‹ Les deux mèresChapitre 30 sur 130 · V. - L'APPARITION · texte numérisé non relu

V. - L'APPARITION

C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes soldats bretons. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant l'exeuipie de leur vénéré chef, le chevalier Meloir, qui révéla en cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout éloge.

Ce peuple de vulaliUes dont les plumes formaient un véritable monceau an milieu de la chambre, fut englouti, à l'exception d'une demi-douzaine de pou- 1 il

11 suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Oci'an.

Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit fougueux de nos gens de Bretagne. Mais chacun s'était dit, en essuyant ses lèvres re pues :

— 11 faudra bien déjeuner demain... Car il y a de grands estomacs qui déjeunent, même afirôs des soupers épiques!

Le feu couvait sous la cendre, au fond de la cheminée.

La nuit avançait.

Meloir dit :

—Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite ! Et il se mit à ronfler dans sou fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son escarcelle. Chacun fit comme lui.

Dans la salle que remplissaient tout à l'heure IlS chants gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que le bruit rauqueel sourd des respirations embarrassées.

Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les pieds de l'un s'appuyaient conlre la tète de l'autre. Corson, le savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jamlies écartées symétriquement. — S'il était possible a un doclc homme de se regarder dormir et que Corson se fût donné ce passetemps, il n'eut point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à un pairie.

Mais Corson, tout fatigant- qu'il élait, ne pouvait pas se regarder dormir. U'aiUeuft, il rêvait qu'il nageait dans une mer de Shwp'e, fréquentée par des sirènes de carnation. El cela le divertissait, cet ennuyeux jeune homme.

Les autres rêvaient ou ne rêvaient point. — Le chevalier Meloir voyait une blonde beauté, souriante et timide, qui l'appelait Monseigneur el qui l'aidais respectueusement a délacer son armure...

Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient éteintes. Deux résinôs à demi consumées luttaient seules contré la lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons cristallins et limpides.

N'était-ce point le rêve du bon chevalier Meloir qui se dressait là-bas sur le seuil?

Une jeune fille, pâle comme une vision, belle comme la preniière pensée d'amour. Des cheveux blonds,, prodigues, denouani leurs boucles lourdes el tombant sur des épaules chastement voilées. Un sourire d'enrant, qui devait être espiègle hier, mais qui se chargeait aujourd'hui d'effroi et de tristesse.

Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de ce délicieux visage fi yaienl. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour de cette jeune fille.

Il n'y avait pas de poète parmi ces hommes de fer qui dormaient, vautrés sur le sol. — A voir celte apparition pleine de grâces, un poêle eût pensé lout de suite a l'ange qui est l'àme des ruines, à la fée qui est le soulfle des grèves.

Ange ou fée, elle tremblait.

Mais les femmes oui beau trembler ; elles osent, Durant une minute, elle regarda cet étrange duiloir de l'orgie.

Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.

Elle fit un pas en avant.— Elle entra dans la lumière de la lune qui jcla des reflets azuré ^>dans l'or ruisselant de ses cheveux.

LA FÉE DES GRÈVES

Vous roussicz alors reconnue.

Paiivfo Reine 1 que de larmes dans ses beaux yeux depuis le joui' où nuus l'avons' entrevue derrière les plis de sou voile de deuil I

Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux père lutlait contre le ressentiment d'uu prince outragé : luUe lerriljlc et inégale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était caplil' dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michcl.

El son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le protéger I

Et Auljry !— 01)! que pouvaient les belles mains de Keine contre l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles?

Elle avait pleuré, mon Dieu!

Mais i' y avait sous les grâces de cette frùle enveloppe et derrière cette tiuiidilé adorable qui est à la vierge ce que le parfum est à la fleur, il y avait comme une audace laicute.

m l6ute hardiesse a sa gaielé. — l'areo que la gaieté, qui est un modo de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral , comme la chaleur de luut effort physique.

Les pleurs de JAeine se séchaient souvent dans un sourire.

Elle élait si jeune ! et Dieu lui faisait de si bizarres nvcuturesl

Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards, qui l'onflaient, elle avait peur, c'est vr»i; — mais uij malicieux sourire vint h sa lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur, JMéloir, le chevalier de nouvelle fabrique.

Naguère, dans les fêtes d'Avranehes, cet homme lui avait parlé d'amour. Plus tard, il s'était offert de lui-uiême, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre llucde Maurever. Celait maintenant un chevalier. Et pourtant Reine souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr sérieusement:

La salle était giande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table. Elle avait uu panier au bras, et son regard convoitait évidemment les débris du souper.

Elle avançait aveclenteur parmi ces obstacles humains^ 11 lui fallait à chaque instant éviter une tète, enjamber uu b:as, sauter par-dessus une poitrine bardée de fer.

Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement. Reine s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à mesure iiu'elle appi'ochait de la tahle, le sourire se faisait plus espiègle autour de sa lèvre charmante.

Enfin , elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals, sautoirs, burelles, lions raitqiants ou issants, macles, besants, quintefeuilles et merlettes.

i-.lle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et un flacon do vin vieux qui restait intact par fortune.

l'uis elle se redressa, tout heureuse de sa victoire, en secouant ses blonds cheveux d'un air mutin. Certes, dans son rêve de soudard épais, le Aléloir ne la voyait pas si jolie!

Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette fois, pour s'enfuir avec les trophées de sou triomphe, elle laissa tomber un regard sur le bon chevalier.

Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle rebondie.

Les sourcils délicats de Reine se froncèrent, et son oeil brilla d'un éclair hautain.

— L'or qui doit payer la tète de mon père! murmura-t-ello.

Il faut croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des ciseaux, peut-ê re des ciseaux de Tolède, pAques-Dieu ! Du moins vit-on briller dans la main de Reme un rellet d'acier qui passa entre les doigts de iMéloir. Le cordon qui retenait l'escarcelle fut tranché en un c|in d'œil.

Mais l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours dessus.

Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.

Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet, il s'éveillait, comme il s'était endormi, sa main sur l'objet gardé, que ce fût une bourse ou une épée.

Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible de faire lâcher prise h Méloir. Reine essaya d'ouvrir rcscarcelle entre ses doigts. Impossible encore !

Pourtant elle la voulait!

Non pas peut-être pour se" procurer un peu de cet argent si nécessaire au proscrit qui se cache; non pas assurément pour s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever : Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le pain qui soutenait l'existence du vieillard.

Non, pour rien de ce qui eût pu déterminer un homme às'emparer du petit trésor, disons plus : non pas même dans le but do s'en servir.

Mais bien parce que pette escarfiellc contenait, à son sens, l'odieuse récompense qui devait payer' la trahison : les cinquante écus nantais promis à quiconque livrerait M. Hue. *

Elle voulait. — Et c'était bien quelque chose que la volonté de cette blonde enfant, si mignonne et si frêle I

Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalcles pour aller porter du pain à Gilles de Bretagne. Et Dieu sait que les arChers de Jean de la Haiso avaient ordre de viser juste autour de la grille ilu cachot!

Celte blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour porter encore du pain, — du pain h son père!

Quand elle voulait, il fallait.

Méloir grondait dans sou sommeil. Il sentait confusément l'elïortde la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien qu'il ne lût point éveillé encore.

L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec colère.

Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, !a tmiéraire enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, airaclia l'escarcelle.

— Alarme! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut.

Eu une seconde, toute l'escorte fut sur pied. Mais nue seconde! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine de Maurever pour opérer sa retraite. Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui s'agilaieut; elle saula d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre ouverte, et les s..ldats se frottaient encore les yeux qu'elle avait dijà franchi le seuil de la cour.

LA FÉE DES GRÈVES

En passant près do la lable, elle avait soufflé les tk'ux résines.

La lune clait sous un nuage.

Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au milieu de l'obscurilé complète, on se démoiiait, on se elioiuait. Los jambes engourdies des dormeurs s'cmbarrassinenl dans le foin qui, naguère,-leur servait délit, et plus-d'un tomba lourdement, mêlant auxeris confus un son retentissant de ferraille.

On eût dit qu'une lutte acharnée, avait eu lieu.

— Allumez les résines ! commanda Méloir. Et chacun de répéter :

— Aliumez les résines!

Mais quand tout le monde commande, personne n'obéit.

On continua de s'agiter à vide. Le sieur de Corson s'était remis en pul, comme il disait quand il était de très-joyeuse humeur. En pal, pour lui, signifiait debout.

Ob 1 les sinistres joies de la science!

Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une plaisanterie de mathématicien qui puisse élre plus funeste qu'une plaisanterie d'archiviste.

Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient, trébuchaieni centre les flacons vides et donnaient leurs âmes au diable, qui ne s'en souciait point.

Le chevalier Méloir était comme ébahi.

11 fallut iiue la lune sortit de son nuage pour mot- Ire fin 'a la mêlée. Ses rayons argentés inondèrent un instant la salle, pour s'éteindre bientôt après. I\Iaison avait eu le temps de se reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.

— Avez-vous vu?... commença Méloir.

— Un fantôme?... inierrompit Kéravcl.

— Quelque chose, continua Fontèbrault, — '.qui a glissé dans la nuit comme un brouillard léger.

— Une vision...

— Un esprit...

— Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma bourse!

— En vérité ! fil-on de toutes parts.

r- Quelque chose, ajouta Kôravcl en soulevant une des résines allumées, qui a emporté deux do nos poules et notre dernier flacon!

— C'est pourlanlvrai! répéla-t-on "ala ronde.

— Sarpebieu 1 gronda Méloir, — au diable les poules! mon escarcelle contenait la rançon d'un chevalier I

— Oïl peut montera cheval.

— Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut!

Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.

— Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible... mais trouver...

— Il faut trouver, mes compagnons ! dit Méloir.

— Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et il a de l'avance .. Si c'est un cspiit...

— Quand ce serait Satan, saperbleu !

On chuchota.

Méloir poursuivait.

— Sellrz les chevaux, Conan cl les autres. Notre nuit est finie! Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît... je vais vous donner le signalement du p;clendu fantôme...

— Vous l'avez donc bien vu, messire?

— Pas trop,., mais ju.ste assez pour le reconnaî-

tre... De sa taille, je ne saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers do Rieux... Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puiqu'll me lonrnait le dos en fuyant... Mais ses cheveux blonds bouclés et flollanls...

— C'est une femme?

— Peut-itre... Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits jusqu'ici, messieur.-;?

— Oh! oh! s'écria-t-0!i, c'est vrai!... dos cheveux blonds, plus doux et plus soyeux quj des cheveux de femme!

— Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus nantais?...

— Oui... oui.

— Voilà la piste, mes compagnons... A vous do suivre!

Un bruit soudain se fit au dehors.

— Sus! sus I criaient Conan, Merry, Kervoz et les autres archers.

Et ils donnaient chasse dans la cour à un èlrCHini fuyait avec une merveilleuse rapidiié.

— Sus! sus!

Mon bon seigneur, disait le pauvre diable, per-

danldéjh.lesouflle,ayezpitiédemoi... Je venuispour parler à 'votre maître, le noble chevalier Méloir...

Au milieu de la nuit?... Attention, Conan!...

Barre-lui la roule, Merry. Nous ullons l'accoler contre le mur...

Les hommes d'armes et Méloir s'étaient mis aux fe-

— Oh! mes bons seigneurs... oh! criait le fugitif à bout de forces.

— Messire, dit Fontébrault, je crois que cet honnête caiUard va nous donner des nouvelles de votre bourse.

— Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers.

Le fuyard s'arrêta au son de cette voix.

— Merci, mon cher seigneur, dit-il, — que Dieu vous récompense!

,Amenez-le ! commanda encore Méloir.

L'instant d'après, les archers poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait point au signallement donné par Méloir.

Ce signalement, tout imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de longs cheveux blonds soyeux.

Noire fugitif avait au contraire tout ce qu'il fallait pour n'être confondu ni de près ni de loin avec une femme. C'était un grand garçon d'une laideur trèsavancée et pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent d'une étrille.

— Messire, dit l'archer Meriy, nous avons surpris ce vilain oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour.

— Que venais-tu faire dans la cour, demanda Méloir, qui avait repris place dans son fauteuil.

— Je venais vous parler, mon bon seigneur.

— Comment l'appelles-tu?

Viiicenl GuelVès, fidèle sujet du duc François,

cl le plus humble de vos serviteurs, monseigneur.

VI*. — MAITR3 GUEFFÈS.

C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, le mendiant-maquignon-clcrc-normand, l'amoureux de la belle Simonnetta, le rival du petit- Jeannin, m;dirc Vincent Gueffès avec sa large mâchoire, so'i front étroit, ses bras de deux aunes.

Cl maître Gueffès disait vrai par impossible : il

LA FÉE DES (iUl'iVES.

était l'écUeineiitvoiiu au château pour parler au chevalier Méloir.

Le chevalier Mcloir le considéra longtemps avec attention.

— .Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal plus laid que ce manant.

Tout le monde approuva do bon cœur.

— Mais vo is savez, continua Méloir, — quand ou s'éveille comme cela on sursaut, on a la vue troubleetles sens engourdis... Peut-ôlreavais-jc la berlue, mes compagnons... peut-étro ai-je vu de biau.\ cheveux blonds à la place de ces crins de sanglier... et une (aille fine k la place de ce corps mal bâti.

Les hommes d'armes riaient.

Guellcs tremblait de tous ses membres.

— Dieu me pardonne I acheva Méloir, — je crois que c'est ce coquin-là qui m'a volé mon escarcelle!

— 0! mon bon seigneur, mon bon soigneur! s'écria maître GuoM'ès; — je vous jui'e...

— Bien! bien, mon homme, interrompit Méloir,

— tu vas jurer tout ce qu'on voudra... Mais moi, je vais te faire pendre!

Gucd'es se jeta à genoux.

— Mon cher seigneur, dit-il les larmes aux yeux,

— et c'était la première fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques d attendrissement, — mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent ne vous rendra point votre escarcelle... lit si vous me laissez vivre, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces du riche duc.

— Saurais-tu où se cache le traître Maurever? demanda vivement .Méloir.

— Oui, mon cher seigneur, répliqua Guefl'ès sans hésiter.

— Dis-le I et tu as la vie sauve.

Guelfes était trop homme d'affaires pour no pas voir que la crise était passce.

Il se redressa un petit peu, et son œil (itle tour du cercle.

— La vie sauve! ropéla-t-il; — vous êtes bien généreux, mon cherseigneiîr !

— Allons I parle! s'écria Méloir.

GuelTès se redressa tout à fait.

— Au clair de la lune, là-bas, sur le tertre, dit-il Iranquillement cette fois, —j'ai vu passer volrt! escarcelle, mon cher seigneur... Oh! les beaux cheveux blonds et le gracieux sourire!...

— Parle donc!

— Quatre jambes vont plus vite que deux. ..Hommes d'armes! montez à cheval, si vous voulez sui- .vro le conseil d'un pauvre honnête chrétien... descendi'z par le village et piquez droit aux grèves... Vous retrouverez rcscarccllo... et quand vous serez parus, ajouta-t-il en regard-'^nt Méloir en face, moi, je parlerai à mon cher seigneur.

— Ln route 1 cria .Méloir.

— Et si c'est un sorcier?... insinua Korvoz, — et qu'il vous étrangle, niessirc?

Méliiir regarda maîtroGueffèsen dessous.

— Bahl lit-il; — le jour va se lover... et j'aurai la main sur ma dague, lui route!

Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux étaient lout préparés dans la cour. On entendit la grand'portc s'ouvrir, puis le bruit Je la cavalcade, puis, plus rien.

— Sarpebleu! grommela Méloir; ils vont revenir les mains vides... Ah ! si j'avais mes douze lévriers de Uicux!... Mais palicncel ils doivent être à Dinan à cette heure, et nous les aurons demain.

• — C'est donc vrai, cela, monseigneur? dit bien respectueusement G uefiôs .

— Quoi ?

— Que vous chasserez .Maurever dans les grèves avec des lévriers de rcjce.

— Que t'iun)orteî

— Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, dlttu.lu que j'ai mis dans ma tête de gagner les ciu- ([uante écus nantais pro;ni3 par François de Bretagne à celui qui...

— Ahl ah! dit Méloir; — est-ce aussi pour la fillette à Simon Le Priol ?

Guêtres devint lout jaune.

— 11 y a doue quelqu'un, murmura-t-il,- qui veut aussi gagner les cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le Prioll

— Est-elle jolie? demanda Méloir au lieu de répondre.

— Elle est riche, répliqua Gueffès.

Méloir lui frappa sur l'épaule.

— Le bon compagnon que tu fais? ami Gueffès ! s'écria-t-il ; et tu l'aimes?

— Oh I oui, monseigneur.

— t'aime-t-elle?

— Monseigneur, je ne me soucie pas de cela... elle est sage.

— A la bonne heure! Tu es le roi des philosophes, maître Vincent Guefl'esl... Mais j'y songe! nuus n'aurons guère besoin de mes lévriers de Uieux, puisque tu sais où se cache M. Hue...

— Ai je dit que je le savaist"

— Oui, sarpebleu!... Sans cela...

— Ahl monseigneur!... quand on a la corde au cou...

— Tu ne le sais donc pas ?

— Je le saurai, monseigneur.

— Maître GuelTès avait un sourire assez irrévérenciouv autour de son énorme mâchoire.

— Causons raison, repril-il; — moi, je vis dans ce pauvre trou de Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les nouvelles... Pourtant on m'a dit que vous vouliez épouser mademoiselle Reine de Maurever...

— Ah!... on t'a dit cela?

— Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous, que trois manoirs ruinés où il ne reste que les murailles.

— Et les tenances, mon ami Vincent !

— Et les tenances... mais les tenances et les murailles, vous les auriez sans la fille, puisque les domaines sont confisqués et que le duc François vous les a promis.

— Comment ! s'écria Méloir, lu sais aussi cela!

— Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée à écouter vos soudards ivres... Us disent... mais je ne voudrais pas vous fâcher, moucher seigneur.

— Que disent-ils? -

- — Ils disent que la fille de .Maurever aime le gentil homme d'armes, Aubry dcKergariou.

— C'est bien possible, cela, maître Vincent.

— Est-ce que vous è!cs philosophe comme le pauvre Guelfes? demanda humblement le Normand.

— Sarpebleu ! s'ccria Méloir en riant, voilà un coquin qui a de l'espritcomme quatre!... Non, non! je ne suis pas si philosophe que cela, mon homme!... mais mon cousin Aubry est en prison... et. s'il plait à Dieu, il y restera lohglemps.

— S'il piaîtà Dieu!... répéta GuelTès d'un air goguenard.

— Que veux-tu dire?

LA FÉE DES GRÈVES

Tu sais où se cache M. Hue,

— Ce que femme veut... commença le Normand.

— Bah! interrompit Méloir, — vieux dicton moisi!...

— ... Dieu le veut! acheva paisiblement maître Gueiïcs, et — si j'ai de l'esprit comme quatre, — c'est mon cher seigneur qui a eu la bonté do le dire, la fdle de Maurever en a quatre fois plus que moi encore.

— Tu la connais?

— Je gagne ma vie ici et là... je vais un peu partout à l'ocoasion... et, au besoin, je connais un peu tout le monde.

Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la résine pour le considérer plus attentivement.

— Il mesemljle que je t'ai déjà vu, murmura-t-il.

— Ce n'est pas impossible, répondit GuefTès, dont la lumière trop voisine faisait clignoter les yeux gris.

— A Avranches?...

— Peut-être bien à Avranches.

— Sjir le passage du duc François un grigou cria :...

— Duc! que Dieu t'oublie! prononça tout bas Gueffès.

— Par le ciel ! maître Vincent, c'est toi qui étais ce grigou !

— Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus dans la largesse de François de Bretagne.

— Et tu te vengeais?

— Une pauvre espièglerie, mon bon seigneur!

Méloir lui lâcha les deux bras et se mit à réfléchir.

— A ce jeu-là, continua tranquillement maître Gueffès, on gagne parfois autre chose que des piécettes blanches... Coimaissez-vous le manoir du Guildo, monseigneur?

— i L'ancien fief de Gilles de Bretagne ?

— Un beau domaine, celui-là I Et qui vous irait bien, mcssire Méloir! Mais François l'a donné à Jean de la Ilaise... Ah ! ce n'est pas pour direque mcssire Jean ne l'a pas bien gagné!... Pour en revenir à mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de monsieur Gilles. C'était en la ville rie Plancoët... Monsieur Gilles faisaii largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont il faut six pour faire un denier royal à douze du sol tournois! Je criai : Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous la belle cotte à mailles d'or...

— Méchant drôle! fit Méloir en riant.

— Un gentil petit page que je n'avais pas aperçu, poursuivit maitre Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte plus chaude, — me sangla un coup de gaule a travers la figure... Tenez, voyez plutôt!

H montiait sa joue rougie, où une ligne blanche se dessinait en effet netlemeiH.

— Un bon coup de houssine, maître! dit Méloir.

— Oui, répondit Gueffès; — il y a bien dix ans de cela... Le coup paraît toujours... et le mire m'a dit qu'il paraîtrait jusqu'à ce que le page soit en terre,

— Le page a dû devenir un homme?

— []n gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi bien que vous.

LA FÉE DES GRÈVES

Il se mil bravement à couvir après la We.

— Tu'l'appelles?

— Aubry de Kergariou.

Il y eut encore un silence.

Au dehors l'aube blanchissait l'horizon.

Mélûir reprit le premier la parole.

— Maître Gueffès, dit-il avec une certaine noblesse,— Aubry de Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier... je vous défends de rien entreprendre contre lui.

— Contre lui!... moi!... s'écria Gueffès de la meilleure foi du monde ; — ah ! saint Jésus ! vous ne me connaissez guère... Je souhaite que messire Aubry aille en terr(\ c'est vrai, mais pour l'y mettre moimême, incapable, mon cher seigneur!... Seulement, si vous aviez pensé, comme moi, qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais dit : ylme».

— Assez sur ce sujet, maître Guclïès!

— Comme vous voudrez, monseigneur... Mais moi qui ne suis pas chevalier, il m'est permis d'avoir d'antres idées... Pour mon compte, j'entends!... J'ai aussi un rival auprès de Simonne! te. Il n'est pas même en prison!... et le plus lot que vous pourrez le faiie pendre sera le mieux.

— Comment I le faire pendre! à'écria Méloir.

•^ C'est un petit cadeau que je vous demande pardessus le marche des cinquante écus nantais.

— Pendre mon ami Joanniu ! dit Méloir en souriant.

— Oh! oh! vous lo connaissez? Un joli enfant, n'est-ce pas ?

— Un enfant charmanti

— Eh bien! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous finirons ensemble l'atlaire de -Maurever.

— Mais il ne sera jamais pendu, maître Guefl'ès.

— Assommé alors... je ne tiens pas aux détails.

— Ni assommé.

— litouffé dans les tangues.

— Ni éloulîé. •

— Noyé dans la mer.

— Ni noyé!

Le chevalier Méloir, à ces derniers mois, fronça un peu le sourcil. Maitre Gueffès força sa mâi.'hoiro à sourire avec beaucoup d'amabilité.

— Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le maître et moi le serviteur. Il fait l)on t^tre de vos amis, je vois cela. Chez nous, vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut: je suis de mon pays; laissez-moi marchander... Puisque vous ne voulez pas que le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étoulTé, ni noyé, on pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand besoin d'un page, hi-ba» dans sa prison. Ce serait une O'uvre charitable que do lui donner ce Jeanuin. Gela vous plaît-il, monseigneur?

— Cela ne me plaît pas.

— Alors, mettons-lui une Jaquette sur le corps, et faison>-le soldat. ..Qui sait?... Il deviendra peut-être un JDur capitaine...

— Il ne veut pas êlre soldat.

— Ah! lit Guell'ès ;— c'est bien différent!... Du moment que messire Jeannin ne veut pas!

Il commençait à se fâcher, l'honnête Gueffès.

LA FÉE DES GRÈVES

— Mou chei" seigneur, reprit-il, le destin s'est amusé h nous mattrj dans une situation à |)0u près pareille, vous l'illustre chevalier, moi, le pauvre hère... Vous avez un rival préféré qui s'appelle Aul)ry..î moi, j'ai une épine dans le pied, qui s'appelle Jeaunin.

— Venons au fait!

'— J'allais y venir, répliqua tout naturelicment GuefTès. Save/-vous ce que c'est que la philosophie? c'est un pis aller. Quand on ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien dj ce qui se mange, on grignotte le houl do ses doigts pour tromper sa faim... c'est de la pliilosophic. Quand le renard est trop bas. et que les raisins sont trop haut,, le renard serait bien fâché d'y mordre... c'est encore do la philoso|)hio.

Quand le Normand enrage, poursuivit Méloir

du mémo ton, — et qu'il est obligé de rentrer les ongles, le Normand récite des apologues...

— Ccsl toujours de la philosophie! conclut maître Gueflfcs.

— Allons, maraud! s'écria le chevalier en se levant tout h coup; l'air est frais ce matin!... allumemoi mon feu, et Irève de bavardages!... Si tu sais où se cache le traître Maurever, tu me l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal, ou bien c'est toi qui seras pendu I

Gueffcs n'était pas homme à s'insurger contre ce brusque changeniiint.

Il sine ina jusqu'à terre et alluma le feu.

Mais if savait d'aulresfables que celle du Renard el les raisins. Le vieil Esope n'avait pas attendu notre La Fontaine pour meltre eu action la logique bourgeoise.

Gueffcs, tout en soufflant le brasier, se disait comme le moissonneur d'Esope : « Ne compte que sur toi-même. «

Méloir, lui, se promenait de long en large dans la chanihre et secouait ses membres engourdis.

Pendant que le feu flambait déjà dans l'àtre, il s'approcha d'une fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.

Le mon'.icule où s'asseyait le manoir de Saint- Jean avait à peine quatre ou cinq toises d'élév-ation au-desus du niveau des grève ; mais, dans ce pays, cinq toises suffisent poiu' constituer une montagne et donner a la vue le plus vaste des horizons.

La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir voyait une échappée de grèves dans la direction de Cherrueix et de Caneale, et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu duquel le Mont- Dol s'élève comme une île.

Le soleil se levait de l'autre cêté du chûleau, derrière les collines de l'Avranchln. Une (einte rosée montait au zénith et laissait le couchanfperdu dans ces nuages gribâtres qui rejoignent nos brouillards de Bretagne el contondeiU eu quelque sorte la terre avec le ciel.

Sur la route do Dol, au loin, un point noir se mouvait.

Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une fanfare.

— Vive Dieu! s'écria Méloir, — voilà Bélissan, le veneur, avec mes lévriers de Rieux!... Maître Gucffès! nous trouverons bien la piste sans toi!

Maître GuelTes ôt i son bonnet de laine.

— Si mons'jigneur veut se meilro les pieds au feu, dit-il, je vais lui servir son déjeuner. J'ai encore quelques potit'Jâ choses à dire à monseigneur.

Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu el qu'il eut entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il n'avait point soupe la veille, Guefl'ès, débouta ses côtés, le bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement la parole.

— Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens porlé vers vous si tendrement.... Je vous aime comme un chien aime son maître.

— J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre deux bouchées.

— Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorableiment que vous....

— Allons, maître Vincent, vous n'êtes pas difficile I

— Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit Jeannin, je l'aimerais.

Méloir bâilla la bouche pleine.

— Ceci est pour vous faire comprendre , mon cher seigneur, continua encore Guelfes, — toute retendue de mon dévouement... On dit que je suis un païen... El qui dit cela? Des gens ([ui (.■roicntà la Fée dus Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier en la vierge Marie!

— Ah çsl dit Méloir, — au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des Grèves 7

— C'est une jolie fille, monseigneur, qui pourrail, si elle le voulait, vous mener tout droit à la rétraite de Maurever.

— Vrai ?

— Très-vrai.

— Où la Irouve-l-on, cette jolie fée ?

— Ici et l'a... Tantôt à droite, tantùtà gauche.... Vous l'avez vue celte nuit.

Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon coupé de son escarcelle.

— Quoi! s'écria- t-il; caserait?...

Gueffès eut un sourire.

— La Fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur, interrompit-il.

Méloir cessa de manger.

— E.sl-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronçant le sourcil.

Le veut apporta le son plus rapproché d'une seconde fanfare.

— A Dieu ne plaise, monseigneur! répondilGucffès; mais voil'à vos lévriers qui arrivent. Quand ils seront l'a, vous ne voudrez plus m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste... Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes cinquante écus flanlais. Comme je vous le disais, je vais de cùlé cl d'autre pour avoir du pain. Partout on parle, partout j'écoute... Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour?

— Tout au plus une semaine.

— Un siècle, mon pauvre seigneur!... Combionde fois le vont peut-il tourner en une semaine? Fraa cois de Bretagne enfie et pâlit... A la cour du roi Charles de France, on commence à prononcer le mot de fratricide... El M. Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il ferait pendre messire Jean do la llaise à la plus haute tour de son manoir du Guildo.

— Tu es sûr de cela? murmura Méloir.

— Comme je suis sûr de voir ici devant moi un vaillant chevalier, répondit maître Vinrent Guel!és. Quant à Roherl Roussel, on le rôtira sur un feu de bois vert -dans la cour du château de la Hardoui-

U FÉE DES GRÈVES

Méloir élalt tout pensif.

— Vous n'avez rien h voir h tnnt cola, monseigneur, reprit nésiigemment Giieffù?. Aiij'-i, je ne vous dis môme pas ce qu'on fera chi Milanais Ba.stardi, do mossiro Olivier de Mccl et des autres... Seulement, il faut vous hUter, si vous voulez conquérir Re.ine de Maurcver... car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci, M. Hue ne sera plus fugitif; lovent aura tourné. M. Hue trouvera protection auprès des archers normands et jusque dans l'enceinte tlu Mont-Saint-Micliel !

Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même.

Méloir ne bougea pas.

La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui. ' — Voilà vos chiens, mon cher seigneur, dit-il ;

— je vous laisse. Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez à la ferme de Simon Le Priol.

11 fit mine de sortir.

* Mais il revint.

— Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante : si, par mon industrie, sans que mon cher seigneur s'en méhU, le petit Jeannin était pendu...

— Va-l'en au au diable, misérable coquin! s'écria Jléloir d'une voix tonnante.

Gucll'ès se hâta d'obcir.

Ccpondant, sur le seuil, il s'arrêta pour ajouter :

— Pendu, assommé, étouffj ou noyé, j'entends... ■ Méloir saisit une cruche à cidre. — La cruche

alla s'écraser contre la porte où maitre Gueffès n'était plus.

Mais Méloir entendit sa Voix de damné qui disait dans la cour :

— C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mêlerez pas !

Bélissan, le veneur, entrait à ce moment dans la cour avec trois valets de chiens menant les douze lévriers do la fjramle orine.

Jlerveideuses bêtes de tous poils, sortant du chenil do l'aîné de Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de' Vannes, et seigneur des îles.

Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessanl, à la chasse des naufragés dans les grèves.

Car le sang de Uienx ciait un bon et noble sang. Là-bis, au bout du vieux monde, derrière les rochers de Penmarch, Rieux chassait au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du Mont-Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.

Hauts sur jambes, musculeux, frileux, le museau allongé, les côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la route, bondissaient dans la cour, jetant çà et là leur aboiement rare et plaimif.

Bélissan, la trompe au dos, les découplait et les caressait. — Le chevalier de Méloir descendit.

Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent à la voix de Bélissan, qui les appelait par leurs noms.

— Uougeot, Tarot, Noirot! inessire, dit-il en les pi'ésenlant à tour de rôle et chacun par leur nom; — Nanlûis, Grégeois, ÎMvois, Ardoisl... Ravai;eux et Merlin!... Léopard etFinotl... Quanta ce dernier, ajoula-t-il en montrant une admirjble bête de poil noi> sans laehe, il ne vient pas de Rieux; je l'ai acheté à Dol pour remplacer le pauvre Ravol, qui est mort de la poitrine en roule.

—Va lisseront bons | our la chasse que nous allons entreprendre? demanda Méloir.

— Ils sont habitues à dépister un homme, vivant on mort, dans les rocs ou sur la grève, h une lieue de dislancc , messirc. Donnez-leur seulement un

jour do repos, et vous aurez de leurs nouvelles.

— Nous les mettrons en grève cette nuit, dit Méloir, qui tourna le dos.

l'élissan avait compté sur un autre succès. Recevoir ainsi douze lévriers de Rieux! sans une caresse! Un regard froid, et p ws bonsoir!

Il fallait que le chevalier Méloir fût molade.

De Ctii;, le chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès.

Le duc enflait et pâlissait. On prononçait le mot fratricide à la cour du roi Charles Vil, — cl M. Pierre, le futur maître do la Bretagne, avait juré qwc messirc Jean de la Ilaise serait pendu à la plus haute tour de son manoir du Guildo.

Le vont tournait.

Désormais la partie devait être jouée d'un seul coup.

A moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps.

Or, le chevalier Méloir était Normand a demi. Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes d'armes, au pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce fut pour relourner à la ferme de Simon Le Priol.

Mais la ferme de Simon Le Priol était close. L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le métayer et sa femme dormaient; Simonnette était dans son petit lit en soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient auprès du lit cnmnum., Quant aux quatre Golhon et aux quaire Mathiirin, les Mémoires ne disent pas ce qu'ils faisaient à cette heure.

Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il fût, au dire de tout le monde, poltron comme tes poules.

Les tious de sa pean de mouton laissaient passer le vent froid, mais sa peau, à lui, oe s'en souciait guère. '

Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin était venu à pareille heure à cette mémo place, l'hiver ou l'été, par le beau temps ou par la pluie.

11 s'asseyait sous un pommier dont le tronc loul plein de blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses branches en parasol.

Un pommier de douce-au-bec, ma foi ! qui avait eu les amours du petit Jeannin bien longtemps avant Simonnette.

Ce sont de bonnes pommes, oh! oui, sucrées comme les becs-d'anges (bédanges) et goûtées comme les pigeonnels.

Alais le petit Jeannin n'était presque plus go'.irmand depuis que l'amour le tenait.

G est qu'il aimait de tout son |)auvre cœur 1 Il y avait bien un an d > cela, un peu davantage. .Au pardon de Saint-Geogos-sur-Couesnon, qui" a lieu le tioisièm dimanclic du mois de mai, il avait vu la fille à Fanchou-la-Fiieuse.

Auparavant, il l'avait vue' déjà bien souvent. Mais il y a voir et voir.

Ce joui*là, Simonnette avait une coiffe à barbes

volantes sur son petit bonnet rond, brodé, qui avait

peine à contenu- la profusion de ses cheveux noirs.

LUo avait des souliers à boucles d'argent.

Lllc avait une jupe de f.iiaine rayée blanche et

bleue.

l'allé avait des anneaux ilo- aux oreilles et «n paquet de roses dans son cors: ge do drap du roi.

LA FEE DES GRÉW.S

On pouvait regarder et chercher. Les filles de Cherriieix étaient là, les filles de Saint-Georges aussi cl des Quatre-Salines; les filles d'Avraiichcs, les filles de Dol et môme de Cancalo, au delà de la baie!

Mais, mon Dieu donc! a Cherrueix, à Saint-Georges, aux Quatre-Salines, à Dol et même à Cancale, il n'y en avait point de si jolies que cclat ^

Pas une I

La plus fraîche fieur de ce bouquet, c'était Simonnette.

Simonnette la brune, avec ses grands yeux noirs et ses belles lèvres rouges qui souriaient si doucement!

Le pauvre petit Jeannin avait laissé son cœur au p.irdon de Saint-Georges.

Il faisait de longues lieues, depuis ce temps-là, r'en qne pour rencontrer Simonnette et lui dire

— Dieu vous bénisse!

Qunud Simonnette allait en grève, soit pour se rendre à la ville d'Avranchcs, soit pour faire le pôlofiiiage au couvent de monseigneur Saint-Michel- Archange, Jeannin la préédait; et comme il connaissaifchaque pouc^^ carré des tangues, Simonnette arrivait au but de son voyage sans avoir seuLment mouillé son pied mignon.

Ces jours-là, Jeannin ne pî-chait point de coques çt rapportait son sac vide aux Quatre-Salines. Ces juurs-là, par conséquent, Jeannin se couchait sans souper; mais il était si heureux!

D'autres fois, c'était bijn mieux. Il ne se couchait pas du tout. Il venait là, sous le vieux pommier, et regardait la maison de Simonnette — des nuits entières.

Souriez tant que vous voudrez. Les Math.irin et les Gothon ne vous ont pas attendu pour sourire. Dieu sait qu'ils se moquaient à la ;ournée du pauvre petit Jeannin. de ses soupirs et de sa peau de mouton !

11 ne s'en apercevait pas. 11 aimait. Il n'osait point le dire.

Mais c'est peut-être la meilleure manière de faire l'amour, quand on a dix-huit ans, un regard d'ange 6l des cheveux blonds qui semblent une auréole dorée.

La chose certaine, c'est que Simonnette savait bien que le petit Jeannin l'aimait.

L'aimait-ello'?

Le petit Jeannin avait une chanson que Simonnette chantait parfois quand elle étnit toute seule.

Elle le reconnaissait dans le Marais ou sur les grèves, de si loin, mais de si loin, qu'on eût pu dire qu'elle le devinait.

El quand la voix tremblante de Jeannin murmurait sur son passage un timide : Dieu vous bénisse I la joue de Simonnette devenait plus rose.

C'était tout.

Est-ce beaucoup? Est-ce peu? Allez à Saint-Jcandes-Grèves et demandez aux Simon nettes de 1833.

Donc, c'était par une belle nuii de juin que notre Jeannin, assis sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la fée, — la bonne fée?

U s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, faisant de l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, la meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du chemin.

Jeannin vit une jeune fille. Il ne donnait pas, pour sùrl La jeune fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gâteau de froment que Fanchon, la ménagère, n'oubliait jamais de déposer sur le

seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.

Cela, c'était la veille.

Jeannifl avait eu peur. — Il s'était bien douté que celle jeune fille était une fie des grèves.

Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps, pendant que ses petites dents, plus blanches que des deuts de femme, claquaient dans sa bouche, il n'avait point songé à poursuivre la fée.

Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché sa tête entre ses deux mains.

Mais c'est qu'il ne savait pas encore, celle nuit-là, l'histoire du chevalier breton dans l'embarras.

Il ue savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la bonne fée au corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.

Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que la veille.

Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se cachait sous le vieux pommier à l'écorce rugueuse.

Il guettait la fée.

Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait faire, c'est vrai, mais il était bien résolu.

Bien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible I

Jeannin attendait, le cœur gros cl la re.-piralion haletante.

Il s'était assuré que l'écuellée de gruau étail intacte sur le seuil.

La fée allait venir.

Il alleudil longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un murmure confus vint 'a ses oreilles, du côté du manoir.

Presque aussitôt après, les cailloux du chemin biuiront.

La jeune fille de la veille arrivait en courant.

Jeannin se souleva doucenieul.

Il s'était dit:

— Quand la fée se baissera pour prendre l'écuelle, je la saisirai.

Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne se baissa point pour pr^Midre l'écuelle.

Le petit Jeannin resta un inslani abasourdi. — Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mil bravement à courir après la fée.

VlII.— COURSE A LA FÉE.

Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la fée allait comme lèvent. L'hésitation du |)Clil coquetier avait laissé à la lée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course, elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.

Elle allait droit à la grève.

Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en sueur.

Mais il redoublait d'efforts.

— Heureusement que la mer est basse, se disaitil; car la fée marche sur l'eau aussi bien que sur le sable... cl sur l'eau, je ne pourrais pas la suivre...

— Mais pourquoi n'a-l-e!lepas pris l'écuellée de gruau ? se demandait-il l'insianl d'après. — Le gruau éiaii bon, pourtani, ce soiri Peut-être qu'elle aime mieux la galette de froment.

Et ces néJitalions sérieuses ne l'empêcha'cnt pas d'avaler la route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin.

Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, descendait à la grève et décrivait mille détours entre les haies. La lune était haute et brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de la route, Jeannin,

LA FÉE DES GRVES

toui'iiaiU le couileà son toiii', l'apercevait de nouveau, légère comme une vision.

Elle ne faisait point de liruit en courant; du moins, Jeannin n'entendait plus son pas.

Une fois, il crut la voir se retourner pour lancer un regard en arrière.

Celait tout près de la grève, sous un moulin à vent ruiné, qui s'entourait de broussailles et de petites pousses do tremble an blanc feuillage.

La fi'o, qui sans doute, jusqu'à ce moment, ne se savait point poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.

Jeannin la perdit de vue.

Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était la grève, uniformémenl éclairée par la lune, et où personne n& pouvait certes se cacher.

Il n'y avail point d'j brume. On voyait au loin, noirs tous deux et distincts sur l'azur laiteux du ciel, le Mout-S:)int-Michel et Tombelènc.

Jeannin tourna encore autour du moulin ruiné. Puis, sans perdre son temps à battre les broussailles, il se jela sur le ventre et colla son oreille contre le sable. *

11 entendit trois choses : A l'ouest, du côté de Sainl-Jean, des pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, — au nord, la voix sourde de la mer, — vers l'orient, un pas léger.

Ce dernier biuit était si faible, qu'il fallait l'oreille du petit Jeannin pour le saisir.

Il se leva ratlieus.

— Elle est h moi ! pensa-t-il.

Et il bondit comme un faon dans la direction du bruit léger qui était celui du pas de la fée.

La fée était rentrée dans les terres au moment où Jeannin tournait le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop découverte. La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle avait afl'airc.

Elle songeai! à bien d'autres qu'au petit Jeannin !

Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu quelque chose qui se mouvait sur la roule. Voilà tout. Car la lune était au couchant et prenait Jeannin à reveis, tandis qu'elle éclairait en plein la fée.

La pauvre fée s'était dit :

— CeUii-là est en avant parce qu'il court plus vite... Mais les autres viennent après!...

Les autres, — les hommes d'armes et les soudards endormis naguère dans la grande salle du manoir de Saint-Jean.

Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils venaient la punir.

La fée ne se trompait pas de beaucoup, car. en ce moment même, huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et prenaient au galop le chemin de la giève.

Sculeinent le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde il celte troupe do cavaliers. Il chassait pour son propre compte.

La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait échapper que par la ruse.

Or, bon Dieu! depuis quand les fées ont-elles besoin de ruse?

Ne savait elle pins, celte fée, enfourcher les rayons d'argent de la lune qui étaient sa monture ordinaire ?

Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dos'sus les chênes ébranlés du marais, par-dessus les pommiers, •par-dessus les trembles aux feuilles de neige ?

Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève mouiUco, franchir les lises briUaules el plonger sous

le flot, jusqu'à ces grottes diamanlécs qui sonl, comme cliacu;i sait, an l'ond de la mer?

Vraiinenl, ce n'est pas la peine d'être fée quand il faut b'essoufllcr par les chemins baltus, donner le change comme un lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles.

Ce raisonnement était à la portée du petit Jeannin. S'il l'cûl fait, peut-être aurail-il arrêté sa course, car c'était une vraie fée qu'il lui fadait, une fée pouvant changer sa misère en .opulence.

Et non point nue fée de hasard, tremblant la peur comme une fdlctle.

Mais il ne lit pas ce raisonnement. 11 avait conficince.

— Elle est à moi! avait-il dit.

Il se croyait désormais sur de son fait.

Le bruit léger que saisissait son oreille collée contre terre élait dans la direction du Couesnon. Eu coupant droit an Couesnon sans quitter les bords de la grè\e, Jeannin s'épargnait tous les délours des sentiers qui serpentent à travers les champs. 11 s'élança dans celle voie nouvelle avec ardeur.

Il ne se souvenait môme pas d'avoir eu peur. Il souriait. El comme ces preu.x- volant à la bataille, il invoquait le nom de son amie :

— Simonnelte! Simounelte!

Peut-être ce nom-là ne sonne-t-il point héro'iqu''ment à vos oreilles. Mais Jeannin n'en savait pas de plus harmonieux.

La fée n'avait qu'à se bien garer I

Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau ([ui sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, — la ricière de Brelayne.

Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse. Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon ctonnc ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne soit en puissance de naïade.

Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous dii'iez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le (lot qui s'est retiré, semblent des murailles de marne verdàtre. Loin des rives, au milieu du lit, un éiroit canal passe; le Couesnon y coule en bavardant sur les galets.

La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc comme les fleuves puissants qui toui'menteut le limon de leur lit; le Couesnon lOunait contre les piles du pont. Le Couesnon é ail fier.

Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souc! du lendemain.

Connue ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.

Et le voilà tout humble, tout petit, tout réduit,— encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie el le premier jour d'hêpital.

Mais ce n'est rien lanl qu'il reste en terre ferme.

Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au caprice do l'eau, el c'est entre eux une lutte fullc.

Le Couesnon est le plus fort. La grève lui app.irlient tout entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à gauche. Ne le cherchez jamais oti il élait la semaine |)assco,

Il coulait ici : c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une niaroo à l'aiitre il déménage.

LA Fl-.E DES GRÈVES.

Cjfilel d'eau (lui raie la grève et qui la tranche en quelque sorte coiiinio le choc d'une cliarnie, c'est le Couesnon. Cette grande rivière large comme la Loire, c'est encore le Couesnon.

Il est vrai que celle grande rivière, large comme la Loire, on la passe sans niouiller ses jarretières. Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une immense nappe d'eau de irois pouces d'épaisseur; le soleil s'y mire éblouissant. Vous diriez une mer.

Et celte mer a ses naufrages; ces sables brilants Iremblenl sous k'S pas du voyageur ; ils s'ouvrent, on eiifonce; ils se referment— et brillent.

Lllc doit être terrible, la mon qui vient aussi lentement et que chaque elVort ruul plus sûre, la mort qui creuse puu à peu la tombe sous les pieds môme de l'agonisant, la mort dans les tangues, lit que de irépassés dans ce lurge sépulcre! Les gens de la rive disent que, le deuxième jour de novembre, le lendemain de la Toussaint , un brouillard blanc se lève à la tombée de la nui-l. C'est la fête des morts.

Ce b'pouillard blanc est fait avQC les âmes de ceux qui dormenl sous les tangues.

Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard s"él';nd sur toute la baie, enveloiipantdans ses plis funèbres Tombelcne et le Monl-Saint-Michel.

Au malin, d."s plaintes courent dans cette brume aninice ; ceux qui passent dans la rive entendent : — Dans un an!... Dans un ani...

Ce sont les ^esprits qui se donnent rendez-vous pour l'année suivante.

On se signe. L'aube- naît. La grande lonibo se rouvre.

Le brouillard a disparu.

Au monienl où le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon, la cavalcade, partie du manoir de Saint-Jean, s'arrêtait aussi devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.

L'une r'emonta le cours du Couesnon, du côlé de Pontorson, l'autre poursuivit sa route vers la grève. Jeannin ne savait pas quel était le motif de ce;tp marche nocturne.

11 se tapil dans un buisson pour laisser les cavaliers qui desccniiaient a la grève.

Les cavaliers |)asscrent. — Mais la fée? Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace. Hélas! hélas 1 b'S cinquante éeus nantais! L'amour contentl le bonheur!

Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas lourd des ihevaux étouffait tout autre bruit.

La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les soudards ?

La fée avait-elle franchi le Couesnon ? Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune c lait sous un nuage.

On ne voyait rien en grève.

Jeannin é:ail consterné. Il avait bonne envie de pleurer. Désormais, la lee allait se défier de lui. Jamais, au grand jamais, il "ne devait trouver l'occasion si belle.

11 s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses mains.

Gomme il était ainsi, quelque chose frôla ses cheveux. Il se leva en sursaut et poussa un cri. Un autre cri faible lui répondit.

C'était la féequi sautait ilans le coarar.tdn Coulesnon.

Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans se niouiller la points de ses pieds, la fée.

Jeannin n'eut garde de se faire à lui-ir.ômc celle iudiscrcle question.

Il reprit sa course.

La fée avait dé/a gravi l'autre rive, bonté du ciel! ce qui avait fiôlé les cheveux du petit Jeannin, c'était le voile de la fee. S il avait eu l'esprit seulement d'avancer lo bras!...

De l'autre côlé du Couesnon, il f liait dé:idément •entrer en grève ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la côte. Ce chemin tourne le dos au .Mont-Sainl-Michel, et, d'après la première direction suivie, Jeannin | ensail bien qiw la fce allait vers le .Mont-Sainl-Michel.

11 n eut pas longtemps à douter. La fée , après avoir jelé encore un regard derrière elle , fil un brusque détour cl se iança dans les sables à [ileiue course.

Les sables! c'était l'élément de Jeannin. Il serra la corde qui lui servait de ceint;>*c, et se remit à jouer des jambes.

La lune sortait des nuages. La grève s'iilnminail. On pouvait voir la cavalcade du nianoir de Saint- Jean qui allait (,'à et là, au hasard, sur les tangues, ■ tantôt s'oloignant, tantôt -e rapprouh mt du Ceuesnon. Jeannin tt celle qu'il poursuivait étaient dojà trop loin pour qu'il y eût, pour isnx, grand danger d'être aperçus.

I Us c'juraient mainteuant, a cinquante pas l'un de l'aulrc, sur un lerrain uni comme une glace.

Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait à vue d'oeil.

Le pas de la fée était toujours léger et rapide; mais Jeannin, qui la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques symptômes de fat'igue. Son^ courage en devenait double, et il se disait encore : — Elle est à moi! elle est à moi!

Il ne savait pas que les fées sont généralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui clail irès-loit sur les fées, aurait pu lui dire cela. Les fées se laissent approcher par le pauvrB garçon qui les poursuit; elles l'encouragent par une fatigue feinle, elles l'aniorceut; quand il va se lasser, elles trouvent moyeu de le piquer au jeu. Tant qu'il a un souille, il court.

Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée s'envole en rianl.

Et il tombe à plat ventre, suant el geignant. 1 Bien heureux site lutin mignonne l'a pas attiré

dans quelque trou !

j Celait un ignorantque ce petit Jeannin. I Prendre une fée à la course : prendre la lune avec i ses dents.

I • On surprend les fées, on ne les prend pas.

'Voilà ce que tout le monde sait bien. i Si le père Le Priol avait entendu le petit coquc- ! lier répéter en courant : Elle est à moi! elle est à '; moi! il aurait ri comme un bossu.

! Pourquoi le chevalier breton de la légende avait- !- il réussi? C'est qu'il avait saisi la fée au moment où ! elle se baissait pour ramasser les friandises achetées j ch.jz le marchand d'épiecs de la ville de Dol... Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin ga^gnait du terrain.

I 11 n'y avait plus guère entre lui el la fée qu'une I reniai ne de pas.

LA FÉE DES GRÈVES

Le vent vint plus frais h son fionl.

— La mer monte, se dit-il.

Il so vil h lUûilié roLilu du Mont, dans la ligne du clicniin dû Pontoi'son.

• Tout ou cbui'ant, il arrangeait un stralagÎMUc que lui suggérait sa parfiiito connaissance des grèves et des marées.

Les langues sont plates, mais il y a des canaux dont la pente est presque im|)ercciilil)lc à l'œil et oii la mer monte bien longtemps avant do couvrir les saljlcs, Le petit Jeanniii étudia le terrain pondant quelques secondes.

Puii il changea briis(|uoment de direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la l'ôe.

Tandis que celle-ci courait au nord, sur le .Mont ((ue l'on voyait comme en plein jour, Jeaujiin prenait à l'est, sans ralentir son pas le moins du monde.

C'est ici que Simon Le Priai, les quatre Mailuirin et les quatre Gotlion auraient ri de bon cu3ur.

Pauvre ruse on conscience 1 avec une fillette do chair et d'os, cela eflt réussi peut-ôtre, c;ir Jeannin, en la laissant courir vers une mare qu'elle ne voyait (loint et oii la nun' était déjà, prenait une avance considéraljlc. — Mais une fée!

Elle allait sauter par-dessus la mare, voilà tout.

A moins qu'il ne lui prît fantaisie de feindre l'embarras pour mieux se gausser du petit coquetier.

Cela eut lieu ainsi, feinte ou non. La fée s'arrêta devant la mare, qu'elle ne soupçonnait pas.

Puis elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en face de Jeannin, qui l'attendait.

Elle rabaissa son voile sur son visage.

— Que voulez-vous de moi? dit-elle d'une voix qui tremblait un peu. ,

Le cœur de Jeannin battait, battait!...

Il répondit pourtant résolument, dans toute la na'ivclé de sa foi superstitieuse :

— - Bonne fée, |iardonnez-moi! Je veux cinquante ccus nantais pour me marier avec la jolie Simonnette.

Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas do mauvais tour (en ceci les quatre Matluirin et les quatre Gothon l'auraient Imutcmeat approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée à bras-le-corps el l'étouffa avec respect.

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