I.ascia mi ancora veder il sole
disail-il, et moi, imprudent que z'étais, ze l'écoutais, z'oubliais mon n'de. Ze courus à lui, ze di'tachai ses fers... et l'embrassai en sanglotant ! Ursrc moment et grâce à moi sa répoutation elle fut faiti'. Caflarelli avait proclamé loui-mème son vainqueur!.. Mais ce vainqueur devint oun ami dont le cœur et la cassette ils ont toujours été ouverts per moi ! les grandeurs ne l'ont point changé ! Qu'il soit homme d'I-ltat ou ambassadeur, z'arrive sans me faire annoncer jusque dans son cabinet, et ce grand ministre il interrompt souvent sm travail per chanter oun dnoavec son ancien ami... quand ze dis oun duo... oun solo; car souvent, comme autrefois, z'oublie ma ])artic pour écouler la sii'uue.
— Bravo ! ))ravo ! s'écria le marquis dt; l'irego avec ironie et en applaudissant connue au tln'âtre, bravo! signer ; mais vous qui savez tout, jiourriezvous nous dire comment Son Altesse le prince Arthur de Hretagne, à qui vous avez donné la vie, s'est trouvé tout à coup ministre iniluent et conseiller intime du roi d'Espague? conmieut votre
ami le chanteur est devenu homme d'État et employé dans des missions secrètes et imjiortantes auprès des dill'é'riMits souve-raius de l'Kurope?
— Probablement, réijondit Caffandli d'un air goguenard, per entretenir avec eux la bonuf; liarmonie. Ma du reste, z'ignore complètement la cause de sa fortune politique.
— Cela doit se rattacher à quelque grand mystère, dit le manjuis de l'irego.
— .!(! le pensi' comme vous, répondit le diu; de Carvajal à demi-voix et d'un air capable.
— Non, messieurs, s'écria l'homme au pourpoint de velours rouge, qui venait d'acliever sa seconde tasse de chocolat et qui savourait en ce moment le verre d'eau indispensable; non, messieurs; et si vous tenez à cmnaifre la cause de son élévation, je pnis vous la dire, car j'en ai été le témoin.
— C'est quelque grand seigneur, murmura-t-on à voix basse.
— C'est le président du conseil de Castille, dit le jeune hidalgo au duc et à ses voisins d'un air d'importance : je le connais.
— Non, seigneur cavalier, vous ne me connaissez pas; je suis Rodrigue Moncenigo, barbier de Sa Majesté !
Le duc de Carvajal remit sur sa tête son chapeau qu'il venait d'ôter.
— Dans les commencements de son règne, le roi, notre auguste maître, était tourmenté d'une maladie que rien ne pouvait guérir ; leseigueurXuuiga, médecin de la cour, y avait perdu son latin; et tout ce qu'il avait pu découvrir, c'est que cette atTecliou avait beaucoup de rapport avec une maladie inventée, disait-il, par les Anglais, d qu'il appelait le spleen. Déjà deuxfois, et sans motif, le roi avait voulu attenter à ses jours, et, malgré le désespnr de la reine et les exhortations du père Auastasio, confesseur de Sa Majesté, tout faisait craindre que notre auguste maître ne linit par exécuter un projet qui devait consommer sa perte dans ce monde et dans l'autre! Déjà depuis un mois il s'était renfermé dans sa chambre, où il ne voulait voir personne, excepté la reine; et malgré les prières et les instances de cidle-ci, il repoussait tous les soins qu'on voulait lui donner, même ceux les plus utiles à son bien-être et à sa santé' : ainsi il s'était constamment refusé à changer de linge et à se laisser raser! 11 ne pouvait plus me voir; il m'avait congédié et cassé aux gages, moi son barbier, moi père de cinq enfants, et qui n'avais d'autre fortune que ina charge. Nous étions tous désolés; la reine aussi, l'^lle adorait son mari, dont elle voyait la vie et la raison s'éteindn' dans celte somlire et noire mélancolie, et elle ne savait par quel moyeu sauver ses jours, lorsqu'elle jiiMisa à l'arinelli, dont la voix, disait-on, proiluisail des miracles. Elle le supplia de venir à .Madrid, et on le plaça dans une chambre voisine de celle de Sa Majesté. Aux premiers accents de cette voix céleste, le roi tress;iillit. « C'est la voix des anges! » dit-il. El il écouta a lentivemeul; puis, ému, attendu, il t mha àg.uoux et pleura , ce (^ui ne lui était pas arrivé de toute sa
CARLO BROSCHI
maladio. « Encore! dit-il, encore! Que j'entende ces accents qui m'ont soulagé et rendu à la vie! »
Farinelli se remit chanter, et le roi, tout à fait revenu à lui, se jeta dans les bras de la reine, puis, s'élançant dans la cJianibre voisine, il lunbrassaFarinelli en lui criant :
« Mon ange sau^'eur, qui que tu sois , demandemoi ce que tu voudras, je te le donne; je te l'accorde, demande! »
Et Farinelli répondit :
«Je demande. Sire, (jue Votre Majesté cbangc de linge et se laisse raser !... »
Dès ce moment, moi, Rodrigue Moncenigo, barbier du roi, je fus rétabli dans mes fonction-^ ainsi que dans les droits et honneurs de ma charge. Et la reine se faisant apporter une croix de Calatrava. après en avoir obtenu la permission de son époux, l'attacha de sa propre main à l'habit de Fariuelb. Voilà, continua lebarbier en regardant le marquis de Pirego, comment il en a été décoré. Dès ce moment, Farinelli ne quitta plus le roi et la reine.... Dès que la mélancolie ou les vapeurs noires semblaient vouloir renaître , il chantait, et soudain la souffrance était dissipée. Voilà comment notre maître en lit son ami... Mais quand il eut découvex't que ce chanteur admiraWe était un des hommes les plus instruits de l'Europe, qu'il possédait toutes les langues, que la richesse et la vivacité de son imagination égalaient la profondeur et la solidité de son jugement, que la rapidité de son cmp d'œil lui faisait embrasser, développer et résoudre en un instant les questions les plus difficiles, il se demanda pourquoi il serait défendu à un artiste d'avoir, dans les affaires, du talent, de l'habileté et du génie ; il se demanda pourquoi il ne ferait pas sou conseiller et son ministre de celui qui était déjà son sauveur et son ami. Quand je dis son niinislre', il en a les fonctions et n'en eut jamais le titre; car, modeste et désintéressé, Farinelli ne vouhit rien que servir son roi... Seul parvenu à qui la fortune n'ait pas fait tournerlatête, il s'est toujours rappelé ce qu'il était, et ne s'est jamais oublié lui-même. Je n'en dirai pas autant des nobles seigueui-sdela cour et des grands d'Espagne qui sont presque tous à ses pieds; et l'un d'eux, que je ne vous nommerai pas, lui demandait dernièrement devant moi saprotectioii et sa faveur avec tant de bassesse, que j'en étais honteux, et Farinelli aussi sans doute, car pour remettre tout le monde à sa place, l'artiste répondit avec douceur et modestie :
« Mon Dieu, monsieur le duc, que peut faire, pour un grand seigneur tel que vous, un pau\ re chanteur tel que moi?... lui chanter une cavatine, et me voici à vos ordres! »
Du reste, messieurs, continua le barbier, ce pouvoir remis en ses mains, comment s'en est-il servi? Pour protéger les arts, pour raviver le commerce et l'agriculture, pour élever des fabriques et encourager l'industrie, pour rendre notre patrie Hérissante au dedans et respectée au dehors. Le premier il a osé, dans l'armée espagnole , donner au courage et au talent militaire, des grades supérieurs.
qui jusque-là étaient réswvés à la naissance et à la noblesse. . J'avais un fils, messieurs, qui avait reçu trois blessures en combattant les impériaux ; un fils qui, à la bataille de Bitonto, avait enlevé de sa main et rapporté un drapeau enneini au marquis de Montemart, notre général; et ce fils était capitaine depuis dix ans, et il le serait resté toute sa vie, parce qu'il était d'un sang roturier, parce que son aïeul, Sancho Moncenigo, mon père, était barliier de village. — Ce n'est pas juste, me dit Farinelli. — Et le soir même, dans le cabinet du roi et de la reine, il leur lisait des vers français d'un poète qui commence à être célèbre, un nommé M. de Voltaire, que Farinelli déclamait avec chaleur et enthousiasme, surtout quand il en fut à cet endroit :
Qui sert blon son (lays n'a pas besoin iraieus!
— Un beau vers! dit le roi.
— Oui, Sire, répondit Farinelli, et il serait plus beau encore de le mettre en action.
Et il parla de mon fils en disant qu'il y avait deux régiments vacants : celui de la reine et celui d'Astorga.
— Soit, dit le roi; je donne ce dernier à Rafaël Moncenigo !
Et avant-hier, continua le barbier avec un S(nitiment de joie et d'orgueil paternels, mon fils a reçu son brevet ! mon fils est colonel ! . . .
— Par une horrible injustice et un passe-droit infâme, s'écria un vieux militaire qui venait d'entrer depuis quelques instants dans le café Moi,
comte de Fuentes, qui suis le plus ancien lieutenant-colonel, j'avais des droits plus que tout autre à un régiment, par ma naissance et les servici;.- que j'ai rendus au feu roi Philippe V, pour qui je me suis ruiné pendant la guerr<! de la Succession. Mais on me repousse, on me tient à l'écart, et pour (Uoi? Parce que je déteste le régné des favoris et des eunuques, parce que je suis l'ennemi de Farinelli, que je le dis hautement, hier encore devaut lui, pendant qu'il traversait la salle des gardes. Oui, il m'a fait une injustice, un affront, c'est un infâme ! Je le (lirai devant le monde entier...
— Pas devant moi, du moins, dit un jeune homme qui venait aussi d'entrer dans le café! c'était Rafaël Moncenigo, qui portait fièrement ses nouvelles épauleftes de colonel.
Le barbier voulut s'élancer et retenir son fils.
— Non, mon père, laissez-moi; tant que ma main ]jourra porter une épée, on n'outragera pas impunément Farinelli en ma présence, et monsieur me rendra raison.
— Arinstantmème ! s'écriale comte de Fuentes; et, aux acclamations de tout le café, les deux adversaires allaient sortir, lorsque le domestique du comte, qui arrivait de son hôtel, lui remit un paquet cacheté qu'on venait d'apporter pour lui, et qui était, dit-on, très-pressé.
— Lisez, monsieur, s'écria Rafaël avec hauteur, nous avons le temi)S. Et à mesure que le lieutenantcolonel parcourait cette cpitre, il changeait de cOu-
CARLO BROSCHl.
Catlo Broschi el JujniU.
leur, il Iromblait ; tout d('ce';iit en lui une vive agitation et uni,' lutte violente ; eulin, et comme prenant une noble résolution, il s'approcha du jeune homme qui l'attendait fièrement.
— Monsieur, lui dit-il, et quoique ce mot puisse coûter à un Espagnol... j "ai eu tort! c'est moi îjui serais un infâme si j'osais maintenant tirer l'épée dans un pareil combat : lisez ; el le jeune honnne lut à haute voix :
« Monsieur le comte,
« Vous êtes mon ennemi, je le sais, et, à ce titre, a je vous dois plus de justice qu'à tout autre. J'ai « examiné vos droits, je les ai reconnus et je les « ai l'ait valoir auprès du roi. il vous accorde le pre- « mier-régimentde l'armée^ celui de la reine. Et « comme je vous ai entendu, hier, dire que vous « n'étiez pas riche, je vous prie, pour monter vos <( ('ipiipages, de vouloir l)ieu accepter la lettre de V change ci-jointe, dont vous me rendrez le nion- « tant quand vous voudrez. Gela n'euchaine en
« rien votre indépendance et vous laisse toute li-
« berté même celle de me haïr!
« Sifiné Fauinelli. »
Il y a pour les actions nobles et généreuses uu élan sympathique qui est de tontes les opinions et de tons les partis; chacun api>laudit ; les deux adversaires se donnèrent la main, et le comte de Puentes sortit, sans doute pom- aller remercier sou gi'iiéreux ennemi.
— \'oilà de mes hommes à caractère, dit le marquis de Pirego, la moindre faveur les fait changer, et maintenant ce sera une des créatures les plus dévouées du favori.
— C'est fâcheux, répondit le duc de Carvajal; mais puisqu'on n'obtient rien que par lui...
— N'importe, c'est honteux pour un homme du rang et de la naissance du comte de Fuentes.
— Vous avez raison; j'en rouuis pour la noblesse espagnole ; et tous deux, eu témoignage d'estime, se donnèrent la main en se séparant.
CARLO BROSCIIf.
Le marquis de Pirego se trouva par liaRard, on sortant, à cùti' de Rodrigue Monconigo.
— Ne pourriez-voiis pas, seigneur l)arliier, lui dit-il tout bas, parler de moi à Farinelli ?
Pendant ce teui]>s, le duc de Carvajal avait pris le bras de CaHarelli, lui demandant à deuii-voix si, par son crédit, il ne pourrait pas obtenir prochainement une audience du favori.
— Ze vi le promets, réj)ondit l'artiste d'un air de protection. Et, dès le soir même, le duc lisait à son h(Mel le billet suivant :
« Farinelli aura l'hunneur de recevoir dimiain, (c avant la messe, monseigneur le duc de Carvajal « et don Fernand son fîls, dans le cabinet particu- « lier de la reine, »
II est inutile de dire que tons deux arrivèrent les premiers au i-endez-vous. Ils se trouvèrent dans un boudoir fort élégant qui servait à la reine de salon de musique, et furent très-étonnés lorsqu'un instant après eux, enirèreut l'abbesse de Sanla-Gruz et Isabelle d'Arcos. Fernand n'eut pas le temps do lui demander l'explication de celte étrange rencontre; car une porte dorée s'ouvrit, et la caniericra-major annonça la reine Maria-Thérésa, qui parut, s'appuyant sur le bras du cardinal Bibbiéna, confesseur du roi.
— Duc de Carvajal, dit la reine, j'ai voulu vous annoncer moi-même quà l'occasion du mariagi' de votre fils avec Isabelle d'Arcos, le roi vous rend tous les emplois dont vous aviez été privé, et y joint le gouvernement de Grenade.
Le duc s'inclina en signe de reconnaissance , et Isabelle, cbercbant i\ surmonter son trouble, prit la parole, etbalbutia d'ime voix tremblante :
— Votre Majesté ignore... et Son r'imiuence monseigneur le cardinal a drt lui dire...
— Que ce mariage e t couviiiu avec Fa inelii, reprit la reine, et Isabelh^ resta stupéfaite. Plusieurs fois, surtout depuis son arrivée à Ma !rid, elle avait entendu parler du favori, de son crédit, et de ses aventures ; mais elle ne l'avait jamais vu, et l'avoua ingénument à la reine.
— Impossible, ré[iondit celle-ci; car il pri'lend avoir sur vous des droits : celui de vous marier et de vous doter, connue étant maintenant voire senl parent... Voyez plutôt, coiitiuna-t-elle, en lui lunutrant un parchemin qui était sur ta table... Vov' z ce contrat où il vous doime une partie de sa fortune.
— Nous sommes réunis ici pour le signer, dil le cardinal, et nous n'attendons plusque Farinelli.
— Le voici, dit la n.'ine, en tendant la main à un homme qui parut à la porte d'entrée.
— Carlo ! s'écrièrent à la fois Fernand et Isabelle.
— riui;, mes amis, Carlo Broschi... ou plutôt Farinelli... VA maintenant que vous me connaissi'z, dit-il avec émotion et en échangeant avec Thénbaido un regard d'intelligence, ma chère Isabelle... ma sœur... refuserez-vous d'épouser Fernand... (|ui \iiu'; aime... et qui est digne di' vous?
La jeune fille baissa les yen -c dans un trouble inexprimable... puis les releva d'im air eiuifus vers Fernand, à qui elle tendit la main.
Le lendemain le mariage eut lieu dans la cathédrale de Madrid; et la foule était compacte, car on avait dit que LL. MM. honoreraient de leur présence la bénédiction nuptiale, qui devait être donnée par le cardinal Bibbiéna Théobaldo, confesseur du roi; et ce. qui excitait encore bien plus la curiosité puldique, on disait que Farimdli devait chanter. En elfet, d'une des tribunes placées près de l'orgue, on entendit tout à coup une voix pure et mélodieuse qui semblait descendre du ciel, et cette uuiltitude tunmltueuse et bourdonnante fit tout à coup un silence immense ! Jamais cette voix qui avait produit tant de prodiges, n'as ait été plus tendre, plus pathétique, plus pénétranlo.
« Voyez, clisait-il, voyez sur les nuages l'ange qui nous contem]ile et nous bénit ! Ange bien-aimé qui habites les cieux... Vierge pure retournée dans ta patrie, quand ta voi.x c 'leste que j'implore dira-t-i'lle : Viens ! je t'attends... viens... viens... »
Et au milieu du silence qui régnait dans l'église, l'écho de la voûte sonore, répétant ces accents, murmura plusieurs fois dans le lointain : Viens!.. vieu.s !.. A cette voix qui semblait descendre du ciel et lui répondre... Farinelli, succombant à ses émotions, tendit les bras en sanglotantettomlu évanoui.
La cérémonie fut interrompue. Théobaldo courut à son ami, le lit monter dans sa voiture, dout il baissa les stores, et il s'éloigna lentement au milieu de la foule, qui retardait leur marche ; pendant que Carlo, tournant vers son ami ses yeux baignés de larmes, lui disait ;
— Y eut-il jamais au monde mortel plus misé'rable !
— Oui, lui dit Théobaldo en lui serrant la main, oui, ilenest! Que cette idéeteconsole ctfempêche de maudire la Providence.
— Quoi! perdre celle qu'on aime! en être aimé et ne pouvoir lui appartenir !
— 'l'u étais aimé, du moins !... Et si tu avais été témoin (le son amour pour un antre, si, aussi fortes que les lois de la nature, celles du devoir et de la religion avaient élevé entre vous une barrière insurmontable ; si, confident de sa tendresse pour un rival, pour un ami, tu avais constamment veillé siu'rnx; si enfin, ô tourments de l'enfer ! tu les avais unis de tes mains, te croirais-tu encore le plus malheureux des hommes ?
— Quoi ! s'écria Carlo épouvanté, ces founnouts dont tu parles... — Je les ai tons éprouvés.
— Et tu as pu les supporter et nous les cacher ! Qui donc t'a donné ce courage?
— Dieu et l'amitié !
Et les deux amis se prccipitôreut en sanglotant dans les bras l'un de l'autre.
Et le peuple qui, sans les voir, entourait leur voilure, ri'|ii'tait : Qu'ils sont henrenx !
Fi.\ DE GARi.o nnosein.
Lt' PRIX DE LA VIE.
LE PRIX DE LA VIE
IllSTOniETTE Tir.ÉE DES MÉ-MOIllES D'IN GE.N"T1L110.M.\1E DE BnETAGNE
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'.il.nl
Il a (lit quel 1110 ) art : I]!)*»)) me ruiidc iiii|i'i<ciil. Cul-dc-jalto, goiilleiix iiiaiich tl, potiivu iin'cii s iii-ii Jl* \ivo, c'osl a svT, je sniâ pins ^in: roiili'iil.
, 6 inorl!.. on iVn dil lo'it aiiluiil.
ions jai
L» Fil
Et Josoiili, ouvrant la poito du salon, vint
nousdiiT.quL'lachaisi'dc poste t'tait|iivli'.iMa nuTc et ma sœur se jetèrent dans mes bras.
— 11 en est temps enroro, me disaient-elles. ivnniire à ce voyaiie, reste avec iiiiii<.
— Ma iiière.je suis yeiilillKimiiie. j'ai \iii;j| ans, il l'aul ([u'on parle de moi dans le pays 1 ipie je lasse mon rliemin soit à larniée, soit à la cour.
— El (piaud lu seras parti, dis-moi, Fleniard, ipie deviendrai-je?
— Vous serez heureu.se et tière eu apprenant les succès de votre tils.
— Et si tu es tué dans iiueUjue bataille ?
— Qu'importe ! qu'est-ce ipu^ la vie? est-ce qu'on y songe? On ne songe qu'à la gloire ([uanil on a vingt ans et ipion est gentilhomme, l-'.t me voyezvous, ma mère, revenir jjrès de vous, dans (juel- (pics années, colunel ou maréchal de c^ini]), on bien a\ec une belle charge à Versailles?
— \:h bien ! (pi'euarrivera-t-il?
— Il airi\eiM qiu'jeserai ici respectéet considéré.
— i;i apivs?
— Que chacun m'oter.i son chapeau.
— El ajavs?
— Qiie.j'(|.iiiisi'i'ai ma cousine Henrii-tte. que je marierai mes ji'uues sœurset que non-; vivrons tous avec vous, tranquilles et heureux dans mes terres de Bretagne.
LE PRIX DE LA VIE
— Et qui t'umpèche de commencer dès aujourd'hui ? Ton père ne nous a-t-il pas laissé la plus belle fortune du pays? Y a-t-il, à dix lieues à la ronde, un plus riche domaine et un plus beau château que celui de la Hoche-Bernard? n'y es-tu pas considéré de tes vassaux? en uiauque-t-il, (juand tu traverses le village, pour te saluer et fôter leur chapeau? Ne nous quitte pas, mon lils; reste près de tes amis, près de tes sœurs, près de ta vieille mère, qu'au retour peut-être tu ne retrouveras plus ; ne vapas dépenseren vaine gloire ou abréger, par des soucis et des tourments de toute espèce , des jours qui déjà s'écoulent si vite : la vie est une douce chose, mon fils, et le soleil de Bretagne est si beau !
En disant cela, elle me montrait par les fenêtres du salon les belles allées de mon parc, les vieux marronniers en fleurs, les lilas, les chèvre-feuilles dont le parfum embaumait les airs et dont la verdure étiucelail au soleil. Dans l'antichambre se tenaient le jardinier et toute sa famille, qui, tristes et silencieux, semblaient aussi me dire : Ne partez pas, notre jeune maitre, ne partez pas. Hortense, ma sœurainée, me serrait dans ses bras, et Amélie, ma petite sœur, qui était dans un coin du salon occupée à regarder les gravures d'un volume de La Fontaine, s'était approchée de moi en me pn''seutaut le livre :
— Lisez, lisez, mou frère, me disait-elle en pleurant
C'était la fable des deux Pigeons!... Je me levai brusquement, je les repoussai tous.
— J'ai vingt ans, je suis gentilhomme; il me faut de l'honneur, de la gloire... laissez-moi piO-tir.
Et je m'élançai dans la cour.
J'allais monter dans la chaise de poste, lorsqu'une femme parut sur le perron de l'escalier.
G était Henriette! elle ne pleurait pas... elle ne prononçait pas une parole... mais, pale et tremblante, ella se soutenait à peine.
Ue son mouchoir blanc, qu'elle tenait à la main, elle me fit un dernier signe d'adieu, et elle tomba sans connaissance.
Je courus à elle, je la relevai, je la serrai dans mes bras, je lui jurai amour pour la vie; et au moment où elle revenait à elle, la laissant aux soins de ma mère et de ma sœur, je courus à ma voiture sans m'arrèter, sans retourner la tète.
Si j'avais regardé Henriette, je ue serais point jiarti.
Hiielques minutes ajires, la chaise de poste roulait sur la grand'route.
l'endant longtemps je ne pensai qu'à mes sœui-s, à Henriette, à ma mère et à tout le bonheur que je laissais derrière moi; mais ces idées s'effaçaient à mesure que les tourelles de la Boche-Bernard se dérobaient à ma vue, et bientôt des rêves d'ambition et de gloire s'emparèrent seuls de mon esprit. Que de projets ! que de châteaux en Espagne! que de btïUes actions je me créais dans ma chaise de poste!! richesses, honneurs, dignités, succès en tout genre, je ne lUC refusais rien; je méritais et
je m'accordais tout ; enfin, m'élevant en grade à mesure que j'avançais en route, j'étais duc et pair, gouverneur de province et maréchal de France quand j'arrivai le soir à mon auberge. La voix de mon domestique, qui m'appelait modestement monùeur le chevalier, me força seule de revenir à moi et d'abdiquer.
Le lendemain et les jours suivants, mêmes rêves, même ivresse, car mon voyage était long.
Je me rendais aux environs de Sedan, chez le duc de G '", ancien ami de mon père et protecteur de ma famille.
Il devait m'emmener avec lui à Paris, où il était attendu à la tin du niois; il devait me présenter à Versailles et me faire obtenir une compagnie de dragons, par le crédit d'une sœur à lui, la marquise de F '", jeune femme charmante, désignée par l'opinion générale à la survivance de madame de Pompadour, place dont elle réclamait le titre avec d'autant plus de justice que depuis longtemps déjà elle en remplissait les fonctions honorables.
J'arrivai le soir à Sedan, et ne pouvant pas, à l'heure qu'il était, me rendre au château de mon protecteur, je remis ma visit* au lendemain, et j'allai loger aux .4rme.< de France, le plus bel h(>fel de la ville, rendez-\ous ordinaire de tous les ofliciers, car Sedan est une ville de garnison, une place forte ; les rues ont un aspect guerrier, et les bourgeois mêmes une tournure martiale, qui semble dire aux étrangers : Nous sommes compatriotes du grand Turenne !
Je soupai à table d'hôte, et je demandai le chemin qu'il fallait suivre pour me rendre le lendemain au château du duc de G '*', situe à trois lieues de la ville.
— Tout le monde vous l'indiquera, me dit-on ; il est assez connu dans le pays. C'est dans ce château qu'est mort un grand guerrier, un homme célèbre, le maréchal Fabert.
Et la conversation tomba sur le maréchal Fabert.
Entre jeunes militaires c'était tout naturel; on parla de ses batailles, de ses exploits, de sa modestie, qui lui fit refuser les lettres de noblesse et le collier de ses ordres que lui offrait Louis XIV; on parla surtout di' l'inconcevable bonheur qui, de simple soldat, l'avait fait parvenir au rang de maréchal de France ; lui homme de rien et fils d'un imprimeur : c'était le seul exemple qu'on pouvait citer alors d'une pareille fortune, qui, du vivant même de Fabert, avait paru si extraordinaire, que le vulgaire n'avait pas craint d'assigner à son élévation des causes surnaturelles.
On disait qu'il s'était occupé dès son enfance de magie, de sorcellerie; qu'il avait fait un pacte avec le diable.
Et notre aubergiste, qui à la bètisi' d'un Champenois joignait la crédulité de nos paysans bretons, nous attesta avec un grand sang-froid qu'au château lin duc di! C *", où F'abert était u)i)rf. on avait vu un homme noir, que personne nt connaissait,
LE PRIX DE LA VIE
pôuétrer dans sa chambre et di -paraîtro, emportant avec lui l'âme du maréchal, qu'il avait autrefnis adielée el qui lui aiiparteuait ; et ((ue mènie, maintenant encore, dans le mois de mai, époque tle la mort de Fabert, on voyait aijparaitre le soir une liflite lumière portée par l'homme noir.
Ce récit égaya notre dessert, et non- biimes une louteille de vin de Champagne au démon familier di' l'abert, en le priant di; vouloir bi(!n aussi nous pi'cndre S(ms sa protection, et nous f:iire gagner ipichpies batailles comme celles de CoUioure et de la Mariée.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je me nmdis an château da duc de C"*, immense et gothique manoir, qu'en tout autre moment je n'aurais peut-être pas remanpié, mais que je regardais, j'en conviens, avec une curiosité mêlée d'émotion, iMi me rappelant le récit que nous avait fait, la veille, l'aubi'rgisle des Armes de France.
Le valet à qui je m'adressai me i-épondif qu'il ignorait si sou maître était visible et surtout s'il pouvait me rijceviir. Je lui donnai mon nom, et il sortit en me laissant senl dans une espèce de salle d'ai-mes, décorée d'attributs de chasse et de portraits de laraille.
.J'attendis quelque temps, et l'on ne venait pas. Cette carrière de gloire et d'honneur que j'avais rêvée commence donc par l'antichambre ! me disais-je; et, sollidteur mécontent, l'impatience me gagnait : j'avais déjà compté deux ou tr^is fois tous les portraits de l'amilie et toutes les | outres du plafond, lorsque j'entendis un léger bruit dans la boiserie.
C'était une porte mal fermée que le vent venait d'entr'ouvrir.
,1e, regardai, et j'aperçus un fort joli boudoir, l'clairé par deux grandes croisées et une porte vitrée (pii donnaient sur un parc magnifique.
Je fis quelques pas dans cet ajjpartemeut et je m'arrêtai à la vue d'un spectacle qui d'abord n'avait pas fraiipé mes yeux.
Un honnue, ledos tourné à la porte par kKjuelle je venais d'entrer, était couché sur un canapé'.
11 se leva, et, sans m'apevcevoir , coiu-ut lirusquement à la croisée.
Des larmes sillonnaient ses joues, un profond désespoir paraissait empreint sur tous ses traits.
11 resta quelque temps inmiobile et la tête cachée dans ses mains ; puis il commença à se promener à grands pas dans rappartemeiit. J'étais alors jn-ès de lui ; il m'aperçut et tressaillit ; moi-même, désolé et tout étouctii de mon iiidiscrétioi', je voulais me retirer en balbutiant (pieli|ues mots d'excuse.
— Oui êtes-vous'? (pie voulez-vous'/ me dit-il d'une voix forte et me retenant jjar le bras.
— Je suis le chevalier Bernard di' la Roche-Hernard, et j'arrive île Rretagne...
— Je sais, je sais, me dit-il ; et il se jeta dans mes bras, me lit asseoir à coté de lui, me ]iarla vivement tle mon père et de toute ma famill(\ qu'il connaissait si bien (lue je ne doutai point (jue ce ne fût le maître (K\ château.
— Vouiï êtes M. C"? lui dis-je.
Il se leva, ef, me regardant avec exaltation, il me répondit : Je l'étais, je ne le suis plus je ne suis plus rien; et, voyant mon élonnernenf, il s'écria: Pas un mot de plus, jeune homme, ne m'interrogez pas !
— Si, monsieur; j'ai été témoin, slnsle vouloir, de votre chagrin et de votre douleur, et si mon dàvouemen tel mon amitié peuvent y apporter quelque adoucissement...
— Oui, oui, vous avez raison; non que vous puissiez rien changer à mon sort, mais vous recevrez du moins mes dernit-res volontés et mes derniers vœux... c'est le seul service que j'attends de vous.
Il alla fermer la porte, et revint s'asseoir près de moi, qui, énmel tremblant, attendais ses paroles: eJles avaient quelque chose de grave et de solennel.
Sa physionomie surtout avait une expression que je n'avais encore vue à personne.
Ce front que j'examinais attentivement seudilait marqué par la fatalité.
Sa figure était pâle; ses yeux noirs lançaient des éclairs, et, de temps en temps, ses traits, quoique altérés par la souffrance, se contractaient par un sourire ironique et infernal.
— Ce que je vais vous apprendre, me dit-il, va confondre votre raison. Vous douterez.., vous ne croirez pas... ; moi-môme bien souvent je doute encore..., je le voudrais du moins; mais les preuves sont là, et il y a dans tout ce qui nous entoure, dans notre organisation même, bien d'autres mystères que nous sommes obligés de subir sans pouvoir les comprendre.
Il s'arrêta un instant comme pour recueillir ses idées, passa la main sur sou front, et continua :
a Je suis né dans ce château.
M J'avais deux frères, mes aines, à qui devaient « revenirles bienset les honneurs de notre maison.
« Je n'avais rien à attendre ([ue le manteau d'abbé « et le petit collet, et cependant des [lenséesd'am- « bition et de gloire fermentaient dans ma tète et « faisaient battre mon cceur.
« .Malheureux de mon obscurité, avide de re- « nommée, je ne rêvais qu'aux moyens d'eu ac- « quérir, et cette idée me rendait insensible à tous « les plaisirs et à toutes les douceurs de la vie. Le « présent ne m'était rien; je n'existais que dans (( l'avenir, et cet avenir se présentait à moi sous (( l'aspect le plus sombre.
« J'avais près de trente ans et je n'étais rien en- « core. Alors, et de tous côt(>s, s'élevaient dans la (( capitale des réputations littéraires dont lédat (( retentissait jusqu'en notre province.
« Ah! me disais-je souvent, si je ])ouvais du (( moins me faire un nom dans la carrière des (( lettres! ce serait toujours de la renommée, et (( c'est là siMilement qu'est le bonheur.
« J'avais pour coulident de meschagiiiisun an- (( i-ien domestique, un vieux nègre, ((iii ét.iit dans « ce chàleau bien avant ma naissance : c'était à
LE PRIX DE LA VIE
« coup sûr le plus âgé dii la maison, car personne « ne se rappelait l'y avoir vu entrer; li!s gens du « pays prétendaient même qu'il avait connu le « maréchal Faberl, et assisté à sa mort... »
En ce moment mon interlocuteur me vit faire un geste de surprise; il s'arrêta et me demanda ce que j'avais.
— Rieu, lui dis-je ; mais malgré moi je pensai à l'homme noir dont nous avait parlé la veille notre aubergiste.
M. de C" continua.
« Un jour, devant Yago (c'était le nom du nègre), « je me laissai aller à mon désespoir sur mon ob- « scurité et sur l'inutilité de mes jours, et je m'é- « criai :
« — Je donnerais dix années de nm vie pour être « placé au premier rang de nos auteurs.
« — Dix ans, me dit-il froidement, c'est bcau- « coup; c'est payer cher bien peu de chose ; n'im- « porte, j'accepte vos dix ans. Je les prends ; rap- « pelez-vous vos promesses, je tiendrai lesmiennes.
« Je ne vous peindrai pas ma surprise en l'en- « fendant parler ainsi.
« Je crus que les années avaient aflaibli sa rai- « son ; je haussai les épaules en souriant, et je ([uit- « tai, quelques jours après, ce château, pour faire « un voyage â Paris.
a Là, je me trouvai lancé dans la société des « gens de lettres.
« Leur exemple m'encouragea, et je publiai plu- « sieurs ouvrages dont je ne vous raconterai pas ici « le succès...
« Tout Paris s'empressa d'y applaudir; lesjour- « naux retentirent de mes louanges ; le nouveau « nom que j'avais pris devint célèbre, et hier en- « core, jeune homme, vous-même l'admiriez... »
Ici un nouveau geste de surprise interrompit et; récit...
— Vous n'êtes donc pas M. le duc de C *" '! m'écriai-je.
— Non, répondit-il froidement.
Et je me dis en moi-même : Un homme de lettres célèbre... Est-ce Marmontel? est-ce d'Alembert? est-ce Voltaire?...
Mon inconnu soupira ; un sourire de regret et de mépris vint efileurcrses lèvres, et il repritson récit.
« Cette réputation littéraire que j'avais enviée « fut bientôt insulhsante pour une âme aussi ar- « dente que la mienne.
« J'aspirais à de plus nobles succès, et je disais à « Yago, qui m'avait suivi à Paris et qui ne mequit- « tait plus : Il n'y a de gloire réelle, il ir'y a de vé- « ri table renommée que celle que l'on acquiertdans « la carrière des armes.
« Qu'e,st-ce qu'un honnne de lettres, un poète'? « Rien. Parlez-moi d'un grand capitaine, d'uiigé- « néral d'armée : voilà le destin que j'envie, et, « ])our une grande réputation militaire, je donne- « rais dix des années qui me restent.
« — Je les accepte, me répondit Yago; je les (t jirends ; elles m'appartiennent ; ne l'oubliez pas.»
A cet endroit de son récit, l'inconnu s'arrêta en-
core ; et voyant l'espèce de trouble et d'hésitation qui se peignait dans tous mes traits :
« Je vous l'avais bien dit, jeune homme ; vous « ne iiouvez me croire ; cela vous semble un rêve, « une chimère!... à moi aussi... et cependant les « giadis, les honneurs que j'ai obtenus n'étaient « point une illusion; ces soldats, que j'ai conduits « au feu, ces redoutes enlevées, ces drapeaux con- « quis, ces victoires dont la France a l'etenti... « tout cela fut mon ouvrage... toute cette gloire a m'a appartenu... »
Pendant (ju'il marchait â grands pas, et qu'il parlait ainsi avec chaleur, avec enthousiasme, la surprise avait glacé tous mes sens et je me disais : Qui donc est là près de moi?... est-ce ColignyV... est-ce Richelieu ?... est-ce le maréchal de Saxe?...
De cet état d'exaltation, mon inconnu était retondœ dans l'abattement, et, s'apjjrochant de moi, il me dit d'un air sombre :
« Yago avait dit vrai ; et quand, plus tard, dé- « goûté de cette vaine fumée de gloire militaire, « j'aspirais à ce qu'il y a seulement de réel et de « positif dans ce monde; quand, au prix de cinq M ou six années d'existence, je désirai l'or et « les richesses, il me les accorda encore... Oui, « jeune homme, oui, j'ai vu la fortune seconder, « surpasser tous mes vœux ; des terres, des forêts, « des châteaux... Ce matin encore, tout cela était « en mon pouvoir ; et si vous doutez de moi, si « vous doutez dYa:io... attendez... attendez... il « va venir... et vous allez voir par vous-même, par « vos yeux, que ce qui confond votre raison et la « mienne n'est malheureusement que trop réel. »
L'inconnu s'approcha alors de la cheminée, regarda la pendule, lit un geste d'effroi, et me dit à voix basse :
« Ce matin, au point du jour, je me sentis si « abattu et si faible que je pouvais à peine me sou- « lever.
« Je sonnai mon valet de chambre.
« Ce l'ut Yago ([ui parut.
« — Uu'est-ce donc que j'éprouve? lui dis-je.
« — Maître, rien que de très-naturel. L'heure « approche, le moment arrive.
« — Et lequel? lui dis-je.
« — Ne le devinez-vous pas? Le ciel vous avait « destiné soixante ans â vivre. Vous en aviez trente « quand j'ai conmiencé à vous obéir.
« — Yago, lui dis-je avec effroi, parles-tu sérieu- « sèment ?
« — Oui, maître, en timj ans vous avez dépensé « en gloire, vingt-cinq années d'existence. \'ous « me les avez données, elles m'appartiemieut; et « ces jours dont vous vous êtes privé seront main- « tenant ajoutés aux miens.
« — Quoi ! c'était là le prix de tes services?
0 — D'autres les ont payés plus cher : témoin » Fabert, que je protégeais aussi.
« — Tais-toi, tais-toi, lui dis-je. Ce n'i'st jias « pos-ible, ce n'est pas vrai.
« — A la bonne heure ; mais préparez-vous, car « il ni' vous reste plus qu'une demi-heure à vivre
LE PRIX DE LA VIE
« — Tu tojoiios do nioij tu me trompes.
« — lin îuirunc iiirou : cakulez vmis-mcmf,. « Tieiidj-cimi ans uù vous avez vécu ircllenicnl, « il vingt-cinq que vous avez perdus ! Total, " s.iixaiiic. C'est voire compte; cliacun le sien.
« — Il il vonlaitsorlir... et je sentais mes forces « din:inu(i', je sentais la vie m'échapper.
« — Yago! Yago! m'écriai-je, donne-moi (jnel- « (|ues heures, quelques heures encore.
a — Non. non, répoiidait-il, ce serait maiute- « nant les relram lier do mon compte, et je connais w niieiix que vous le jiriv de la vie.
" Il n'y a ])as de trésor qui puisse payer deux lieim s d'existence.
" Et je pouvais à iieine jiarler ; mes yeux se voi- " laionl, le froid de la mort glaçait mes veines.
Il — Eli bien! lui dis-je, eu faisant un ellbrt, « rej)rendsc!.s biens pour lesquels j'ai tout sacrifié. « Oualre heures encore, et j») renonce à ir.on or, à (( mes richesses, à cette oiiulence que j'ai tant dé- II sirée.
« — Snil : tu as été bon maître, el je veux bien <i faire quelque chose pour toi ; j'y consens.
« Je senlis mes forcessc ranimer, et je m'écriai : « Quatie heures, c'est si peu do chose!... Yagri!... « Yago!.. quatre autres encore, et je renonce à ma Il i;!oire littéraire, à tous mes ouvrages, à ce ijui « m'avait placé si haut dans l'estime du monde.
(I — Quatre heures pour cela ! s'écria le nègre « avec dédain... C'est beaucoup; n'importe, je ne « l'aurai point refuse ta dernière gràrc
« — Non i)as la dernière, lui dis-je, en joignant « les mains... Yago! Yago! je l'en supi)lie, d mm^- « moi jusqu'à ce soir, les douze heures, la journée « entière, et que mes exploits, ma victoire, (jue <i ma renonnnée mililaire, que tout soit efl'acé à (I jamais de la mémoire des honnnes!.... (pi'il Il non resie plus rien sur la terre.... C(^ jour.... « Yago, ce jour tout entier, et je serai trop cui- « tent.
« — Tu abuses de ma boulé , me dil-il, et je « fais un marchi' de dupe. N'importe encore, je « te dounejusqu'.iu coucher du soleil. .Après cela, « ne me demande' plus rien. A ce soir donc! je « viendrai te [irendre.
— Et il est parti, pom'suivit l'inconnu avec désespoir, et ce jour où je vous parle est le dernier ([ui me reste! Puis, s'approchant de la porte vitrée (pii était ouverte et qui donnait sur le parc, il s'é- Vria :
■le ne verrai jilus ce beau ciel, ces verts gazons, c(>s eaux jaillissantes; je ne respirerai plus l'air embaumé du printemps, hisensé que j'étais! Ces bii'usque Dimi ilonne à tous, ces biens auxquels j'étais insensible et dont maintenant seulement ji; comprends la douceur, pendant vingt-cinij ans encore je pouvais en jouir! Et jai usé mes jours, je les ai sacrifiés pour une vaine chimère, pour une gloire stérile qui ne m'a pas rendu Jieureux et qui est morte avant moi... Tenez... tenez, dil-il, en me montrant des paysans qui traversaient le parc et se rendaient a l'ouvrage en clianlaiit. que ne donne-
rais-je pas maintenant pour partager leurs travau.ï et leur misère!... .Mais je n'ai plus rien à donner ni rien à espérer ici-bas, rien !... pasménie l: malheur!...
En ce moment, un rayon de soleil, un soleil du mois de niai, vint éclairer ses traits pâles et égarés, il me saisissait le bras avec une espèce de délire, el me disait :
— Voyez. . . voyez donc ! ipie c'est beau le soleil ! il faut quitter tout cela!... .\h ! ([ue du moins j'en jiiuisse encore... <Jueje savoure en entier cejour si pur et si beau... qui jjnur moi n'aura pas de lendemain !
11 s'élança en courant dans le parc; et au détour d'une allée, il disparut avant que j'aie pu leietenir.
\ vrai dire, je n'en avais pas la force... j'é ais retomb' sur le canapé, étourdi, anéanti de tout ce que je venais de voir et d'entendre.
.le me levai, je marchais pour bien me convaincre que j'étais éveillé, que je n'étais pas sous l'influence d'un songe
[■Al ce moment la porte du boudoir s'ouvrit, et un domestique me dit :
— Voici mo!i maître, monsieur le duc de C". Ln-honnne d'une soixantaim' d'années et d'une
]ihysionomie dislinguée s'avança, et me tendant la main me demanda pardon dem'avoir fait attendre aussi longtemps.
— Je n'étais pas au château, me dit-il ; je viens di' la ville, où j'ai été consulter, pour la saule' du comte de C*", mon frère cadet.
— Ses jours seraient-ils en danger? m'i'cii ii-je.
— Non, monsieur, gràccsanciel, me n'pnndit le duc; mais dans sa jeunesse des idi'cs d'iunbilion et de gloire avaient exalté son imagination, et une maladie fort grave qu'il a faite dernièrement, et où il a pensé périr, lui a laissé au cerveau une espèce de délire et d'aliénation, qui lui persuadent toujours qu'il n'a })lus qu'un jour à vivre. C'est là sa folie.
Tout me fut explitpié!
— iNiaintiMiant, pinirsuivit le duc, venons à vous, jeune honmie, el voyons ci' que' nous pouvons faire pour votre avancement.
Nous partirons à la fin de ce mois pour Versailles.
Je vous présenterai.
— Je connais vos bontés pour moi, monsieur le duc, et je viens vous en remercier.
— Quoi! aurii'z-vous renoncé' à la cour et aux avantages que vous pouxiez y attendre?
— Oui, monsieur.
— iMais songez doue que, grâce à moi, vous y ferez un chemin rapide, et qu'avec un peu d'assiduité et de patience... vous pouvez d'ici à une dixaine d'anuéiis...
— Dix aiméi'sde perdues! m'écriai-je.
— Eh bien! reprit-il avec étonnement, est-ce payer tropcher la gloire, la fortune, les honneurs?.. .Allons, jeune homme, nous partirons pour Vefsailles.
— NoUjUionsieuv le duc, je re])ars pour la Bre-
LE PRIX DE LA VIE
iagne, et vous prie de nouveau de recevoir tous mes remercîmenis et ceux de ma laïuillo.
— C'est de la folie! s'écrie le duc.
Et moi, pensant à ce que je venais de voir et d'entendre, je me dis : C'est de la raison !
Le lendemain j'étais en route; et avec quelles
(li'licesje revis mon beau château de la Roclie-Bernard, les vieux ai'bres de mon parc, le beau soleil de la 15r(itagne ! J'avais retrouvé mes vassaux, mes sœurs, ma mère et le bonheur!., qui depuis ne m'aplusquitté, car huit jours après j'épousai Henriette.
Kis DU riux HE la vie.
VIALAT ET C", IMI'HIMIX'HS hT KDITliUHS'
Présenlilion de Miuriecà nnilame la baronne d'Hiirecoiirl par «on min.
MAURICE