LA SAINTE-BARBE
Lorsqu'on gravit les sonimilés de la rue Saint- Jacques et (ju'on est arrivé à pied jusqu'à la place Cambrai (je dis à pied, car les fiacres s'élèvent rarement à cette hauteur), on s'arrête d'ordinaire, ne fi\t-ce que pour reprendre haleine, et inspiré par
l'air du pays Lalin, air épais, scientifique et imlirégné de citations, on est tenté de s'écrier :
//((' tand'im sietimus nobis ubi de'uit orbis?
Oiie si cepeiulaiit ie voyageur essouttlé ne perd pas courage et se dn-ige à l'est, vers l'endroit oii la place Cambrai va toujours en se rétrécissant ; qu'il laisse à sa gauche la rue des Sept- Voies, rue
LAC.NY. — IiniirimiMiu Je Vi
os
MAURICE
obscure et boueuse, oii les balayeurs et le gaz n'ont pas encore pénétré; qu'il gravisse intrépidement la rueCharrclière, espèce d'escalier sans rampe et à pic, il arrivera, après quelques minutes d'ascension, en face d'un vieux portique que je n'ai jamais pu voir sans émotion : c'est l'entrée du collège de Sainte-llarhe, État constikitionuel placé entre deux gouvernements absolus, Henri IV elLouis-le- Grand (1), borné au nord par la rue de lîeims, et au midi par les bâtiments de Montaigu et la rue Jean-Hubert. Jean Hubert! ce nom fut celui d'un bon curé de Saint-Jean-de-Latran, qui, dans le mois de mai 1430, fonda en la ville de Paris, au haut de la montagne Sainte-Geneviève, un collège qu'il mit sous le nom et la protection de sainte Barbe, patronne de sa mère ; collège bientôt célèbre, et qui, pour soutenir sa gloire, ne s'est pas contenté, comme tant d'illustres maisons, de sa haute antiquité et de ses quatre cents ans de noblesse. Il a conservé intacte d'âge en âge la haute réputation de ses études et de sa discipline classique.
Nos pères nous ont raconté ses succès universitaires et ses longues rivalités avec Montaigu, son voisin, guerres ardentes et passionnées, que les rhétoriciens d'alors comparaient à celles de Rome et de Carthage. — Il parait que Montaigu fut Carthage, car il a disparu depuis longtemps, et Sainte- I3arbe est encore debout, plus florissante que jamais.
En 9;> seulement, ses portes furent fermées, ses classes désertes, ses chaires silencieuses; l'ortie etle chardon osèrentpousser sur cette terre savante, jusque-làcultivée par les muses; maiscelles-ci ne furent pas longtemps exilées : le premier collège qui se rouvrit en France fut encore celui de Sainte-Barbe, comme si la lumière devait toujours venir de là ; non pas qu'elle fût éteinte, mais elle était,' comme disaient nos pères, cachée sous le boisseau. Il s'agissait de le soulever, ce qui n'était pas sans danger, car il y en avait alors à vouloir éclairer les gens. Victor Delanneau eut ce courage, et fut, après Jean Hubert, le fondateur de Sainte-Barbe. Cette antique maison fut rouverte par lui en 1798, sous le nom de Collège des sciences et des arts. A la même époque, s'ouvraient les écoles centrales et le Prytanée, remplacés depuis par les lycées de l'Empire.
Il y a beaucoup de maisons d'éducation dans Paris; il y en a un grand nombre d'excellentes, y compris même les collèges royaux, et loin de moi l'idée de discuter la supériorité des études dans tel ou tel établissement; mais je dis qu'aucun n'a su, comme celui de Sainte-Barbe, continuer et perpétuer dans le monde les souvenirs et les amitiés du jeune âge ; c'est nue grande et nombreuse famille qui, chaque année, s'augmente sans se désunir, une chaîne immense qui s'étend sans se rompre, une protestation de plus en faveur de ce siècle qu'on accuse d'ingratitude et d'égo'isme.
Les nombreux élèves sortis de Sainte-Barbe se sont successivement répandus dans toutes les classes de la société ; j'en citerais qui liril lent dans les deux
(1) LcscoIIûges royaux de Ilciiri IV et de Louis -Ic-Gi.mJ.
Chambres et à l'Institut, dausVadministratiou, dans la banque, dans le commerce, dans les rangs dt^ nos marms ou dans ceux de nos soldats ; nous en trouverions même, un seul il est vrai, à la Grande- Chartreuse de Grenoble... Eh bien! malgré le temps et l'absence, malgré les jn'éoccupa lions d'un état ou les chagrins ordinaires de la vie; au milieu des rêves de gloire, de fortune ou même d'ambition, tous sont restés barbislei par le cœur.
Et ce nom, mille exemples le prouvent, n'a jamais trouve d'indiflerent, môme dans le monde, où tout s'oublie.
Dès que la rhétorique et la philosophie sont terminées, dès que s'ouvrent les portos du collège, chacun, entraîné par sa vocation présumée, s'élance dans un sentier différent. Tous les chemins ne conduisent pas à la fortune, mais sur tous du moins, on est certain de rencontrer conseil, appui et protection, car dans toutes les carrières on trouve des barbistes qui vous tendent la main et vous disent : « Courage! » Bien plus, il y a entre eux, comme aux jours du collège, bourse commxwe ! et tous les ans, des exti-émitès de la France ou même de l'Afrique, chacun envoie sa cotisation à Paris à la caisse de Sainte-Barbe, dite caisse de secours, trésor qui appartient à tout le monde et où puisent tous ceux qui en ont le droit. Ce droit, c'est d'être barbiste et malheureux. C'est ainsi que depuis bientôt trente ans, époque de sa fondation, cette caisse, sans cesse épuisée et sans cesse renaissante, répare les infortunes passées, vient en aide aux besoins présents, et souvent même assure l'avenir en créant des bourses en faveur d'orphelins 1 ar- ■bistes, auxquels on donne ainsi le bienfait de l'éducation aux lieux mêmes où avaient été élevés leurs pères. C'est ainsi que depuis longtemps la grandi; famille barbiste croissait et prospérait, grâce à l'union de ses enfants, lorsque tout à coup un terrible désastre menaça son antique berceau.
Les vieux murs élevés en I i30 par Jean Hubert tombaient en ruines de toutes parts ! comment les rebâtir ! comment songer à des constructions immenses et dispendieuses, surtout sur un terrain dont on n'était pas propriétaire ! Il faudra donc voir s'écrouler ces murs où s'écoula notre jeunesse et où s'élève une génération nouvelle, ces murs témoins de nos jeux, de nos plaisirs et de nos amitiés premières, abandonner cette terre (le souvenirs.
Et campas iibi Troja fuit I
A cette nouvelle, les anciens barbistes s'émureui, se rassemblèrent et tinrent conseil ; pour acheter les terrains de la vieille Sainte-Barbe et jiour construire de nouveaux bâtiments, il fallait six cent mille francs.
— Donnons-les, s'écria-t-on , et, ])ùur sauver notre berceau, ne nous adressons qu'à nous-mêmes ! Quelques jours après, les six cent mille francs étaient réunis ! Seulement, et pourqu'uu plus grand nombre de camarades fut admis à apporter sou offrande, on avait ilécidé que les actions ne seraient
MAURICE
(fuo (le cinq wiits francs. Ainsi les anciens harbistes devinrent seuls propriétaires do Sainlc-Barbe. On nomma pour directeur un ancien liarbiste, un barbisto pour architecte, d'anciens barbistes pour membres dn conseil d'administration, et, ce que ne demandaient point ces actionnaires improvisés, leurs cijiitaux, hypothéqués sur de vastes terrains et de belles constructions, produisirent bientôt des revenus ci^rtains et abondants. C'était d'abord une bonne action, et fut plus tard une bonne affaire que les immenses relations de l'union barbiste rendent chaque jour plus florissante.
La loi votée l'année dernière pour la liibliothècjue Sainte-Geneviève permet a Sainle-lîai'lu', de s'agrandir encore et d'olitenir sur la place du Panthéon une entrée jilus monumentale, plus belle et surtout plus accessible que le sentier escarpé de la rue Charretière. Pour ces nouvelles acquisitions, de nouveaux fonds devenaient nécessaires. Votés comme les premiers par acclamation, ils sont déjà presque réalisés ; de fous côtés les barbistes accourent, les barbistes seuls, car, pour empêcher leur ouvrage d'être détruit par des mains étrangères ou ennemies, pour empêcher la spéculation ou l'agiotage de profiter de leur prospérité, ils ont décidé par leur acte constitutif que les anciens l)arbistes ou ceux qui auraient un fils à Sainte-Darbo pourraient seuls acquérir cette propriété de famille, patrimoine de l'amitié, qu'ils transmettront à leurs enfants, et que ceux-ci transmettront aux leurs.
On comprendra sans peine, d'après ce que je viens de dire, que le collège Sainte-Barbe ne ressemble à aucun autre, et que les relations inlrà et eœtrà muros y sont infimes et continuelles. Les triomphes obtenus dans le monde par les anciens barbistes sont la propriété des nouveaux, et le petit élève de sixième ou de cinquième parle avec orgueil de son camarade le général Cavaignac, vainqueur en Afrique, ou de son camarade Eynard, qui rapporte k Paris les drapeaux et le parasol marocains.
Les discours prononcés à la Chambre par nos camarades députés sont toujours les meilleurs; et une comédie ou une tragédie en cinq actes d'un ancien barbisle est un événement pour fout le collège; on y est radieux d'un succès, et si l'auteur entre à l'Académie, chacun se croit membre de l'Institut. En revanche, à la tin d(^ l"année, lorsque vient Tépoque des concours universitaires, les anciens s'y intéressent et y prennent part; si l'année a été bonne, si les prix remportés par Sainte-Barbe ont clé nonibreux, on voit les anciens barbistes accourir au collège, féliciter les vainqueurs, ajouter à leurs prix de nouvelles récompensçsd'honneur, votées i)ar ["association barbiste. — Si l'année a été moins bonne et moins heureuse ([ne d'ordinaire, on accourt de même, et plus nombreux encore pour consoler les v.iincus, pour bnir tendre la main, i)our ranimer leur jeune courage, et recevoir d'eux des promesses presque toujours remplies, un prix ou un accessit pour l'année suivante.
Il y a un grand charme dans ces visites au col-
lège, et les occasions s'en renouvellent souvent. Il va sans dire que les anciens barbistes font élever leurs fils à Sainte-Carbe. Mais tous les pères n'habitent pas la capi laie; un grand nombre d'entre eux, fixés dans les départements, ou retenus loin de Paris par leur état, leurs fonctions, leur fortune, sont obligés de se séparer de leurs (jnfanfs; ceux-ci cependant ne quittent pas tout à fait la maison paternelle, car, en arrivant à Paris, ils trouvimt une nouvelle famille, les anciens camarades de leurs pères, auxquels ils sont recommandés, et qui se font un véritable plaisir et un devoir d'accepter le patronage ou plutôt la tutelle qu'on leur propose.
Un camarade, avec qui j'avais -fait toutes mes classes, brave it excellent garçon, dont la modestie égalait le savoir, s'était retiré, à sa sortie du collège, dans le lieu de sa naissance, une ville du Midi qu'il n'a jamais quittée. — Là, il s'est marié, là, s'est écoulée sa vie ([ui fut simple et paisible;, mais estimée et honorée de tous. Il avait suivi la carrière de la magistrature, et lorsque, après vingt ans de travaux, le mérite et l'ancienneté le firent enfin arriver aux éminentes fonctions de présiib'af du tribunal dans sa ville natale, tous ses vœux lïin'ut comblés; aucune autre ambition ne lui parut jilus possible. Pendant les Cent-Jours, la Bestaurafiou 1 1 les journées de Juillet, tout changea, excepté lui; et le flot des révolutions vint expirer au pied de son fauteuil de président.
Trois ouc^uafre fois on voulut le nommer député, il refusa : il aurait fallu poureiucUjues mois abandonner ses fonctions. En vain nus camarades ((ui siègent maintenant à la cour royale ou à la cour de cassation lui écrivaient-ils que sa place était auprès d'eux , quand il recevait des lettres pareilles, il se hâtait de les faire disparaître et n'en parlait à personne de sa famille, non pas qu'il ui' fût à même de juger sainement des hommes et des choses; mais, dès qu'il s'agissait de lui, il cessait de voir juste, car il ne voyait plus (juà travers sa modestie, qui grossissait le mérite des autres et diminuait le sien ! Chaque année il nous écrivait pour envoyer sa cotisation à la caisse de Sainte-Barbe et des vers latins pour la fête de notre patronne.
Quand son fils unique eut neuf ans, il l'envoya à Paris par la diligence, le recommandanl aux soins de deux anciens camarades : c'était moi et Jules Cl...t, actuellement un des plus habiles et des plus
renommés chirurgiens de Paris. — Jules C ,
sorti en même temps que nous de Sainte-Barbe, avait fait ses études à l'École de médecine, pendant que nous faisions les nôtres à l'iîcole de droit , et avait continué un commerce de lettres avec notre ami le président : nous ne pouvions plus l'aimer que par correspondance.
Vous pensez bien que l'envoi de notre ancien camarade fut accueilli avec reconnaissance et plaisir. Nous conduisîmes son fils à Sainte-Barbe, où il ehlra en septième.
Le jeune Maurice avait une figure charmante, une physionomie douce et intelligente, et, ce qui vaut mieux encore, un cœur bon et aimant, .\ussi
lo;)
MAURICE
eut-il bientôt la réputation d'un excellent camarade, et sa vie de collège s'en ressentit : car. au collège, comme ailleurs, l'/orgueil et les prétentions ni! réussissent pas. On y est lieureux par le caractère plus encore que par le succès, et ce qui rend rèducation en commun si préférable à l'éducation particulière, c'est que chacun, dans son propre intérêt, y comprend bientôt la nécessité de corriger, ou de faire disparaître, les défauts qui peuvent lui nuire; c'est qu'on y apprend de bonne heure à ne compter que sur soi, à se faire son sort et sa position, à se créer des relations et des amis; à obliger pour qu'on vous oblige, à èlre aimable pour qu'on vous aime. C'est déjà le monde, c'en est du moins l'apprentissage et le surnumérariat.
Maurice l'avait compris on plutôt son cœur le lui avait fait deviner, et quand nous allions le voir, ce qui nous arrivait souvent, c'était à qui nous ferait son éloge. Le premier au jeu et au travail, fort à la balle et en version, joyeux, insouciant et bon enfant, Maurice était, dans toute l'acception du mot, un excellent écolier. Il avait eu des succès dans toutes ses classes ; mais, à la fin de son année de troisième, son nom retentit trois fois dans la distribution du concours général aux acclamations do ses camarades barbistes, qui accueillaient chaque nomination par les cris de : Vive Sainte-Barbe!.. Maurice partit pour les vacances, portant ses trois prix et ses couronnes à son père, qui pensa en mourir de joie, et, bien plus encore, en oublier ua référé qu'il devait présider.
Loin de se ralentir, Maurice redoubla d'ardeur et de travail. Il sortait du collège tous les dimanches, et venait les passer tour à tour chez le docteur C... ou chez moi, et nous suivions, dans notre pupille, avec un intérêt, toujours cr(jissant, le passage de l'enfance à la jeunesse, et le développement des facultés les plus précieuses et des dons les plus heul'eux. Non-seulement Maurice devenait un grand et beau jeune honiuKi, aux beaux yeux noirs, à la figure expressive et distinguée, mais de nobles et généreux sentiments germaient dans son cœur, et s'en échappaient en pensées éloquentes et chaleureuses; son imagination, vive et exaltée, se passionnait aisément, et souvent l'abusait; mais, dans ses erreurs mêmes, il y avait tant de vérité, il les défendait avec tant de bonne foi , qu'on éprouvait du regret à le combattre et presque le désir de se tromper comme lui. Cette ànie si franche et si expaiisive, cette sensibilité déjà si profonde, devait être mise bientôt à une terrible épreuve. Maurice, qui tous les ans avait remporté des couronnes, venait de terminer sa philosophie par les succès les plus brillants: il sortait du collège : le monde s'ouvrait devant lui. Il s'élançait, impatient du bonheur et des plaisirs qu'il croyait y trouver. Un affreux malheur l'attendait : la perte de son père! Le digne magistrat venait de mourir à cinquante ans. Les regrets et les larmes de tous ses concitoyens, les éloges qui environnèrent sa tombe, ne purent consoler ni ses amis ni son fils d'une perte aussi cruelle qu'imprévue.
Pendant trois ans, Maurice resta accablé du coup qui venait de le frapper. Il lui était impossible de se livrer aux plaisirs de son âge ; le seul qu'il eût... était dans la société des anciens camarades et des amis de son père, pour parler avec eux de ce père bien-aimé qu'il avait trop peu connu. A ce litre, j'avais souvent sa visite, et je n'ai jamais vu de meilleur jeune homme ; il y avait, dans la candeur de son regard et dans la douceur de son esprit un charme auquel on ne pouvait résister. Sa douleur même avait tourné au profit de ses études : ne sortant presque jamais, et depuis trois ans travaillant toujours, Maurice était devenu un des jeunes gens les plus instruits de son âge. Son père, qui lui avait laissé une honorable et modeste fortune, quatre mille livres de rentes, avait toujours désiré qu'il fût avocat. Ce désir était un ordre, et Maurice avait passé ses examens de droit à toutes boules blanches. Il s'était fait recevoir docteur ; il avait terminé son stage, et tout nous disait, au docteur G... et à moi, que notre ami et notre pupille serait un des plus illustres élèves sortis de Sainte-Barbe, et deviendrait l'honneur du barreau. Or, comme de nos jours la toque d'avocat est presque la couronne de France, nous nous représentiims déjà, en perspective, Maurice député et ministre, certains, quel que fût son poste, qu'il y défendrait dignement les intérêts et la gloire du pays.
Il avait abandonné le quartier Latin, et, pour se rapprocher de ses tuteurs , qu'il regardait comme sa seule famille, il avait loué, dans le fond de la Chaussée-d'Antiu, non loin de la fontaine Saint- Geoi'ges, un appartement riant et confortable, un second, composé de trois pièces meublées avec simplicité et élégance, et de plus, au sixième étage, une espèce de belvéder avec un jour magniflque. C'est là que, pour se délasser de ses travaux sérieux, Maurice allait de temps en temps dessiner et peindre : car Maurice était pour la peinture et la musique d'une première force d'amateur; on ne néglige point, à Sainte-Barbe, les talents d'agrément. Dans les premiers jours de son installation, il vint nous voir fréquemment, puis un peu moins, puis octobre et novembre s'écoulèrent sans que nous eussions reçu sa visite. Nous envoyâmes savoir trèssouvent de ses nouvelles; il se portait à merveille, mais il était toujours sorti. L'idée qui se présenta à notre esprit fut qu'il s'occupait de ses débuts au barreau, et d'une première cause très-importante ((ui lui avait été confiée à la recommandation de JulesC...,quiavait,danssa clientèle, les premières et les plus riches familles de Paris. Nous nous attendions d'un jour à l'autre à apprendre par luimême son triomphe, et nous ne pouvions, du reste, manquer de le voir bientôt, car nous étions à latin de novembre, et le -i décembre approchait.
Vous me demanderez ce que c'est que le 4 décembre?..
C'est la Sainte-Barbe !
Tout ce qui se trouve ce jour-là d'anciens barbistes à Paris a l'habitude de se réunir dans un banquet consacré à l'amitié et aux souvenirs de
MAURICE
Kll
collpge. Figtirez-vous, cIkz Lomardi'lay, une salle immense, où sV'livcnt de loiif-'iies (lies de lahles qui n'en forment qu'une seule, image embellie des rcfectoij'esdu collège. ArrivenJ successivement deux ou trois cents convives, les uns à pied, comme autrefois, d'autres en dî5 somptueux é([uipages: ma's les distinctions de rang ou de fortune restent sur le seuil. Dès qu'on a mis le pied dans la salle du banquet, à la gaieté, à la franchise qui régnent sur tous les visages, on s'aperçoit qu'il n'y a plus Là que des camarades et des frères; b; monde est loin, le collège revient, et l'égalité recommence.
Que n'en est-il de même de la jeunesse et de la santé ! Chacun cherche dans la foule ceux qui étaient (\p sa classe el de son temps. Souvent tel camarade, absent depuis bien des années, a de la peine à reconnaître et à être reconnu. On se ilevine du moins! et la mémoire du cœur vient en aide à celle des yeux : — Quoi! c'est toi!... et l'on se serre la main, et l'on s'assied l'un à côté de l'autre, et les causeries commencent: — Tesouviem-tu?... c'est le mot qui est sur toutes les lèvres. — El loi? — Oui, toujours.— Celait là le bon temps! — Es-lu heureux? — Dans ce moment, du moins! Et la sonnette du président interrompt tous ces souvenirs qui se croisent, car il y a tous les ans un nouveau président, choisi parmi les barbistes. Cette annèe-là, c'était un jeune ambassadeur, qui, à l'étranger, représente la France avec talent et dignité (I) ; mais alors il représentait Sainte-Barbe, et chacun avait repris avec Son Excellence le tutoiement du collège. Après sa sjjirituelleet amicale alloenlion, les toasts commencent : — Au fondateur de Sainte- Barbe ! — .4 l'amitié et aux souvenirs de collège! — A ceux que le malheur ou l'absence empêche de se trouver à celte réunion! — ,4u.r succès de nos jeunes camarades! ..
Tous ces toasts, arrosés de vin de Champagne, sont suivis de longues acclamations, le dernier surtout, car une députation de la jeune Sainte-Barbe est là vis-à-vis le président. Tous ceux qui ont été les premiers dansleur classe sont invités à cette fête de famille, et l'on ne peut voir sans émotion ces petites figures riantes et fraîches, à l'air curieux et étonné, aux beaux cheveux abondants et bouclés au milieu des têtes grisonnantes et des fronts brunis (|ui les entourent. C'estle présent et l'avenir, ce sont toutes les générations connue toutes les opinionsqui se confondent et trinquent ensemble... le député de l'opposition, le légitimiste et le conservateur. Dans ce moment-là, il n'y a plus de partis, il n'y a que des barbistes. Le dessert arrive, et tout finit, comme autrefois, par des chansons. Il y a là quelques vieux auteurs de vaudevilles qui apportent leur contingent, lecjuel , quoi qu'il advienne, est toujours trouvé délicieux et applaudi avec transport. 0 amitié de collège, tu es capable de tout ! lùilin sonne l'heure de la retraite; on se donne une dernière poigU(''e de main, on se s(''pare, et l'on va reprendri', l'un ses opinions, l'autre sa fortune, celui-ci ses chagrins, et l'on attend une année de
(1) M. de Bussièie ambassadtur pris la cour de Saxo.
plus, la Sainte-Barbe prochaine, pour rajeunir encore.
J'étais arrivé en même temps que Jules C..., et nous avions gardé entre nous deux une place à notre ami Maurice qui était un peu en retard. Nous le trouvâmes maigri et changé; mais ce qui redoubla notre étonnement, c'est que lui, d'ordinaire si expansif, était triste et silencieux. Ni la vue de ses anciens camarades, ni le .spectacle joyeux qui qui nous entourait, ni les éclats de cette gaieté turbulente ne pouvaient dissiper sa tristesse. Quelquefois, il faisait des efforts pour s'animer et s'étourdir, mais ce rire contraint expirait bientôt sur ses lèvres et il retombait dans sa préoccupation; nous l'interrogeâmes vainement. — Il n'avait rien. — Il était bien. Il était heureux de nous voir, et en parlant ainsi un sombri' accablement se peignait sur tous ses traits. — C'est nerveux, me dit le docteur en sortant, c'est une fatigue de cerveau, il travaille trop; j'irai demain le voir.
En effet, et à sa première visite, le docteur passa chez lui. Maurice était sorti de grand matin à cheval pour le bois de Boulogne.
Le docteur y retourna dans la matinée. Il avait un déjeuner de garçons chez Tortoni !
Il y passa le soir très-tard. Il était aux Italiens. Une maladie qui s'annonçait par de pareils symptômes inquiéta beaucoup l'excellent docteur; il hésita cependant toute une semaine encore à m'en parler ; mais le mal s'aggravait, je le vis arriver un matin, ému et agité, lui qui ne se troublait guère.
— Cela va mal, me dit-il, Mauriceestendauger.
— Tu l'as vu?
— Oui, chez moi, ce matin ; car chez lui impossible de le trouver... Il est venu m'annoncer qu'il renonçait à l'importante affaire qu'on lui avait confiée à ma reconmiandation et par laquelle il devait débuter au palais. 11 se défie, dit-il, de ses forceset de son talent.
— C'est de la modestie.
— Tu n'y es pas ; ce jeune homme va perdre son état, il est lancé, il se dérange.
— Ce n'est ])as imssibie! Lui sage depuis si longtemps !
— Raison de plus j»our que l'explosion soit terrible. L'équilibre teuil toujours à se rétablir, et je crains qu'il ne devienne maintenant aussi extravagant qu'il a été raisonnalile. Aussi eflrayé que le docteur, je courus aux informations, elles n'étaient rien moins que rassurantes : le modeste et timide Maurice fré(iuentait les roués de nos joui-s, la jeunesse dorée, les hérosde la mode. Il avait pris leur Ion, leurs manières, leur cigare et surtout leurs folles d(''penses. Il avait deux chevaux et un groom. Etpuis, iijouait.au club, le wisllià cinquante francs la fiche, et ]ierdait iiarfois dans sa soirée le billet de nulle l'raïus. Mais ce u'i'iait rien encore : lié avec un banquier, il jouait, d'après ses conseils et son exemple, à la Boui-se, où la fiche est encore plus chère. Je tremblais pour les quatre mille livres de renies de sou ijère, et je me demandais, envoyant
MAURICE
uuc môtamorijhose si prompte et si invraisemblable : .
ComuK'iit en imi ijlumb vil l'or pur s'est-il cluuigé?
Je me persuadais qu'on l'avait calomuié ou que l'on se trompait et que tous ces vapports étaient infidèles; il prit soin de m'en attester lui-même la vérité. Je le vis arriver un matin, sombre et triste eomnie le jour de la Sainte-Barbe; il avait un service à me demander. — Je lui répondis que je n'avais rien à riifuser au fils de mon ancien ami ; je lui parlai alors de son père, dont la conduite avait toujours été sipiu-e et si irréprocbable. Des larmes roulèrent dans ses yeux.
— Je lui parlai alors de lui et des Iblies qu'on, lui attribuait. 11 ne les nia point.
— Vous êtes donc devenu joueur et avide'?
— Non, monsieur.
— Ces plaisirs vous anmsent donc '?
— Us m'ennuient à la mort.
— La nouvelle société que vous fréquentez vous parait donc bien séduisante?
— Je la trouve insipide.
— Pourquoi continuer alors une existence qui vous ruine et qui vous déplaît ?
— C'est malgré moi; mais il le faut.
^- Vous à qui je supposais de la force et du courage, revenez à vos anciens amis, à votre état, à vos études?
— Ah! je le voudrais, et je ne le puis?... Dans ce moment encore, je viens pour réclamer un service qui me coûte beaucoup à vous demander.
— Vous croyez donc que je le refuserai.
— Je le crains,., et cependant tout mou bonheur à venir eu dépend .
— Quel est ce service?.... Allons, expliquezvous.
— Ah ! me dit-il en rougissant eteu baissant les yeux, c'est là le difficile.
— Je ne puis cependant pas vous deviner.
— Eh bien ! coutinua-t-il avec une contrainte et une souffrance évidente, et en s'efforçaut de se donner du courage, eh bien ! on va représenter de vous un grand «péra?
— Oui... eh bien?...
— Dans cet opéra.... il y a des danses... un ballet?...
— Sans doute. . . eh bien ?..
— Pourriez-vous obtenir qu'un des pas de ce ballet iù( dansé par..,
— Par qui?
Il voulut continuer, cela lui fut impossible, il s'arrêta et me tendit un petit papier roulé qu'il tira de sa poche eu me disant :
— Tenez, monsieur, son nom est là.
Je déroulai le papier et je lus : « Mademoiselle Fœdora, troisième sujet de la danse. »
— Ah! lui dis-je froidement, je comprends! voilà la cause de t<3utes vos foUes?
— Non, monsieur.
— Vousaimez, vous adorez cette personne... Ces
amours-là sont eliers, et si vous commencez, à votre âge, à les acheter. . .
— -Non, monsieur, je ne suis pas encore descendu aussi bas !
— Voyons, 'de la confiance? dites-uioi tout!., où l'avez-vous connue? ' •
— Je ne la connais pas.
— Où la voyez-vous ?
— Je ne l'ai jamais vue.
— Maurice, vous voulez me tromper.
Il releva la tète avec fierté, je vis briller dans ses yeuxquelquesétincelles du feu qui les animait jadis.
— Mon ami, me dit-il, vous pourrez un jour nu' reprocher mes extravagances, ma ruine et mon malheur... mais jamais un mensonge... Je ne connais pas cette personne, son sort m'est tout à fait indiflérent.
— Quel intérêt alors y prenez-vous en ce mumeut ?
— Je ne puis vous le dire, mais le peu de bonhciu' que je puis espérer encore sur terre dépend de la grâce que je vous demande; je ne peux vous forcer à me l'accorder, maispeut-ètre éprouverez-vous un jour quelques regrets de me l'avoir refusée.
Il prononça ces derniers mots avec un désespoir si calme et pourtant si profond et si vrai, que j'en fus tout ému... Je le regardais attentivement et j'aurais bien voulu avoir le coup d'œil si perspicace et si sur de mon ami Jules C... ; mais je ne vis l'ion, je ne devinai rien. Maurice était retombé dans sa rêverie. Debout et appuyé sur la cheminée, il semlilail loin de moi dans un autre monde.
— Je ferai ce que vous me demandez, lui dis-je. — Il tressaillit... — Mais à condition que vous me direz toute la vérité.
Il me regarda avec douleur et me dit : — Je n • puis accepter cette condition.
— Eh bien, soit! mais n'en accusez que vous s'il arrive malheur!...
11 me serra la main avec un transport de joie el disparut. Le soir je parlai au maître des ballets. M. Goraly, qui ne se contente pas d'avoir du talent, et quiesl un homme aussi aimablequ'insfruit . Il me promit de placer mademoiselle Fœdora dans un pas de cinq et de la montrer de la manière la plus avantageuse pour elle et pour le public; c'est-àdire fort peu !
•Le lendemainje reçus la visite de mademoiselle Fu'dora, qui venait en équipage et en grande toilette me remercier de la protection éclairée et désintéressée que j'accordais aux artistes. — Dans ce moment Maurice entra, et me voyant avec du monde, prit un journal et alla^'asseoir dans un coin de mou cabinet. Pas le moindre trouble, jjas la moindre émotion n'apparut sur ses traits, et quand je prononçai le nom de Fœdora en la lui présentant, il la contempla avec. surprise et même avec curiosité, taudis que la jeune danseuse, laissant tomber un regard de protection et d'intérêt sur ce beau jeune honnne qui avait l'air si triste, semlilail mu demander qui il était?
Maïu-ice m'avait dit vrai ; ils ne se connaissaient
MAURFCK.
p;is. — 11 venait aussi me remercier et paraissait ])\\K Iruniiuille que la veille. Peinlant un mois ou (li'u\ le mieux continua, j'appris qu'il avait renoncé à ses clievaiLX et à sou groom ; on m"a-^sura même qu'il ne paraissait plus au club. Je le croyais sauvé, lors({u'uu jour le docteur entra chez moi brusquement en s'écriant : En voici bien (rime autre ! le jeune homme vent se tuer 1
— 11 veut se tuer ! lui dis-jc avec efl'roi. (Jui le le t.iit croire?
— i'arbleu ! celte lettre adressée à nous deuv ! et <[u'on ne devait nous apporter que demain. Par bonheur, j'étais passé aujourd'hui chez Maurice, et son portier s'estempressé, dans son dévouement, et dans le désir de s'épargner une course, de me remettre sur-le-champ ce billet.
Il contenait en efl'et un adieu exprimé dans des termes tels qu'il y avait de quoi justifier les craintes du docteur. Nous courûmes chez Maurice : il était sorti ; nous l'attendîmes. Son ctonnement fut grand lorsqu'il nous aperçut ; il nous serra les mains avec aileclion, mais sans proférer une plainte... liien n'est dangereux comme les douleurs concentrées et taciturnes... tant qu'elles sont communicatives, il n'y a que demi-mal, elles se tarissent d'ellesmêmes en s'épanchant aii dehors ; mais quels arguments employer contre un désespoir qui ne dit rien vt qui a j}ris sou parti ?
'l'ont ce qu'il répondit à nos reproches, c'est qu'il avait perdu sa fortune, son avenir et son courage à la poursuite d'un bien qu'il n'avait pu atteindre et dont l'honneur même lui défendait de parler, il n'accusait personne que lui, se regardant comme ili'soruiais inutile ici-bas ; aussi à peine arrivé il lui tardait de partir; mais il n'avait pas voulu le faire sans adresser un dernier adieu à ses seuls amis.
Nous lui parlâmes alors de cette amitié dont il se montrait si peu digne, et des droits que nous avait transmis son père.
A ce mot tout-puissant sur lui, il se mit à foudie en larmes, et le docteur|-nie regarda de cet air de satisfaction et de triomphe qui signifie : le malade est sauvé !
— Nous ne voulons point connaître vos secrets, lui dis-je ; mais nous exigeons de vous la promesse de reuoncin' à vos desseins.
— Je le voudrais, mais je ne puis répondre de rien, je suis trop mallieureux !
— Quand donc a commencé ce malheur <pn vous accalile"? depuis quelle époque ?..
— Je ne sais ! c'était quelques mois avant notre dernière réunion de Sainte-IJarbe.
— l]t vous p(msez qu'un chagrin de (pu-hpies mois doit dunu' tonjoiu's, que la Providence, ipii a rendu nos joies si jiassagères et si fugitives, voudrait rendre nos douleurs éternelles !
— Cela ne se peut pas, s'écria le docteur, dont je flattais le système ; c'est pour le coup que l'inpiilibre serait détruit!
— Kli bii'u ! nintiiui.ii-je, nous vous demandons une année, p;is davantage !
— Que voulez-vous dire? s'écria Maurice étonné.
— Promettez-nous que, d'ici à un an, vous renoncerez au projet insensé que vous méditez.
— Vous ne pouvez rofuser ce délai à vos vieux amis !
— Plus encore, aux amis de votre père !
Le jeune homme nous regarda avec émotion et nous dit :
— Je vous le promets.
— Ainsi, à la Sainte-Barbe prochaine, vous v ieudrez vous asseoir à côté de nous, au milieu de vos camarades d'enfance?
— Je vous le promets.
— Et si votre sort n'est pas changé, si d'ici là vous n'avez rien trouvé qui vous rattache à la vie, nous vous rendrons votre promesse.
— J'accepte, s'écria le jeune homme ! Je serai lidèle au rendez-vous; mais d'ici là il me serait impossible de rester àParis. . . Adieu donc, mesamis, adieu !
— Au A décembre, lui criai-je!
— Au 4 décembre !
Et nous nous séparâmes.
Maurice avait en etl'et quitté Paris, car nous ne le revîmes plus, et l'ingrat, plus fidèle à sa douleur qu'à ses amis, ne nous écrivit même pas. Qu'étaitil devenu ? où était-il allé ?. . . Nous fûmes longtemps sans le savoir. Enfin nous apprîmes, mais non pas par lui, qu'il parcourait la Grèce et la Syrie. Cependant et depuis son départ les jours avançaient; le temps marche pour les travailleurs conuui! pour les oisifs, pour les heureux comme pour ceux (pii ne le sont pas ; seulement, il marche un peu plus vite pour les uns que pour les autres, mais enfin tons arrivent au même but, même ceux qui u'i'U ont jamais eu.
Le printemps et l'été s'étaient écoulés; l'automne \ oyait revenir à Paris la p-opulation fashionable des châteaux et des campagnes, nous étions à la fin de novembre ; nous n'a\'ions point de nouvelles de notre exilé ; cependant le 4 décembre appror chait. Maurice avait-il oublié sa promesse ou plutôt ne pouvait-il plus la tenir? Tout me disait ipie le malheureux jeune homme n'a\ ait pas même eu le courage d'attendre et avait cédé à sou désespoir. Au milieu de ces perplexités et de ces craintes le 4 décembre arriva. Pour la première fois di; ma vie j'allai à cette fête avec un sentiment pénible et un serrement de cœur indéfinissable; au milieu do toutes ces physionomies joyeuses et animées, j'en chercluiis nue triste et i)àle, que je n'aperctivais pas ! Je parcourus dans tous les sens l'immense salle du banciuet. Maurice n'y était pas. Le docteur luimême n'élait pas encore arrivé et c'était le seul à (pii je pouvais fa.ire part de ini's angoisses. Déjà retentissaient les conversations bruyantes, les cris (le joie et le choc des verres! Le président avait réclamé le silence et d'une voix lente et solennelle venait de prononcer le toast ordinaire : « A ceux « de nos camarades (pie l'absence ou le malheur « eniiiêilie de s ■ trouvera celte iV'Uuiou ! « Tous se levèrent et répétèrent ce toast avec ac^luuialiou ; moi seul je n'ea avais pas la force... et murmurais
lOi
MAURICE
à voix basse : .4m pauvre Maurice.' quand je vis apparaître le docteur, qui entrait avec l'empressement et l'animation d'un retardataire. Il aperçut du premier coup d'œil, et au banc des anciens, la place que j'avais laissée vide à côté de moi; il courut s'y asseoir.
— Eh bien ! lui dis-je, pendant qu'il déiiliait sa serviette, Maurice n'est pas ici !
— Je le sais, je viens de le voir.
— Il est donc arrivé ?
— Depuis trois jours.
— Et il n'est pas venu !...
— Le pauvre garçon ne pouvait pas : il est blessé.
— 0 ciel! il a tenté de se tuer!... ou bien un duel!...
— Rien de tout cela... une jambe cassée. Sois tranquille, les jambes cassées, cela me regarde.... c'est ma partie, ma spécialité... Chacun la sienne, et cela ne doit pas plus t'effrayer qu'un dénoùmeut à changer ou un acte à refaire.
— Comment cela lui est-il arrivé '?
— Fidèle à son système de silence, il ne me l'a pas dit.
— Il est donc toujours bien malheureux !
— Au contraire ! il est charmé, enchanté, il cause, il rit, il chante, il danserait même si je le lui permettais; enfin c'est un changement complet, et il n'y a pas au monde d'homme plus heureux depuis qu'il a la jambe cassée ; je crois que cela la guéri.
— En vérité !
— C'est peut-être une découverte, un remède contre le spleen... j'y réfléchirai !
Et tout le reste du dîner le docteur lut d'une humeur charmante comme il l'est toujours quand il vient de sauver un de ses clients. C'est presque dire qu'il passe sa vie à être aimable.
Le lendemain, je courus avec lui chez Maurice, mais au lieu de nous arrêter au second étage, nous montâmes jusqu'au sixième; c'est là qu'habitait notre ami ; de son appartement d'autrefois il n'avait conservé que cette mansarde, brûlante en été et glaciale en hiver. Cette seule pièce servait à Maurice de chambre à coucher, de salle à manger et de cabinet de travail... un lit, une table et quelques chaises composaient son mobilier ; mais sa figure resplendissante et radieuse semblait faire refléter sur tout ce qui l'environnait un rayon de bonheur. Le docteur m'avait dit vrai, jamais je n'avais vu Maurice plus libre et plus content ; je lui parlai de sa blessure, il n'y pensait pas, il ne souti'rait plus. — Mes amis, mes chers amis, nous dit-il en nous serrant la main, je fus bien coupable, mais vous aviez raison, il ne faut désespérer de rien tant qu'un a devant soi du temps : et j'ai, grâce au ciel, celui de réparer mes fautes ; l'avenir m'appartient et par lui j'expierai le passé. Le revenu que m'avait laissé mon père se réduit maintenant à un minier de francs. Qu'importe? J'ai pris, vous le voyez, un loyer de cinquante écus, et tout mon budget est voté d'avance, d'après le même système d'économie. Avec du courage, je me passerai de ce
qui me manque ; avec du travail, je regagnerai c« que j'ai perdu ! Le travail ne m'eflTraie pas, car je suis heurjux, et le bonheur rend tout facile.
— Heureux! m'écriai-je, et comment cela?
— Oui, sans doute, me réi)ondjt .Maurice en rougissant... puisque je vous revois, puisque vous m'aimez encore et que j'espère bientôt reconquérir votre estime.
11 tint parole; ce n'était plus le même homme; il ne dévia plus de la route qu'il s'était tracée. A peine guéri, il se livra au travail avec passion, avec fn'oésie. — Tout entier à sa profession d'avocat, il semblait qu'il n'eût été mis au monde que pour compulser des dossiers et parler procédure. Je croyais revoir et entendre son père. Il eut pour sa première cause une afTaire ditlîcîle et intéressante qui avait attiré l'attention publique; il débuta avec éclat, avec succès, et je n'ai pas besoin de vous dire que tous lesbarbistes de son temps étaient ce jour-là au palais !
H nous aperçut dans la foule, le docteur et moi, l't viut à nous.
— Ai-je tenu ma parole? nous dit-il.
— Oui, et si ton père était là, il serait comme nous, fier et content de toi !
— Ah ! s'écria-t-il en levant les yeux vers le ciel, vous ne pouviez rien me dire qui me rendît plus heureux!
Ce n'était laque lepremierpas. Maurice continua avec persévérance la diiticile et honorable carrière qu'il venait d'embrasser; pauvTe encore, mais estimé des juges, aimé de ses confrères, il voyait peu à peu sa clientèle se former, et, sans me rendre compte des événements dont il avait été le jouet, sans m'expliquer ce qui avait pu ainsi le renverser et le relever, je le croyais désormais au port, à l'abri des orages et poiu- jamais sauvé, lorsqu'un soir, c'était le 3 décembre, rentrant chi'z moi fort tard, je trouvai ce billet qui était de Maurice : «Monami^ « j'ai encore besoin de vous, venez, car jamais votre
« aide ne me fut plus nécessaire venez. Cette
» fois je vous dirai tout... Je vous attends demain « de bon matin à l'adresse ci-dessous » Et l'adresse qu'il m'indiquait n'était pas la sienne.
Je fus réveillé par le docteur, qui avait aussi reçu la veille au soir une lettre à peu près semblable, et, quoiqu'en décembre, où lejonr se lève tard, il soit assez agréable de faire comme lui, nous étions de bonne heure à l'adresse qu'on nous avait désignée. C'était un grand et magnifique hôtel, un des plus riches du quartier Saint-Georges , mais l'élégance et le confortable y brillaient encore plus que la richesse. Ce début fit froncer le sourcil au docteur.
— Qu'avons-nous à faire ici? me dit-il d'un air de défiance.
Un domestique nous introduisit dans un petit salon où Maurice nous attendait. 11 était habillé de noir, eu proie à une telle émotion que sa main tremblait en serrant la nôtre; à peine pouvait-il parler.
— Qu'y a-t-il donc encore? lui dis-je toutefifrayé.
— Ce qu'il y a, mes amis, vous allez le savoir;
MAURICE
car avant de vous expliquer le nouveau service que j'atlendsdevous, jeveuxjje doistout vous avouer !.. Et il commença alors le récit suivant, leffuel, je vous le dis tout bas, m'intéressa vivement; et si je n'ose en convenir tout haut, c'est par là crainte, ô mes lecteurs, que cet aveu ne produise sur vous un effet tout contrair'"; mais eu ce cas ce sera la faute de l'historien et non de l'histoire que je vais vous raconter de souvenir el dans toute sa simpluiti'.