XI.- PROUESSES DE MAITHE LOYS
Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière vivemeut el de se coller à la paroi extérieure du cachot.
A l'intérieur, elle entendit une grosse el joyeuse voix qui disait ;
— On vous y prend, messire Aubry!... toujours bâillant à la lune! Par saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer creux? Allez! si mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, je ronllerais comme le maître serpent du chœur, moi qui vous parle.
— Moi, je n'ai pas sommeil, mon lion frère Bruno, répondait Aubry, qui aurait voulu le voir à cent pieds sous terre.
— Eh bien! je ne m'y connais plus! s'écria le convers; de mon temps, les jeunes gens dormaieiît mieux que les vieillards I... Mais, après tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon genlilliomme... et je conçois cela... Que saint Michel me garde! j'ai été soldat avant d'êlre moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre épée aux pieds de ce pâle coquin qui a empoisonné son frère!
— Bruno ! inlerrompil sévèrement le jeune homme d'armes, — il ne faul pas parler ainsi devant moi de mon seigneur!
— Bien! bien!... je sais que vous êles loyal corama l'acier, messire Aubry... Je vous aime, moi, voyezvous... et si j'étais le maître, vous auriez la clef des champs à l'heure même... car c'est une honte à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce damné de Franijois... Bien, bleu! je retiens ma langue, messire... Je disais donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils... et que pour tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine... Et tenez, ajouta-t-il d'un accent tout h fait paleriiel, si vous me disiez quelquefois : Frère Bruno, je boirais bien uii fiacùii de vin de Gascogne... pourvu que ce ne fût ni quaire-tempsni vigiles, je ne me fâcherais pas centre vous...
L'excellent frère Bfuno parlait ainsi avec une vo-
LA FÉi: DES GRÈVES.
liibilité siiperbL!, sans virgules ni points, ol pemlaiit qu'il parlait, son franc visasi; souriait bonnemcnl.
Cotait presque un vieillaid. — Une Ifilo pâle et chauve, mais pleine, qui ava l bien puôlre, au temps jadis, la tfile d'un viai luron.
Pepuis qu'Aubry éiait prisonnier dans les cacliots de l'abbaye, frère" Uruno faisait son possible pour ad(Kicir la rigU'-ur de sa captivité.
A l'heure des i ondes, il ne passait jamais devant la cellule d'Aubi'y s;ins y enlriT pour fairo un doigt de causeile. Anbry l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un cligne cœur.
Il laissait'le frèio Bruno lui confi r les détails du dernier --iégo du Moiil. Le bon moine s'utiiit refdil un peu soldat pour la circonstance. -11 auraU voulu (lue le Mont fût assiégé toujours.
Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à leur forteresse de TombLlène, après l'avo r préabiblement ruinée. Les jours de fèleciaient |)3sscs.
D'oidinaire, Aubry recevait avec plaisir et cordialité les visites du moine; mais aujourd'hui, nous savons bien qu'il ne pouvait être à la conversation. E.endanl que ficre Bruno parlait, il rêvait.
Bruno s'en aperçut il se prit à rire.
— Je ne peu.x pourtant pas vous déranger, dit-il;
— car je p^nse que vous ne recevez pas de visites... Aubiy s'cirorç 1 de garder un visage serein.
— Maisj'y pense, reprit le moine en riaul plus fort,
— on dit que le lutin de nos gièves, qui avait disparu depuis cent ans, est revenu. Les pècheurb du Mont ne parlent plus que de la bonne f.e, depuis quinze jours. Vou.s étiez là perché a votre lucarne quand je suis entré... pcnl-ètre que la Fée des Grèves élait venue vous voir à cheval sur son rayon de lune.
Assurément le frère Bruno ne croyait pas si bien dire.
Aubry rôvait.
— A propos de cette Fée des Grèves, poursuivit le moine, il y a des mdliers de légendes toutes plus divcr;issantos les unes ((ue les autres. Vous qui aimez tant les vieilles légendes, messire Aubry, vous plaiiait-il que je vous en récite une?
Ce disant, le frère Bruno è'asscyail sur la paille du lit et dé|iusail sa lampo à terre. L'idée de conter une lég nde le menait évidemment on joie.
Aubry le donnait au diable du meilleur de son cœ;.r.
— Au temps de la première croisade, commença frère Bruno, — le seigneur do Chàtcauneuf, qui était Jean de Uieux, vendit tout, jusqu'à la cliabie dor de sa femme, pour équiper cent lances... M'écouiezvous, messire Aubry?
— Pas beaucoup, mon bon frère Bruno.
— La légende que je vous cunto là s'appelle la Grutls de^Siphirs, et montre tous les trésors cachés au fond de la mer...
— .)e n'irai point les y quérir, mon frère Bruno.
— J. au de Uieux ayant donc équipé ses cent lances, reprit le moine convcrs — poussa jusqu'à Diiian pour suspendre un médaillon béni à laitelde Nolro-Kame, puis il partit, bissant sa dam^, la belle Aliéi:or, aux soins do son sénéchal...
Aubry bâilla.
— Jamais je ne vis chrétien bâiller en écoulant ccî'e I geiidc, messire Aubiy, dit le moine un peu pique, — et cela me rappelle u.-re autre aventure...
— Oh! mon bon frère Bruno! si vous saviez coaiUîej'ai sommeil!
— Tout à l'heure voiis prétendiez...
— Sans doute. ..[mais depni's...
— C'est donc moi qui vo.us endors, messire! demanda le moine en :xe levant.
— Vous no le crovc z pas, mou excellent frère! Aubry lui lendit bi main.
Le moine la prit sans rancune et la secoua rondement.
— Allons, s'éciia-l-il ; — pour voti'C peine vous ne m'entendrez jamais vous lont'r la lé,-,'fnde de la Grotte des Saphirs, qui est au [fond de la mer... Bonne nuit donc, messire Aubry... n'oubliez pas vos oraisons cl faites de^bons rêves.
A p' iue \i porle éait-elle refermée qu'Aubry se susi)en(iait de nouvciu à l'»ppui de la meurtrière.
— Heine ! oh ! Heine ! dit-il ; — que iJieu vous bénisse pour avoir eu cette pensée de m'apporler une liniel... ^ous sommes sanvésl
— l'uiS'îiez-vous ne point vous tromper, Aubry!
— Demain soir, ce barreau sera tranché...
— -Mais pourrez-vous pasjer par(;elte fenteélroite?
— J'y passerai, ma Reine adorée, dussé-je y lais-' scr la peaii de me> épaules cl de mes reins?
— Et une, fois que vous serez pjsso, mon pauvre Aubry, aurons-nous seulement un ennemi de moins.
— Vous aurez un défenseur de plus; Heine! s'écria le jeune homme uvec enthousiasme. — Ecoutez! pendant que ce' bon moine était la, je révais et je ine soûveiiais. Sait-on ce que peut un homme de cœur même contre une multitude? Avec Loys |)Our comballre les léfricrs du Bjcuh, et moi pour combattre les homuiûs d'armes du mécréant Mrloir, par saint liriouc! ma Reine, j'irai à la balaille d'une âme bien Gonlcule...
— Je ne sais... voulut dire la jcuno fille.
— tcouiezl écoulez, Ueine, poursuivit Aubry avec une chaleur croiss<4Jle; — vous ne connaissez pas maître Loys! C'ett un preux à sa façon, j'en fais serment! U e fois, il y a deux uns de cela, mon noble père, nt'i ét*it injjjade à la moi t, eut euvie de mange;' ies lombes de' daim. Les daims s'en vont de notre iBrelagne, mais il y en a encore dans la forêt de Jugon.
« Je dis k mon père : Messire, je vais vous qutrir un daim.
« Il sourit et me donna sa main pâlie.
« Quaud un homme va mourir, il a des désirs fous comme les enfants ou les femmes.
« Je pris maître Loys,îel je descendis vers Lamballe.
« Nous marchâmes tout un jour.
« Au revers de la forùl de Jugon, s'élève le manoir des anciens seigneurs de fceimel, habité maintenant par le juif Isaac Ilellès, argentier du dernier duc.
« Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de la forêt.
« Tous gi'ands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le nez on bec d'aigle comme les gens d'Orient.
« Si quelqu'un, gentilhomme ou vilain, chassail dans la l'orùt, les lils d'Isaac Ilellès venaient et li3 tuaient.
« Ou savait cela.
•I On lie cuas=ail pas.
« Ils avaient une meute dressée à fondre sur les braconniers et leurs chiens.
«J'arrivai à la nuit lombanto.sur h lisière de la foret de Jngon. Maître Loys releva piste dés les
LA FÉE DES GRÈVES
premiers pas, mais il élait ti'0|) larJ pour chasser.
.( le connus li's tr.T'fis el jo fis uno liiue dans la f'irèl pour choisir un atVûi.
u J avais pouraruies rD')u oiiiou el mon couleau.
« Un bon ôpicu, H(!ino, forl comme uuo lance el pointu comme nue aiguille!
« .rattachai maître Loysau tronc d'un châtaignier Cl ji" lui (lis : Coui'he I il ne liougra plus.
« Le daim ai'riva, iroliant dans le laillis. — Maître Lo\ s faisait le mort.
« Quand le daim passa, je lui plantai mon é^ieu soll^ l'épaule ; il lombasurses genoux, oljc l'ache- \ai .1 an coup do couteau.
« ■•lailre Loys poussa un longhurlcmcnt de joie.
«lit alors, eomnv; si ce cri eùtévo(iué une armée lie démons, la for« t .i ill mina soudain. Des loiches brillcrenlà travers les arbres; la trompe sonna. Jo vis des cavaliers qui aceouraienl au galop, c.NCitanl des chiens lancés ventre à terre.
a Je me dis :
„ \oi 1 les fils d'isanc llellcs, lo juif, qui viennent avec leur nuule pour ino tuer.
« D'un revers, jo cojpji la eû;irroia qui rolcnait l.ovi, et je pris mon épicu a la main.
«Loys ne sM uça paa. Il rc.-la dcvanl moi, les jarrets tendus, la lèio haute.
« Les juifs criaient .tcji d> loin : Sus! sus!
« Il y avait un gruid eliène qui s élevai! à la droite de la voie; j allai m'y adosser pour no pas être niassjCié par derrière.
« A ce moment-là même, les fis d'Isaac, avec leur meute el leurs valets , lombèrent sur nous cpinnie la foudre.
« Je vois encore leurs visages longs cl cuivrés à la rouge lueur des torches.
t. Vous dire exHCtemenl ce qui se passa. Reine, je ne le pourrais pas, car je ne lésais guère moi-même.
« Un lourbillon s'iigiiait autojr rfe moi. Je recevais à la fuis des coups p;ir tout le corps. Mon fronl s'inondait de sang el de sueur.
V Je me souviens scuknicnl que je disais de tcinis en temps, machinalement cl sans savoir :
« — llaidi! mai Ire Loys!
« Je me souviens aussi que je le voyais toujours devant moi, muet au milieu de la meule hurlant, et travaillant. Dieu sait comme!
« îlon épieu se levait ci retombait. Jerommençais îi ne plus sentir m s blessures, e^ qui est signe qu'on va s'évanouir ou mourir .. «
Aubry s'arrcia pour reprendre haleine.
En ces temps, où toute vie traversait des dangers violents, la délicatesse desf-uimes, loin de répugner à de pareils récits, doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus horreur du sang pour avoir pansé trop de plai'S.
Et quand un tel réeil étiiil f a t par l'homme choisi entre tous, ce netuii plus de l'iniérôl qu'il cxcilail, c'était de la passion.
Heine é-outait, halclanle.
Elle était dans la forci, au pied du grand chûne, L»s torches l'éblouissaieiil; le bruit l'étourdissait; elle suiiinjit par les blessures d'Aubry.
— Hardi! maître Loysl défends ion maître!
— Pourtant, reprit .\nbry, da s la simplicité dosa vaillance, je voulais rapporter les lombes a monsieur num pcre, qui eu avait le désir-
■^ Comme josentais bien que j'allais tomber, je me dis :
— » Allons, Aubry! un dernier coup de boutoir!
« El jo qiiiltai mon poste, comme une garnison assiéuée qui fait une sortie.
« i-t je br ndis mon cpieu ! et je frappai, merci de moi! tant que je pus!
« Il nie scmbl 1 que les torches étaient éieintos et <|u'il n'y avait |,lus personne devant moi. Je crus que c'était le voile de la dernière heure qui s'étendait sur mes yeux.
« Je me lais ai choir.
«Je restai lit Men longtemps. Quand je m'éveillai, le soleil levant se jouail dans les hautes branches des arbns.
« .Vaitre Loys, le poil sanglant, léchait mes blessures.
1 Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six cad vres, qui iHaioni Ica six fils d'Isaac Ileliès.
« pour sa pari, maître Lo.\s avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens.
« C'est un lionno liéte que ii.alire Loys!
« Je dé. cçai le daim; ne pouvanl l'empoder lout entier, je pris le lllel avec les lumijes et je revins au manoir, un peu m dirait', mais content.
s .Mon vieux père, qui n'y voya.t plus, ne sut pas que j'étais bl soé. Ii liLcn .sou;iant,sO'i dernier repas des lombes eu daim qu'il tro .va feri boas. »
Telle l'ut la coiio (isiiin dj récit d'Aubry.
Comme Heine écoulait eiicori!, il ajouta :
— Onu Dieu me d jii.ie cette joie de me voir, avec maitreLoysà mes côtés et une ar.ne dans la inain, au milieu de» soudard de mon couain Méioir ! je ne lui demande pas a' tie chose.
— Vous êle» liravc, Auory ! dit Reine doucement; — vous sci ez un capitaine 1 Oui... vous avez raison... Si vous éliea libre, nous pourrions sauver mou itère!
— Eh bien donc, ma belle Seine! s'écria le jeune homme en donnant le picmier coup de lime au barreau, — tra\ aillons a ma liberté.
L'acier grinça sur le fer.
Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si gran J cœur!
— ht m.iinlenant, Aubry, dit Reine après qu Iques insiants, — que Dieu soit avec vuUj ! je vais me retirer.
— Déjà! ..
— H y a deux jours que mon père m'attend.
— ilais la mer est hau e !
Elle baisse... Et s'il reste de l'eau entre Tonibelèiie el le jioul au point du jour, il faudra bien que je la traverse ï la nage.
— A la nage! se recria Aubry: ne faites pas cela, Reine 1... Le courant est terrible ! ..
— Si je Iravei'sais de jour, ou me verrait, el la retraite de mou père serait découverte.
Aubry ne trouva point d'objection, mais toute son allégresse avait disparu. ■
L lune tournait eu ce moment l'angle des forlificaiions. Un reflet vint à l'épaule de R. ine, puis la lumière monla lentement, se jouant dans les plis de sou voile noir et parmi ses cheveux blonds, alla sscs par l'air humide des nuits, — puis encore sa joue s'éclaira, —puis une éliiicelle s'alluma dans ses yeux bleus timdres et doux.
Aubry éiait en exlasc.
— 0 Heine! d t-il. voilà maintenant deux somnincs que je ne vous avais vue ainsi... La nuit était toujours entre nous deux ., cl il me semble que jamais Je ne vous vis s; belle... Qu'ai-je fait pjur méiter votre amour. Reine, ce bin sans prix'?... Quand je songe à cela, je Iremble, el mou cœur se serre!
LA FÉE DES GRÈVES
Si j'iHais le maître, vous auriez la ckf des cbamps.
11 y avait --ur le visage do la jeune fille un angciique sourire.
— Quand je traverserai la mer à la nage, dit-elle, je serai moins en danger qu'ici, mou pauvre Aubry.
— Pourquoi?
— Parce que la lune luil pour tout le monde, répliqua Reine sans perdre son sourire; — l'archer qui est sur la plate-forme...
— Il vous voit! iuleiTompil Aubry d'une voi.K étouffée par la terreur.
— Oui, répondit Reine; — le voilà qui tend son arbalète...
— Fuyez!... oh! fuyez!...
Reine lui fil adieu de la main et se baissa. Un trait sifda et rebondit sur les roches. Aubry se laissa choir au fond du cachot. Puis il se reprit encore à la saillie de pierre.
— Reine! Reine! cria-t-il; — un mol, lar pitié!... Un second trait vint frapper l'extrême pointe du
rocher, la brisa et fit jaillir une gerbe d'étincelles.
Aubry sentait son oœur s''arrêter.
En ce moni nt, dans le silence de la nuii, une voix déjà lointaine s'éleva et nionlajusqu'à sa cellule.
Elle disait :
— Au revoir !...
Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme ne l'avait jamais fait en sa vie.