aida lui-même à Irauspitirler jusqu'à la voilure le pauvre Carlo, qui alors seulement revint à lui. Et (piaiid il sut ce que je venais de l'aire :

« — Jeté dois deux l'ois la vie, dit-il, oublions la liremiérc el ne pensons qu'à celle-ci.

« El il me tendit sa main déraillante, il me |iardonna et il ne me maudit plus, l'I il m'aime luaiulenant; il m'aime, moi le pauvre Ciheraid >, dont

il a oublié tous les torts Mais ce n'est pas lace

dont je veux vous parler ; c'est de vous, signora,, de \ ous à qui il pensait sans cesse ;

« — l'uisqu'elle me croit mort, dit-il, (jue je le sois loujouïs pour elle !

« — Oui, a répondu le cardinal, pour son bonheur et pour le vôtre, qu'il en soit toujours ainsi.

« Et alors il lui a lait jurer de ne plus troubler votre tranquillilé, de ne jamais vous l'aire savoir qu'il vivait encoi^e. Ils me l'ont fait jurer aussi sur ma tête; et Carlo, quand il a été rétabli, est parti pour un pays étranger, pour l'Angleterre; mais, avant son départ, il m'a recommandé de viîiller sans cesse sur vous, et je ne vous ai plus quittée, et je me cachais pour vous suivre, pour vous regarder et |iour lui écrire chaque jour : « Je l'ai vue. » Mais il y a quelques semaines, je lui ai écrit : « Klb^ est bien mal. » Alorsila tout quitté, il esl l'evciui. »

— Il est donc ici? s'écria Juanila.

— Oui, malgré le cardinal qui esl arrivi' ici c(! malin pour l'emmener, il est à Grenade, se cachant le jour et venant toutes les nuits dans les jardins de ce palais, sous vos fenêtres, ou m'envoyaut à la découverte... C'est ainsi que tout à l'heure j'ai l'té surpris..., el j'ai trahi pour vous mou sermeul.

— Dieu te pardonnera celte trahison ! s'écfia .luanita, et Carlo aussi!... Qu'il vienne, s'il veut me voir vivante!

V.\ pendant que le vieillard hâtait sa marche cliMucelanle, Juanila, qui semblait avoir retrouvé sou âme et sou énergie, traçait rapidement quel- (pies mois, ipi'elle remit à Fernand :

— Cette leltve au cardinal l'iibbiéua, lui dil-el'e, qu'on la lui fasse parvenir sur-le-chaïup.

El en ce moment elle pâlit et devint trem-

lilaiite, la porte venait de s'ouvrir et Carlo parut.

.luanila, sans lui faire un reproche, étendit vers lui la main en signe de pardon! 11 se [irécijiila sur celli' main qu'il couvrit de larmes et de baisers.

— l'ouiquoi pleurer. C.urlo, lui dit-elle, je suis

heureuse je t';ii revu! .Mais loi , qui m'aimais

tant, couliuua-l-elle avi'C douceur, pouri[Moi ni'avoir r.iit mourir, poiinpioi m'avoinpiiltée?...

— Il le fallait ! s'('cria Carlo en sauglolani,

— Oui, je sais(iu'iiu secret terrible noussé|)arait, un secret, m'as-tu dit, qui donnait la mort. .. Tu peux iiK^ l'apprendri^ mainteuanl, grâce au ciel je puis l'enleiidre... Oiie tous les chaj,'rins soient les miens, rpie ton âme/ soit à moi, el les d(U'ni(Usmoiiienls lie ma vie en sei'iml les plu-; heureux!...

Carlos approcha vi\(Mnenl ile.liiiiiiita, mais apercevant alors sa sœur (pii se leiiait debout et immobile ]n'ès du lit, il se pencha vers l'oreille de son amie et lui dil qni'li|iies mois â voix basse. IJi éclair (le joie brilla dans les yeux de Juauita.

— Ingrat, lui dil-elle, c'i-sl en ce moment seulement que vous avez eu confiance en votre amie !... D jutiez-vûus de son amour, (!t aviez-vous oublié les jours heureux passés aux rivages de Sorrente?...

Elle s'arrêta en voyant Fernand suivi ilu cardinal .

— Théobaldo, lui dit-elle, je sais tout, je vous accusai d injustice el de rigueur quand vous l'emplissiez dignement les sévères devoirs d'une sainte amitié. Pardonnez-moi, mon ami...

Et elle lui tendit la main ! A ce moment ce prêtre, à la ]ihysiouomie impassible, aux traits si sévères, ne put retenir son émotion et il se prit à fondre en larmes, lui qui semJjlait ne pouvoir pleurer !...

— Vous vivrez, s'écria-t-il, vous vivrez, Juanita, pour le bonheur de vos amis!

— Non, je sens (jue l'instant fatal approche! C'est pour cela que je vous ai fait venir.

Et le regardant avec tendresse ainsi que Carlo :

— Compagnons de mes premiers jours, j'ai voulu que vous le fussiez de mes derniers, pour que ma vie s'éteignit aussi douce qu'elle avait commencé, et maintenant que je sais tout, vous ne refuserez plus de nous unir... Que je meure sa femme ! Qu'à mou heure suprême je vous doive ce bonheur, l'e-sl)oir t'A le rêve dt; ma vie entière.

Thi'obaldo tressaillit, puis croisa ses mains sur sa poilrine et ses yeux élevés vers le ciel respiraient la piélé, la tendresse et le désespoir. Il prit en tremblant la main de Carlo, la plaça dans la main mourante de Juanila; jinis d'une voix plus forte il prononça les paroles sacrées et apjK'la sur l'iix In bénédicliou de Dieu et des anges. La nouvelle et pâle mariée tourna" vers lui un regard de reconnaissance, puis elle pressa Carlo contre son cœur... Et comme si elle eût expiré dans ce dernier baiser, de la main elle lui montra le ciel en lui disant :

— Mon bieii-aimé mon époux! je vais fattendre !,...

VA Juanila u'élail plus! Les deux amis s'embr.issi reut en pleuranl ! jniis tous deux se mirent à geu. ux luvs du lil de leur amie, el toute la nuit ils prièreni !

Pendant toute la précédente journée, Isabelle

CAHLO 15H0SCHI.

('tait restée p;\le Pt glacée près de sa sœur; depuis ce inoiiient sa gaieté disparut, ses belles et fraîches couleurs s'ellacèreut. Une sombre rêverie succéda à sou iudillérence habituelle.

Ti'oisiuoiss'écoulèrentainsi. Auboutdecetemps, lursque Feriiaud se hasarda à lui parler de mariage, elle lui répondit :

— Je ne veux plus me marier... Je veux entrer au couvent.

Kt à toutes les instances de son llancé elle ri'pondit :

— Je connais toutes vos qualités et vos vertus... je vous estime et je vousaime. Mais je ne veux phis me marier, je veux entrer au couvent.

tlt ne sachant comment vaincre son obstinai ion, Fernand ne vit plus qu'un seul moyen, il résolut d'aller trouver à Madrid le cardinal Bihhiéna (>l Carlo.

Fernand était décidé à partir, lorsqn'im nouvel obstacle s'éleva, et rendit son voyage inutile. Le duc de Carvajal, son père, lui déclara qu'il ne consentait plus à son mariage.

— Et pour quelles raisons, mon père? s'écria le pauvre Fernand désolé.

— Ces raisons, répondit gravement le duc, vous les connaissez comme moi. Un homme d'Ktat n'a qu'une pensée et qu'un but, urt noble Espagnol n'a que sa parole. Mon but était qu'à délaut de places et de dignités, dont on nous a injustement dépouillés, notre maison brillât du moins par ses immenses richesses, et je vous permettais d'épouser la nièce du duc d'Arcos, à condition que Juanita sa sœur ne se marierait pas et lui abandonnerait tous ses biens.

— Elle lui a laissé par sa mort tous ceux dont elle pouvait disposer, tous ceux qu'elle possédait dans le royaume de Naples, et qui sont, dit-on, très-considérables.

— C'est possible, je ne les connais pas, mais je connaissais l'hôtel et les jardins de l'Alhambra, qu'elle avait achetés en c(!tte ville; les immenses domaines et les riches métairies qu'elle avait acquis dans la province de Grenade et dans celle de Valence.

— Tout cela, mon père, appartenait et apjjartient encore à son mari.

— Justement, elle s'est mariée, et c'est ce que je lui reproche! se marier un quart d'he'ure avant sa mort!.... Fvlle ne pouvait peut-être pas attendre!..

— Un homme qu'elle aimait !... une union qui la rendait heureuse!...

— Il ne s'agit pas de cela; quand on a donné sa parole, et qu'on a une sœur à marier... Et puis épouser un hoinine obscur et inconnu... nu' Carlo Brosclii dont personne n'a jamais entendu parler.

— Il a du moins '\'.\ mérite, celui d'être riche !

— Un mérite qu'il garde pour lui. Et je jure que

vous, Fernand de Carvajal, ne serezjamais le beaufrère de Carlo Broschi. Vous n'épouserez point Isabelle, je refuse mon consentement.

— Hélas! mon père, elle refuse aussi le sien.

— Tant mieux, nous serons tous d'accord.

VA eu ellèt, quel espoir restait au jeune homme, placé entre son père qui s'opposait à ce mariage, et sa fiancée qui ne voulait plus en entendre parler? Au contraire, et au grand désespoir de Fernand, elle redoublait d'ardeur pour la vie religieuse. F^lie était entrée comme pensionnaire au couvent de Sauta-Cruz, et n'aspirait qu'au moment de prononcer ses vœux.

Une cérémonie de ce genre, une prise de voile solennelle devait avoir lieu prochainement avec grande pompe dans la ville de Grenade, et Isabelle, qui n'avait pas encore le temps prescrit pour le noviciat, désirait obtenir une dispense. Par malheur, l'abbesse de Sauta-Cruz n'avait pas le pouvoir de lui accorder sa demande , et la jeune tille ('■lait di'soli'e; mais elle reprit courage en aiiiireiiaiit que l(! cardinal Bibbiéna devait honorer cette cvrémonie de sa présence , et qu'il devait même y ollicier.

A son arrivée, le prélat reçut la visite du malheureux Fernand, qui venait implorer sa puissaulc protection auprès du duc son père et auprès de sa liaucée.

— On peut ramener le duc de Carvajal à d'autres si'ntimeiits, lui répondit Théobaldo eu souriaul, ( r ne sera pas la première Ibis qu'il eu aura changé !.. Mais cette jeune fille! il est diiiicile et peul-èirc ]hmi convenable à moi de la détourner d'enlivr eu religion, surtout si c'est une vocation décidée.

— Ce n'en est pas une. Elle a été élevée au crni- \ eut, qu'elle détestait, et depuis trois ninis elle vent y retourner.

— Pour quel motif?

— Je l'ignore.

— Elle vous aimait cependant.

— Elle m'aime toujours, elle me ledit; mais elle }K veut plus m'épouser, elle veut rester fille.

— l-.t la raison?

— Dieu seul le sait... Et vous, mon père, pourrez peut-être le savoir !

— Ab! dit Théobaldo eu secouant la tète, Itieu ne nous dit pas ces secrets-là.

Il se trompait. Le ciel lui-même allait lui révéler celui-ci , ou l'aider du moins à le connaître. L'abbesse de Santa-Cruz lui présenta le lendemain la supplique d'une de ses pensionnaires, qui demandait qu'on abrégeât pour elle le temps du noviciat, et priait le saint prélat de vouloir bien l'eiiteudre en confession. Cette supplique était signée Isabelle d'Arcos; on se doute que le cardinal se rendit à ses vœux; la pauvre enfant tomba à ses genoux et lui ouvrit son cœur tout entier. Fille voulait se réfugier dans le sein de Bien pour sauver son âme, pour se soustraire à un amour irrésistible et soudain qui la poursuivait. C'est Carlo qu'elle aimait ! c'est lui seul qu'elle eût voulu épouser; et comme elle ne voulait pas faire ce chagrin à Fernand, qui ne le me-

CARLO UROSCHI.

ritait pas, il fallait (in'(3llc se fît religieuse. Non pas iurdle n'aiiiiAtbii'n aussi Femandson fiance, mais (l'un anionr trop naturel et trnj) raisonnable. Avec lui, il est vrai, tous ses jours eussent été tranquilliîs et sereins, c'eût été du bonheur... Mais à ce bonjienr uniforme, à ce calme des sens, elle préférait les émotions et les orages de l'âme. Elle eût presque envié les tourments et le sort de sa sœur; cl dans ses idées romanesques, elle riîgardait le couvent couune un asile assuré où elle pouvait êtremalfieureiise à sou aise.

Le cardinal eut bient(M nnHiiriscombii'udevaient é.li'e vives, dangereuses et peu dui'aiiles, bis résoliilions de ce caractère ardent et exalté, et d'un snil coupd'a'ililvit le remède qui convenait àcelle iinagiuation malade.

— Alon enfant, lui dit-il avec bonté, c est ;ï moi (le \ous sauver, cljele ferai même malgré vous, s'il le laut. Vous ne ser(^z point religieuse, et vous épouserez In'rnaud de Carvajal, charmant et aimable geulillidunne qui fera votre lionbi'iu'.

— .Jamais!..,., ou voudrait en vain m'y cou- Iraindre.

— C'est vous qui le choisirez et (jui lui donnerez viilre main...

— C'est im])ossil>ie, je penserais toujours à Carlu.

— Carlo lui-même vous forcera bien à r(udilier !

— \'l\d au ciel! s'écria-t-elle en pleurant;

mais je l'en détie, mon père, et vous aussi.

— 'l'bi'nb.-ildii iiartil sans accorder à Isabelle c iprelle demandait, et celle-ci maudissait la tyrannie (|iii relardait son esclavage et l'empêchait de s'euclialuer à l'instant même. Mais son indignation ne cennutpins de bornesenajiprenanl un acte bien autrement injuste et arbitraire.

La cameriera-major envoya à l'abbessedeSanla- Ciiiz la défense de recevoir dans son couvent Isalii'lle d'Arcos, (!t l'ordre de partir à l'instant même avec elle pour Madrid, où elles étaient mandées liinles deux par la reine, il fallut obéir.

Le même jour, le duc de Carvajal recevait du ministre une lettre qui lui enjoignait de se rendre à la cour pour donner des explications sur sa conduite.

Celle nnssive n'était rien moins que rassurante; car dans sa luune ci mtre le iiremier minisire, la Ensenada,et les ])rincipauxniembres du conseil de Castille (pu l'avaient destitué, le duc de Carvajal ne ménageait pas toujours ses expressions, et, rassuré qu'il était )iar la distance, se permettait souvent des épigraunnes plus ou moins spirituelles qui ne devaient jamais franchir les portes de son h(Jtel, tx qui, à sa grande surprise ainsi qu'à son effroi, avaient releiiii jusiju'à Madrid. Il se mit eu route acconqiagni'' par son lils, i\m ne voyait dans cette di-igràce (pi'nu bonheur... celui de se rendre dans la ville où allait habiter Isabi'lle!

L'Espagne était alors un des États les plus florissants de l'Europe. Sous l'habile administration de Ferdinand VI, qu'on avait surnommé le Sage, le commerce et l'agriculture comm(;n(;aient à fleurir. Des manufactures s'élevaient. Les Espagnols, au])aravant tributaires di; l'industrie des autres nations, voyaient abonder chez eux les matières premières et les productions des ans. Les sciences et les lettres repreuai(!nl un nouvel essor, et comme dans tous les royamnes riches et heureux, la capitale était devenue une ville de luxe et de plaisirs. Les l'êtes et les divertissements se succédaient à la cour, et l'on venait d'établir dans le palais dt; Huen- Uetiro un théâtre italien où avaient été appelés les premiers artistes et les premiers chantems du monde. Par malheur, la fail>l(^ s.uité du roi et les maladies di' cerveau auxquelles il était sujet faisaient craindre à cha(iue instant j)our ses joiu's ou pour sa raison, et lui laissaient habituellement une mélancolie et une humeur noire que ne jwuvaient ]ias toujours dissiper les soins et la ten(tresse in- (]iùète de sa jeune femme, la princesse Marie ■j'hérèse de Portugal, dont il était sincèrenu-nt aimé. C'était pour le distraire qu'elle nndiipliail autour de lui les bals, les spectacles et les carrousels; aussi il est iimtile de dir(! que les étrangers aUluaient de toutes parts dans la capitale, (pu voyait par leur présence doubler encore si splendeur et sa richesse, et nos voyageurs eurent grandp(^me à se loger convenablement. Le duc de Carvajal et son lils trouvèreui enlin im appartement à la porte del Sole, dans un brillant hôtel (jui n'(-tait fréquenté que par des grands seigneurs. Le jour même de son arrivée, le duc se présenta à la cour et ne put voir le roi. Le lendemain, (b; grand matin, il sollicita nue audience, et il lui fut répondu que Sa Majesté ne recevrait pas de la semaine. Furieux d'mi alfront dont souffrait vi\ liment sa liert(' espagnole, le duc, en sortant dupalais, entra pour d('jeuuer dans nu riche café où se pressait une foule nombreuse qui ])reuait du chocolat ou lisait les papiers publics. Debout prés du brazero, un homme se plaignait à haute voix des ministres et de la cour. Le duc n'aurait pa^; osé commencer ratta(iue, mais il se SiUitit l'audace de la soutenir par son silence approbatif, et il écoula la conversation avec une satisfaction intérieure dont sa mauvaise humeur se trouva siiusiblemeut soulagée.

— Oui , messieurs, disait un petit homme couvert d'une perruque poudr(''eà frimas, et dont l'habit était bariolé de croix et de cordons, je ne crains rien et je i)arle tout haut... Croiriez-vous(iue moi, grand d'Espagne, comte de Fonseca, maniuis de Firego, j'ai fait antichambnuleuxheurcschezle roi!

— C(unme moi. se dit tout bas Carvajal.

— .l'allais demander à S. M l'ordre de Calatrava qu'on me relase, le seul qui me manque...

CARLO BROSGHI.

cû qui pst iino iiijiiptico. « S. M. no reçoit personne, me dit l'oOicier des gardes; S. M. est souffraute, et les grandes et petites entrées sont interdites. » A l"instant même paraît un liomme, fort joli cavalier, j'en conviens, vêtu fort simplement et portant l'ordre de Calatrava... Il se présente... toutes les portes lui sont ouvertes, et il entre chez le roi saus même dire son nom.

— C'est sans doute l'Infant, frère de S. M.? demandai-je.

— C'est Farinelli, me répondit rollicier des gardes qui tenait encore respectueusement son chapeau à la main.

— Quoi ! m'écriai-je, Farinelli !.. ce musicien !.. ce chanteur italien. . est décoré de l'ordre de Cala- Irava, que l'on me refuse... et il est admis chez S. M. pendant que je fais antichamhre, moi, grand d'Espagne ! comte de Fonseca, marquis de Pirego ! . . Concevez-vouscela, messieurs? Et! dansqnel temps vivons-nous?

— Dans un temps où l'on rend honneur au mérite et au talent, s'écria un homme en pourpoint de velours rouge, qui humait lentement et avec délices sa tasse de chocolat.

— Qu'on le récompense comme chanteur, j'y consens, répondit un jeune hidalgo qui arrangeait (levant une des glaces du café les boucliîs de sa chevelure et sonjabot de riches dentelles; qu'on le couvre d'or, on a raison ; car c'est la voix la plus admirable, la plus étonnante qu'on ait jamais entendue, et quand il chante, ce qui lui arrive rarement, je ne donnerais pas pour mille ducats ma stalle à la chapelle du roi; mais qu'il soit le favori de LL. MM. ! qu'il dispose à son gré de honneurs, des places et des pensions, qu'il ait, dit-on, voix an conseil, voilà qui est immoral, qui est absurde!.. lit il ne manquerait plus que de le nommer hautement premier ministre!

— On le lui a proposé, dit gravement l'huniiin' an pourpoint de velours rougi?, el il a refusé... (iarçon, encore une tasse de chocolat !

— Lui! ministre! s'écria le marquis de Pirego dans un accès de fureur auquel le duc de Carvajal s'associa froidement par un signe de tète presque imperceptible... lui, ministre!

— Eh! pourquoi pas!

— Et perche no? s'écria, à la table en face, un seigneur richement vêtu, qui portait à tous les doigts des bagues en diamants et qui baragouinait l'ilaliert. Loui, ministre ! c'est joustice, et c'est trop peu encore!.. Avec oune voix pareille, nn devrait être prince... on devrait être roi ! Il y en a tant (jui ne le valent pas ! Z'arrive du Brandebourg, messieurs, autrement dit le royaume de Prusse, où ils ont mis là sur le trône oim hnnuue qui n'a pas deux notes joustes dans la voix ! oun liomiin' qui jou(' de la tlùte comme nn misérable !.. Et ils le nomment Frédéric le Grand !.. Et on s'indigne que mioamico Farinelli il soit ministre!., loui! le maître et le diou de la musique, de.scendou sur la terre!., loui ! qui devrait être maître de chapelle dans les deux, à chanter avec les anges, si toutefois ceux-là ils

étaient dignes de faire sa partie. . . et ze ledis, perche ze m'y connais, et que l'autre jour encore, devant le roi, mon bon ami Farinelli a dit à LL. MM., en me présentant à elles : Voici le premier chanteur de l'Europe ! A quoi z'ai réj)ondu : Ton en as menti, c'est toi !

A son enthousiasme et à son originalité, tous les assistants avaient reconnu le célèbre Caflarelli qui, sur la proposition de Farinelli, venait d'être appelé à Madrid pour chanter au Théâtre-Italien avec cinquante mille ducats d'appointements.

— Signor Caffarelli , lui dit le jeune hidalgo, je conçois qu'un homme tel que vous soit estimé et (■(insidéré par nous autres hommes... mais ce chanteur qui n'est rien... qu'un chanteur!... ce beau et séduisant cavalier dont toutes les dames raffolent, sans doute parce qu'il est de leur sexe plus que du nôtre

— Eh ! par Notre-Dame del Pilar, s'é(^ri;i avec indignation l'homme au pourpoint de velours rouge, lui ferez-vous un crinK; de son malheur! Est-ce sa faute à lui, si quand il venait au monde, un père odieux et infâme l'a mutilé d'une main mercenaire, bâtissant sa fortune à venir sur l'opproliri' el la honte de son enfant?

— Perdonnate, dit Catlarelli en l'interrompant ; perdonnate, signor, si ze prends la défense d'il suo padre, que ze connais ! Musicien lui-même et passionné per la musica, il se serait fait tuer per oune cavatine. Il adorait, il adore son fils; il n'existe que pour lui, et s'il a été odieux ou cruel, c'était en conscience et par amour paternel, croyant faire, non sa fortune, mais celle de son enfant. Et le più étonnant, c'est qu'il a été forcé par la misère de quitter son fils en bas âge, et que le pauvre Farinelli a ignoré complètement jusqu'à dix-huit ans

le beau talent et la souperbe voix qu'il avait

C'est son père qui, en revenant de la Sibérie où il avait pensé périr, est accouru tout joyeux per lui dire:

« Mio caro fîglio , tu dois à ma tendresse une fortune immense et certaine. » Et en apprenant ce bonheur, son fils a voulu tuer son père et lui-même après!.. Heureusement il n'en a rien fait... Dans son désespoir, il s'était enfui; il s'était banni de Naples sa patrie, et se trouvant en pays étranzer, saus un maravédis, sans aucun moyen d'(3xistence, il quitta son véritable nom, prit celui de Farinelli qu'il devait rendre à jamais célèbre, et se

mit à chanter pour vivre et bientôt il vécut

riche et honoré ; car toutes les cours, tous les souverains de l'Europe se disputèrent le bonheur de l'entendre. Zamais aussi merveilles semblables n'avaient été opérées avant loui par la voix humaine; il a renouvelé et rendu possibles les miracles du chanteur Linus et du lénor Orplu'c qui charmaient, dit-on, et apprivoisaient par icm-s c,avatines, les bêtes sauvages des forêts ! Farinelli ! il a fait plus!... il a charmé, trompé, séduit des caractères plus féroces encore : les envieux qu'il avait à la cour, ses ennemis, ses rivaux. . . moimême, messieurs!., moi! il faraoso Caffarelli...

CARLO UROSCHI.

Voici ce qui m'usl arrivé avec loui, voici comment ze l'ai conii'i.

A eu luoiiii'iit raticiition rodoiilila cl toutes les lèti's savaiui'jicut [loui' ('coutiu' 1(; ilianteur (jui daus sou liaragiiuiu ilalieu coutiuiui aiusi :

— ZV'lais à Luuilri's, où Sa Majestr le roi Gi.'iir.iîi's et tous lessuijçuoursd'Augleterve ils m'accablaieut, ze pouis le dire, d'honueur et de guinées; car zasquo-là ze u'avais zamais eu de rivaux. On parlait bien d'uuu zcune uonuiie que l'un iioiuuiait F.rinfUi et qui avait quelque rcpoutation, et le roi et la reine eurent l'envie de nous entendre ensemble... C'était tout natourel de vouloir comparer le maestro et l'écolier. Nous chantâmes ensemble à la cour, Arlliour de Bretagne, oune grande scène mousieale où ze faisais oun tyran farouclu;, et l"arinelii oun jeune prince qu'il est encliahié, et que le tyran il euA'oyait à la mort. Ze commençais, et ze chantais d'ahord mu cavatine du tyran... c'était soupcrbe... c'était oun tjTan comme on n'en avait zamais entendu... oim moelleux... oun gracieu.x qui aurait donné à tout le monde, et au roi luimême, l'envie d'être tyran. Aussi, et pendant un quart d'heure, ze fus couvert d'applaudissements, et ze disais en moi-même avec joie : Pauvre zeune homme, te voilà perdu... z'en souis fâché per toi, mon bon ami!... FarincUi cummença... et bientôt on n'applaudissait piou... on pleurait ! et quand z'entendis cette voix si souave et si touzante, ces accents délicioux qui m'allaieut jusqu'à l'âme... je ne vis plus qu'oun pauvre zeune homme qui, les mains étendues vers moi, me suppliait de loui laisser encore la loumière du soleil qui était si douce à voir !.,.

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