‹ Les deux mèresChapitre 3 sur 130 · I.KS lti:r\ MKHKS · texte numérisé non relu

I.KS lti:r\ MKHKS

bois, dans les champs ou le long des rivières, pour éviter la tentation.

Mais je raisonne à ma inanière — et elle est peutêtre mauvaise, ma manière, au point de vue légal, n'est-ii pas viai, jeune homme?— et je vous retiens encelcndroil malgré vous... Quisait même, si vous ne seriez pas très-disposé à me demander de quel droit je me suis permis de louer votre fait d'armes et de toucher à ce qui est devenu— depuis cinq minutes— votre propriété?

—Vous auriez tort, monsieur, de vous créer une opinion pareille à propos de ce que je cons-idère, au contraire, comme une politesse de votre part. Nous autres paysans — et moi plus que tout autre — nous sommes toujours ptétsà être agréables, sinon utiles, aux étrangers. J'avoue seulement que votre apparition inattendue m'a surpris.

— Je conçois, je sortais à peine du village où j'ai, passé la nuit, et que je quitterai — probablement pour n'y plus revenir — dans quelques heures, lorsque je vous ai aperçu de ce côté... Je vous l'ai dit, je chassais autrefois... La curiosité m'a empoigné.

—Vous avez passé la nuit au village? à l'auberge sans doute?

—Oui, et une assez piètre baraque, par pai'enthèse,mais la personne avec laquelle je voyage était indisposée, elle désirait absolument gnùier ((uel- «[ues heures de repos, et comme nous n'avions pas le choix, notre chaise de poste s'est arrêtée devant votre Lion à'Or... Dieu sait quels lits nous y avons trouvés, au Lion dOr!... Tiens, qu'est-ce qui tombe là de votre poche... un livre?

Tandis que l'inconnu parlait, Christian s'était occupé de mettre' son levraut un fond de l'espèce de gibecièrede toile écruequ'il portait attachée par une corde, sur le coté gauche, et dans ce mouvement, i\n volume— que contenait une poche de sa vesie— avait glissé, heurté par son bras, et était tombé sur l'herbe.

Tout en formulant sa nouvelle question, l'indiscret personnage à la redingote avait ramassé le livre, l'avait ouvert... et uire exclamation de surprise s'était échappée de ses lèvres.

—Virgile! s'était-il écrié, un volume de Virgile... Comment ! jeune homme. .. est-ce que vraiment vous lisez V Enéide?

Jlle ego qui quondam gracili modulatus avena Carmen...

Christian devint pourpre, non pas qu'il fût humilié qu'on doutât de sa science, mais parce que sa modestie s'effarouchait d'un aveu. Cependant il reprit le volume que l'étranger lui tendait en le considérant, lui Christian, avec une attention profonde, et il répliqua— d'un ton où perçait peut-être un peu de fierté. —

—Oui, monsieur, je lis Firgi le... ti'eslce pas le poète des champs et des bois aussi bien que des combats, ajouta-t-il en souriant, et n'est -il pas bien à sa plate entre les mains d'un paysan?

— Singulier! singulier! murmura l'inconnu qui demeura l'œil arrêté sur le Jeune homme. Ceci m'explique, continua-t-il plus haut, pourquoi vous vous exprimez d'une façon qui n'est pas ordinaire dans ces pays. El... volie éducation ne s'est pas arrêtée là, probablement? Pour parler voire langue aussi purement que vous le faites, vous devez avoir étudié la plupart de nos meilleurs auteurs?

— Maintenant, comme tout à l'heure, au sujet de mon coup de fusil, repartit Christian, vous vous montrez, monsieur, trop indulgent à mon égard. J'ai travaillé beaucoup, il est vrai, mais beaucoup pour un paysan, signilie sans ddute, bien peu à la ville. Néanmoins, si vous voulez me suivre jusqu'à ma demeure, tout en vous y oliVant quelques rafraichissemi-nts, je me permettrai de vous montrer les tré-

sors que je possède... je dis : trésors, parce qu'après ma mère, mes livres sont, je crois, ce que j'aime le plus au monde.

— Marchons donc : je suis tout prêt! s'écria vivement l'étranger en prenant, satis façon, le bras de Christian. Venez! nous causerons en route .. et, alin que nous puissions le faire plus à noire aise, échangeons, s'il vous plait, mutuellement nos noms. Vous vous nommez?

— Christian Kerneis.

—Et moi Joseph Bùisfleuri. Vous êtes de ce villige?

—Oui, monsieur.

— Avez-vous une famille?

-Je n'ai que ma mère, monsieur; mon père est mort ilyacinq ans.

—Quel est votre âge?

— Vingt ans passés.

^ — You"s n'avez pas encore satisfait à la loi du recrutement?

—Je vous demande pardon : j'ai tiré au sort cette année et j'ai eu le bonheur d'amener un des plus hanis numéros.

— Voilà qui est parfait! voilà qui est parfait !

En prononçant ces mots, Boislleuri serra fortement sous son bras le bras de Christian ; ensuite il resta quehiues instants silencieux et pen.sif. De temps à autre seulement il se prenait à considérer son compagnon, et, chaque fois, il secouait la tête d'un air de satisfaction marquée.

Christian se demandait, dans une sorte d'inquiétude mêlée d'un secret plnisir, d'où pouvait provenir Tmlérêt que lui témoignaii l'étranger.

— Et, reprit cnlin Boislleuri en regardant en fice Christian, comme s'il eût cherché à lire dansiez yeux du jeune homme sa pensée, avant même qu'il l'exprimât, et... vous vous trouvez heureux ici? Vous ne désirez... rien?

Christian poussa un léger soupir, hésita uiie seconde, puis il répondit :

— Je suis heureux, monsieur, autant qu'on peut l'être quand on est forcé de se livrer chaque jour à un travail qui sera demain ce qu'il est aujourd'hui : rude, fatigant, abrutissant ! Quanta des désirs, je n'en ai pas... je n'en dois pas avoir! On désire... lorsqu'il est permis d'espérer... et il m'est détendu d'espérer...

Un éclair de joie passa sur le visage de Boisfleui'i, Ce mot: « Ambitieux! « glissa entre ses lèvres, mais Christian nel'enlendii pas.

Ils atteignirent ainsi le village sans avoir repris laconversàtion. Mais lorsqu'ilsfurent arrivés devant sa chaumière, Christian, dégageant son bras de celui de l'étranger, lui dit d'une voix affectueuse qu'accompagna un geste plein de noblesse :

—Entrez, monsieur, les bienfaits de l'hospitalité chez de pauvres paysans se bornent à bien peu de chose... mais vous trouverez, du moins, prèsde ma mère et de moi un accueil franc et cordial.

—J'ai été militaire, jeune homme, lit BoisQeuri en pénétrant dans la chaumière, c'est vous dire que je ne sais pas être exigeant.

Catherine Kerneis était assise dans la salle basse. Elle filait au coin de la cheminée où brûlait un feu vif de branches mortesde pommiers. A la vue d'un étranger, elle se leva; Boislleuri lui rendit respectueusement son salut.

—Ma mère, dit Christian, monsieur est assez aimable pour daigner prendre place à notre table. Tandis que vous préparez le déjeuner, je ferai voir à monsieur, ainsi que je le lui ai promis, ce que j'appelle pompeusement ma bibliothèque.

—J'espère, madaine, fit Boislleuri k la vieille paysanne, que vous n'en voudrez pas à monsieur votic fils de m'avoir amené, et que vous ne vous donnerez nul embarras à cause de moi ?

— Tout ce que fait mon filsesl bien fait, monsieur, repartit Caiherine, et ce ne sera pas une peine

LKS lt:>L\ MKKKS.

pour moi que de vous traiter de mon mieux.

Cliiislian s'était déliarrassé de son attirail de chasse. Il invita Boislleuri à le suivre, et il poussa une porte sur la droite de la salle.

La chambre de Christian étail petite, mais il y respirait un ordre, une propreté qui décelaient les soins iissidus d'une mère. Un lit en noyer, recouvert de rideaux de serf:e verte, deux chaires, un fauteuil, une table du même bois en formaient tout l'ameublement. Je me trompe: un corps ilo bibliothèque, à. jour, en acajou— luxe inouï dans le village— clalait (ièrement ses layons surchargés de volumes; au-dessus de la table, les livres,- les plumes et l'écritoire qu'elle supporlait. Le fauteuil élail placé en face de cette table, pièl à recevoir le maître. Une (enèlre, à demi enir'onverte, vis-à-vis du lit, laissait voir le jardin où brillaient quelques (leurs d'automne—objet des alternions particulières deCatlicri ne;— dans un carré de terre isolé, des plans de légumes et des arbres fruitiers.

—^ous voici donc dans le sanctum salfcloium ! lit avec un sourire Boislleuri en allant droit à la bibliothèque. Je me permets de vous parler latin, mon jeune ami. sans craiulc d'être accusé de pédanlisme, puisqu'il est convenu que vous le parlez aussi bien... et mieux, peut èire, que moi. Diable! mais voici une réunion bien choisie de bons ouvrages : Phèdre, Ovide, Tacite... le roi des écrivains anciens!... et, de ce côté. Voltaire... le Siècle de Louis A'/r, la Correspondance, le Théâtre... JciUi- Jaeques... Itacine... Boileau... Eli! eh! Chaleaubriand, et Goëlhe,et Schiller, et Dante, et Byron !...

—Ce sont des traductions, monsieur.

—Je le pense bien. Si vous saviez encore l'allemand, et l'anglais, et l'italien... ce serait trop beau! je vous prendrais pour un prince déguisé.

—Vous plaisantez.

—Oui , je plaisante ; je veux dire que tout en ne les lisant pas dans leur langue, ou peut fort bien — quoi qu'en disent quelques esprits dilliciies — apprécier le génie de certains auteurs et leur donner une place favorile chez soi.

— Et ces papiers? A quoi Iravailkz-vous maintetenant? Que vois-je? des vers, des alexandrins, vrai Dieu !

Christian rougit, comme lorsqu'il avait pris des mains de Boislleuri le volume de Virgile.

—C'est la Vie nouvelle de Dinte, répondit-il, que je me permeis de torturer à ma façon.

Un sourire effleura les lèvres de BoisQeuri, qui reprit :

— Des vers sur une traduction, c'est urrpeu risqué. Admettez que votre poème soit imprimé, et qu'un nouvel amateur ait un jour la fantaisie de le remettie en prose, puis qu'un troisième le rétablisse, à sa manière, dans le langage des dieux , et ainsi de suite, et dans quelques centaines d'années d'ici, de prose en vers, devers en prose, ceux de nos descendants—qui ne pourront pas plus que nous lire l'écrivain dans l'original — ne posséderont qu'une assez niédiocieconnaissancedeson ouvrage, laminé par tant d'esprits dilVéïents. Au surplus, ce travail vous amuse et c'est le principal. Je vous demande même «rare pour les observations que je viens de vous faire.

— Elles sont trop justes, au contraire, pour que je no les accueille pas comme je le dois, repartit Christian.

Et il prit le cahier de vers et le déchira.

—Quelle folie! s'écria Boislleuri en essayant vainement d'arrêter Christian dans sa sévère exécution ; vous voyez bien que j'ai eu tort de me permettre une critique.

—Du tout! puisque cela m'a mis à mômc d'ofl'rir une réparation convenable au grand poète, reprit gaiementChrislian .Mais voici manière; le déjeuner ( si prêt sans douie. Suivi z-moi, monsieur, nous

viendrons ensuite, s'il vous plait.c.iiiser encore ici.

Boislleuri obéit à son hôle en se disant tout bas :

« Décidément ce garçon-l.i est une trouvaille ! De l'intelligence, de l'instruction et du bon sens! Qu'il soit avec cela , comme je le présume , un peu ambitieux, et nous sommes sauvés ! »

Le déjeuner était frugal , mais abondant. Des œufs, une salade, du fromage, un gâteau de maïs et des fruits,— le tout arrosé d'un cidre mousseux et piquant,— en faisaient les frais. Boistleuri but et mangea avec un plaisir extrême. Il se sentait à l'aise entre ce jeune homme et sa mère qui, de leur côté, paraissaient enchantés de le voir a leur table. Cependant, de temps à autre, Boislleuri considérait, à la dérobée, Catherine et Chrisiian, et une pensée soucieuse ridait son front et arrétaitsa main prèle à ^^.lisir son verre. Mais bientôt, ces mots de la vieilli ^^^ysinnc : Buvez donc, monsieur, mangez donc, monsieur! l'arracliaient à sa rêverie et il retrouvait à la fois sa bonne humeur et son appétit.

—Ma mèie, une goutte de votre bonne eau-de-vic pour fêler notre h'ôte, s'écria Christian comme le repas louchail à salin.

—Volontiers ! lit Boislleuri , tandis que Catherine aliait^prendre le fameux llacon au fond d'une armoire, et ensuite je vous dirai au revoir, £ar il doit se faire lard et l'on va être inquiet de moi. Quelle heure est-il?

Il regarda à sa montre :

—Onze heures et demie ! Diable! comme le temps a passé vile! Il faut que je retourne à l'auberge; mais je reviendrai; oh! je reviendrai, je vous le promets.

VA Boislleuri ajouta en se penchant à l'oreille de Christian :

—Vous m'accompagnerez un instant, n'est-ce pas? J'ai à vous parler, à vous seul.

Clirislian inclina la tôle , tout surpris qu'on eût à lui dire quelque chose que ne pût entendre sa mère.

L'eau-de-vie perlait aux bords des petits verres de cristal que Catherine avait servis avec la vieille bouteille.

—A votre santé! madame, s'écria Boislleuri, à votre prospérité et à celle de votre lils. Quant à moi, quoi qu'il arrive...

Un étrange regard à Christian accompagna ce quoiqu'il arrive.

—Je conserverai toujours le souvenir do votre cordiale réception.

-Dites que vous vous rappellerez que vous avez fait plaisir et honneur à de pauvres paysans, en choquant votre verre contre le leur.

Boistleuri serra doucement la main de Catherine; puis il se leva et prit son chapeau. Christian en fit autant.

Quelques minutes après ils sortaient de la chaumière.

Ils marchèrent d'abord côle à côte, muets et pensifs tous deux , dans la grande rue — déserte à cette heure, — du village.

Tout à coup Boislleuri s'arrêta en disant :

—Au fait, il est inuiile que vous alliez plus loin, Christian. Je n'ai pas voulu m'expliquer devant votre mère, mais je puis vous parler ici. Personne ne nous entendra... Christian, écoutez- moi donc bien. Je n'emploierai jias ici de vains préliminaires. Il est des momenis dans la vie où une seconde vaut une année. Ce que je vais vous dire est sacré, solennel. Je ne suis pas disposé à plaisanter, ei ma proposition, tout éirange qu'elle pourra vous paraître, n'a rien non plus qiii doive vous etfrayer.

Christian, je ne vous connais que depuis quelques heures, mais je m'intéresse exiraordinairement à vous

Vous n'êtes pas à votre place dans ce village, Christian.

Voulez- vous venir avec moi, et m'obéir aveuglé-

ment? et je mets voire etpnl . votre aii.liiiion , vos connaissances à profit; et de paysan que vous êlts, je lais de vous un grand et riche personnage.

Christian tressaillit et ne répondit pas.

—Vous ne conipreiii z rien à mes paroles , continua B(iisn''uri. Tenez! je vais m'expliquer le plus clairenieni possible.

Je vous deniaride de quitter ce pays pour ne plus vous souveiiir que vous y éles ne, osiensibleinenl du moins, là-bas où je vous emmènerai. Vous direz à votre mère que c'est pour votre honlu^ur que vous parlez, et elle vous laissera (arlir; vous lui direz que, quoique éloignée de vuus, pour, .loi gt'mps, peut-être, elle ne man(|ueraJHmais de rim et lecevra souvent de vos nouvelles, el vous aurez raison de lui assurer cela ; car, à compter du jour où vous l'aurez qui tée, votre mère recevra , en etï'<t, chaqu^^ mois, une lettre de vous en même temps qu'uilte^' somme dont vous lixercz vous-nièine le ebillre, et que vous lui adresserez, t)o«.<-»»( me aiws», si vous désirez vous charger de ce soin.

Et en échange du bien que je veux vous faire, à vous et à votre mère , je ne vous demande qu'une chose : je vous le lépèie, j'e.xige que vous m'obeissiez...sans réplique, et, qu une fuis engagé djjns la route sur laïuelie je vous mettrai, vous ne songiez jamais à reiournei sur vos pas!

—.Mais... muimura Christian , qui croyait rêver, si cette route d.nt vous me parlez doit me conduire au crime?

— Sur Dieu et sur mon àme ! fit Boislleuri en élevant la main, je vous jure que vous ne commettrez, à mori instigation, aueune action criminelle. (Cependant, je ne Vous le cache pas, notre conduite à <om trois, — car nous serons trois, vous, moi et la personne qui m'attend à l'auberge, — notre conduite, dit-je, d.uis l'atlaiie que j'ai conçue, si elle venait à ciie(onnue du monde, pourrait être jugée sévèrement, peut être.

Mais le monde, Christian, juge à sa manière. C'est à-dire que le plus souvent il voit faux, et qu'il condamne à tort !

El que nous importera l'opinion qui pourrait nous Irapper, mais qui ne nous frappera pas? Cela n'est point à redouter — si nous avons, vous, moi et celle personne, la conscience en repos.

Accepiez donc mon utire. Venez avec moi, non pas demain, mais ce soir; ayez confiance en ma paiole; laissez-vous conduire, et tout ce que je vous ai promis s'exécutera.

— Mais...

—Mais vous allez me demander des explications, n'est-ce pas? Je ne puis rien vous expliquer, si vous n'acceptez pas.

Dites-moi, au contraire : « Je vous suis ! » Ditesmoi : « Je n'ai pas peur, je veux être riche, fêté; heureux ! Je veux au^si que ina mère ne manque de rien. »

Et quelques instants après que vous m'aurez parlé ainsi, je vous apprendrai pourquoi je me suis adressé à vous, et comment il se fera que vous deveniez licheet heureux et fêté.

A ce soir ! je vous laisse toute la journée pour rélléchir. Ce soir, à huit heures, je reviendrai prendre votre réponse.

Il dépend de vous, maintenant, Christian, de voir s'accomplir vus rêves les plus mai^uitiques!

De nième qu'il dépend de vous, si vous le préférez, de pourrir pauvre et triste au fond de voire misérable village.

Ad. eu ! ou plutôt au revoir. Songez que vous ne devez vous en rapporter qu'à vous-même de votre décision dans cette circonstance.

Page 1