LES MANSARDES
En sortant du collège, Maurice était venu habiter prés de nous l'appartement dont je vous ai parlé; appartement au second, ayant pour succui-sale uu
belvéder au sixième, succursale qui ('tait devenue depuis le siège principal de son habitation; mais, alors, il n'y montait de temps en temps que pour y peindre, attendu que le jour y était plus clair et plus beau que dans rapj)arlement du second. Une l'ois à l'ouvragi", .Maurice restait souvent des heures entières dans ce qu'il aopelait avec orgueil son atelier; Maurice ainiiyt la peiutiu'c et y aurait peut-être excellé sans les Paudectes et le droit romain qui faisaient aux beaux-arts une concurrence redoutable, mais il leur donnait, du moins, tous les moments dont il pouvait disposer, et c'était pour lui, qui n'aimait rii'U encore, le plus doux des passe-temps et la plus agréable des récréai ions. Un jour, ai)rès avoir ]iàli toute sa matinée sur une question de droit des plus ardues. Mauric<i se sentait la tète lourde et l'alignée, il avait besoin de repos et le soleil élait magnitique; le jeune Cujas devenu Itaphaél s'élança lestement vers sou atelier; il était déjàparveiui d'un trait jusqu'au cinquième
MAURICE
étage et s'apprêtait à gravir le sixième, lorsiiu'il s"apcrnit que quelqu'un montait devant lui.
Cï'lail une personne en rolie jjlanrlie (jui se retourna, et Maurice vit la iîgure la plus distinguée et la jjhis ravissante
Lue jeune lîlle au gracieux sourire, aux yeux bleus, à la lilonde chevelure, à la démarche et à la taille aériennes; et, vu la région élevée où elle se trouvait alors, entre le ciel et la Ici're, on aurait pu la prendre jiour un ange aussi bien (]ue pour une simple mortelle. Maurice, qui, jusque-là, s'était fort peu inijuiété de ses voisins, pensa alors pour la i)remière fois que le sixième et le s«^ptième pouvaient être habités. Le bruit d'une porte qui se refermait le confirma dans ses conjectures. Cette aj)] arilion qui venait de le ravir, n'avait, grâce au ciel, rien que de réel et de terrestre. C'était sans doute une voisine, aux formes gracieuses et élégantes; pourquoi la grâce et l'élégance n'habiteraienl-elles pas le sixième? C'était peut-être une altiste, une jeune peintre comme lui> et toute la journée Maurice resta l'oreille collée contre la porte de sou atelier pour entendre descendre sa charmante sylphide; mais elle ne sortit pas ou descendit si légèj'ement qu'on n'entendit point le bruit de ses pas. Ce jour-là et le lendemain, il fut impossible à Maurice de s'occuper de son droit romain; il ne ] ouvait pas lire, sa vue était trouble, ou plutôt le
jour était trop sombre Impossible d'y voir et
de travailler au second, et successivement le Digeste, le Code, les Pandecles et tous les cahiers de Maurice prirent le chemin du sixième étage.
Le portier eut un instant de crainte en rencontrant chaque jour sur l'escalier ce déménagement partiel; mais comme rien ne sortait de la maison, il se rassura et s'étonna seulement du caprice de son jfeune locataire , qui passait sa journée entière dans une mansarde du sixième, tenant toujours sa porte entr'ouverte , au risque de s'enrhumer. Cependant, rien ne paraissait ; Maurice maudissait les vertus domestiques et sédentaires de sa voisine qui, semblable sans doute à la Lucrèce de M. Ponsard,
Restait oujours chez illc cl lilait [le la laine.
A force de s'occuper sans cesse du même objet, l'imagination du pauvre jeune homme, jusqu'alors oisive et endormie, s'était éveillée ardente et active. Chaque jour, chaque nuit enfantait un nouveau rêve, il voyait là, devant ses yeux, cette beauté qu'il avait aperçue à peine, cette inconnue, déjà trop séduisante, et qu'il parait encore de mille qualités nouvelles. Je n'aurais pas voulu répondre que déjà, sans se l'avouer à lui-même , Maurice ne fut amoureux , mais amoureux d'une ombre, d'une chimère qu'il avait créée lui-même, lorsqu'un incident bien simple vint donner du corps à ses pensées et de la réalité à ses rêves.
Maurice entendit un jour un pied lourd et pesjuit gravir l'escalier étroit qui passait devant sa mansarde. Le son métallique des pas attestait des souliei's ferrés, et Mamice n'eut pas même l'idée de
regarder à travers sa porte entr'ouverte. C;'. ne jiouvait être son inconnue aux pieds légers. Il euteuilit donc sans y faire attention la scène suivante, qui se passait devant sa chambre et sur les marches de l'escalier :
— Eh bien! oui, c'est moi, Antoine, le porteur d'eau de la maison; gare, que je passe !
Ces nuls étaient prononcés d'une voix enrouéi; par les brouillards de la Seine et de plus cousidi'ralileuienl avinée; mais s'il y a un état à qui le vin soit de temps en temps permis, c'est celui de porteur d'eau, et Antoine poussait jusqu'à l'excès lamour des contrastes; il continua donc en chancelant :
— Vous laisser passer, je le veux bien, mais vous comprenez , petite mère, qu'il faut payer le passage... un petit baiser.
— A mon secours 1 s'écria une voix douce et tremblante.
Maurice ouvrit vivement sa porte. Une femme éperdue se précipita dans sa chambre, seule issue (jui lui fût ollerte, puisque l'escalier était barré par le porteur d'eau. Avant que celui-ci fût revenu de son étonnement, la porte avait été refermée à double tour, et Maurice, en se retournant, vit une pauvre jeune iille qui venait de tomber évanouie sur une chaise... C'était son inconnue, et pour la seconde fois qu'il la rencontrait, il se trouvait tète à tête enfermé avec elle, au sixième, dans une chambre de garçon.
J'aurais donné à mes lecteurs une idée biim imparfaite du caractère de Maurice, s'ils m; comprenaient pas que le premier sentiment qu'ij éprouva fut une frayeur extrènn; et ensuite un embarras terrible. 11 pouvait contempler à loisir ces traits charmants et cette physionomie plus suave, plus pure encore qu'il ne l'avait rêvée. Plus âgée qu'elle ne lui avait semblé d'abord, elle devait avoir dixhuit à vingt ans. Sa toilette se composait d'une robe blanche, d'un chapeau de paille et d'un cliâie bleu : c'était la simplicité même : mais il y avait, dans cette simplicité la recherche la plus élégante. Maurice ne vit rien de tout cela, il ne songeait qu'aux moyens de la faire sortir de cet évanouissement qui l'effrayait, et lorsqu'il vit des couleurs rosées revenir d'elles-mêmes sur son teint légèrement pâli , lorsqu'il vil ses joues et ses lèvres se ranimer et ses yeux s'entr'ouvrir : éperdu, hors diï lui-même, et par un mouvement dont il ne fut pas maître, il se jeta à genoux, puis, honteux de cette folie, il se hâta de se relever. La jeune dame l'avait-elle aperçu? c'est ce que je ne puis dire ; mais en voyant ce beau jeune homme qui se tenait respectueusement à quekpies pas d'elle, baissant les yeux et tremblant, elle se siMilit tout à coup rassurée.
— Vous n'avez plus rien à craindre, mademoiselle, lui dit Maurice , qui venait d'écouter à la porte; celui qui vous avait effrayée est descendu. I. 'inconnue se b'va. — Maurice comprit alors sa maladresse, et voulut vainement la réparer enajoutant : Il serait peut-être plus prudent d'atteildre. —
MAURICE
L'inconnue s'avanrait (onjoiirs tUicôtc' de la porte.
— Nous somnies voisins, je cr<iis, confinua Maurice. — La jeune femme soui'it légèrement.
— iMaiti'i; Tricot , le tailleur qui demeure audessus de moi, n'cst-il pas votre père?
L'inconnue, qui s'apprêtait à sortir, et qui avait avait déjà posé sa main sur la dé, fit un mouvement quiï Maurice prit pour une alïirmaliou. Itejirenant courage, maisballiuliant encore, il ajouta:
— Si vous vouliez me permettre... à titre cle voisin... de me jirésenter chez lui pour causer de l'événement d'aujourd'hui et savoir de vos nouvelles.
La jeune dame rougit ; elle voulut parler, puis une réflexion sembla l'arrêter; elle se contenta d'incliner la tète en signe d'assentiment, et voulut de nouveau sortir. Maurice, au comble de la joie, saisit la clé qu'elle ne jiouvait venir à bout de tourner, et, dans ce mouvement, il pressa, sans le vouloir, une main délicieuse et admirableuK'nt bien gantée. Cefutlui,à son lour,qui rougit enmurnuirant des excuses qu'on n'entendit point, car la porte venait de s'ouvrir, et adressant à son protecteur un gracieux signe de tète et uli salut de la main, la jeune femme descendit lestement l'escalier, et quelques instants après, elle avait disparu.
Maurice était resté immobile à la même place, ravi de son aventure, mais mécontent de lui; car depuis que l'inconnue n'était plus là, il avait à lui adresser mille choses aimables, mille compliments délicats et spirituels, qui maintenant lui arrivaient en foule , et dont pas un mot ne lui serait \ enu quelques instants plus tôt. A coup sûr, il aurait dû tirer un meilleur parti d'une reuconlre si heureuse et si romanesque, mais il se consolait en pensant cju'il avait obtenu la permission de la revoir. 11 n'osa pas le jour même, quoiqu'il en eût grande, envie, monter chez maître Tricot, son voisin; mais le lendemain, avant midi, il alla frapper à sa ]>■ "'le. Les moyens de s'introduire étaient faciles; il a\ait un habita se faire, faire, un habit à la mode, et ayant entendu pavh>r de la coupe hardie et élégante de son voisin, il venait s'adresser à lui. Maître Tricot était un fort honnête hommi;, tailleur lal)orieux et déjà à son aise, qui habillait d'ordinaire les boutiquiers ou les ouvriers, c'est-à-dire les rezde-chaussée ou les mansardes, mais qui avait peu l'habitude des premiers étages ou des seconds. Il fut donc infiniment flatté de la nouvelle pratique qui lui arrivait, sans rien comprend re cependant à l'extensiou subite (pic venait de prendre sa renommée.
Pendant qu'il prenait mesure à son client, celuici regardait autour de lui d'un œil curieux. L'appartement était propre, mais tout y était assez commun, à commencer par madame 'l''ricot, grosse Alsacienne, qui, vu son habileté pour les coutures, tenait lieu à son mari d'un second garçon : — le ]iremier était M. Mathieu, jeune gaillard frais et vermeil, à (|ui l'on ne ]iouvai( refuser l'avantage iiiKiulestable d'une brillante sauté; c'était sa principale (pialité. Mais il en avait d'autres : ne quittant jamais l'établi et maniant vigoureusement l'aiguille, il restait toiite la journée les jambes
croisées, ne changeant de position que pour porter le soir chez les pratiques l'ouvrage confectionné le malin.
Maurice s'attendait toujours à voir entier une autre personne qui n'apparaissait pas, el force fut à lui d'amener la conversation, sur le sujet qui l'intéressait.
— Je croyais, maître Tricot, du moins je l'avais entendu dire à madame Galuchet, notre portière, que vous aviez une fille ?
— Oui, monsieur, une jolie fille, je m'en vante !
— Mon Afhénaïs ! s'écria madame Tricot, et le tailleur et sa femme échangèrent un regard de satisfaction et d'orgueil.
Mathieu, qui avait aussi levé les yeux, poussa un soupir, reprit son aiguille el continua le point arrière qu'il avait commencé.
— Est-ce qu'elle n'est pas ici? contirîua Maurice en regardant toujours autour de lui.
— Non, monsieur, elle est en journée.
— En journée? dit Maurice ; et chez qui ?
— Chez unelingère... madame Tricot a toujours gâté sa fille, et lui a laissé faire ses volontés; elle n'a jamais voulu, comme sa mère, coudre des pantalons et des gilets.
— Est-ce sa faute? répondit madame Tricot, on ne maîtrise pas ses goûts. Elle n'aime pas l'état de tailleur.
Mathi(iu soupira de nouveau.
— C't' enfant est gentille, et la mise lui va si bien ! Il esl tout naturel qu'elle aime à être belle. Et quand je sors avec elle, il faut voir comme tout le monde nous suit dans la rue!.. Ça flatte une mère. Aussi tout mon regret est de n'avoir pu lui donner des idées et une éducation en rapport avec son physique.
— Tu ne lui eu as donné que trop, ivprit le brave lailleur ; tu l'as élevée comme une duchesse, et aujourd'hui elle veut être lingère; v'ià ce que c'est! elle ne se plaît. plus chez nous, dans une chambre au septième :'il faut (pi'elle soit dans un salou, au premier, chez madame l'Evrard.
— Lue des premières lingères de Paris !..
— Chez laquelle il y a des glaces dorées où ces demoiselles se regardent, des meubles en jialissandre et des canapés où elles s'asseieut.
— Où est le mal !
— Il n'est pas bien qu'elle s'habitue aux canapés. Est-ce qu'il y en a ici? Et puis, quel est le monde qui fri'ipiente ces beaux magasins de lijigei-ie?
— Itieu ipie des dames de la haute société, di;s banquières et des marquises !
— C'est drôle! j'y ai été deux fois prendre ma fille, je n'y ai jamais vu que des hommes, et des jeunes gens encore !
— Tous jeunes gens connue il faut! TiMijours des équii)ages à la porte !
— C'est vrai ! et moi qui emmenais Alhé'ua'is à pied, je l'ai entendue, eu regardant ces riches voitures, soupirer tout bas.
A ce mot, Mathieu soupira tout haut, el le tailleur le regarda avec un air d'intérêt.
MAURICE
— Enfin, monsieur, dit-il en s'adressant à Maurice, voilà un jeiini- honiuie que j"ai élevi', que je n'ai jamais quitté, qui n'a pas un défaut, un bon travailleur à qui je comptais laisser, quand je me retirerais, mes pratiques et ma fille...
— Eh bien? demanda vivement Maurice. ..
— Eh bien ! elle ne dit pas oui... elle ne dit pas non... Elle ne dit rien, mais il est clair qu'elle a d'autres idées, tandis que ce pauvre garçon n'en a qu'uue... 11 aime AIhénais comme mi enragé.
— Ne parlez pas de cela, maitre, s'écria Mathieu avec émotion, elle me fera perdre la tète !
— Voyez plutôt, dit madame Tricot en haussant les épaules, connne il maigrit.
— Qu'est-ce que ça prouve"? répondit-le tailleur en continuant de prendre mesure à Maurice , ça prouve qu'il faut une santé comme la sienne pour y résister; malgré ça, je suis bon père, je n'oblige pas Athénaïs à l'épouser; mais qu'elle y prenne garde ! si elle me fait du chagrin, si elle tourne mal. . . elle sera cause de ma mort, — et mugrosse larme qui roulait dans les yeux du bon tailleur vint tomber en ce moment sur la bande de papier dont il se servait pour prendre mesure.
— Allons donc, dit madame Tricot, quelle idée as-tu de notre fille ? est-ce qu'on a eu jusqu'ici rien à lui reprocher '?
— Non ; mais elle est coquette, elle aime la parure, et il y a toujours des beaux messieurs en gants jaunes prêts à profiter de ça, et à acheter le repos et l'honneur d'une pauvre famille. Ou aurait beau leur dire : Il y a tant de grandes dames qui ne demaudentpasniieux! adressez-vousà elles, et laissez sa fille à 1 artisan, qui n'a que ça pour être heureux!... Ils ne vous écouteraient pas... n est-il pas vrai, monsieur? En parlant ainsi, le tailleur était à genoux devant Maurice, à qui il achevait de prendre mesure, et Maurice, tout ému, se reprochait déjà le motif qui l'avait amené dans cette mansarde, lorsque la sonnette, agitée avec violence, retentit plusieurs fois.
— C'est elle ! s'écria madame Tricot avec joie, c'est mon Athénais! '
Le tailleur se releva vivement, Maurice pâlit, et Mathieu laissa tomber ses ciseaux... La tète en avant et le cœur tout énm, Maurice regardait du côté de la porte... Elle s'ouvrit, et il vit entrer une brune de quinze ans, gaie, rieuse, insouciante et fraîche comme une rose, le vrai type des grisettes. Maurice poussa un cri de surprise : ce n'était pas son inconnue.
Athénaïs Tricot, qui n'avait jamais vu Maurice, lui fit d'un air coquet une gentille révérence ; puis adressa un sourire au tailleur, une caresse à sa mère et une petite grimace à Mathieu ; tout cela en même temps et sans interrompre ta chanson qu'elle avait conunencée, et qui disait :
Je suis sans foiUine Et n'ai point il'aieux! Oui, mais je suis hrune El j'ai les yeux bleus.
A cette vue, qui aurait charmé tout autre, Maurice prit son chapeau, et, sans répondre au tailleur, qui lui demandait pour quel jour il voulait son habit, il sortit désespéré. Il s'était trompé, ce n'était point son inconnue... Où demeurait-elle donc? Il y avait au septième, en face du tailleur, deux portes. — Dans son désappiiintement et sans savoir ce qu'il faisait, Maurice frappa à la première... C'était une chambre habitée jjar une ancienne ouvrière en dentelles, septuagénaire et presque paralytique, vivant seule et ne sortant jau>ais... Ce n'était pas là qu'il fallait s'adresser.
En désespoir de cause, et dans un état d'exaspération qui ne lui permettait plus de réfléchir, Maurice sonna à tout hasard à la porte de la dernière chambre. Un petit garçon vint lui ouvrir, et Maurice entra dans nue pièce basse mais assez vaste; une femme et plusieurs petits enfants travaillaient autour d'une grande table où l'on voyait entassés des franges, des ganses et des galons : il était dans un atelier de passementerie, et sou thème fut bientôt fait : il avait un petit salon à tendre en entier avec des étoties et des franges, et au lieu de s'adresser à un tapissier eu renom, il préférait, afin que cela lui revint moins cher, s'adresser directement à un ouvrier en chambre. Madame Durouseau promit d'envoyer chez lui, ou plutôt de descendre elle-même le lendemain pour calculer le nombre de mètres que demanderait cette fourniture.
Elle tint parole et fut à l'heure dite chez Maurice. Madame Durouseau était une grande fenuue sèche, au ton bref, à l'air sévère. Tout entière à son all'aire, elle ne parlait que de torsades et d'effilés, et Maurice ne lui parlait que de sa famille.
— Vous avez uu mari?
— Non, monsieur, je suis veuve... la soie bleue sera plus jolie, mais moins solide.
— Je vous crois, madame Durouseau et m'en rapporte à votre goût . . . ^'ous avez beaucoup d'enfants ?
— J'en ai six.
— Entre autres une fille charmante que j'ai eu le lilaisir de rencontrer.
— Je n'ai que des garçons... Je mettrai votre tenture en rouge; c'est plus cher, mais vous y gagnerez.
— Comme vous voudrez... Il me semblait cependant qu'une jeune personne habitait chez vous.
— Ma nièce Fœdora, c'est possible... Monsieur la connaît?
— (lui, madame.
Et le front déjà sévère de madame Durouseau se rembrunit encore. Maurice se hâta de raconter le service qu'il lui avait rendu et l'admiration respectueuse que lui avait inspirée sa jolie voisine. Madame Durouseau le regarda d'un air étonné et continua ses calculs. Maurice, quoique un peu déconcerté, se hasarda à lui demander si sa nièce travaillait chez elle.
— Non, monsieur, elle ne travaille pas.
— J'entends, elle demeure seulement avec vous.
— Non, monsieur, elle n'y demeure plus.
— Et pour quels motifs, mon Dieu?
MAURICiï.
— Je pi'iise que cela ne regarde; personne, répondit roiivrièred'un air sec et glacial; et Manrice ne se sentit plus la force d'interroger. Tout devenait mystère dès qu'il s'agissait de cette jeune personne, et ce mystère redoublait naturellement la curiosité de Maurice. Il renvoya la tante en lui disant qu'il cxamiurrait ledr\is(|u'i'lli' lui laissait; puis l;itign(' (]<• chcrclier le mut d'nin' énigme qu'il ne trouvait jias et qui lui donnait la migraine, il sortit pour prendre l'air, passa devant la nouvelle église de Notre-Uame-de-Lorette , descendit la rue Lailitte et entrait sur le boulevard qu'il allait traverser, lorsejuun embarras de voitures le força de s'arrêter. Devant lui, pialfaient deu\ chevaux aaglais' pur sang, attelés à un élégant coupé que (•enduisait nu gros cocher galonné portant des gants blancs et une perruque de laiui' blauclie ; la voilure était, de plus, ornée de deux laquais derrière et d'armoiries sur les panneaux ; en garçon qui n'aime pas à perdre son temps, Maurice, en attendant que les voitures défilassent, s'amusait machinalement à expliquer le blason qui était devant ses yeux. Des armes de baron surmontaient une corne d'abondance et plusieurs attributs du commerce, ce qui lui faisait supposer que le coupé appartenait à une noblesse financière, lorsiiue la personne qui était ^eule au foud de la voiture avança la tête, et Maurice reconnut les traits auxquels il rêvait en ce moment, ceux de sa belle inconnue qui rougit en l'apercevant, mais qui, cependant, s'inclina avec grâce pour le saluer. Maurice, tout joyeux, s'élançait à la ])ortière, mais la file des voituresveuaitdi'sVlu-auli'r, et lesdu'vaux anglais, déjà impatients du retard, disparurent raiildcmeut emportant le coupé, la belle inconnue et les nouvelles espérances de Maurice.
Plus malheureux et plus intriguéque jamais, il continua sa jjromenade, se creusant la tête à expliquer cette seconde apparition i[ui lui rajipelait celles du Domino iwii\; mais il n'était [las à l'Opi^ra- Comique, il était dans sa rue, devant sa maison ; et au moment où il mettait la main sur le marteau de la porte une idée victorieuse et pourtant bien simple vint s'ofl'rir à son esprit : c'était de s'adresser à madame Galuchet, sa portière. Une portière sait tout ce qui se passe dans une maison, voire même dans un hôtel... une portière connaît dans le< affaires des maîtres ce que souvent les maîtres euxmêmes ne connaissent jtas, et Abuu'ice, di'dainnanl tous les vains détouis de la di|ilomatie, aborda franchement la question en demandant à madame (jaluchet si elle connaissait la nièce de madame Diu'ouseau, la passementièn; du septième.
— Mademoiselle Ka'dora'/
— Justement.
— Si je la connais!... {{lit; a causi' assez de chagrins à sa tante, une digne fénune, ([ui \it bien, celle-là ! Aussi est-i!lle protégét» par le père Doucet. Le père Doucet, monsieur, est un desservant de
,^'otre-Daule-de-Lorette, qui a grand crédit dans le (piarlier, et ([ui a promis de faire avoir à mou mari une place de garçon de caisse ou de garçon de bu-
reau quelque part. Parce que vous comprenez ((u'il n'y a [as besoin ici de deux personnes pour tirer le cordon, et que si mon mari gagnait de sou côté pendant que je gagne du mien... au lieu d'un revenu...
— (la en fera it deii \ . . . l-:t mademoiselle Ffedoi'a ?..
— Ktait élevée jjar sa tante dans la passementerie et dans les meilleurs ijrincijies... Le père Doucet surtout l'avait ])rise en affection ; tout le temps ipi'elle n'employait pas au travail, il voulait ipi'ell(! le passât à l'nffice. Son intention était même de la faire entrer dans un établissement de personnes pieuses où on aurait fait son bonheur... Quant à madame Durouseau, si ce n'avait été la crainte de C(uilrarier le père Doucet, elle aiwait préféré, à vrai dire, que sa nièce restât chezelle comme ouvrière... tant il y aejne dans li' doute et dans l'incertitude où ils étaient et pendant qu'ils hésitaient encore à iirendre un parti...
— Kh bien...
— Mademoiselle Fœdora est entrée à l'Opéra.
— Pas possible ! s'écria Maurice stupéfait.
— Oui, monsiiiur, c'est comme je vous le dis, le véritable (Jpéra... Elle est dans les chœurs de la danse... Le père Doucet en a été consterné, sa tante furieuse, et moi je n'en parle à personne, car ça peut faire du tort à la maison et surtout à la petite Athénaïs Tricot, la fille du tailleur, qui était très-liée avec Fœdora, et que l'exemple peut gagner! Car vous comprenez, monsieur, dans les chœurs de la danse où ça peut-il la mener, la malheureuse !
— A la fortune, répondit Maurice avec amertume, car je viens à l'instant même de la rencontrer sur le boulevard en riche toilette.
— Elle! mademoiselle Fœdora! s'écria la portière d'un ton radouci.
— Avec deux laquais et un équipage.
— Déjà! continua la portière avec uu étonnement mêlé d'admiration.
— Et si j'en crois les armoiries de sa voiture... c'est quelqu'un de la finance... quelque riche banquier... qui se ruine pour elle.
— Un banquier! s'écria madame (îalucbet avec un transport de joie, un banquier!.. Il est impossible que je n'obtienne pas par lui cette place de garçon de caisseque me promet depuis st longtemps le père Doucet... d'autant que j'ai toujoui-s été au mieux avec Fiedora! nue pauvre enfant qu'on voulait forcer à être dévote et à passer tout son temps à l'otlice... Contraignez donc les jeunes filles! voilà ce qui arrive ! mais à ([ui la faute'? aux parents, et je l'ai toujours dit à madame Durouseau.
La digue portière continuait encore, avec chaleur et conviction, sa thèse eu faveur de la tolérance domestique et religieuse, que déjà Manrice l'avait quittée et remontait chez lui honteux et désespéré. 11 y trouva un camarade de Sainte-Darbe, Alfred ('...., fils d'un célèbre et riche négociant qui venait le chercher pour l'emmener diner avec lui.
Dans la disposition d'esprit où il était, le premier mouveiueul de Maurice fut de refuser, mais son
MAURICE
jeune oamarailo ajouta : ftj'ai doux stalles pour l'Ojiéra.
— Pour ropûra ! s'ocria Maurice avec un accent de raf?e qui étonua son ami... j'accepte... j'irai ! — Et les (li'u\ auiis partirent.
tE BANQUIER.
Les denx amis arrivèrent à l'Opéra dans un entr'acte et se promenèrent un instant au foyer; ils s'arrêtèrent pr^ d'une des cheminées, où un homme jeune encore, mais petit, rondelet, au teint coloré et à la voix haute, s'était posé comme orateur. Un zézaiement désagréable nuisait à son débit, mais donnait à son discours une oi'iginalité et un comique que ne lui auraient peut-être pas procurés le piquant et la nouveauté de ses pensées. Du reste, sa mise était des plus recherchées, et dans toute sa personne respirait l'air satisfait d'un homme qui croit en lui et en se? moj'ens de séduction, confiance qu'on n'aurait su commeut expliquer sans' les trois gros boutons de diamants qui brillaient au jabot de sa chemise et qui semblaient à toutes ses phrases ajouter ces trois mots : je fuis riche !
— Oui, messieurs, criait-il avec son zézaiement ordinaire, je le dis avec peine et douleur : l'Opéra s'en va!
— Quel est ce monsieur? demanda Maurice à son ami.
— Le baron d'Havrecourt, lui répondit Alfred, un banquier opulent.
— Il a un air bien triste.
— C'est un abonné de l'Opéra...
Puis s'approchant de l'orateur, qu'il salua, —
Calmez vos regi-els^monsieur le baron, lui dit-il on
. riant, le mal n'est pas si grand que vous le faites;
unus avons encore dans la danse, et surtout dans 1(>
chant, des talents adaiiirables.
— Qu est-ce que ça me fait. Je ne viens pas pour cela Je viens pour les dames de ma connaissance que j'allais saluer dans leure loges et que je n'y trouve plus. Je viens an foyer pour les nouvelles politiques, diplomatiques ou excentriques qu'on y apprend; car députés, grands seigneurs, ambassadeurs, tout le monde s'y donnait rendezvous autrefois et maintenant, qui est-ce qui y vient?
— Vous d'abord, monsieur le baron, répondit Alfred en s'inclinant, et puis nous!., qui venons pour vous entendre, et ce que vous dites là est peu obligeant pour vos admirateurs !
— Du tout, messieurs, du tout, s'écria le banquier avec un rire protecteur ; je ne dis pas cela pour vous qui êtes de charmauls jeunes gens ; je le dis, au contraire, dans votre intérêt. Il comprenait seul l'Opéra, le philosophe qui s'écriait : Allongez les ballets et raccourcissez les jui)es. Eu ce tenqis-là seulement il y avait de piquants scandales, des beautés célèbres qui attiraient tous les regards par
l'cclat de leurs conquêtes ou de leurs aventures... Ce n'est plus ça! c'est ennuyeux à périr!... Ces demoiselles sont connue les pièces, elles ne font jamais parler d'elles ; tout le monde est sage, tout le monde" est honnête... L'Opéra s'en va ! ! ! C'est désolant pour nous autresjeunes gens'd'esprit et de plaisir... Nous, la nouvelle régence !... On a une maîtresse, personne ne s'en doute... Elle vous est fidèle ! elle a des vertus domestiques. C'est presque un ménage; autant vaudrait rester dans le sien !
En ce moment, la sonnette du foyer interrompit le baron au milieu de sa tirade ; le rideau se levait, et nos jeunes gens coururent occuper leurs stalles d'orchestre.
La lorgnette de Maurice, sans cesse braquée sur le théâtre, était toujours dirigée vers le corps des ballets, au grand étonnement de son compagnon. Il traitait les premiers sujets avec une complète indifi'érence, ou ne les regardait même pas. En revanche, il lorgnait l'une après l'autre, avec une attention scrupuleuse et soutenue, qui ressemblait à de l'admiration, toutes ces jeunes bayadères eii sous-ordre que l'on nomme figurantes de la danse. Mais, hélas! celle que Maurice cherchait, la nièce de madame Durouseau, u'apparut point à ses yeux ; il dut penser que quelque indisposition réelle ou de commande, quelque dîner en ville, quelque partie de plaisir la retenait ailleurs ; et en etlet il eût été bien ditficile à sa belle inconnue d'être en ce moment sur le théâtre, car, en se retournant dans l'entr'acte, Maurice l'aperçut dans la salle. Il n'avait pas encore regardé de ce côté... elle était dans une première loge de face, en tête à tête avec un homme dont la vue excita dans le cœur de Maurice des mouvements de rage et de dépit: cet homme élait le baron d'Havrecourt, le riche banquier, l'orateur du foyer, pour lequel Maurice s'était senti du premier coup d'œil une antipathie instinctive et soudaine. C'était là l'amant préféré de cette jeune fille si belle, si distinguée!... Ah! c'était à elle qu'il en voulait le plus; il y a des cboix qui rendent une faibb-ssc impardonnable. Quant au banquier, loin de comprendre et d'apprécier son bonheur, il s'occupait fort peu de sa l>elle compagne, ne lui adressait pas la parole, bâillait souvent, et pour se distraire lorgnait toutes 1rs dames de la salle.
— Qu'as-tu donc ? dit Alfred à Maurice en le voyant tressaillir et changer de couleur.
Mais Maurice aurait mieux aimé mourir que d'apprendre, même à un ami, l'humiliation et les tourments intérieurs qu'il éprouvait. Il s'eflTorça de comprimer le spasme nerveux qui l'agitait, il fit de son mieux pour écouter les plaisanteries de son ami, il parvint même à sourire, mais pour entendre ce qu'on lui disait, cela lui fut impossible... Avant la fin du spectacle, vovant que Fœdora et le banquier se disposaient à sortir, il quitta brusquement Alfred et s'élança hors de l'orchestre; pourquoi? Il n'en savait rien lui-même; sans doute pour acca-hier Fœdora de reproches ou pour défier le baron, mais à mesure qu'il escaladait les marches qui se-
MAURICE
lil I
|i;irint l'orclioslrc des premières logos, la raison lin revenait et lui démontrait l'absurdité de sa cuniluito, si bien qu'en arrivant à la porte du foyer où se trouvait un groupe de Jeunes gens il s'arrêta, et vit le baucpiier et Fœdora s'avancer vers lui. Il n'avait pu admirer encore comme en^^e moment cette taille svelte et majestueuse, ce port de reine ou de déesse, il ne voyait rien que les diamants dont elle était couverte, et qui indignaient l'honnête jeune homme. Il ne voyait que ce hfas si beau, si blanc, si adorable, ([u'elle appuyait avec grâce sur le bras nonchalant du banquier, et quand elle passa près de Maurice, lui adressant connue le' m.-ilin un léger salut de la tête, Maurice a'y réponilii piiiil, mais relevant son front avec fierté, il l'é- (■i;i>a d un regard de mépris, et s'éloigna sans reni;ir(|uer l'air étonné de la jeune femme
Maurice passa ime nuit affreuse : il ne dormit point, il eut la fièvre, il roula dans sa lêti; mille résolutions impossibles. Le résultai de ce long cauchemar fut le raisonnement suivaid, raisonntuneut pour lui de la plus complète évidence.. Il ne pouvait estimer cette femme et ne devait point l'aimer; (loue, à la honte de tous les principes et de tons les srnliments d'honneur, il était forcé de s'avouer ([u'il l'aimait comme un insensé, et que son seul désir maintenant, le seul rêve de sa vie était do la liosséder. Enlin, de conséquence en conséquence, il en arriva à s'applaudir de ce dont il s'indignait d abord. Les qualités dont il s'était plu à l'embellir
auraient rendu sa conquête impossible il valait
bien mieux avoir à la disputer au baron qu'à la vertu. C'étaient deux adversaires qui n'avaient aucun rapport, mais dont l'un était beaucoup moins redoutable que l'autre. Sans avoir la niniudre faluit(', Maurice sentait bien ce qu'il valait ; il était moins riche, il est vrai, mais plus beau, [ilus jeune et surtout plus amoureux que sou rival! Je la lui ravirai, s'écria-t-il, je l'aimerai tant qu'elle m'aimera je la relèverai à ses propres yeux et aux
miens, et tout à l'ivresse du présent, je tâcherai, à force d'amour, d'oublier le passé.
Consolé par ce nouveau plan et décidé à le m. ttrc â exécution, Maurice se leva joyeux et plein d'esjioir. Il trouva sur sa table un billet (pii lui avait été envoyé (|uelques jours auparavant par sou ami .\lfrod G..., dont le père donnait le soir même un bal somptueux. Il avait décidé, en recevant cette invitation, qu'il ne s'y rendrait pas, mais en ce moment il changea d'idée. Son ami Alfred et plusieurs camarades qui assisteraient à cette soirée pouvaient lui donner de bons conseils, à lui jeune lionnne inexpérinumié; et puis en sa qualité de banquier, M. d'Havrecourt se trouverait prid)ablement à ce bal, qui réunirait toute la linance et le haut commerce, et Maurice n'était pas fâché d'étudier de près ce rival qu'il voulait vaincre et qu'il connaissait à peine. Il espérait le faire causer, ce qui était facile, et savoir de lui-même, par evemple, les moments de la journée où il était le plus occupé; l'heure de la Liourse n'est pas toujours uiu' bonne heure : les banquiers cl les agents di' change
s'en délient beaucoup. l'lu.<!icur.=, dit-on, choisissent ce moment-là pour rentrer subitement chez eux, ceijui a souvent causé bien di'S ma'henrs.
Kn rêvant à la campagne d'observation el aux sagi's manfpuvns qu'il mérlitait, Maurice, qui n'avait point oublié son Tilc-Live, se comparait à /•'</bius f'unclainr! Pour commencer, il s'habilla Irntemenl,rie.n ne le pressait... .\ussi, quand il arri\a, 11' bal était di'jàconimsncé et réunissait en hommes et en femmes l'élite de la société parisienne. Maurice ne s'était pas trompe dans ses pressentiments : nue des premières personnes qu'il aperçut fut M. d'Havrecourt, placé à uuf table de wliist el appelant sur lui l'attention générah; par une gaieté expansivc qui voulait dire je gagne. M. d'Havrecourt était de fort mauvaise hunniur (juand il perdait et supportait alors dilficilement la plaisanterie ; mais il se la permettait volontiers quand la for- •un(! lui était favorable, et il avait en ce moment plusieurs rouleaux devant lui. Maurice lui laissa cuver son or et se dirigea vers la salle du bal, moins éblouissante encore par ses mille tlamlieaux que par un triple rang de dames dans tout l'éclat de leur parure el de leur beauté.
Mais que devint Maurice en apercevant au nulieu d'elles, à côté des personnes les plus nobles et les plus illustres, Fœdora elle-même, qui se penchait en ce moment vers l'oreille d'une dame d'honneur de la reine avec ([ui elle paraissait dans la plus grande intimité. Ne sachant s'il devait s'indigner ou se réjouir, M.uirice se retourna avec embarras vers son ami Alfred, se félicitant de ce que, "grâce à la révolution de Juillet, il n'y avait plus de ju'éjugés, même dans les salons.
Alfred le regarda avec étonnement et lui demanda ce qu'il voulait dire.
— Regarde toi-même cette jeune dame, la reine de ce bal; la connais-tu?
— Oui, vraiment.
— N'est-elle pas attachée à l'Opéra?
— Elle !... Allons donc 1 C'est madame d'Havrecourt, la femme du hancpiier.
— Sa femme ! ! ! s'écria Maurice avec im frisson qui parcourut toutes ses veines.
— Eh oui! mon cher! continua .\lfred, cette jolie personne sur laquelle sont attachés tous les regai'ds est la femme de cet original qui pérorait hier au foyer de l'Opéra. . . Mais comme te voilà changé ! Es-tu indisposé?
— Un peu... La chaleur de ce salon... Et puis voilà quel(]ue temps (pie je me tiens debout.
— Viiilà un canal»' libri;; iisseyons-nous. Veuxtu une glace ou plutôt une tasse de chocolat?
— Je te remercie, cela va mieux Tu disais
donc que madame d'Havrecourt...
— Est la femme de Paris la plus remarquable par sa beauté d'abord et puis par sa vertu. i:ile est adoive dans lessalonset bénie ailleurs; mais elle se cache pour faire le bien comme d'autres pour ftiire le mal. d nul ne se douterait de ses bienfaits si parfois elle n'était trahie par la reconuaiss;iuce... Ma mère m'a raconté là-dessusdes détails qui m'ont
MAURICE
fait venir les larmes aux yeux, à moi qui ne sais pas pleurer. Mais taisons-nous, car elle regarde de 3e côté et s'aperçoit peut-être que nous parlons d'elle.
On venait d'inviter madame d'Havrecourt à danser, et elle jjassa près du divan où étaient assis les deux amis... sa robe effleura les genoux de Maurice, qui, pâle et les yeux baissés, ressemblait à un coupable accablé sous le poids d'un crime qu'il se reproche et ne peut se pardonner.
— Et c'est la femme du banquier! repii' Maurice avec émotion quand elle fut passée.
— Oui, vraiment! Ce gaillard-là est trop heureux! son cv(''dit et sa fortune étaient, dit-on, chancelants, lorsqu'il a fait ce richi' mariage ; une jeune femme charmante, qui lui a apporté deux ou trois millions de dot... ce qui l'a placé à la tête de la linance !
— Et comment ce mariage-là s'est-il fait?
— Comme ils se font tous; la ji-uiii' fille, qui
avait perdu sa mère et qui même, je crois, était orpheline, est sortie de pension pour se marier.
— Et, continua Maurice en tremblant, est-elle heureuse?
— Infiniment. Elle est si bonne et si confiante qu'elle ne croit pas le mal possible. Quoique son mari ait des intrigues et des maîtresses, elle n'a pas à cet égard le moindre soupçon, et pourvu qu'on lui laisse remplir ses devoirs d'amitié, de charité ou de religion, elle ne demande rien de plus. Tiens ! tu peux la voir d'ici ! regarde ce front pur que n'a troublé le souffle d'aucune passion!.. Quelle régularité! quelle finesse dans ses traits, et surtout quel air d'innocence et de suave candeur! Un mauvais sujet deviendrait hfinuèti! homme en la regardant !.. Il n'y a que sou mari ! Il est vrai qu'il ne la regarde jamais.
— Eh mais ! reprit Maurice de plus en plus troublé, il me semble que tu en parles avec chaleur. Est-ce que tu l'aimerais!..
MAUI'.ICF.
, deniandanl à madame Galuch.l si elle connaissjùl la nièce de madame Dorousean, la M«eme.Uère du T.
— (lui cralioid, coinme tout le. inomle; mai? j'ai bicnlùt vu ([u'il u'j' avait rien à espérei- avec luu' reiiiine pareille... Je ue suis pas assez insensé pour tenter l'impossible, et j'y ai renoncé, nu' conteiitanl lies dédommagoments que nroffrait le sort.
Kn parlant ainsi, Alfred regardait de loin une jeune femme coiffée d'une guirlande de camélias qu'il courut inviter pour la valse suivante.
liesté seul au milieu de la foule, Maurice, plus troublé, plus agité que les flots de danseui's et de danseuses qui roulaient autour de lui, Maurice ne savait que dire, que faire, ni à quelle idée s'arrêter. La seule chose certaine, c'est ipi'il comprenait maintenant son aniovir pour cetti' femme, pour cet ange! .\ussi, plus que jamais, il l'aimait. .Mais plus que jamais aussi il comprenait quels obstacles insurmontables mettaient entre lui et elle sa position dans le monde, sa fortune et surtout ses vertus. Réflexions très-sensées qui ne l'empêchèrent point de se diriger vers la salle où elle dansait. Il
s'a;)])roclia timidement . respectueusement et se tint ((uelciue temps derrière elle; il n'était pas vu, mais il la voyait. C'était déjà un grand bonheur! Une daine qui passait [iivs d'i'lle la no-.nma Amélie. On l'appelait Ann'lie! Il sa\ait snu nom!.. Ce tut son second bonheur de la soirée, mais ce fut le dernier.
Kn retournant à sa plaie, elle l'aperçut, mais elle ne lit pas semblant de le voir, et passa sans le saluer. iMaurice sentait bien (jue sa conduite impolie et inexplicable de la \eille méritait un pareil cliàtimeut, et il ne pou\ail se plaindre. Comment d'ailleurs s^' juslitier"? comment même oser lui ]iarli'r'.' C'était une entreprise au-dessus de ses forces, liiitin, aiirès avoir plusieurs fois hésité, après s'être répéti- que ce serait peut-être la seule occasion de lui adresser la parole et de causer quelques minutes avec elle, .Maurice se hasard a à travei-ser cet immense salon ; puis, arrivé devant Amélie, il s'arrêta pâle et tremblant, et, entin. reprenant courage.
lACNY. — Impnr
de VutàT el Cie
MAURICK.
ontendait
il balbutia d'une voix émue, qu'on peine uue iiivitiilinn à danser.
— Je suis e:ij,'agéo, monsieur, reprit Aui('>lie d'une viiix sècho et brève.
— .Mais pour la proebaine CDalredaiisc? ri'prit Maurice.
— Je ne dausfvai plus de la suin'c.
.Maurice sortit de la salle et reulca <-liez lui dés.'spéré.
Quand une fois une passion s'est emparée d'un cœur jeune, novice et ardent, elle y règiie en souveraine absolue, eu maîtresse tyramiiqne ([ui ne permet ni rivalité ni partage : aussi, tout entier à une seule pensée, Maurice laissa de c<Vté ses livres, ses'travaux el ses études, il Ini aurait été iuipnssible de s'occuper d'autre chose que d'Amélie; c'était son rêve, sa vie, son idée iixe. Elle était digne de sou amour, elle méritait les adorations de la terre entière; il en était ravi, mais il n'eu était pas plus heureux. En ce momont i! n'avait cju'un désir, c'était de la revoir.. Mais comment "? li la connaissait à peim», et il avait dé'jà eu le talent de se mettre maS avec elle, de cliauger en anliiialliie et en aversioti peut-èlreles bons sentiments cju'avait fait naitiv le hasard de leur première rencontre. Il jMJUvail se faire présenterchez elle en se liant avec son mari, mais ce mari lui inspirait un éloignement invincible. Il lui en voulait de sa fatuité et de son orgiitil. de sa conduite et de ses liaisons scandaleuses, il lui en voulait de trahir nue femme aussi adorable, il lui en voulait surtout, puisqu'il faut le diiv, d'être le mari de sa femnu'. L'importante aflaire de sa journée était de savoir ce que ferait madame d'Havrecoart, et de connaître les lieux où elle devait aller. Pour les bals , les soirées, les grandes rémiions , Alfred et quelques autres amis le tenaient a» courant, c'était facile. Ce qui ne l'était pas, c'était de prendre ces informalions sans éveiller de soupçons , et sans trahir son seciet. Les autres jours, Maurici; se tenait souvent lui-même aux aguets et en sentinelle sous les fenêtres d'Amélie. Que de fois il oublia le froid, la neige et la pluie parce qu'il avait aperçu de la lumière à une de ses croisées et qu'il espérait l'entrevoir un instant. Ou bien il avait entendu le bruit de la voiture ([ui roulait dans la cour ou le hennissement des chevaux ([ii'on attelait. Elle allait sortir. Il s'élançait, il la suivait dans les concerts, dans les spcctaclesoù elleentrait, et toute la soirée il s'enivraitdu plaisir de la voir. C'étaient là lesjonrs li's jilus heureux de sa vie, et toutes ses matinées se jiassaient dans une seule recherche , se résumaient dans une seuh; phrase : Comment la verrai-je ce soir? Vous comprendrez alors qu'il ne lui restait plus un moment pour ses aU'aires, ni pour ses amis, ni pour le palais. Cela rinqiii('lail peu, il avait déjà renoncé à .son état, tout lui é'Iait indiflérent pourvu qu'il vit Amélie; mais bientôt il ne la vil plus. FJle resta toute une senianie sans sortir. C'é'Iait là un événenient qu'il n'avait pas prévu et qui pensa lui faire [lordre la raison. Il fallait à tout prix être reçu chez elle. El nia'gré sa répugnance
pourri. d'Ilavrecourl, il ilniiha les moyens di' se lier avec lui.
Le banquier venait de se rendre adjudicataire d'une importante entreprise el aviit lancé selon l'usage ses prosp<'ctus dans les journaux. Sans (examiner si l'aflaire était bonne oij mauvaise, sans savoir même do quoi il s'agissait, Maurice prit sur les fontlsque lui avait laissé'ssin père une sonmie assez considérablo et se rendit chez le banquier. Le cœuv lui battait eu entra'it par la grande porte, en franchissant le seuil de l'hôtel, en montant cet escalier qui était sans doute celui d'Amélie; mais ce n'était }>as chex elle qu il allait, et une porte sur laqiii'lle étaient écrits ces mots : liurcriux et Cuisse lui indiqua le chemin qu'il devait prendre. — Le banquier était dans un cabinet des plus coquets, bou(ioîr de la finance, où wsplcndissaient l'or et l'acajon. Il était en rote de chambri'. à ramages, d'n.ue étoffe de Lyon ?oie el or, as^is au coin d'un bon feu, les pieds emt;loppi's dans des pantoufles de cachemire et posés sar des chenets ciselés par Uesnières. .\u cahier qu'il tenait à la m lin, on aurait dit nu homme qui travaillait ou qui pensait. La vérité est qu'il dormait, accablé, sous le poids des myrt s (ju'il avait cueillis la veille. C'est du moins ce. qu'il fit enteniiN? à Maurice, dont l'eut n'e, venait de le réveiller, confidence qui redoubla la rage du jeune homme «t faillit lui faire oublier le sujet de sa visite. Il se remit cependant, et tout en glissant quelques mots sur l'opération financière (|ui l'amenait, il denianda comment se [loi'tait madhme d'Havrecourt.
— Ma foi, je n'en sais rien ; il y a tantôt une semaine que je ne l'ai aperçue; elle est comme. qui dirait en l'etraite.
— Comment cela?
— C'est l'anniversiire de la mort di' sa mère, et tous les ans à pareille époque elle s'enferme et ne voit personne pendant sept ou huit jours C'est trop long. La douleur est une bonne chose, j'en conviens, mais il ne faut pas en abuser, et je supprimerai cela. Imaginez-vous, mon cher, que pendant ce temps-là il m'est impossible de recevoir et de traiter mes amis, car j'en ai beaucoup qui viennent ici tous lesjonrs.
VA Maurice sentit plus ipie jamais le désir d'être l'ami de ei>t homme ([u'il di'testail.
— Eh liien ! continua le banquier s.ms deviner la réflexion de Maurice, eh bien ! il m'a fallu les mener dîner au cabaret. Hier (encore nous étions une douzaine à la Maison donc. Quand je dis une douzaine, ne croyez pas que nous fussions tous gens de finance ; il y avait six de ces demoiselles. J'avais Ijrès de moi une petite. . . un rai que j'avais pris par iiasard, el ({ue je garderai, je crois, par caprice. C'est bizarre, n'est-ce i)as? Mais la fortnn(' est aveugle, et je suisdécidé à faire celle de cet enfant. Il faut vous dire que le souper s'est prolongé très avant dans la nuit, car on soupe bien à la Mahon dorée, on ne sonpe même que là. Le chauipagiie, les égards et les salons parlicnlier.s, tout y est admirable ! Y allez-vous quelquefois, monsieur Jlaiirice '?
MAUKlGi:.
— Non, monsieur.
— Vous faili s bien, car vous ne voudni-z plus aller autre part... Ah fà! vous venez Jonc me demander des actions?
— Oui, monsieur.
— .Je n'en donne qu'à mes amis ! Car c'est une admirable affaire quej'aurais dû me réserver; mais je n'ai rien à moi... je suis comme cela. Vous dites (juatre artions, et six que j'ai promises à la jielile, cela lait dix... Je les lui porterai aujourd'hui en revenant de la Bourse. Et il sonna. L n de se> conuuis parut.
— Pardon. Je sonnais mon valet àr cliauilirr... C'est égal : monsieur Dumonl, voulez-vous dire à mon cocher que je sortirai à deux heures; le petit coupé et un seul cheval... vous comprenez'? Ah! un mot encore. Tenez, prenez l'argent de monsieur.
Et le commis sortit.
— Quant à vous, mon cher, dit-il à Maurice en lui remettant ses actions, voici vos coupons. Comment se porte le petit Alfred G..., votre ami? C'est un gentil cavalier, mais il est comme vous, il est troji sage, il faudra qu'un de ces jours nous fassions quelques parties.
.Maurice s'inclina en homme qui se trnuvi'rait très-hunoré d'accepter, elle banquier l-M-ecMuduisit jusqu'à sa porte en lui prodiguant les compliments et les poignées de main ; mais il ne l'engagea point à venir chez lui.
Depuis ce jour, Maurice rechercha le banquier autant qu'il l'avait évité jusqu'alore, et tout en se détestant lui-même, tout en rougissant de sa bassesse, il l'érfiutait, il le trouvait aimable, il poussa luème la tlatterie, ou plutôt l'amour, jusqu'à rire de ses bons mots.
Alfred et d'autres amis avaient présenté Maurice à un cercle célèbre, à un club des plus à la mode, et, sur leur recommandation, on avait daigné l'admettre. Son seul but était d'y rencontrer M. d'Ilavrecourl, qui venait y passer presque toutes ses soirées ; mais, pour ressembler à la jeunesse élégante et fashiouable qui voulait liien l'accueillir, Maurii e, l'ami de la simplicité, fut obligé de s'habiller à la dernière mode, et ne s'adressa plus, ou le pense bien, à maitrc Tricot, son voisin. Maurice, qui détestait le luxe et qui aimait Jant aller à pied, se vit forcé de prendre un groom et une voiture dont il ne se servait jamais. Ce n'était rien encore. Tout le monde jouait, et Maurice, qui avait depuis son enfance une sainte horreur pour le jeu, apprit le whist, atin de se mettre plus avant eucnre dans l'intimité de .M. d'Havrecourt, qui, en ell'et, adorait Maurice quand il ne l'avait pas pour partner. Mais il ne l'engageait point à \enir chez lui!... Aux parties de jeu succédaient souvent des repas où l;u sobriété de Maurice avait grandement à souffrir. Je ne parle i>as (te sa réputation, elle était déjà laite, ou pluti'it défaite, et un honnête garçon qui n'avait d autre tort qu'un amour véritable pour une lionuète fennne était reconnu généralement pour un roué et pour un mauvais sujet, le tout sans parvenir à sou but, car plus son intimité avec le baron
augmentait, et plus il cijmmcnçait à comprendre que le banquier aimait aulanf, non par jalousie, mais [lar crainte des iudisrrétions, ne pas attinT chez lui ses compagnons de plaisirs. Un événement changea la face des choses. Fœdora, dont nous avons déjà parlé, l'tait une des beautés que de temps en temps le banquier adorait; niais, i)lus adroite que les autres, elle avait su iirendre sur lui un ascendant et un em]iire (pii s'expliquaient non par sa lu'antt', mais par sa coqu.'tt<'rie et siu'tout parson inditfi'rence. (Jn a tant de iiuissance, quand on* n'aime pas qui vous aime. Le banquier était fort généreux pour Fd-dora, qui du reste tenait peu aux richesses... Elle avait um' autre ambition plus difficile à satisfaire, elle voulait briller au premier rang par son talent, et comme le talent ne s'achète pas, le malheureux 1 ancpiier Uf sa\ait à quel saint se vouer. Quand il parlait d'amour, on lui répondait : gloire; et le baron eiit dit volonti.TS comme lord Albemarle à sa maîtresse qui omtemplait une étoile : « Ne la regardez pas; je ne peux vous la « donner. » Mais Fœdora ne se payait point de raisons pareilles : elle prétendait que tout était possible à l'amour, qu'elle aurait des succès si elle avait des rôles, mais personne ne lui en donnait (cj; qui était vraii, car il eût fallu avoir sur les yeux le bandeau de l'amour pour ne pas voir qu'elle ne dansait en mesure que par hasard et par occasion, les jours, par exemple, où elle regardait dans la salle et se trompait. Ne sachant donc comment «■■poudre aux exigences de sa maîtresse, qui menaçait de l'abandonner, si elle ne dansait pas un pas dans le prochain opéra, le désolé banquier raconta son embarras à ses compagnons, promeftaut une reconnaissance et un dévouement éternels à l'ami qui lui viendrait en aide.
Maurice ne promit rien ; mais il vint me trouver. L'on a vu par quelle suite d'intrigaes diplomatiques mademoiselle Fœdora se produisit dans un pas de cinq, et l'on comprendra alors facilement comment Maurice obtint eutiu la coufiauceexclusive et l'amitié sans bornes du baron, jaloux de cousi'i-ver une protection que le talent de sa maîtresse menaçait de rendre de jour en jour [)lus nécessaire.
r.NE lI0\Xi;rii FEMME.
M. le baron d'Havrecoun di'vait donner une grande soirée : l'occasion était favorable et toute naturelle. Maurice fut présenté par lui à sa femme comme un ami intime. .\mélie l'accueillit avec la politesse et les égards qu'elle avait pour tous ceux qu'elle i-i'cevait pour la iiremière fois, pas plus, pas moins. Cependant elle ne [)Ouvait raéronnaitre celui (pii partout suivait ses pas; son assiduité, son respect et surtout sou silence, tout devait lui dire : Je vous aime.
Toute autre femme, peut-être, eût su gré d'un pa-
MAURICE
reil amour ; celle-ci s'en offensait sans doule, ou, ce qui est plus terrible encore, ne daignait pass'en apercevoir. D'une douceur de caractère et d'une bonté incomparables, Amélie était gracieuse et aimable pour tout le monde ;,jamais personne n'avait mieux compris les devoirs de maîtresse de maison; les mots les plus simples semblaient dans sa boiicbe ou un compliment ou une marque d'affection. (Juund elle vous adressait la parole, on était content d'elle ; quand elle vous avait écoiué avec son 'doux sourire, on était content de soi, on se trouvait de l'esprit! iMaisoù elle était admirable, c'était avec son mari ; nul n'aurait pu dire si elle connaissait les véritables sentiments et la conduite du baron, mais elle avait pour lui, aux yeux de tous, une si baute estime et un tel respect qu'elle forçait tout le monde à en avoir. Elle n'en parlait qu'avec bienveillance, avec aflection, avec éloge, ne s'apercevait jamaisdeses ridicules, mettait en reliefses moindres qualités, et devant ses amisou lesétrangers, relevait son mari avec tant d'adresse et de bonheur, que le baron, qui partout ailleurs était un sot, devenait, en rentrant chez lui, un homme de mérite.
Maurice vit bien qu'il n'avait rien gagné auprès d'une pareille feninie; il ne s'en étonna pas; il était trop modeste pour avoir l'espoir de lui plaire, mais il avait lo bonheur de la vnir, il n'en demandait pas davantage. PmtitanI ilnnc de sa nouvelle position, il dev int un des plus assidus de la maison; les soirées où il y avait peu de monde étaient celles qu'il préférait, et là, cessant de se contraindre et d'afiecter des vices (|u'il n'avait pas, il redevenait ce qu'il était réellement, un aimable et honnête jeune homme, se laissant aller à ses généreuses inspirations, à ses nobles sentiments, et se retrouvant dans la bonne compagnie avec bonheur et délices, comme on rentre dans sa patrie après des joursd'exil. Amélie l'écoutait d'abord avec surprise, puis avec un intérêt marqué, et Maurice, enchante', croyait avoir fait un pas dans son estime. Bien luiii de là, Amélie reprit soudain sa froideur habituelle; un air de défiance et même de mépris se peignait sur son visage, souvent même un sourire moqueur errait sur ses lèvres, comme si elle eut voulu montrer qu'elle n'était pas dupe de l'apparence, et que le masque qu'il voulait prendre cachait mal sa véritable physionomie. — Ah! c'est le comble de tous les maux! s'écriait Maurice. Elle me soupçonne d'hypocrisie et de feinte, elle m'accuse de vouloir jouer l'honneur et la vertu. Et le malheureux jeune homme, obligé de se faire mauvais sujet avec le mari, tout en sentant qu'il fallait être honnête homme pour plaire à la femme, voyait chaqui; jour empirersa position etaugmenter son désespoir.
Un jour, par un froid rigoureux, il 3e promenait sur le boulevard en pensant àelle... toujours à elle. Il ne fut filé de sa rêverie que par ces mots : J'ai bien froid, monsieur, et j'ai bien faim! Us étaient prononcés par un i)etit garçon de sept ou huit ans, dont la petite main gieiutlait en deuiamlant l'aumône. Maurice allait lui donner une pièce de monnaie, puis, mieux inspiré, il l'interrogea.
— Qui es-tu?
— L'aîné de quatre enfants, et ma mère vient d'accoucher d'un cinquiènii'.
— Quelle est ta mère?
— Une blanchisseuse qui n'a pas d'ouvrage.
— Où demeure-t-elle?
— Bien loin et bien haut.
— C'est égal... marche devant, je te suis.
Et Maurice arriva à une mansarde sous les toits.
— Ma mère, dit le petit garçon en poussant une porte vermoulue qui fermait à peine, voilà un monsieur qui veut te voir.
Maurice regarda autour de lui et tressaillit; ses yeux n'étaient pas habitués à une pareille misère. Il tira sa bourse et la jeta sur le lit de la pauvre femme qui lui prit la main et la baisa.
— Je reviendrai vous voir et ne vous abandonnerai pas, ni vous ni vos enfants.
— Soyez béni, s'écria la pauvre mère, et que le bon Dieu vous rende heureux !
— Heureux ! je ne peux pas l'être!
— Et pourquoi donc? que désirez-vous? dites-lemoi, pour que je prie le ciel de vous l'acc/mler. Il m'accorde aujourd'hui tout ce que je lui demande, car je le priais tout à l'heure de m'euvoyer un ange gardien et vous êtes entré.
— Eh bien! lui dit Maurice tout i'miui de citte idée, priez donc... pour qu'elle me cruic il your quelle m'aime 1
— Je ne vous comprends pas, mais c'est égal... je prierai toujours, dit la pauvre femme en pressant contre son cœur son dernier enfant. .. c'était une fille.
Maurice, qui allait partir, revint sur siis pas et lui dit : je veux être le parrain de celte enfant.
La pauvre mère leva au ciel ses yeux humides de joie.
— A une condition.
— Laquelle?
— C'est que nous la nommerons Amélie.
— Tout ce que vous voudrez, monsieur, s'écria la mère.
Mauri<'e lui dit adieu et allait s'éluiguer, lorsipie, derrière la jiorte à moitié brisi'e qu'il vriiait d'duvrii', il aijt'rçut (lebnut une lèminc
C'était madame d'ilas recourt !
Maurice resta ^stupéfait de cette rencontre incroyable, inattendue, et son trouble l'empêcha de remarquer celui qu'éprouvait Amélie. Il n'était pas encore remis de sa surprise que madame d'Havrecourt, calme et le visage serein, lui disait avec un sourire enchanteur :
— Pardonnez-moi mon étonnement, uiousieur Maurice, et n'en soyez point offensé. Je suis enchantée de vous rencontrer ici, mais je ne m'y attendais pas.
— C'est moi, madame, balbutia Maurice, (|ui suis trop heureux d'un hasard pareil.
— Soit, lui dit-elle gaiement, mais n'en parlez à personne ; je vous dirai iiourquoi.
— Et elle le salua de la main en ajoutant :
— Que je ne vous retienne pas, surtout si vous avez à l'aire plusieurs visites du même genre.
MAURICE
Maurice descenditrescalier et Rencontra à iimiliù clii'iiiiii un (li]iiii'stl(jiic, sans livn'n (jii'il i-fiiiniiiit jiiiiirriiiFiiiniiMlc {■nufiaiici; (l'Aiiiélii'. Sa iiiailn'ssc, jiMiiicilli^lr, avail rupidi.'iuuiil gravi les six i/tagcs, el lui u'avail j)U la suivre que d(! loin, cliargé cdunne il l'i'lail d'un pesant panier (jui contenait prolKiLienient du lin^e pour la pauvre feniuio et uni' liiyelle pour son enfant. Maurice se rappela ce qu'Ailivd lui avait dit de madame d'ilavreeourl et du bien ([u'elle faisait dans lequarticr. 11 s'expliqua alors par là sa pi'eniière apparition dans Tescalier de son belvédère, lille allait sans doute porter des secours à l'ouvrière en di'Utelles, pauvre leniino septuagénaire él paralytique qui de)n(!urait au septième, et Maurice comprit que si à Paris la misère liabitait souvent les mansardes, on y rencontrait quelquefois aussi la richesse et la bienfaisance.
(Mêlait Maurice qui à son tour bénissait la pauvre femme qu'il venait de secourir. Il aurait foi désormais en ses prières; il irait la voir pour lui en demander encore. Il était bon, il était religieux ; pour un rieu il allait devenir dévot, ou plutôt tout s'expli(iuait par un mot : il était amoureux ! Il était Hirtont enchanté du secret que madame d'IIavrecourt lui avait recommandé. 11 se trouvait donc de moitié dans un secret avec elle. C'était diïjà un privilège, c'était un avantage qu'il avait sur tous les autres. Une seule chose l'embarrassait et l'inquiétait beaucoup. Madame d'Havrecourl avait-elle entendu les derniers mots qu'il avait adressés à la pauvre femme'? La porte était à jour et en si mauvais état que l'on devait presque voir tout ce qui se passait daus la mansarde, à plus forte raison entendre ce qu'on y disait. Madame d'Havrecourl était-elle là depuis quelque temps? ou venait-elle d'arriver au moment où Maurice sortait? C'est ce (jue ceUu-ci ne pouvait savoir et ce qu'il se promit bien d'examiner.
Mais toute sa science futen défaut. Quand il entra le soir dans le salon, il fut accueilli avec la même aisance que d'ordinaire ; on ne se troubla point, on ne rougit point à sa vue. Ah ! se dit Maurice, elle ne sait rien, elle n'a rien entendu. Amélie cependant lui adressa plusieurs fois la parole, et dans la conversation, qui était générale, chaque fois qu'il s'agissait de quelque chose de noble, de bien ou de beau, elli! tournait les yeux dt; son coté connue vers (]uelt|u'uu qui pouvait la comprendre. Enfin, par une fiiule de nuances délicates et imperceptibles que Maurice seul pouvait deviner et sentir, tout dans Amélie semblait lui dire : Je vous avais mal jugé et je vous rends mon estime. — Il y avait dans le salon de madame d'Havrecourl plusieurs gens de talent. Amélie les accueillait de préférence aux gens de linance que lui amenait son mari. C'était sa société à elle; elle aimait les artistes et eu était aimée, car elle parlait leur langue.
Maurice, <fui d'habitude se taisait, s'enhardit ce jour-là; rieu ue donne de la hardiesse comme de bonheur. 11 l'ut \ il, aiiinw'', brillant même, et comme il était [ilein de talent, d'esprit et d'érudition, et que liml cela était rehaussé par le charme d'une parole
douce, vibrante et sonore, il obtint un succès général Un succès devant un auditoire pareil, un
succès devant Aiiié'lii',(|ui plus d'une fois l'as ait encouragé ou approuvé du regard! c'était trop de bonheur à la fois, et tout ce qnc! Mauricv; avait souffert jusque-là était effacé par cette soirée. Fendant qu'on prenait le thé. Amélie lui fit signe dt; venir s'asseoir aujirès d'elle. C'était déjà une grande faveur ; elle en ajouta une plus douce encore, elle se pencha vers lui et se mit à lui parler à voix liasse de la rencontre du matin.
— Jeviiusai demandé h; silence, lui dit-elle, de peur d'être grondée. Autrefois je sortais seule; mais depuis un événement, continua-t-elle en baissant les yeux, où un ami que je ne connaissais pas fut obligé de venir à mou aide, j'ai piris avec moi un ancien serviteur, un homme de confiance qui ne me quitte point. Mon mari désapprouve ces excursions matinales, non pas qu'il ne soit fort charitable et ne fasse lui-même beaucoup de bien, mais sa tendresse s'inquiéterait de dangers imaginaires, et je ne veux pas que mes plaisirs, à moi, lui causent la moindre peine. Voilà pourquoi, monsieur, je vous ai prié de vouloir bien me garder le secret.
Pendant qu'elle parlait, Maurice ne savait ce qu'il [devait le plus admirer, du tact, de l'esprit ou du cœur de cette femme, et il la quitta comme il la quittait tous les soirs, plus é))ris que jamais. Un mois se passa ainsi , et ce fut dans les amours du pauvre Maurice l'époque la plus heureuse et la I)lus florissante. Sa position, comme capitaliste, n'était pas aussi belle : il dépensait beaucoup, ne gagnait rien, menait un grand train, prenait toutes les actions dont le banquier ne savait que faire, el, avec l'insouciance de Jean La Fontaine,
Mangeait son fonds avec son revenu.
Mais il était l'ami du baron, son ami intime, ilsne sequittaientplus; il voyait fous lesjours Amélie, dont la confiance iiourlui semblait augmenter; elle lui montrait même quelque intérêt, semblait parfois s'inquiéter de sa position et de son avenir, se permettait même quelques conseils. Enfin c'était presque de l'amitié, et Maurice, dont les doutes renaissaient alors, se disait : Est-ce qu'elle m'aurait entendu? Est-ce qu'elle saurait combien je l'aime? Mais jamais sa pensée, même la plus secrète, n'aurait osé aller plus loin.
Un seiir il y avait un bal chez le baron, (jui dansait peu, mais qui jouait beaucoup; il avait retenu Maurice , qui voulait se rapprocher de la salle de danse, et l'avait cloué près de lui à une table de jeu qu'entourait dé'jà une nombreuse et brillante jeunesse. La maitresse de la maison entra en ce moment, plus jolie et plus fraîche que les roses qui brillaient sur son front et sur son sein, plus légère et plus aérienne que la robe de gaze qui ondulait autour d'elle. Elle adressa un regard de reproche à tous les danseurs qui encombraient l'appartement où l'on jouait , et tous ces jeunes gens, un peu honteux et baissant la tête, s'élancèrent dans la salle du bal.