LEOPOLD REDEVIENT CHRISTIAN
Pendant le trajet de la rue Kicher à la rue la Bruyère, Sosihène et Léopold, côie à côie dans la vi iiiurequi les emportait, ne pioléièient pns une parole. 11 s'opérait pourtant en eux cette réaciion, qu'à mesure qu'ils approchaient du but dé leur course, l'un et l'autré se trouvaient plus calmes.
—Si ce n'est pas elle , se dirait Léopold , j'ai eii tort de me fâcher ainsi ; si c'est elle... m'esl-il donc permis de la blâmer d'avou- parlé de moi et... d'élie devenue la maiircssed'un autre? Ne lui ai-je point donné le droit de se venger... moi qui n'ai pas voulu la reconnaître quand elle m'appelait à elle?
—S'il éprouve trop de chagrin, et s'il m'inlcrroae devani elle, se disait .Soslliène, je lui apprendrai tout au-sil6t. Ctetlê jeune lille esï charmante... il l'aime encore ef la leiiiette peut-éire... Je le désabu.'-eiai si je le vois souil'i ir.
Par suite de celte espèce de capilulalion avec eux-mêmes, Léopold et Soslhèiie, en posant le pied dans la maison de M°" de Saini-Phar, se prirent le bras pour monter l'escalier, comme s'il i e se fût rien passé d'exlraordinaire entré eux. Néanmoins ils continuèrent de garder le silence.
.M'"» de Saint-Phar demeurait au second; une lemme de chambre ouvrit aux deux cousins, et les introduisit api es les avoir annoncés.
Léopold et Siislhène, toujours muels, entrèrent dans un salon ; Sosthène tenait la main de Léopold, et il la sentait iieinldante et glacée.
Deux dames étaient dans ce salon Léopold n'en vit qu'une... c'était elle, non pas eu grande dame comme il s'y atteniiait avec anxiété, mais telle c|u'il l'avait déjà vue à Samt-Maur et sur le boulevard des Capucines... avec son petit bonnet et sa \o\>v de jaconas... Il poussa un gémi.--semenl de joie, et s'avança vers elle en chancelant. Il ne songea pas à Soslliène qui venait de lui dire que Louise était sa maîtresse; il ne pensa qu'au bonheur de revoir celle qu'il aimait. Il n'eut qu'un dé-ir: celui de lui parler, de l'enicndie. Elle s'était levée à son ap- . proi lie. et pâle, mais impassible en face de lui, elle seœblail atlmdre qu'il lui adiehsàl la parole.
— Louise! Louise! c'ist loi! c'est bien toi! bal- Butiatil enlin, ne me reconnais tu donc pas?
—Vous vous Irompez, monsieur le marquis, (Jtelle d'une voix sourde, ou plutôt, on vous a trompé; je ne me nomme pas Louise, et je ne vous connais pas.
— Quoi! Louise! que dis-tu?... je ne suis...
Mais Chrisiiiin— Léopold le^levient Christian pour nous désormais,— n'acheva pass-a phrase... il n'en eut pas la force. S'affaissant sur lui-même, il tomba
à genoux, la bouche ouverte, l'œil suppliant, les mains étendues, au.»! pieds de la jeune tiile.
Et, à son tour, devant cet immense désespoir, Louise oublia ses gramles résolutions.'sa vengi-ance projetée. Son amant était là, à ses pieiis, âbailu, brisé...
—Laissez-nous ! laissez-nous ! s'écria-trelle , en invoquant, d'un geste, Sosthène etCœlina.
Le baron et la loreile dispaïuienl aussitôt.
— Christian ! Christian ! je te reconnais ! je t'aime ! entends tu, je t'aime toujours!
—Mais lui... cet homme? fit Christian, qui désigna du doigt la porte par laquelle Soslhène venait de sortir, il m'a dit... que tu... lui appartenais.
—Oh ! s'écria la jeune lille, pourpre de honte, il a osé... c'est mal, je le lui avais défendu ! je voulais le tourmenier un peu, mais non pas le blesser, mon Christian; Cœlina et... ton cousin ont cru qu'il ne s'agii-sait que d'un jeu; et, pour le rendre plus amusant, à leur sens, ils ont imaginé ce mensonge; mais ce M. Sosthène, je ne le connais pas, je te le promets, je le le jure.
—Tais-toi! tais-loi! Point de serment; je le crois, reprit Christian, qui, dans son ivresse, se rappelait l'hésiiation de Sosthène à répondre à cette question qu il lui avait adressée : « Et vnus dites que Louise de Saint-lvry est votre maîtresse?
— Tais-toi! cnntinua-i-il, je n'ai pas besoin de serments, et je ne puis en vouloir à Sosthène; il ne se doiilait pus de tout le mal qu'il me faisait! Je te ie\ois, je suis toujours ton Clirisiian; je ne veux pi:, s te quitter; je ne te quitterai plus.
—Mais...
Le jeune homme devina la pensée de sa maîtresse d.ms son reg.iid.
—Tu vas tout savoir, fit-il à son tour; ensuite tu m'expliqueras pur quel hasard lu es ici... chez celte dame de Saiiit-Phar, et comment tu as pu apprendre à Sosthène que tu me coiiiKiissais. Tu ne leur a.'i pas dit toute la verilé, n'eï-t-ce pas?
—Oh! tranquillise-liii, npiiriit Louise avec un sourire; je t'ai retrouvé grand seigneur, je t'ai laissé grand seigneur.
—Ce n'est point par orgueil que je te demande cela, reprit Christian ; je te prouverai bientôt que je le préléi-ê à ces biens auxquels je lai sacrifiée jusqu'à présent. Mais une parole indiscrète aurait pu avdir dessuilestuoesh'S... J'aiconimis unelàute, ma Louise, et il me sera peut être dillicile de la réparer.
— Parle! parle donc! s'écria Louise en pàhssant, je l'écoute.
Christian considéra encore sa maîtresse, et après lui avoir couvert les mains ei le visage de baisers sans qu'elle songeât à s'en défendre, il commença le récit de ses aventures depuis le jour de sa rencontre avec BoisUeuri. Dans ce récit, Christian abrégea Ks détails. Kn peu de mots, Louise fut au courant de tout ce qui s'éUiit passé. Lorsqu'il n'eut plus rien à lui dire, elle se leva les traits bouleversés par la surpri.-^e et l'elTroi.
—Tu as Idii cela, Christian? dit-elle; mon Dieu ! je soupçiinnais bien quelque malheur, mais je ne le supposais pas si grand i Ainsi te voici lié éternellement a celle marquise? Une main de 1er le retient à Paris? Tu as renoncé à la joie d'embrasser jamais ta mère? Bientôt, sans doute, tu vas me luir de nouveau? sans retour, (elle f'iis! Et c'est pour de l'or, c'est pour te parer d'un vain titre que tu as renié ton pays, ta mère, ton amie!
—Ne lu'acc.ible pas, Louise! Si tu savais combien j'ai déjà paye cher mon erreur! Si tu siivais que d'ennuis, de larmes, de regnls m'attendaient dans ce Paris vers lequel autrel'ois nii pensée, s'envolait constamment ! Mais je t'ai dit ijue je ne le quitterais plus, et je lieiiilr^ii ma promesse. Il faul que demain nous part ions tous deux pour Saint-lvry ; je le veux ; cela se fera.
LES DEUX Mr:RES.
— Et quel moyen pmploifirns-tu pour accomplir ce rle,-;s(!in? La marquise, son intendant, ne s'opposcroni-ils p.-is à ton liép.ii't, si m oses le leur annoncer? El ne serait-ce p,is aussi bien inlàme de les abandon ler sccrcMement, (piand ils cijmplent sur la b^nne Coiconinie lu as compté sur la leur?
Chrisliiin réiléebil un insiant.
— Rassure-toi, Louise, lit-il, je ne commellrai pour réu sir rien de répréhen?iblé,.je te le jure, et pointant, je ré'issirai, je l'espère. Mais Sosthène et Mme de Sainl-Phar doivent s'éionnerde la longueur de notre fonlérenue. Il ne faut pas la prolonger. Apprends-moi bien vite où in as lait la connaissance de citie diirae et de mon cousin ; je dois dire encore mon cousin.
—Mme de Saint-Phar était, il y a peu de temps, ouvrière connue moi chez M"» Bellard , repartit Louise. Un jour elle quitta l'atelier, et malgré ses pressimtes iiiviiatior.s , je refusai dès lors de continuer notre liaison. Je n'ignorais pas à quel prix elle acbeiait sa nouvelle lortune. Je pensais toujours à toi, Chrisiian, et, quoique forle contre la tentaiinn , je ne voulais pas , si .je te retrouvais jamais, que tu pusses me reprocher l'ombre même d'une faute : l'amiié d'une tVmme indigne de moi. Je n'avais pas revu Cœlina depuis un mois, lorsque, par un hasard éli ange, le jour même où je me trnuvai en faee de loi à Saint-Manr, comme je m'en reveiiiiis di'solée, éperdue à Paris, je me rencontrai sur la roule avec mon ancienne amie; elle m'obligea à prendre place à côté d'elle , dans sa calèche: Cœlina éiait accompagnée d'un monsieur. Il m'adressa plusieurs questions auxquelles je répondis d'ahnrd àcnntie-cœur; mais bienlùt... jeTécoulai attentivement : il me pirlait de toi, de M. Léopold de Bracy, son cou~;in. Uli ! vois tu, Christian, je me croyais alors le jouet d'un songe! Toi, un marquis? toi, le fils d'une grande dame? Toi , riche? vivant à Paris après avoir passé ta jeunesse à voyager? Je ne pouvais récuser le lémoigmige de mes y^ux; je l'avais reconnu! N'avais-tu pas d'ailleurs aussi prononcé mon nom à mon aspect? Il me fallait atout prix sortir de cette perplexité atfreuse; j'y serais morlo! Cependant je ne savais à quel parii m'arièter; j'écrivis à ta mère, mais elle ne cnnnaissail pas plus que moi la vérité. Je n'osais me présenter à ton hôlel : « Sa mère, ses domestiques niechassenml, » pensii-je. «S'ilacommisqui-lque aclion coupable, il doit y avoir été poussé par d'autres, et en admettant qu'il ne memécnnnaisse pas une seconde fois, ceux qui l'entonrenlne mettront-ils pas tous leurs etforts a remiiéiher de me confier la vérité ! » Que le dirai je? Je pris une résolution qui me coûta beaucoup : je vins ici, près de Cœlina; je lui contai une fable... que je t'avais aimé en province , que le désirais te revoir, .le la priai d'iniercéder en ma laveur auprès de M Soslhène, pour qu'il parvintà t'ainen(;r prés de moi. M. Soslhène se présenta justement connue je nie trouvais chez Cœlina. Elle lui fit part de mes confidt'ncis, de mes désirs, de ma duuleur au sujet de ma reii(;ontre à Saint-Maur avtc le marquis, qui avait refusé de nm reconnaitre. M. Soslhène ne parut (loinl surprisdei;equ'on lui apprenail.
— Je pensais bien, s'é4:ria-l-il , mademoiselle, que votre émotion en m'entenùant parler l'autre jour de mon cousin, provenait de quelque tendre motif. Pardonnez-moi de vous avouer cela. Léopold est un miinstrede vous avoir abandonnée, et il mérite plus de leproibes encore de s'être enfui en vous retrouvant à Saint-Maur.
Et comme je rougissais à ces mots, prononcés d'un Ion léger, M. Sosthène reprit plus sérieusement:
— Vous avez bien lait de vous adresser à nous, mademoiselle , nous ramènerons l'inlidèle à vos pieds, je vous le promets! et pour le punir, si vous voulez!... nous lui dirons .. oui, ma loi, nous lui dirons d'abord... que plus heureux que lui, parce que
nous savons mieux l'apprécier, nous possédons mainh'nant votre amour...
— Non ! non ! ne lui dites pas cela!... monsieur! m'écriai-je avec épouviinte.
—Calmez-vous, mademoiselle, continua-t-il en souriant, puisque vous me le défendez... nous ne vous vengerons pas ainsi .. Mais sous quel nom parlerai j(; (le vous à mon cousin... sans le lui dire tout entier, il est pourtant urgent qu'.l le devine... je vous préviens oue ce cher Léopold est assez morose depuis environ deux mois... et je cmis qu'il faudra quelque chose de stimulant pour l'arracher à son apathie?...
—Dites-lui que vous connaissez mademoiselle Louise de .Saint-Ivry,répliqiiai-je. C'est àSaint-lvry, en Bretagne, que nous nous sommes aimés et j'espère qu'il ne demeurera pas insensible à ce souvenir.
Je n'avais pas tort d'espérer, n'est-il pas vrai, mon ami ? Le nom de re village où nous avons vécu si longtemps ensemble ne pouvait te trouver insensi ble... joint à celui d'une femme que tu n'avais pu oublier, j'en étais sûre, en dépit de ton indillérencfi apparente? Tu sais le reste; M Snsthènea cru pou voir se prrmettre, quoique je le lui eusse inierdit, ce ♦ju'il considère comme une simple plaisanterie... ne lui on veuille pas!
— Lui en vouloir! à lui qui m'a ramené près de toi! ma Louise, oti!... Christian se tut... la potte du salon s'ouvrait; Sosthène et Câlina appan rent sur le seuil.
—Eli bien t mes beaux amoureux, cria Soslhène, somiiiesnous raccommodés? Vous a-t-il bien convaincue qu'il vous aimait toujours, ma charmante Louise?... moi, d'après ce que j'ai vu quand vous vous êtes avi.sée de ne point le reconnaître, je le crois fou, mais fou à lier, de vos charmes! Et vous, mon bon cousin , m'excuserez-vous de m'étre approprié un trésor qui n'a jamais cessé de vous appartenir? j'en mettrais ma main au feu !
— Je suis si heureux que je n'ai pas même la force de me souvenir d'une plaisanterie... qui m'a néanmoins bien torturé un instant!...
— Prouvez-moi donc votie longanimité en mecontanl vos aiiiouis avec cette jeune tille, reprit le baron à l'oreille de Christian. Franchement, j'aurais besoin encore de quelques eelairrisseinenls...
- Vous s.iuiez tout demain demain, vous
m'entendez? A huit heures du matin je serai chez vous, Sosthène.
—A huit heures! fit Sosthène, mais je dors à cette heure-là, mon cher !
— 11 faudra donc que vous vous éveilliez pour in'entendre, reprit gravement Léopold. Et, à présent, p;irdonnez-nous, mon ami, et vous aussi, madame, notre départ précipité, mais Louise et mot nous avons encore tant à nous dire...
— Commeotl vous voulez déjà nous quilterl s'écrièrent à la fois Sosthène et Codina.
—A moins que Louise ne s'y oppose? repariil Christian en jelaut un regard sur la jeune fille.
Mais elle s'était déjà levée et, rougissante, elle répondait:
—Je suis prête à vous suivre, monsieur Léop'dd.
—Allons! reprit M""" de Saint-Phar, puisquelunne peut vous retenir, aurevoir donc, mes lourtereanx...
Et tout bas elle ajouta ;
— Car lu reviendras, n'esl-il pas vrai?... tu connais le chiMiiin, maintenant... tu reviendias avec lui.
Louise secoua la tèle d'un air de eloute; Christian était près d'elle... il l'attendait...
—Adieu I fil la grisetle en embrassant la lorette.
—A demain, fit le paysan en serrant la main au baron.
Quelques minutes après nos deux amants s'en allaient, bien pressés l'un contre l'autre, passant sans les voir, sans les entendre, au travers de celte foule
IJiS DliL'X MÈKES.
d'oisifs qui, par les belles soiiéesd'été, loulent l'asphalte des boulevards. Us se disaient : Je t'aime ! je t'aime I toujours «je t'aime! » Le trajet de la rue la Bruyère auboulevardduTemple leur sembla si court qu'ils eurent presqueenviede le recommencer pour se livrer plus longtemps à cette conversation d'une délicieuse monotonie. Mais l'heure étaitavancée... il fallait se quitter... Christian déposa un chaste baiser sur la joue de sa maîtresse, puis il prononça, d'un ton solennel, ces paroles:
—Reste demain chez toi toute la journée, Louise, àm'atlendre... et dispose-toi à partir, le soir même, pour notre pays... tu m'entends?
— Mais... si tu n'allais pas réussir? Dt Louise qui n'osait croire à un succès si prompt.
— Oh ! je réussirai, sois tranquille I répondit Christian. Ou je mourrai à la peine, ajoula-t-il quand Louise eut disparu.