‹ Les deux mèresChapitre 19 sur 130 · SUITE DU PRECEDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU PRECEDENT

Le soir même du jour où elle avait retrouvé Chrisiiau, si singulièrement métamorphosé, lnlas! Louise quitta Saint-Maur pour retourner à Pans. La jeune fille, dans l'espérance de revoir encore le marquis, aurait bien désiré resterquclques jouisde plus chez M"!' de Pontchartier. mais, m.ilheureusement pour l'ouvrière, on n'avait plus besoin de ses services,et elle ne pouvait exiger qu'on la gardât inoccupée.

Du reste, Louise avait sérieusement réfiéchi à cette aventure: Je saurai, s'élait-elledit, par quel prodige Christian est devenu aujourd'hui un grand seigneur... je parviendrai, je le veux, à percer le mystère qui entoure sa subite élévation...— Mais en cherchant encore à m'infornier ici, je puis éveiller des soupçons... Puisqu'il se cache de moi .. c'est qu'une voloiité plus puissante que la sienne le lui commande sans doute! Il se cache donc aussi de s.i mère... de sa véritable mère! .. M"»- Kernels rne pailaitdans ses lettres d'une belle place qu'il a trouvée à Paris... mais ce n'est pas un emploi que de passer pour un marquis et d'appeler une étrangère : mj mère ! Mon Dieu ! s'il était coupable! j-i son ambition l'avait poussé à quelque grand crime! Oh! s'il m'aime encore, il m'avouera tout et je le sauverai peut-être d'un malheur! Car je le reveriai ! Par quel moyen? je l'ignore! mais je le reverrai ! il le fauti et si cette fois encore il me renie, il me repousse, c'estqu'il ne m'aime plus... et je devrai oublier à mon tour que je l'aime toujours.

Un peu consolée par celte résolution, Louise, après avoir embrassé la bonne Julie, sortit de la maison de M-n* de Pontchartier, en jetant un dernier regard sur les fenêtres d'un salon (lù el'e pr.'sumait que se trouvait alors son amant. Ihéiait sept heures du soir lorsque Louise monta dans la voiture de Saint- Maur à Paris. Il faisait encore grand jour et les hôtf s du céleri fère admirèrent de tous leurs yeux le bois de Vinceiines que l'on (ùtoyait. Louise absorbée dans Ses pensé» s tenait aussi sa tête à l'une di s portières de la voiture. L'air li ais du soir rafraîchissait son front.

Tout à coup, à un nom parti d'une calèche découverte qui venait de ra'-er le véhicule plébéien, Louise sortit di' sa rêverie: ce nom, c'était le sien.

La calèche s'était arrêtée: une femme et un jeune homme qui s'y trouvaient avaient, en même temps, ordonné au coiulucteur du célérilère de faire h.ilie. Et Louise avait recormu dans la dame qui l'avait appelée et qui l'invitait de la main, alors, à venir prendre place à ses côtés, son ancienne camarade d'atelier Codina.

La grisette demeura assez embarrassée devant cette otTie trop aimable. Refuser était diflicile: le conducteur de l'omnibus comprenant l'intention des peisoniiesde la calèche était descendu de son siège; le jeune homme qui accompagnait Cœlina, — et qui n'était autre que Sosthène de Morière, — était aussi à la portière et il disait à Louise ;

— Venez donc! venez donc! je vous en conjure, mademoiselle, M'"<-de Saint-Phar vous attend; vous la contrarie] iez beaucoup en ne lui obéissant pas.

Louise toute confuse, se décida à se rendre à celte prière: elle sauta à bas du célérilère pour prendre place dans la calèche où Cœlina, ou, plutôt. M"" de Saint-Phar la reçut en s'écriant ;

—C'est drôle! il parait que je te rencontrerai toujours pour te voit urer! Mais tu t'es bien tait tirer l'oreille! Est-ce que tu regrettes Ion all'reuse guimbarde? Voyons! meis-toi là en face de moi... Sosllièiie, dites à John que rien ne nous retieni plus...

Tu as l'air loute gètiii", Louise?... Est-ce que ça te (k'pl.iitdï'Ire avec moi?

— Non, sans doute , et je le remercie de ton obligeance ; mais c'est que... ma toilclle...

— Bon ! encore ta toilette Qu'esl-ci- que ça te fait? du moment qu'il me plait de t'invilei-! ly.iilli'urs, la luiil sera tombée quai.d nousenlrcrons dans Paiis... N'est-ce pas, Sosihène? Louise, je te présente M. Sosthène de Morière , un intime de mon époux... Sdslliène. je vous présente M">? Louise, une ancu;nne amie... tique taisais- lu à Saint- Manr, toute seule, Louise? Car tu es bien loute seule? j'avnue que, d'abiird, m l'apercevant dans Ion omnibus, j'ai cru à quelque promenade amoureuse. Mais les ligures qui t'entouraient m'ont bien vite rassurée ; et puis, je connais ta sagesse !

—J'avais été envoyée à Sainl-Maur, pour travailler, repartit Louise, honteuse des suppositions de la loielle.

— \h! tu viens de chez Mme (je Ponlchnrlicr, je paiie! J'y ai travaillé aussi il y a deux ans, moi! Oh: je ne suis pas fiéie, tu voisl Je me souviens tics-bien que fai tenu l'aiguille.

—Vous sortez de hi maison de Mn'^ de Pontcharlier, mademoiselle, lit à son lour Sosthène, qui s'était jusque-là contenté d'admirer les jolis yeux de l'ouvrièie. Vous avi-z dû y voir mon cousin, le mnrquis Léopold de Bracy, qui s'y est rendu ce matin avec sa mère.

Louise tressaillit.- On lui parlait de Christian... Sa contrainte se dissipa comme par enchantement, et elle jépondit en regardant Soslhène en l'ace :

—En effet , j'ai aperçu dans le parc un monsieur qu'on m'a dit se nomrner Léopold de Bracy... et... il e^l votre cousin?...

— Oui! un assez joli garçon, n'ct-ce pas? et, snrloiii, un bon garçon, aimable, spirituel, qui n'a que le défaut de s'ennuyer .. oh! de s'ennuyer infini ment à Paris!

—Comment? vous pensez qu'il se déplaît à Paris?

—Sans doute ! Il a voyagé pendant six ans, et son raradère se ressent de sa vie nomade. Il esl mal à l'aise au sein de nos plaisirs étriqués. Il lui faut de l'air, de l'tspiice. Paris est trop petit pour lui! Tenez 1 ji> suis sûr qu'il avait la mine radieuse en se IHomenant dans le parc de M»><" de Pon churliei ?

Louise n'éiait plus À la conversulion ; plus elle allait, et plus les événemenis devenaient au dessus de son inlelliaence : commenl se faisail-il que ce monsieur traitât Christian de son cousin? qu'il parlai ainsi des voy;iges du jeune marquis?

Louise en était vraiment à se dire , comme dans le Barbier de Séttlle :

« Qui donc trompe-t-on ici? »

— Suslhéue . ne m'aviez-vouspas promis de m'amcner ce marquis? fit Cœlina de son air le plus régence-

— Je vous l'ai promis et je m'y engage de nouveau, madame, repartit le baron. Léopold pa'-sera probablement quatre ou cinq jouis à Saint-Maur; à son retour, sa première visité sera pour vous! Mais vous semblrz piéoccu|iée, mademoiselle; il est vrai que notre conversation n'a run de bien égayant. Nous nous entretenons d'une pei sonne que vous ne connaissez pas.

Ces derniers mots s'adressaient à Louise.

— Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, c'est que... je souffre un peu... une violente migraine...

— Tu auras trop travaillé, reprit Cœlina; tu ne veux prendie aucune dislraelion ; tu te tueras, ma rhùre, à cetle vie-là ! Je te rencontre aujourd'hui par hasard ei je suis bien sûie de ne pas te revoir de longlemps.

—Tu te trompe'^. BienlAt, je crois, au contraire, j'irai chez loi le demander des conseils.., un service...

—Vrai .' Ah! à la bonne heure ! Demande-moi tout ce que lu voudras, je le suis dévouée !

— Et vous-même, monsieur continua la grisette en s'adiessant sans le moindre embarras à Soslhène, vous-même, peut-être, s'il vous plait, serez en tiers dans ceitaine petite lonspiiation que je médite.

—Moi, mademoiselle? fit Sosthène étonné.

—Monsieur .lussi? s'écria Cœlina; mais cela devient très amusant !

— Oui, vous, monsieur, reprit Louise d'un ton ferme; et, pour commencer, j'implore de votre Com|ilaisance lii promesse de ne parlera per.-ouue, àpeisonne, vous m'entendez? d(^ notre rencontre.

—M. os de quel intérêt notre rencontre peul-elle être pour qui que ce soit? répliqua M^^ de Saiiit- Phar.

— ChutI interrompilSosthène en pressant la main de la loreite; nous nous sommes obligés à servir mademoiselle, tous commentaires nous sonl interdits. Cepi'iidant, j'exige qu'on nous donne, en échange de notre obéissance aveugle, l'assurance que nous serons un jour mis au courant des di3iails de celle mystérieu.se atlaire où nous nous trouvons si subitement mêlés.

Louise hésiia. Emportée par son amour pour Chn>lian , elle venait de concevoir un projet dont elle comprenait bien l'exéculion, touie dillieile qu'elle lui parût, mais dont elle ne pouvait prévoir le dénoûmiMit.

Cependant elle répondit :

—Eh bien! soit! je promets de vous donner avant peu la clef de celle énigme.

— Et nous jurons, îious , mademoiselle, de vous obéir eu tout et partout! reprit Soslhène.

Et meiiialeiiienl il ajouta:

— Celle petite ne me parait pas aussi innocente qu'elle le paiail. Il y a quelque amourette sous jeu. Elle s'est réveillée au nom de Léopold! Est-ce que mon farceur de cousin couirait la griieite sans m'en prévenir?

Cœlina, moins perspicace , ou plus confiante que Soslliène dans la vertu de Louise, se conienla de s'écrier eu riant :

—Tiens, tuns! je n'y comprends rien, mais c'est ég.il ; s'il s'agit de quelque farce, ça m'amusera; et qu'est-ce que j'aurai à faire dans ta conspiralioii, moi, Louise?

— Je t'apprendrai cela chez loi, fit la grisette.

Quelques instanis api es, la voilure s'arrêtait boulevard du Temple, et Louise prenait congé de So^lllène et de Cœlina , en exigeant de nouveau , de l'un d'élre disciet, en promettant à l'autre de lui donner bientôt de ses nouvelles.

Siu'it qu'elle eut embrassé sa lante , Louise se retira dans sa cliambie ei écrivit la lettre suivante à Catherine Kernels :

« Ma bonne dame Calherine,

« Si vous m'aimez encore un peu, ne me trompez pas! Savez-voiisceque fait Christian à Paris et où il demeure? Il faut alisulument que je U\ voie. Ne craignez pas que j'abuse de ce que vous voiidiez bien m'apprendre; je vous jure île ne vous comproiiietiie en rien , et surtout de ne point nuire au bonheur de votre fils, si son bonheur consiste à vivre éloigné de celle qui le chérit.

« Jatlendsavec impatience votre réponse.

« Embrassez bien ma mère pour moi.

« Louise. »

Ce billet terminé , Louise se mit au lil ; mais elle ne ferma pas l'œil de la nuit. Elle ne pouvait chasser de sa pensée l'image de Christian s'enfuyant à sa vue. *

Lui! lui! un marquis! se disait-elle; lui! \e fils de celle grande dame! Mon Dieu! mon Dieu ! que signifie celte étrange métaniorihose! et comment a-"l elle pu s'opérer? Oh ! si je pirviens à découvrir

ce secret, ne 5ei:ii-je pas pliis malheureuse encore que je ne le SUIS déjà?

Le li-nilefn;iin, en se reniant h l'atelier, la jeun' fille passa par la rue l!i lier. Un coinniissionnair-; au'juel elle demanila rii("inl de Bniey le lui rnseigiia; elle s'ai'réta un Jiistanl devant celte somptueuse demeure. Les perslrunes en étaient lierniétiqucirienl closes; Cliri>lian n'était nas encore revenu. Il fallait attendre pour meltie a e.xéculion le projei qu'où avait conçu.

Trois jours s'écoulèri-rit. Les persiennes de l'iiôlel ne se rouvraient pas. Cliri>tian itdl toujnurs absent. Coinnie coiniensaiion, Louise rci;ut une réponse de Cdllierini! Kernels. La lettre de la vieille paysanne était remplie de pro^sl^Jtions d'air ciion et de dévoueiiienl , mais elle ne renferinail aucun rensciijneMient utile. Catherine n'en savait pas l'ius que Louise sur l'emploi qu'occupait Cliri-tian à Paris. La chère lemme di-aii seulernenLà la jeune lille i|ue cet emploi était , sans doute, irés-lucruiif, à en juger par u somme consi li rahie que son lils lui envoy.iit chaque mois ; enhn Catherine terminait en donnant à Louise l'adresse de la personne qui servait d'intermidiaiie entre Christian et elle, pour leur correspondance.

Louise demeui a pensive en achevant la lecture de 1.1 l'tire de Cuihcrine : elle ne pouvait dout.T de la sincérité de cette dernière ; quant à se présenter chez la dame dont elle lui donnait l'adresse , à quoi bon? Une telle déniai che pi es d'une personne étrangère ne pouvait avoir d'autres résultais que de compiomettre Chrisnnn.

Deux jours se passèrent encore; puis un soir, en revenant de l'atelier, Louise aperçut les fenêtres de l'hôtel libres et éi.lairées. La jeune lille resta longtemps le regard attaché sur cette maison qui renfermait un ingrat qu'on ne pouvait oublier! Un grand tombal t-e livrait alors dans le cœur de Louise entre son amour et sa lieité.

— Accomplirai-je ma résolution? se disait-elle, si cela n'allait servir à rien? s'il me reiioussaii?...

Oh! dût-il se rite de mes efforts, je veux au moins le revoir,, lui parler, l'entendre! je veux qu'il me diS'' lui-même : « Tu ne l'es pas abusée, je suis bien Christiiin, le pauvre paysan qui a pa^sc sa jeunesse avec toi ! »

Je veux qu'il soit persuadé que je l'aime toujours!...

S'il l'aul ensuite que je m'éloigne!... s'il est à tout jamais pirdu pour moi,., si, devenu riehe et puissant, il ne lui est |)lus permis d'aimer... ceux qui Taimenl... JeluiaJresseiai un éternel adieu... et je ne le reverrai plus... et je tâcherai désormais de ne pas trop pleurer en songeant à lui!

Louise, le lendemain matin, au lieu de se rendre conniic d'ordinaire à l'atilifren sortant de chez sa tante, |irit un cahriolei et se fil conduire rue la Bruyère, chez M""' de Saiul-Pliar.

L'AMOUR REl/IENT

Tandis que Louise s'occupait a'iisi de lui, Léopold, on le conçoit, songe .it aussi ;i Louise.

Depuis l'aveiiiure de S.iintMaiir. Li'opold déjà fatigué, nous le répétons, au plus haut degré de sii position, s'étaii plus que jamais pris ii maudire le jour fatal où U s'était j lé, en quelque sorte, au-devant des vo^ux de Bnslleuri et de la marquise. Il envisageait avec cll'roi l'avenir qui l'alteiiilait. — Won Dieu! vous m'iivez bun puni de mon orgue I et de uh s pi ièr«s inseoî-ées. Ji: n'ai pas su me contenter du bonheur que vous ui'uvaz donné tt vous

m'avez envoyé des jouissances que j'ai dii payer d'un crime... d'un ciirnc irrép;irable. .

Chère Loui-e! le hasard l'a mis en face de moi 1 1 il m'a fallu répondre à son appel par de lioides [paroles. Ce nom, le mien, nrononc»; par elle, k ma vue, apiès une si longue séparation 6 lulvalait à une loiieliimte phrase d'amour et de 'lai'don... elle me p connaissait., elle me tendait les br.is, et, pour ne point anéantir tout d'un eijnp un édilice élevé ii grand" peine, de peur de iléplaire ou de nuire à des éi rangers, j'ai eu le courage de dire à celle de la tendresse de laquelle je ne saurais douter :

—Je ne suis pas celui que vous pensez ! je ne vous connais ^jas... laissez-moi!

Mais j'avais proféré s^n nom, à elle, moi an=si. Auia-t-elle Voulu croiie au démenti nue je donnais à son cœur? Quoi qu'on puisse lui. dire, Léopold de Biacv n'est-il pas positivement p^'ur elle le paysan Christian Kernels! Si elle chccliaità me revoir, si elle parvenait ii découvrir tout ce qui s'est p.issé'/ Ah ! malheur alors à Boislleui i ei à la niarquise. J'ai résisté une fois, à présent je ne m'en sentirais plus la forte.

Tilles étaient les pensées qui préoccupaient sans cesse Léoiiold et le rend. tient cha(|ue jniir plus soinbre, plus melan' oliqiie. La nostalgie, ce mal dont on meurt, s'était jointe encore à son désespoir de vivre éloigné de sa inèieet de Louise.

Huit jours s'étaient passes depuis son retour de Sainl-Maur, et ces huit jours duiaiit le marquis n'avait pas qoitté sa chambri'. M"" de Bracy soupçonnait la cause de la tristesse du jeune homme; niais elle n'osait le presser de la lui apprendre: elle avait peur de connaître la vérité. Snslliène, de son côté, s'étonnait de l'obsiinalion de son cousin â se renfermer à Ihôlel quand une foule de plaisirs l'appelaiint au dehors. Boisfleuri lui-même commençait à s'alarmer de l'altitude isolée de l'ex-paysan.

— Vous avez tort de vous conduire ainsi, Léopold, lui avail-il dit un jour, vous allligez .\l"'i' de Bracy et VOIS lui donnez à supposer, tiinsi qu'à moi, qu'il vous manque quelque cho,*e auiuès de nous.

—Je joue mon rAle comme il me plait, avait répondu sèchement Léopold à l'intendant, qii'avizvousàme repiocher, pourvu que je ne jeiiepasmon masque? J'ai accepté de diver.ir un marquis pour vous l'onserver votre fortune, mais je n'ai p.is pris l'engagenienl de feindre de m'amuser si je venais à me fatiguer de celte comédie! Ne me parlez pas de l'intérêt que vous m'avez porté. Chacun de nous trois, dans celle affaire, a agi dans le seul but de se Servir lui-même... continuez donc à vous occuper seulement de vous, et tant que je ne vous des.servi;ai ni dans mes aciions, ni dans mes paroles, laissezmoi \ivre comme bon me semble.

L'IiAlel de Biacy ne respirait guère, on le voit, la gaii té. Les trois personnages qui l'habitaient ne se léuiiissiiieiit qu'aux heures des repas, encore ne s entretenaient-ils, alors, que de sujets indiflérenis. Boislleuri depuis qu'il aviiit reçu la protession de fol de Léopold, se tenait à l'écart, se uéliant de tout et veillant à tout. M"" de Biacy, entraînée par un sentiment qu'elle sentait s'accroître malgré ses elfoits, s'oubliait elle-même pour songer trop soiiventà son fils... Léopold, eiilln, devenait de plus en plus iuilittêient à ce qui l'entourait .. sans se préparer à rien, il semblait qu'il prévît qu'un subit événement allait bientôt changer l'eiat des choses et qu'il êt:iit. par cimséquent, tout à l'ait inuti.e qu'il se donnât lui-inéiiie la peine d'y remédier.

H lit jours s'étaient donc passés depuis l'aventure de Siint-Maur. Léopold se trouvait un soir, après diner. dois son appartement quand on lui anno; ça le baion Soslhène de Morière. S slhène avait, ce s dr là l'air plu-, j.iyeux que decouiume.

— Co nnieiit vous rortez-vous? mon beau rêveur, s'é. ria-i-il en tendaut la main à son cousin, étts-

'ii

Et comme il lui baisait la main.

vi:ijs Inuioiiit li a:r--i'.i somlii'i' liiiiiK iir qu'a rotilinaire? Pesh;! mon ami, vous ne rue t'ailt's imslinnneur, sur ma paroU', et vous èies le piemior rlè^fe que je trouve aus^i rebelle à mes leçons! Vous possédez tout ce qu'on peut désiriT : de l'argent, un grand nom, une fiyuie d'élite et vous prélérez, au lieu de metirc tout cela àpiolit, vous cloilier chez vousi'omme un savant ou un poitrinaire!

— Sostliène, fil Léopold, en se tournant d'un air grave vers le baron, j'épruuve la |ilus vive reconnais-aiice des peines que vous vous êtes données pour moi. Je vous sais bon, aimi^ble, dévom'' et je serais ravi, je vous jure, de vous prouver conibini j'apprécie toules vos qualités... mais vous aviz un grand tort, selon moi,— je suis franc, vous le voyez — letortdepr< ndre tropgaicmentia viect de vouloir forcer les autres à vous imiter. Vous connaissez à fond les ridiculrs et les vices de la société où s'écoulent Vus jours... et vous tiouvez bon d'e i rire .. llhre à Vcjus; mais si celui que vous preni z à votre bras, pour lui faire connailie ce monde qui vous amuse, se refuS'^ à devenir le prosélyie de votie philosophie aci cimmodante, poui'qiioi vous formaliseriez-voiis? Jusqu'à présent j'ai vécu loin de Pari.^, aji» milieu de mille joui^sances... que je ne puis vous dépeindre... mais qui ne seraient pas, j'en suis sûr, de votre gcùi ! Malgré vous... malgré moi-même, je ne me planai jamais aux plaisirs que vous désirez que je paitage avec vouseï vos amis. Ce n'e.-t point que je vuus blâme do votre façon de vous conduiie et i|U(' je méprise le genre de vos lions et les charmes de vos loiett s! j aurais mauviiisi' grâce, à mon âge, de me poser ainsi en frondeur! je ne dédaigne rien ni personne... mais je me sens mal à l'aise avec les hommes auxquels vous m'avez présenté et l'insiaiU de folie que j'aie paisé près de la femme .. que

vous savez... me seinhli' anjouiil'liui si loi'i ■ (■ >'m.;, que c'est à peine si je ino le rappelle... C^'S genslâ ne sont pas faits pour moi ou, plutôt, ]e ne suis pas fait pour eux. Je reluse donc de in'assuiett;r àleuis exigences! Traitez-moi de sauvage s'il vous plaii; mas s'il vous plaît aussi de me prouver voire affection, ne coiilrariez pas mes çoùis... vous ; crez toujours bien reçu comme ami... i' récuse vossoios comme conseiller!

Soslhèiie avait attentivement écouté son cousin ; quand ce dernier se tut, le baron s'écria en souriant :

— Uu'll soit donc fait ainsi que vous le désirez, mon ami... et merci à vous de votre franchise ! Cependant, un motencore avantd'en linir sur ce sujet! Il ne m'appartient pas de chercher à connaître le chagrin que renfVniie voire âme, mais je puis en déplorer les consi'quences ; il faut don- que ce ciiagrinsnit bien profond, pour qu'à votre âge..., à vingt ei un ans..., vous vous sentiez saisi d'un dccès de déioniageiiient telque voijs préférez les pleins dans la solitude aux disiractions futiles, sans doute, mais enfin souvent amusâmes qui vous sont offertes!

—Vous avez raison, repartit Léopnid, mon mal est dangereux... mon mal se nomme l'ennui.

— Quoi! l'ennui! l'ennui! lit Sosihéiie en frappant des mains, vous vous ennuyez! vous! el c'est là seulement tout voire mal ! Allons donc! vous me trompez! ce n'est pas à la tête qu'est votre blessure! s'ennuyer! s'ennuyer! mais il n'y a que les suts qui s'eiiniiicnl parce qu'ils ne savent ni s'amuser ni amuser les autres! Allons! allons! Léopol.l, vous ne voulez pas me dire la véritable cause de votre misanthropie! Votre prétexte est absurde et c'est pour cela que je ne l'accepte pas. Votie mère se désole de votre conduite, ce pauvre Boisfleu ri en est

LES DEUX MÈKES.

11 reçut une lettre au moment de se rendre à l'église. —Page 38, col. 2,

aussi extrêmement peiné. Prouvez-leur, prouvezmoi que ce n'est pas un parti pris. Secouez votre torpeur. Laissez là vos soucis et pour commencer suivez-moi ce soir... peut-être me remercicrez-vous bientôt de vous avoir en quelque sorte emporté d'assaut! Ce disant, Sosthène s'était levé à son tour, et une expression maligne animait sa physionomie.

—Comment! vous remercier! fit Lfopold surpris de la gaieté du baron, et pourquoi donc, je vous prie?

—Oh ! je vous laisse le plaisir de la surprise, mon cher! cependant je puis vous apprendre que nous sommes attendus en ce moment par deux dames dont l'une, M'n'= de Saint-Phar, ne vous connaît que denom...,dont l'autre... à laquelle il vous est interdit de faire la cour, toutefois, vu qu'elle m'appartient maintenant, vous connaît au contraire, m'at-elle dit, très-intimement...

—Et ces deux dames sont.... ?

— Deux lorettes, mon bon! deux simples lorettes, je l'avoue, mais jolies toutes deux!... oh! surtout celle que vous connaissez!

—El comment se nomme cette dernière? repartit Léopold en haussant les épaules.

— M"" Louise de Saint-lvry.

— Louise de Saint-lvry !

—Oui! Saint-lvry me paraît un nom de guerre, mais la dame est née dans ce village... de la Bretagne, je crois... c'est là qu'elle vous a rencontré, et .. Sosthène n'acheva pas. Léopold, les yeux hagards, le visage livide, les bras inertes, ressemblait, immobile au milieu de la chambre, à la statue du Désespoir.

— Qu'avez- vous, mon ami? s'écria le baron en courant au jeune homme, ce nom de Louise de Saint-lvry vous frappe-t-il ainsi ?

■ — Non ! non! c'est le hasard, se disait Léopold,

ce ne peut être ma Louise... elle ! que j'ai vue il y a si peu de jours sous les humbles vêtements d'une ouvrière! Cependant... cette témme me connaît... si c'était elle ! si elle avait voulu se venger! Et tout haut, il répondit à Sosthène en lui serrant fortement le bras:

—Et... vous dites que cette Louise de Saint-lvry est votre maîtresse ?

Le baron hésita ; il ne s'était pas attendu à l'effet qu'avait produit sur son cousin sa plaisanterie. Un moment il eut envie de lui avouer la vérité; mais la crainte de faire manquer une scène dont il s'était promis un grand plaisir le retint.

—Décidément, pensa-t-il, il a beaucoup aimé cette petite fille, à ce qu'il paraît; mais bah! ce ne peut être, après tout, qu'un caprice !

—Mais répondez donc ! répondez donc ! cette femme est-elle votre maiiresse? reprit vivement Léopold.

—Mais sans doute, je vous l'ai dit, et je n'ai point pour habitude de me vanter. Qu'y a-t-il d'étonnant là dedans; elle a bien été la vôtre?

Léopold lança un regard terrible au baron ; puis il ferma les yeux. Il avait des éblouissements, le vertige. Un instant il voulut sauter sur Sosthène, le tuer; puis il pensa à lui raconter ce qu'il était et ce qu'était Louise, afin de lui imposer par cet aveu une franche réponse. Mais M"' de Bracy ! mais Boisfieuri ! se disait-il. Si ce n'était pas ma Louise! cependant ce nom de Saint-lvry accolé au sien ! Et il tournait sur lui-même comme un homme ivre, comme une bête fauve.

Sosthène le considérait, et il commençait à craindre d'avoir été plus loin qu'il ne fallait.

—Eli bien ! fit Léopold en s'arrétant tout d'un coup devant sou cousin , puisque ces dames nous attendent; allons les trouver, j'y consens.... J'accepte leur invitation. Venez! venez! En elfet, nous

Monimartre. — Imp. Piiioï

nous amuserons peut-t;tre Linucoup... Je suis curieux de voir celle Louise lU- Suinl-lvry... voire mailresàe.

— Léopold, écoulez-moi! re|)iirlil Soslliène, que l't^iat d'exaspériilion du jeune homme effiayail de plus en plus.

—Non ! je n'écoule rien, vociféra Léopold ; vous Mi'aviz olTert de m'emmen^r chez ces femmes: il faut que vous m'y conduisiez, il U faul!

Dans toule aulre circt)nstance, le baron n'eùl certes pas obéi à une volonté émise d'une façon aussi formelle. Mais il sentait instinctivement qu'il avait commis, sans le vouloir, une faute -, il répondit doucement : Je suis à vos ordres, mon ami.

Kt les deux cousins soiiirenl ensemble.

Quelques minutes après , ils arrivaient rue la Bruyère, chez Cœlina.— M»"; de Sainl-Phar.

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