LES ADIEUX
Il était près de midi ; M^e de Bracy se trouvait dans son boudoir; à demi couchée sur une méridienne, elle tenait un journal à la main, mais elle ne lisait pas... ses yeux fixés sur la pendule exprimaient l'inquiétude et de temps à autre ses lèvres proféraient ces mots :
—Il ne revient pas! où donc est-il?
Nous avons dit que Christian, depuis son arrivée à Paris et son installation dans l'hôtel de Bracy avait contracté l'habitude, dictée autant par la politesse que par la reconnaissance, d'aller chaque matin, sur les dix heures, présenter ses devoirs à la marquise. Ce jour-là Léopold ne s'était point rendu chez M™" de lîracy et le f^t était d'autant plus pénible pour cette dernière qu'elle n'avait pas vu le jeune homme de la soirée, la veille, et qu'elle savait qu'il avait passé celte soirée hors de l'hôtel.
—S'il lui était arrivé encore quelque malheur! se disait-elle; oh! il faut qu'un motif puissant fait entraîné ainsi loin de chez lui ! Le matin àc son duel, comme aujourd'hui, je ne l'ai pas vu! Midi sonna... au tintement redoublé du timbre M"» de Bracy tressaillit... Mais, tout à coup elle poussa une exclamation de joie: la porte du boudoir s'était ouverte et un domestique annonça M. le marquis.
Mme (Je Bracy courut au-devant de son fils.
—Quoi! Léopold! s'écria-t-elle , me faire attendre ainsi ! oh îjevousenveuxbeaucoup... je suis furieuse contre vous!
Christian sourit doucement en déposant nn baiser sur la main qu'on lui tendait tout en lui adressant ces reproches. Les yeux du jeune homme brillaient d'un feu extraordinaire, et, pourtant, son visage était pâle.
— Qu'avez-vous donc, mon ami, reprit la marquise , à laquelle ce trouble n'échappa point . mes craintes seraient-elles fondées? Vous serait-il arrivé encore quelque lâcheuse aventure?
—Non, madame, répondit Christian d'une voix grave, c'est l'âme gonflée de bonheur, au contraire, que je me présente à vous...
—Du bonheur! et comment pouvez-vous être heureux sans que votre mère le sache, Léopold?
Christian invita M""" de Bracy à s'asseoir; elle obéit et il prit place à ses côtés.
— C'est pour vous instruire de la cause de mon bonheur que je viens vous trouver, madame, repritil... je viens aussi vous supplier de n'y point mettre d'entraves...
—Je ne vous comprends pas, Léopold, fit la marquise, instruisez-moi donc bien vite ! Mais, d'abord, ajouta-l-elle avec une tendresse inquiète, si vous
voulez que je vous écoute attentivement, quittez ce ton de froideur qui me blesse!... Madame... pourquoi : madame? Ne suis-je donc plus votre mère, mon ami?
Christian hésita une seconde... enfin il répliqua: —Vous vous êtes toujours montrée enveis moi bonne comme une mère, madame, et, dans mon cœur je ne cesserai jamais de vous appeler ainsi... mais... désormais...— et il accentuait chaque syllabe,— ^je dois garder pour... une... autre ce doux titre que vous daignez réclamer... vous n'êtes plus pour moi qu'une grande et noble dame des bontés de laquelle je conserverai un éternel souvenir... je ne dois plus être pour vous Léopold de Bracy, votre fils... mais Christian, le paysan, votre protégé...
— Qu'entends-je ! s'écria la marquise en reculant sur son siège, qu'entends-je! Que signifie ce langage ?
—Cela signifie, madame, reprit Christian plus rapidement, que je vous remercie des biens dont vous m'avez comblé et que je renonce à ces biens! Cela signifie que je ne veux pas, que je ne puis pas tenir plus longtemps une place qui n'est pas la mienne... parce iiue je m'y trouve mal à faise... que je m'y ennuie... que j'y meurs! Cela signifie qu'il faut que je retourne dans mon pays, près de ma mère... de ma véritable mère qui pleure et se meurt aussi, peut-être, loin de moi! Cela signifie enfin que j'ai retrouvé hier celle que j'ai jadis lâchement abandonnée, et que je veux, à force d'amour, racheter ma faute à ses genoux...
— Ah ! fit M'"f de Bracy en dardant un regard de hyène sur Christian, ah!... c'est donc cela!... cette Louise!... vous l'avez revue I c'est pour elle que vous voulez me quitter !
—Oui, madame, c'est parce que j'aime Louise et que je ne puis être heureux que près d'elle que je suis force de vous quitter!
— Et vous osez m'avouer cet amour, misérable: A ce cri échappé des lèvres de la marquise , qui s'était dressée devant lui, livide et frissonnante, Christian demeura glacé d'horreur. Il y avait tant de haine et de rage dans la physionomie de cette femme qui parlait de Louise que Christian eut peur de deviner une vérité terrible.
—Oh ! je me trompe ! c'est impossible ! pensa-t-il. Et tout haut il répondit, mais sans regarder la marquise :
— Pourquoi n'aimerais-je pas Louise, madame? Nous avons été élevés ensemble... je suis du peuple comme elle! ce dont le marquis Léopold de Bracy aurait pu rougir devant vous, Christian Kernels aie droit de l'avouer sans honte !
—Comment ! balbutia M"<^ de Bracy en saisissant le jeune homme par le bras, tu oses m'avouer cet amour!... à moi! Christian! à moi...
— Et pourquoi non, madame? puisque bientôt je vais vous quitter... puisque c'est pour vous adresser mes adieux que je me trouve ici?
— Me quitter! tes adieux! reprit la marquise presque en clémence, mais je te défends de me quitter, entends-tu? je te défends de partir 1 Cette Louise... je la tuerai! je la ferai tuer!
—Madame! madame I revenez à. vous! écoutezmoi un instant encore ! s'écria Christian qui se leva à son tour; vous ne savez pas tout! votre position restera la même... j'ai tout prévu... vous vous méprenez sur les suites de ma résolution, aucun danger ne vous menace I Si je m'éloigne, un autre prendra ma place et cet autre s'est e'ngago à vous laisser vos richesses... votre honneur!
—Eh ! que m'importent mes richesses ! mon honneur ! C'est toi que je veux ! Je te défends de te .séparer de moi ! repartit la marquise d'une voix haletante; je te le répète, Léopold, tu ne partiras pas, parce que... parce que...
—Parce que vousavez juré de nous consacrer votre
ij,s i»b:r\ ftiKKiis.
vie, et que tant que je serai de ce monde, je vous empocherai bien, mordiuu ! de Iraliir voire serment.
C'était Boisneuri qui s'exprimait ainsi. 11 venait d'entrer tout d'un coup et, a sa vue, la marquise el Christian étaient demeurés tous deux intenlits.
—Madame la marquise, ajouta d'un ton plus doux Boislleuri en s'adressant à cette dernière, \me autre fois, avant de vous engager dans une discussion de ce genre, fermez vos portes et faites en sorte que vos domestiques ne puissent entendre ce qui se passe chez vous. Je ne sais pourquoi je prévoyais quelque chose de semijlable à ce qui arrive. J'ai donc prudemment fait ce que vous deviez faire, madame; de ma fenêtre j'avais vu rentrer à l'hôtel M. le marquis, et je m'étais effrayé de son air sombre. J'ai appris bientôt qu'il s'était rendu près de vous, et je me suis senti pris du désir de savoir, sans être ostensiblement de la conlidence, ce qu'il avait à vous conter. Pour accomplir mon projet, j'ai d'abord renvoyé tout le monde de vos appartements, madame, puis... ma foi! pourquoi rnentirais-je? j'ai écouté aux portes, et cela m'a servi, vous le voyez, puisque j'arrive à temps pour mettre la paix entre une mère... qui se laisse entraînera un mouvement décolère irrélléchie, et un fils... qui méconnaît les égards qu'il doit à sa mère.
Tandis que Boisfleuri parlait, Christian avait peu à peu recouvré son sang-froid. Lorsque l'intendant se tut, le jeune homme , avant de répliquer, sembla se consulter mentalement. Quant a Mme de Bracy, elle avait à peine prêté attention aux paroles de Boisdeuri , tant elle était exaspérée de ce qui venait de se passer entre elle et Christian , et à peine le nouveau venu eut-il terminé son discours qu'elle s'écria en se tournant vers lui :
— C'est bien ! Boisdeuri ; vous avez eu raison d'entrer. Je vous sais gré d'être accouru à mon aide. Vous dites vrai, monsieur ne doit pas partir ; il ne doit pas trahir son serment. Nous nous opposerons à ce qu'il nous abandonne, moi par ma volonté, vous... eh bien! vous, s'il le faut, par la force!
—Comptez sur moi , madame, repartit Doisfleuri ; tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines , je saurai bien empêcher M. le marquis de commettre... une lâcheté !
—Une lâcheté ! lit Christian, dont le visage se couvrit à ce moment d'un vif incarnat. Savez-vous bien, monsieur, qu'une telle insulte mériterait, si je n'avais pour vous quelque amitié , un châtiment exemplaire?
En parlant ainsi , Christian s'était avancé , le sourcil froncé, les mains crispées, sur l'intendant.
—Des menaces, mon cher monsicui? rrpijt ce dernier sans s'émouvoir de ce mnuvrnient ; allons donc! A quoi bon? Admettons que le terme que je viens d'employer soit un peu risqué, à coup sûr cela n'atténue en rien la déloyauté de votre conduite!
—Et qui vous dit que je me sois conduit d'une façon déloyale? J'ai accepté votre offre de vous accompagner à Paris, dans cet hôtel, sous un faux nom, parce que j'attendais de l'exécution de ce crime un bonheur que je rêvais depuis longtemps. Mais mes rêves étaient ceux d'un fou ; je l'ai reconnu bien vite, et je veux reprendre ma raison. Mais tout en m'occupant de moi-même , je n'ai pas méconnu mes devoirs d'honnête homme. En m'éloignantpour retourner en Bretagne, je ne laisse jias derrière moi le souvenir d'une mauvaise action ! Je vais rejoindre ceux que j'aimais jadis et que je n'ai pu oublier; mais je ne sacrifie pas pour cela ceux que j'aime maintenant; je veux...
—Vous! nous aimer! interrompit avec fureur M^edc Bracy, vous mentez, monsieur! Vous ne nous aimez pas ! Autrement, penseriez-vous à nous fuir à l'aide de quelque ruse impossible?
—Madame a raison, reprit Boislleuri en ricanant;
parce que vousavez retrouvé quelque petite fille de voire pays, mon cher, ce n'est pas un motif pour nous imposer une rupture qu'il serait impossible, je le dis aussi, d'accomplir sans dangrr.
— Madame, et vous, monsieur, lit Christian déplus en plus bles.sé du langage de cet homme et de cette femme, qui semblaient prendre tous deux à tâche de lui faire sentir le poids de sa chaîne, vous outrepassez singulièrement le pouvoir que vous croyez posséder sur l'obscur paysan élevé par vos mains, vous devriez vous rappeler, vous, madame, et vous, monsieurTintendant, qu'entre complices d'un même crime il y a la plus grande égalité. Je ne vous reconnais pas le droit de me commander. Il me plaît de me séparer de vous, et je me séparerai.
— Et moi je vous répèle que vous resterez ici, dans cet hôtel ! repartit Boiffieuri d'un ton railleur, parce que je vous défends!... je vous défends, entendez-vous, d'en sortir! Je vous répète que vous ne vous séparerez pasde nous, eussiez-vûus mille amourettes en tête, fussiez-vous dévoré d'une nostalgie qui vous rendit diaphane comme un parcliciiiin!
— Puisque vous le prenez ainsi, répliqua Clii islian d'une voix saccadée , puisque je ne dois plus voir en ces lieux des amis au sort desquels j'ai religieusement veillé en m'occupant du mien, mais des geôliers qui s'obstinent à me retenir en prison, je laisse à un autre le soin de vous éclairer sur ma conduite, et je vais partir à l'instant!
—Ce sera donc après m'avoir passé sur le corps ! s'écria Boi^^lleuri, qui, aveuglé par la colère, se plaça contre la porte du boudoir.
—Soit! si vous m'obligez à cet acte de violence, repartit Christian en s'avançant d'un pas résolu sur Boisfleuri.
A la vue de ces deux hommes prêts à engager une lutte odieuse. M"' de Bracy revint à elle...
Mais déjà Christian avait, d'une main vigoureuse, saisi Boisfleuri par le bras... Celui-ci s'était déballu vainement en essayant de prendre l'offensive... Lancé de côté avec une force à laquelle il ne s'attendait guère, il était allé, en tournant sur lui-même, tomber à quelques pas.
Et Christian avait ouvert la porte du boudoir...
Mais, au même instant, il reculait et demeurait immobile.
Le baron de Morière était devant lui.
Quoiqu'il eût certainement dil entendre le bruit de la querelle qui venait d'avoir lieu , Soslhêne, en entrant dans le boudoir, feignit de ne point s'apercevoir du désordre qui y régnait.
M"" de Bracy était en lace de lui, pâle, atterrée...
A quelques pas d'elle se tenait Christian.
Un peu plus loin enfin, Boisfleuri, qui s'était promptemenl relevé, restait comme cloué au parquet, l'œil hagard, la bouche béante... Cependant, l'intendant, ainsi que la marquise, à l'apparition de Sosthêne, avait senti une pensée surgir dans leur esprit. Ce moyen de concilier le présent avec le passé et l'avenir, ce moyen sur lequel ils n'avaient pas permis à Christian de s'expliquer, c'était Soslhêne qui devait aider à le mettre en œuvre.
Le baron s'inclina devant la marquise, lui prit respectueusement le bout des doigts et les effleura de ses lèvres.
Puis il s'exprima ainsi :
—Pardonnez-moi, ma tante, d'entrer sans me faire annoncer... mais je n'ai point rencontré de domestiques pour reiiphr cet office, el, dans les circonstances présentes, j'ai cru jiouvoir me permettre de passer sur les lois ordinaires de l'éliquelle.
J'ai peu ili" elidse à vous dire, ma tante, mais il est indi<pi'ns;ilile pourtiiiU que je vous parle...
Je sais tout... mnnsii'ur Christian m'a tout appris il y a quelques heures.
Sostliène appuya sur ces mots : monsieur Christian.
L<^ marquise et Boisflcuri tressaillirent.
—Je nie présente donc, mainlenanl, pour vous adresser un re[iroclie, un seiment et une prière, coniinua Sostliène.
Ce que je vous reproche, c'est d'avoir douté de moi! Vous me connaissiez peu, il est vrai, mais avant de vous engager dans une entreprise hasardeuse, il rallait me voir... m'entendie... Vous eussiez été bientôt convaincue que, quoique grand amateur de plaisirs et assi'Z mal, je ne le nie ponil , dans mes all'aiies, je ne voudrais pas, pour des mines d'or, coiiimeltre une indignité.
Ce que je vous jure sur l'honneur, c'est d'oublier, dès ce moment, ce que l'on m'a appris.
Léopold de Uracy sera , ce soir, pour le monde conime pour moi, piirii en voyage.
Seulement, je saurai comme vous, madame, dp plus que le monde, que le marquis ne reviendra jamais.
M""' de Bracy laissa échapper un gémissement.
— Mais la conuaissance de ce secret ne m'autorisera à rien de répréhensible, rassurez-vous.
Rien ne sera changé dans ce qui existe... Vous garderez votre hôtel, votre fortune... Je garderai ma liberté !
.M"" de Bracy, sans répondre se laissa tomber sur un siège.
Mais Boislleuri qui était complètement revenu à lui tandis que Sosthèiie parlait, s'approcha de ce dernier et lui dit : Vous pouvez nous perdre ou, du miiins, nous punir parde dures conditions... et vous préférez user de générosité envers nous, monsieur!
vous dites vrai... M. Christian peut partir dès àprésent! .. Quant à moi je n'ai plus qu'un regret: celui de m'ètie rendu coupabli^ d'une taule inutile 1
—Adieu donc à vous, adieu pour lo.ujours!... fit Christian, je vais dans ma douce obs:^;urité, oublier que j'ai été fou un instant... mais votre souvenir ne me quittera jamais...
En proijoncanl ce dernier adieu, Christian s'agenouilla pieusement devant M"" de Bracy... Kt cimime il lui baisait la main, sans avoir le courage d'ajouter une parole, le jeune homme sentit une goutte d'eau brûlante lui tomber sur le front. Ce fut ainsi que répondit la marquise à l'adieu de Christian.
Cinq jours après Louise et Christian, revêtus de leur costume campagnard, étaient de retour à Sainl- Ivry.
Catherine ne demanda point d'explications à Christian : elle était radieuse de le revoir... que lui importait le reste? ..
Quinze jours après nos amants se mariaient.
Le jour même du mariage, au moment de se rendre à l'église, Christian reçut de Paris un paquet cacheté.
Il pâlit en déchirant l'enveloppe de ce paquet.
Puis il rougit... il venait d'apercevoir une petite liasse de billets de banque... il y en avait soixante... et une lettre.
La lettre contenait ces mots :
« Je ne veux pas que celui que j'ai appelé mon fils ait linéique chose à désirer dans la position qu'il a choisie. »