‹ Les deux mèresChapitre 31 sur 130 · IX.- LES MIRAGES · texte numérisé non relu

IX.- LES MIRAGES

Nous croyons pouvoir dire au lecteur que la fée craignait pis que cela.lille aussi s'était cachée dans les baies voisines du Couesnon, pour laisser passer les hommes de Méloir. — Elle aimait mieux avoir affaire au petit coquetier qu'aux soudards.

Quand el!e eut bien regardé sou adversaire, qui baissait les yeux d'un air humble et contrit, mais sans lâcher prise, elle cessa dé craindre, et Jeannin aurait pu voir un sourire sous son voile.

Elle était du pays; elle en savait toutes les légendes. L'aclion dupctit Jeannin était de celles que les femmes et les fées pardonnent.

]N'avait-il 1 as l'amour pour excuse?

— Oscs-tu bien m'arrèter, malheureux enfant! dit la féjcn grossissant sa douce voix.

— Oh ! boiuic dame I bonne dame I répliqua Jeannin d'un accent larmoyant, mais eu la serrant plus ort, — lout le monde sait bien que je ne suis pas fcrave. Si je risque ma vie, c'est que je ue peux pus aire autrement, allez!

— Et si je te la prenais, la vie?

— Bonne fée!..", je suis un poltron, c'est connu. Mais on ne meurt qu'une fois.., el j'aime mieux mouiir (juc de voir Simonnettc mariée ù ce vilain coquin d(! Gucffès.

— Lâche-moi 1

— Non pas, bonne fée ! s'écria Jeannin vivement; si je vous lâchais, vous vous changeriez en brouillard...

— Mais je p:iis me venger sur Simonnettc. Jeannin frémit de tous ses Uicnibres.

— Voila, par exemp:e, ([ui serait bien mécliant de votre part!, murmura-t-il, — car Simounetle ne vous a rien fuit, la pauvre fille!

— Lâche-moi !

— Ecoulez, bonne fée... Une fois pour toutes, je ne vous lâcherai pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus nantais... C'est dit.

La fee avait laissé tomber son panier sur le sable. L'escarcelle du chevalier Jlcloir était à sa ceintui'c.

Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles d'uji ton respectueux, mais détermine.

Il y eut un court silence, pendant lequel on n'entendit que lo sifflement du vent du large et la tiompe lointaine des cavaliers bretons qui se ralliaient dans la nuit.

— Ce vent annonce -que la mer monte, n'eit-cc pas? demanda brusquement la fée.

— Oh ! dit jeannin, qui se mit à sourire; — vous connaissez les grèves aussi bien que moi, bonne dumo... quoique je vous aie attrapée, ajoula-l-il, comme si une idée lui fût venue tout à coup, — à la mareCayeu, qui u'arrèteraii pas un enfant de huit ans... Enfin, n'impurte; ça vous amuse de faire l'ignorunie... Oui, bonne fée, ce vent annonce que la mer monte.

— Montera- t-ellc vite, aujourd'hui?

— Assez.

— Combien faut-il de tchips pour aller d'ici au Mont-Saint-Michel •?

— Pour vous, bonne fee, un quart de minute, si vous voulez.

La fée Irappa son petit pied contre le sable.

— Un gros quart d heure, en couranleomme nous fesions, ajouta Jeannin.

■— Et la mer me lermera la roule?...

— A peu près dans une demi-heure.

La fee prit rescarecUe a sa ceinture et la jeta sur le sable, où les ccus parlèrent leur langage joyeux.

Jeannin poussa un grand cri d'allégresse, làcl.a la fée et se pré^ipiia sur l'escarcelle.

Mais un duute le prit soudain.

— Si c'était de la monnaie du diable, pensa-t-il. Use lelourna vixement, pcusanl bien que la lée

était déjà à mi-chemin des nuages.

La lée éiuil debout a la même place.

Et le petit Jeannin remarqua pour la première fois combien sa taille etuit fine, noble el gracieuse.

On ue voyait poinl ;on visage. Mais Jeanniu, en ce moment, la devina bien belle.

— Enfant, dit-elle d'une voix triste el si de ce que le petit coquetier se rapprocha d'elle involontairement, — ne montre cette escarcelle k personne, car elle pourrait te porter malheur.

— Il faudra bien la porter a Simon Le Priul, pensa Jeannin,

— Siniunmlte est belle cl bonne, reprit la fee; — lends-la heureuse.

— Oh! quant à ça, soyez tranquille.

— Prie Dieu [our M. Hue de Maurevcr, ton soi-

LA FÉE DES GRÈVES

11 se l:ipU derrière un buisson pour laisser passer les cavaliers.

gneur, qui est dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a besoin de. toi, sois prêt!

— Daniel fil Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous savez, bonne dame!... Mais c'est ég.il ... Je commence à croire que je deviendrai un homme un jour ou l'autre I... Et, tenez, j'avais bonne envie des cinquante écus nantais, n'estce pas, puisque j'ai osé courir après vous pour les avoir?... Eli bien! ce soir, le clievalier qui est làbas m'a dit : « Si tu veux me livrer le traître Maurever, lu auras cinquante écus nantais... » Moi, j'ai pris m.cs jambes à moil cou...

— Est-ce que lu sais où se cache M. Hue? demanda la fée.

— Je pèche quelquefois du côté de Tombelcno, répondit Jeannin, qid cul un sourire sournois.

La fcL' tressaillit, puis elle lui prit la main.

Jeannin t:crabla bien un peu, mais ce fut par habitude.

■—Si on t'appelait au nom de la Fée des Grèves, dil-elle, viendrais-iu?

'- Par ma foi, oui, répondit Jeannin sans hésiter; — maintenant, j'irais!

^ C'est bien... souviens-loi et attends... Adieu!

La féj franchit d'un bond la queue de la mare Caycu.

Le vent du large prit son voile, qui ilolta gracieusenieut derrière elle. — Jeannin resta. frappé à la niônie place.

Un instant, loi'sque la fée avait prononcé le nom

de M. Hue de Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit Jeannin.

— Mademoiselle Reine... s'élail-il dit.

— Ou son Esprit, peut-être... avait-il ajouté, — puisqu'on dit qu'elle est défunte !...

Nous avons glissé h dessein sur la partie prosa'i' que de la scène.

Par exempte, nous n'avons parlé qu'une seule foia du panier de la fée.

Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour un Esprit.

Un Esprit n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (o poésie !}, un pain et un flacon de bon vin vieux.

Non. Un Esprit est incapable de cela.

Jeannin, cependant, senonça bien plus vite à l'idée de Reine de Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.

Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grèves, si l'on veut rester dans la réalité.

Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, source et agent de tout spectacle, s'y comporte aulrcmcnt qu'en terre ferme. De même que l'objet le plus commun placé au centre du kaléidoscope brille tout à coup et se teinlde couleurs imprévues, do même les conditions de l'almosphère, la nature du sol, quelque chose enfin qu'il importe peu de définir ici, funt de ces grèves un immense appareil où la dioplrique et la catoplrique...

Hélas! bon Dieu! où allons-nous? — L'auteur

f.A FliR DES CRVES

Messire Auliry ! dit-elle (out baj.

affirme, sous serment, qu'il a trouve par hasard ces deux mois rciiout ibles dans un almanacli. Les sciences que ces deux mots désignenl lui sont absolumenl étrangères. L'auteur s'engage à ne plus imprimer do SL'Uiblaljlos mûnstriiosiles. 11 fait amende honorable et déclare que tous ces vocables pcdunls, forgés avec le grec oiicux de l'Université, devraient être brilles vifs en place de Sorbonne.

Si l'on demande davantage, l'auteur ne reculera pas devant une réparaiion complète. 11 avouera que la science a déshonoré honteusement notre magnifique langue françai e, et qu''on se trouve à cliaqiie instant induit a employer des locutions d'apothicaire qui crispent les nerfs Us plus robustes.

Il ajoutera, néanmoins, que le divin Homère n'cot pas cause de tout cela, n'ayant jamais collaboré au Dictionnaire de i Académie.

Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux mille jeux de lumière qui trompent l'œil des riverains eux-incmes et des .Montois, il faut due qu'unrun appareil de physique n'en pourrait donner une idée, l'as n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de splendides mirages. Les sables de la baie de Cincale reflétciil des fantaisies aussi brillantes, aussi vupées que les sables d'Afrique. La pâle lune des rivages bretons évoque des féeries comme le brillant soleil de Numidic.

Ce sont l'a de miraculeuse3 visions, des rêves inouïs, que nulle imagination n'inventerait, même dans le délire de la fièvre,

La grève, comme un magique miroir, trahi alors '^lonlmarue. — Imp. I'm.luï.

les secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes.

J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les nuées qui bercent moilemeut l'île d'Armide, plus belle que dans les songes du Tasse ; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la perspective sans fin des Champs-Elysées; j'ai vu Babylone et ses terrasses orgueilteuses portant des orangers plus hauts que les chênes de nos hois.

J'ai vu, et c'était un fantôme, la foret morte, la vieille forêt de Scissy prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de sou ombre Tombelène, le lieu dos sacrifices humains.

Plus loin, c'était ime flotte qui s'avançait toutes voiles déployées, cinglant sur les langues à sec. Pins loin, une procession muette déroulant la pourpre et Torde ses anneaux infinis.

Plus loiu encore, un pauvre rideau de peupliers devant le manoir aimé,..

Illusions! illusions! mensonges qui ravissent et qui transportent I

Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus qui al tendent leur proie.

Ohl non, ce n'était pas une femme mortelle, l'ê' tre c[uc voyait le petit Jeaunin aux rayons de la lune!...

Klle, courait. —Mais Jeannin voyait bi^-n que son pied n'eflleurail pas même les lises brillantes, où la |iied d'un chrétien se serait cirfouce jusqu'à la cheville.

LA FÉE DES GRÈVES

Ella courait. Miiis c'étaient son écharpe et son voile, déployés au vent, qui la porlaioiil.

Pacmi Cfs étincelles que la lune arraclie aux tangues mouillées, elle passait comme dans une pluie d'or I...

Et, tout à coup, le sol s'abaissa. La fée monta. Elle glissait duns les nuages.

Puis ce fut autre chose :

Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la mer mettrait une demi-heure à venir.

Car la mer venait.

La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de la jeune fdle.

Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point.

Oh 1 que c'était bien la fée, la fée du récit de Simon Le Priol, la fée du chevalier breton qui courait sur les vagues 1...

Un nuage ciicha la lune. La fée disparut.

Le petit Jeannin pesa 1 escarcelle dans sa main et reprit, tout pensif, le chemin du village de Saint- Jean.

• Il possédait cptle fortune qu'il avait souhaitée avec tant de pas-ion, les ciii(|uaule écu.s nantais qui devaient le rendre si h ureux, et pourtant sa tète se penchait sur sa poitrine.

Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds de la fée, c'était le niirag ■ de nuit.

Jeannin connais-ait trop bien ses marées, lui qui vivait les jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'ètie trompé d'une demi lieure.

On a cil souvent que. dans les g eves de la baie deCaneale, la mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.

Si I un a voulu dire que la marée partant des basses eaux s'avance sur le sable a\ec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est asureraent trompé.

Si l'un a voulu dire, au contraire, qu'un chevul, parlant du b is de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop [^our n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.

Cela tient à ce que la grève, plaie en apparence, a, comme nous l'avons dit déjà, des rides, — des pia«s, suivant le langage des sculpteurs, — des endroits où la tangue cède d'une manière presque insensible, mais suflisante pour attirer le flot, justemciit à cause de l'absence de la pente genéiale.

Ces défauts de la grève formenl, quand la mer monte, des espèces de rivières sinueuses qui s'emplissent tout U'ubord et qu'il est très-difficile d'apercevoir dès la loiiibcc de la brune, parce que ces rivières n'ont point de bords.

L'eau qui s'y trouve ne (ail que combler les défauts de la grève.

De tel e sorte qu''on peut courir, bien loin devant le fiot, sur une surface sèche et qui semble sûre, — et être déjà condamné.

Car la mer, invisible , s'est épanchée sans brnit dans quelque canal circulaire, et Ion est dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.

C'e^t là un des prineiiiaux dangers, le plus grand peut-être après les lises uu sab.es mouvants que dé- Irem. enl les lacs souterrains.

A vue d'œ I, la mer moue, au contraire, avec une certaine lenteur, égalo et patiente, excepté dans les grandes marées.

Ce, a ne ressemble en rien au (lux fougueux et bruyant qui a lieu sur les côtes.

Ici, on ne voit, à propremeol parler, ni ftoi ni ressac, parce que la lame a été brisée mille fois depuis l'entrée de la baie jusqu'aux gièves, et aussi sans doute parce que la marée ne rencontie aucune espèce d'obstacle.

C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'épanche en vertu des lois de la gravité.

Point d'efforts, point de luttes, point de vagues chevelues, creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle vers le ciel.

Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisii a certes jamais les alentours du Moiit- Saint-Michel.

•Mais qu'importenl le mouvement, le fracas, la colère? Les gens qui frappent froideineiilet en silence tuent tout aussi bien et mieux que si la rage les emportait.

Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, on un mot, sont des avcrjssements, tandis que la tranquillité attire et trompe.

C'est précisément ce perfide repos qui fait les tangues si meurtrières.

Plus d'un, parmi ceux qui sont morts sous les sables, a dû suurire en voyant la mer monter entre Avranches et le Wont. Pourquoi prendre garde à ce lac beuin qui s'ende [len â peu et qui vient vous caresser les pied^ si doucement?

Ce lac bénin a de lungs bras qu'il étend et referme derrière vous. Prenez garde 1

Il était plus de deux heures de nuit, lorsque la fée atteignit les roches noires qui forment la base du iMont-Saint Michel.

La mer venait derrière elle. On l'entendait couler de l'autre côlè du Mont.

La fée ssssit sur un quartier de roc afin de reprendre bal ine. Elle appuyi ses deux mains contre sa poitrine pour compri.uer les battements de son cœur.

Ue Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande lieue et demie. La fé3, en parcourant cette distance, n'avait pus cessé un seul instant de courir.

Elle releva suii voile pour etniicher la sueur de son front et montra aux rayons de la lune cettedouce et noble figure que nous avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de Saint-Jeaii.

Puis elle teupiia la base du roc et entra dansl'ombiesous la muraille méridionale delà ville.

Elle pouvait entendre au haut du rempart le pas lourd et mesuré du soldat de la garde de nuit qui veillait.

Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que notre jolie fée prenait ce chemin, car elle passa la Tour-du-.Moulin, qui était la dernière entrée de la ville et s'engagea dans des roches à pic où nul sentier n'était tracé.

Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à se guider parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et ou le pied peut a peine se (lOser.

Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère de chemin.

Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de laiiuelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la muraille du château. Impossible de faire un pas de jjIus.

Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à ce qu'il parait. Car elle posa son panier sur le roc et s'aijprocha du pan de pierre.

Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit

LA FÉE DES GRÈVES

mcm(! et défendue par un forl barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.

La lée mit sa blonde lôtc contre le barreau.

— Messiro Aubvy! dit-elle tout bas.

Est-ce vous, Keinr?nia belli; Ueinel répondilune voix loinlaine et qui semblait sortir des entrailles munies de la terre.

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