X. — ou L'ON PARLE POUR LA PREMIÈRE FOIS DE MAITRE LOYS
L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reiue do Maurever était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir à l'aise. Immédiateniint audessus s'élevait la grande plate-forme du château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les murs inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à toule celle partie des bâtiments appelés la Memeitle.
Il y avait un archer do garde dans la guériie do pierre qui llanquaii la plute-foime. Reine le savait; ce n'était pas la piemicre fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la consigne des archers était do tirer sans ciier gare, partout où ils apercevraient un . nioiivumenl dans les rochers.
Et cette consigne, soit dit en passant, n'élait point supeillue, car les Anglais lenléren'l pins d'une fois, en ce siècle, de s'introduire nuitamment et par trahison dans l'onceinle du couvent-forteresse.
Heine de iMaurever,dans sa vie ortiinaire, claitune entant timide et bonne. A voir ses grands yeux bleus craintifs qui cherchaient a chai|ue in.-.taiit l'abri des longs cils de ses pjupières, vous ne l'eusbiez point prise pour une bérofne.
^ Muis Reine avait le cœur d'un chevalier quand il s'agissait de bien laire.
La mort, dlc n'y songeait même pas! Celait chose convenue avec elle-même que, dan.> ces courses hasiirJeuses, la mort était partout, sur les grèves comme autour du iMunl. Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des arbalétriers, tout cela lue. Reine bravait tout ccia.
Un poéie, sectateur de octle aimable cl innocente philosophie qui engraisse les chansonniers idiots (ah 1 réjjétons lous en ce jour; Vive le vin ! vive l'amour '} et les bâtards mal venus de Al. de Vollaire, un poêle classique,. comme on disait eneure quand il y avait des rumantiques, un poëie s'est écrié dans le langage des dieux immoi tels :
n La mon D'est rien : c'est iioU'e dernière heure... n
Cela se chaule sur un air connu de nos coquins d'oncles.
La mort n'est rien : c'est notre dernière heure I
^e voyez-vous pas touie une agonie sociale sous cette phrase imbécile! Cetenthyméme pai'cn menace coa.me le premier symptôme du marasme' Un pays où iM. de La Palisse s'abaisse à ces na'ivclés académiipies est évideimueui sans défenses contre l'esurit du mal!
Toutes nos révolutions étaient dans cette phrase, toutes!
Le môme poète, ou un de ses cousins, essaya bien de conjurer la tempête, en écrivant co distique illustre :
« Quand on fut toujours veriiioux, n Ou aime à voir lever l'auvoic... »
Mais il était trop lard.
Il La mort u'est rieu : c'est noire derniorc heure. ..»
0 dix-huiiième siècle I ô nos oncles ! vertu ! nature I Etre suprême ! Calas 1 sommeilélorncl ! épinardsd'Er-
menonvillei tragédies de Ferneyl Odieux! odieux!
odi'Mixl
Heureusement que ceci n'est qu'une digression. Nous sommes au quinzième siècle, restons-y désormais.
Il avait ses défauts, ce siècle des dentelles do granit et des splcndiiJes cathédrales.
Mais il n'eût pas dit : «La mort n'est rien : c'est notre dernière heure. »
Oh! non.
Il laissait les plumes de celte force aux ailes des oisons. Reine de Maurever bravait la mort parce qu'elle élail chrélienne, parce qu'elle était jeune, parce qu'elle aimait.
Jeanne d'Arc, une autre fille possÀléc do Dieu, venait d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant dans l'écrin de nos annales.
Jeanne d'Are, que le dix-huitième siècle a insullée, afin qu'aueu'i honneur ne manquât à sa mémoire.
La [lauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. Penl-ëirc que son bras charmant eût lléehi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trône à sauver.
Sa force élail à la hauteur de son dévouement modcslc.
La vengeance du duc François la faisait plus pauvre et plus dénuée que lu plus indigente parmi les filles des vassaux de son père. Elle n'avait plus "a donner que sa 'vie. Elle donnait sa vie simplement, nous allions dire gaiement.
Ce n'élait pas une de ces créatures intéressantes qui l'ont pajer trop cher leur martyre par la tristesse et l'ennui qu'elles sèment sur leur passage. C'était une jeune fille, rien qii une jeune llile, supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au bonheur.
Elle était belle, elle était aimée. Elle s'efl'orçait, elle priait, clic espérait.
Cela ne vaut-il pas mieux que de pâlir à vide et d'accuser la dcsiinée I
Anbi-y était bien l'amanlqu'il fallaità cette blonde fille des grèves. Brave eoninie un lion, vif, bouillant, sincère; jeune de cœur el de corps; bran comme elle était belle. Un vrai chevalier en herbe. '
Us s'aimaient de loule la chaude naïveté do leurs ànics.
Peut-être auraient-ils élé longiemps à se le dire, car il y avait alors un code d'amoir plus volumineux que notre Gode civil, et dont il fallait, pour bien faire, suivre toutes les galantes prescriptions; mais, entre eux, le malheur avait abrégé les préliminaires. Aubry, en jelanl son épôc aux pieds du duc François, dans la basilique du Mont-Sainl-Micliel, avait ' gagné d'un seul coup la balaille.
Désormais Roiiic le regardait comme son fiancé.
11 y avait quinze jours qu'Aubry était captif. François do Bretagne l'avait fait ariêter le soirmêuiede révénemcnt raconté aux prein ères pages de eu livre. Depuis lors, il n'avait vu que le fière convcrs, chargé de lui apporter sa provende, et Keine, qui était venue parfois le visiter.
La fenêtre de son cachot était taiUée de façon à ce qu'il ne pût apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six pieds au-dessous de la fenôlre meurtrière.
Ce caehol avait élé creusé, avec trois antres pareils, sous la plate-forme, par Nicolas Famigol, ancien prieur claustral et vingt -quatrième abbé (jo Saint-Michel. L'intérieur elail tout roc. Le des-
LA FÉE DES GRÈVES
sus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la pierre, avec la date ; A. D. t2"G.
Les ouvriers, en creusant celle cellulecarrée dans le roc vif, avait ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la tèlc du prisonnier.
A part cette attention, les quatre cachots étaient entièremeot nus.
Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis XI, le roi [démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons modèles. Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à ses grands vassaux, il aimait les cachots bien établis. Le Mont- Saint-Michel lui plut au delà de tout dire.
H y revint et il utilisa du mieux (lu'il put ces cachots si recoijpnandables.
A l'époque où se passe notre histoire, aucun captif politique n'avait encore illustré les dessous du Mont- Saint-Michel. Ces cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y meltait des moines ou des vassaux de l'abbaye, et 11 avait fallu la requête du duc François pour qu'Aubry de Kcrgariou y pût trouver place.
■Paraulre grâce spéciale, le frère gardien avaitcté autorise k lui délivrer quatre bottes de paille : do sorte qu'Aubry était à son aise.
Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la petite saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait, couché sur la paille. .Mais le sommeil des captifs est léger. Il suffit d'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.
D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et s''y tint ainsi suspendu.
— Bonsoir, Reine, ma Reine chérie, dit-il presque joyeusement; je rêvais de vous.
Reine tendit sa belle main de toute la longueur de son bras. L'effort que fit le jeune homme d'armes n'aboutit qu'à toucher la belle main de l'extrémité de ses doigts. Reine ne put s'empêcher de dire en souriant tristement :
— Pauvre Aubry !
Aubry se mit à rire.
— Vous meplaignezl s'écria-t-il... Eh bien I moi, je pensais hier que si j'étais en liberté, vous ne viendriez pas de si loin me voir, ma Reine adorée!... El quand je pense ainsi, je me trouve bien heureux d'être prisonnier !
— Fou I murmura Reine en rougissant.
— Je vous aime tant, ma belle amie I... Ne me reprochez pas le bonheur que je trouve dans cette tombe de pierre... J'y suis avec vous, Reine. Quand je veille, je songe à vous... quand je dors, je vous vois en rêve... Allez I je ne m'ennuie pas tant qu'on le croit!
Sa main droite, qui tenait l'appui de la meurtrière, lâcha prise, parce qu''ellc commençait à s'engourdir; ses pieds touchèrent le sol et rebondirent; sa main gauche saisit l'arrête dé granit et supporta tout le poids de son corps k son tour.
Il fallait être un amoureux, un amoureux de vingt ans, pour garder cette position intolérable.
— Tout à l'heure, repril-il, je vous voyais dans le petit sentier vert qui est sous le manoir de mon père, au pays de Saint-Brieuc... Vos pieds s'enfonçaient dans le gazon douillet. Reine... et maître Loys gambadait devant vous.... Vous souvenez-vous de maître Loys ?
— Votre beau lévrier noir?
— Mon beau lévrier!... mon.pauvre ami si cher!.,, le seul être qui m'aimât en ce monde, avant que
Dieu ne me donnât votre tendresse, ma Reine, et depuis que mon père était mort.... Qu'est-il devenu, mon vaillant Loys?...
La voix d'Aubry était triste.
— Au fait, dit Reine, qu'est-il devenu?
— En partant pour la ville d'Avranches, répondit Aubry, je l'avais laissé k Dinan, dans l'auberge du Graml-Saint-Médard... Je devais bien un écu à l'aubergiste... 11 aura vi ndu maître Loys...
— On peut s'informer...
— Ferez- vous cola. Reine! s'écria le jeune homme avec une vivacité extraordinaire; — écoutez, vous êtes mon ange sauveur... je ne vous aimerai jamais assez!
Aubry disparut encore pour reparaître aussiiût après, "er, cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la mcnririère.
.— Il était bien heureux, ce maître Loys! dit Reine en riant.
— Cela vous étonne que je pense à lui? demanda Aubry. Quand vous serez ma femme. Reine, vous verrez comme il vous aimera!.... Mais vous ne pouvez pas aller à Dinan...
— J'ai un messager tout trouvé, interrompit Reine. Elle songeait an petit coquetier Juannin qui avait
de si bonnes jambes.
■ — Merci! merci, ma Reine! s'écria Aubry avec chaleur; il me semble que rien ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes mains et traité comme il faut. ..Mais parlons de vous... Y a-t-il du nouveau?
Reine secoua la tôle.
— Il y a que le pays est rempli d.e soldats, répondit-elle : nous aurons bien de la peine à nous défendre et à nous cacher désormais... Hier on a crié la somme promise "a qui livrera la tête de mon père....
— Elle n'est pas encore gagnée, cette somme-là. Dieu merci!
— Ils sont nombreux... Une demi-douzaine d'hommes d'armes, sans compter le chef, qui est un chevalier... et beancou|i du soldais...
— Ah! dit Aubry, — 'notre seigneur François a trouvé un chevalier pour s'avilir à ce méiier-là !
— Il n'en a pas trouvé, répliqua Reine; il en a fait un.
— A la bonne heure!... et quel est le croquant?...
— Un de vos parenis, Aubry...
— Méloir ! s'écria le jeune homme avec cette indignation mêlée de mépris que ne peut tu£r tout à fait lesourire; — Méloir I mon rival, vous savez, Reine...
Reine se redressa,
— Ohl ne vous offensez pas!... Il était bon autrefois... mais vous verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui donne pas de ma dague dans la [loitrine.
— Pauvre Aubry I dit Reine, — entre sa poitrine et votic dague il y a loin l
Aubrydisparut, comme sicetle observation, cruelle dans ta vérité, l'eût foudroyé.
Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.
Ces plongeons soudains du [)auvre prisonnier mettaient le comble à la bizarrerie de cet:e scène, où lu gaielé de deux cœurs vaillants et jeunes luttait presque viclorieuseniLnt contre une profonde et accablante détresse.
Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait avec colère ses cheveux bouclés.
— Patience! dit-il; — je sais que je ne suis bo'i à rien... Mais je paierai toutes mes dettes d'un seul
LA FÉE DES GRÈVES
coup, si Dieu le veut... Revenons à vous, Reine vous parliez de la suite de ce coquin de Mùloir...
— Je disais que leur nombre iii'épouvanlc, Atiliry... et j'allais ajouter que le secret de la retraite de mon père n'est plus à moi.
— Comment, vous auriez confié?...
— A vous seul, Aubry I interrompit la jeune fille ; et si j'ai eu tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher... Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on me suivait... Je suis revenue sur mes pas ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour tromper cette surveillance.... j'ai cru avoir réussi... je nie l.oin(]ais : en niellant le pied sur le roc de Touibelèiie, j'ai revu la grande ombre maigre et diirorme qui sortait du brouillard en môme temps que moi....
— Vous avez reconnu l'espion ?
— J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffés, qui liabiledepuis quelques mois sur le domaine deSaint- Joan-des-Grèves.
— Esl-ce un brave homme?
— On dit dans le village qu'il vendrait bien son àme pour un écu.
Aubry garda le silence.
— 11 y en a encore un autre, poursuivit Reine; mais celui-là est un entant loyal et dévoué... Je ne crains que GiielTés.
— Vous souvenez-vous, Aubry, renril-clle encore ciJiosune pose, la semaine passée nous élioiis encore tout |ileins d'espoir.... nous nous disions : Noire IXMue ne durera, au pis aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours b vivre... Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le duc se repente et non pas qu'il meure.... mais enfin ce sont là des
choses que mes prières ne changeront point
M. Gilles a dit : dans quarante jours I sa voix mou- MMile sonne encore à mon oreille.... Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées ; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine.... Eh bien! Aubry, mon espoir s'en va!
— Ne dites pas cela, R.ine, ou vous me ferez devenir fou dans celle cage maudite!...
— Hélas! continuait mademoiselle de Maurever: un vieillard el une juune fille pourcombatlre tant de soldais !... Je ne vous ai pas tout appris.... Si Vincent Guefl'os ne nous vend pa.s, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui chassenl les nnufragéssur les grèves d'Audlerue et de Douarneiiez, autour des rochers de l'enmarsch?... Méloirallejid douze de ces lévriers...
— Le misérable! s'écria Aubry.
— Uemain, en traversant la grève pour porter le ripas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une bôie fauve...
La main d'Aubry s'avança jusqu'au barreau qu'il secoua avec furie.
Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.
— Il faudra bien qu'il cède, râla le pauvre porlebanniére, emporté par un vérilable accès de délire; — jelarracherail oh! je l'arracherai!... et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes ongles... Reine, je mourrai enragé daus ce trou, mainlenantl... el si le vent m'apporte celle nuit les cris de cette meute infernale!...
11 n'acheva pas. Un gémissement sorlit de sa poitrine.
Sa main ensanglantée làelia du même coup le barreau et la saillie de picire.
Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot.
— Aubry ! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse.
— Aubry!... murmura-t-elle encore.
Elle n'osait élever sa voix, à cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme.
■ Aubry garda le siletjce.
Reine joignit ses mains, et sa prière désespe'réo s'élança vers lo ciel.
— Mon Dieu !... et vous sainte Vierge! dit-elle, ayez pitié de nousl
— Aubry ! murmura-t-elle pour la troisième fois; revenez I revenez!... J'ai été à Dol... je vous apporte une lime d'acier...
Ces mots n'étaient pas achevés, que la lôle d'Aubry rayonnait à la meurtrière.
— Une lime ! s"6cria-i-il, délirant de joie conime il délirait naguère de douleur; une lime d'acier... nous sonmies sauvés, Reine... .-auvés!... sauvés I
Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, qui s'illumina soudain.
— Baissez-vous, murmura Aubry, qui se laissa choir aussitôt.
Relue obéit; elle avait eu le temps de voir, 'a l'intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la lumière d'une lampe.