VI. - A UA GUERRE C^OMMË A LA GUERRE
Los gens de la veillée pensaient :
— LVspnt de la pauvre tlemoisel'.e Reine revient chc7 nous parce qu'on l'a chassée de ses autres manoirs.
C'étaient de bonnes âmes, depuis les quatre Go- Ihon jusqu'au petit coquetier, en passant par les quatre Matluirin.
Ce que nous no sauvions point dire, c'est la pensée de maître Vincent GuelTès, le Normand, dont le front se plissait sous les nioches rudes et bas plan ées de ses chcveu!^.
Devant la chapelle, dans le cimetière servi^nl de place publique au pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et de chevaux. Les torches allumées secouaient leurs crinières de feu. Les tronifies sonnaient, appelant les fidèles sujets de monseigneur le duc François.
11 pouvait être onze heures de nuit.
Les cabî^i^es et les fermes se vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer.
Les hôlca de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa femme, son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandemenls de la cour.
En tout, hommes, femmes, enfants, le village de Saint-Jean comptait soixante on quatre-vingts habitants, qui se rangèrent eii cercle autour des torches planiées en terre.
C'était un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards qui escortaient le héraut du prince breton.
Le chevalier avgjt une armure toute neuve qui reluisait au rouge éclat des torches. Sa visièie était baissée.
Li s trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut leva son guidon d'hermine.
Le silence n'était guère troublé que par les chiens du village, qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fôtc.
« — Or, écoutez, gens de Bretagne, dit le héraut.
« De par notre seigneur, haut et puissant prince François, premier du nom, M. le sénéchal fait savoir à tous sujets de la duché de Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes liges, bourgeois et vilains, que M. Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du crime de haute trahison.
« Par quoi, la volonté de mondit seigneur François est que ledit Une de Maurever ait la lêle tranchée de la main du bourreau, ses biens el domaines confisques pour le profit de la sentence.
« A quiconque livrera ledit traître Hue de Maurever à la justice ducale, cinquante écus d'or seront comptés sur les finances de mondit seigneur.
« Ladite sentence, pour que nul n'en ignore, criée à son de trompe dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et liçux de l'évêché de Dol, et le double cloué à la porte de l'église. »
Le héraut déplia un petit carré do parchemin qu'un soudard alla clouer à la porte de hs. chapelle.
Toute cette mise en scène frappait de terreur les pauvres habitants du village de SainlrJean.
Quand les soudards reprirent les torches plantées en terre, et que l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus vite.
Mais ou n'était pas au boul. C'était seulement la parade solennelle qui venait de finir.
Le chivalier, qui semblait assez fier de son armure touie neuve, et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la proclamation, prit la parole "a son tour.
— Holà! mes garçons, dit-il aux soudards, failesvous des amis parmi ces bonnes gens (|ui s'éparpillent la comme une volée de canards... Us vont vous donner l'hospiialité celte nuit.
Aussitût cha(|ue soudard courut après un paysaji. Les hommes d'armes restèrent avec le héraut et leur chef.
Celui-ci tenait déjîi le petit Jeannin par une oreille.
Pelit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du
manoir de Saint-Jean?
Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier fût pleine de rondeur et de bonhomie.
11 répondit pourtant:
— Le manoir est près d'ici.
Eh bienl petit gars, prends une torche el mènenous au manoir.
Jeannin prit une torche.
— llolàl Conanl Mciry, Karvozl cria le chevalier en s'adressanlà quelques archers restés dans le cimetière, vous nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin... Petiot, marche devant.
Jeannin leva la torche et obéit.
Le chevalier, suivi des six hommes d'armes et du héraut, chevauchait derrière lui.
La lumière de la torche éclairait vivement la laiUc gracieuse de Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucle.s de ses longs cheveux blonds.
— Voilà un gentil garçonnet! dit le chevalier.... Petiot, tu n'as pas envie de monter à cheval et de faire la guerre ?
— Non, monseigneur, répliqua Jeannin en tremblant.
— Pourquoi cela?
— Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules, monseigneur.
Le chevalier éclata de rire.
— A la bonne heure ! s'éeria-t-il, — voilà une raison Et n'as-tu pas envie non plus de gagner les
cinquante écus nantais?...
— Ah! monseigneur! interrompit Jeannin, oubliant tout à coup ses craintes.... si ou était sûr de gagner cinquante écus nantais en faisant la guerre, je tuerais un Anglais par écu et un Français pardessus le marché!...
— Diable! diable! fit le ch'^valicr, qui riait toujours; lu aimes donc bien les écus nantais, petiot?
Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus ijimlais, c'était la jolie Simunnette. Aussi répondit-il sans balancer :
— Cinquante fois plus que ma vie, monseigneur I Le chevalier se tenait les uôtes, et sa suite riait
aussi de bon cœur.
— Obi le drôle de garçonneti s'écria-t-il.... Petiot! si tu n'es pas poltron comme tu le dis, tu es du moins avare... el l'avarice ne vient guère à ton âge.,
Jeannin se retourna et montra sou joli visage souriajit.
— Je ne sais pas avare, monseigneur, dil-il.
— Alors, petiot, tu es amoureux.
Jeannin hâta le pas au lieu de répondre.
Le chevalier était un bon diable, paraîtrait-il, car il s'amusajt franchement a cette na'ive aventure.
LA FÉE DIÎS GRÈVES
— Tu no dis plus l'icn, pctiol, reprit-il ; mais, va | je n'ai paàljoioiu f(uo lu me racontes Ion liisloire.... C'est uiiC Ix'llc lillo ! oh! une bien 1x1 le fille I... Quand tu passes devant sa porte, tu la vois rougir et bourire....
Le petit Jeannin se demandait si ce chcvalier-la n'était par un sorcier.
— list-eo vrai, tout cela, mon mignon ?
— Dame!... lit Jeannin.
— C'est vrai... et quand lu retournes au logis, tout le long de la roule son sourire le rcsic devant les yeux...
— Olil... et dans le cœur!... s'écria Jeannin.
— Kl dan.i le cœur... sou sourire elle doux regard de ses yeux 1... Et ton oreille croit entendre sa chanson chéiic...
— Elle chante si bien, monseigneur!... si vous saviez....
— Je sais, petiot, je sais !... elle elianto comme nn [ ange du paradis... Et son père a dit : Je ne donnerai pas ma fdie ù un pauvre iière... i
— C'est qu'il a dit ça, le père Simon 1 pensa Jean- ] nin stiqiéfait.
— Il me faut un gendre riche... un gendre de cin- ! quanle ccus uanlais...
Jeannin s'arrèla court. j
— Oh!... ilt-il, — vous avez donc écoulé à la porte du père Le Priol, vous?
L'escorte riait maintenant de bon cœur.
— Non, mon fd's, répliqua le chevalier, — mais je sais cela et bien d'cTulrcs choses encore... Esl-ce que nous sommes arrivés?
Le ehi min tournait en cet endroit cl démasquait le manoir de Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la pleine-lune.
Au niomeul où l'escorte dépassait la grande haie qui bordait le chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du manoir. —On eût dit qu'une OUI lire rentrait dans la nuit.
— Ecoute! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton plus sérieux, — tu is bien pauvre, mon niignonnct, mais le duc François est bien riclie... Moi, qui sais tout, je sais que le traîlre Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous à sa retraite, et, foi de chcvalifr, je le jure que lu auras la li.le de Simon Le Priol I
Jeannin demeura un instant comme étourdi.
Puis il se signa et recula de trois pas.
Puis encore, il jeta sa torche dans le fossé et prit sa course à travers champs.
— Il a jeté sa torche comme mon cousin Aubry jela son épée! grommela lo chevalier sous sa visière.
11 resta un instant pensif, puis il reprit tout haut et gaiement :
— Allons! mes compagnons, nous aurons bon gîte et bonsoipcr cette nuit... au manoirl
Ils gravirenlle pclil mamelon et n'eurent pas besoin de frappera la porte pour entrer dans la maison de lluc de Maurever, car il n'y avait plus de porte.
Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiei's signes de dévastation qui se montraient au dehors.
— Sarpebleu! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas qu'ils me gàlenl comme cela mes domaines I
On entra. Lo vcslibulo était plein de flacons vides et d'assiettes brisées.
La porte de la grand'salle avait servi à faire du feu.
— Sarpebleu! sarpebleu! répéta le chevalier.
Los meubles de la fjrand'sallc claicnt en miette ; sarpebleu! Dans la salle h manger, le vaisselier était vide : sarpebleu ! sarpebleu ! — El ce fui à grandpeine que, dans tout le reste du manoir, ou trouva un fanlouil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier.
— Sarpebleu! sarpebleu! sarpebleu!
Il n'était pas content, ce chevalier! Du tout, mais du loul.
— Les meubles de M. Hue de Maurever n'étaient pas coupables! se disailil avec mélancolie, — cl sa vaisselle n'avait jamais fait de mal à notre seigneur le due Fr.niçois... Voihi des coquins qui me ruineront en frais d'achats cl réparations!
Il s'assil cl ô a son casque.
Ce casquo seul nous a enipô.'hé jusqu'ici de reconnaître notre bon camarade .Méloir, ancien porlcbannicre ducal.
Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de si grand cœur, (|ue François l'avait récompensé d'avance en lui chaussant les éperons.
El comme il faut laisser un aiguillon au f>évouemenl môme le plus ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de Saini-Jcan-des-Grèves.
De sorte que notre excelleiil compagnon iMé-ior avait, dés ce momeul, touics les sollicitudes du propriétaire.
C'était son bien que les soldats de François avaient dévasté.
Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus triste sur sa maison saccagée.
Heureusement, Mé:oir n'était pas homme à rester Ionç;tenq)s de mauvaise humeur.
Il lança un dernier sarpebleu, moitié plaintif, moitié comique, et déboucha son ceinluron.
— Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il en se carrant dans l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à voire choix... Je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospilalité meilleure... Mais voyons! on peut amender cela. Keravel! toi qui es un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en
■quelque coin des bouteilles oubliées; Rothcmesnil! descends à l'écurie cl apporte la charge de bottes de foin pour faire des sièges : Péan ! iàchc de Irouver quelques volets, nous en ferons une table; cl loi, Fonlébranlt, cherche une brassée de bois pour combaltrc le vent des grèves qui vient par les fenêtres défoncées.
Les quatre bonfnies d'armes sorlireut et revinrent bientôt les mains pleines. En môme temps, Merry, Conan, Kcrvoz et d'autres ai-chers arrivèrent, apportant une père d'oies, des poules et des canards avec d'énormes pichés de cidre.
La situation s'améliorait à vue d'œil.
Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une douzaine de vieux llacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de foin faisaient d'excellenis sièges. Les volets, appareillés, donnaient une table vaste cl fort commodt^ Il n'y avait pas de nappe, mais a la guerre comme à la guerre !
Un grand feu s'alluma dans la cheminée, au-dessus de laquelle Técusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait encore ses émaux : d'or à la fascc d'àztir.
A mesure que le bois vert pétillait joyeusement dausl'à;re, la gaieté s'allumait dans tous les regards.
Hommes d'armes et archers se mirent 'a plumer la belle paire d'oies, les canards et les poules. Le
LA FÉE DfiS GRÈVES.
béiaul prùla sa longue el mince épéc de parale pour laire une broche, tandis que le sieur de Keravel, fance de Clisson, et Arlus de Foutébrault, homme d'armes de Hohan, — deux beaux soldats, ma fui! — battaient des omelettes dans leurs casques.
Rléloir regrettait que sa nouvelle et hante dignité ne lui permit point de partager ces appétissants labeurs. 11 avait quelque teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.
Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du Midi ([ui achevèrent la déroule de sa mélancolie.
Au diable les«oucis! l'immense rôii tournait devant le brasier |)ar les soins de Conan et doKcryoz. La table était dressée, ^t après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la bonne brise du mois de juin.
On devisait:
— Ah ça! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-là, vous autres?' Depuis que le duc François, notre cher seigneur, est rentré en Bretagne, il enfle, il enOe...
— Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en la ville de Rennes, répliqua Fontébrault, —au palais ducal de 1:1 Tour-le-bàl... S'il n'avait pas eu sa couronne IréQée, je ne l'aurais pas reconnu.
— Couronne trélléel s'écria le h'raul qui avait nom Jean de Gorson; — oti vîtes-vous cela, Jlessire?... croix treflee, je ne dis pas... mais il n'entra jamais de trètle en une couronne, si ce n'est en celles de David el d'.\ssuérus... La couroune, Messire, est le signe ou l'enseigne des dignités de nos seigneurs... Fermée et croisée pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute... aux barons le simple diadème ; aux comtes les pei les sans nombre, aux ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil...
— Donc, sa couronne persillée, messire de Corson, rectifia giavemeut Arlus de Fontébrault.
— Sans compter, dit Meloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas de trop dans la sauce de ces oies... Mais voyez donc qu elles nobles bètesl
Elles étaient aéja dorées, el leur parfum violent dilatait toutes les narines.
— La maladie de notre seigneur François, reprit Mcloir, a un nom de deux aunes, qui commence comme le mol hydromel, el qui finit en grec à la manière de tons les noms païens inventes par les fainéants qui savent lire... Nous iomnies de fidèles sujets, n'esl-tc pas? Lh bien! priins saint François de guérir le seigneur duc, el soupons à sa sauté comme des Bretons I
La proposition était trop loyale pour n'èlre point accueillie avec'favvur.
Les deux oies, les canards, les poules el peut-être un dindon que nous avions oublie dans le dénombrement des volailles assassinées, furent places fumants sur la lable, el tout le monde fil son devoir.