IV. - LE DÉPART
Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de Morgan, mais ce fut à conlrc-eœur. Ils avaient l'esprit frappé.
Dans la ferme, Jcannin et Simonnctle étaient îi genoux côte a côte.
Jeannin avait prié Simonnctle de l'aider à dire sa dernière prière.
Siinonnelle pleurait h chaudes larmes; mais Jean-
nin avait encore la force de sourire, quand il la regardait.
11 priait de son mieux, demandant à Dieu que sa mère eût une douce vieillesse, et sa Simonnetle une longue vie de bonheur.
El vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce petil Jeannin avait la figure d'un ange.
Lorsque les soldat.> entrèrent, il se releva.
— Adieu, Simonnetle, dit-il en la baisant au front comme il r«vait ^rol^is, — pense un petil peu à moi et souviens-loi de ce que tu m'as juré pour ma mère.
— Ohl Jeannin! ne t'en va pas I criait la jeune fille, qui s'attachait à lui avec désespoir.
Simon et sa ménagère regardaient cela du dehors. Us voyaient bien que le bonheur de leur foyer n'était plus.
Les soldats prirent Jeannin.
Simonnetle leur dit :
— Emmenez-moi avec lui 1 je veux mourir avec lui !
Un des soldats qui luttait contre Simonnetle la saisit par la taille et lui vola un baiser.
Jeannin avait les mains garrottées. — Il donna de sa tôle duns la poitrine du soldat, qui roula, renversé, sur le sol de la ferme.
Puis il marcha de Ini-môme vers le pommier qui devait servir de potence.
Slaitre Vincent Guefîès se cachait derrière les Gothon. Sa mâchoire souriait diaboliqucnicnt.
— Mon joli iietit Jeannin! eria-t-il comme l'enfant passait, je t'avais bien dit que je serais de la noce!
Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la main de Simon Le Priol.
— Vincent Guelfes, dit le bonhomme, je, te défends de passer le seuil de ma maison.
Gueffès se recula ei grommela entre ses dents :
— Voilù qui est bien, maître Simon... Les bonnes maisons et les belles filles sont au plus fort ou au plus fin...
Jeannin n'avait pas même daigné répondre.
Simonnelte était tombée dans les bras de sa mè;-c.
11 y avait une agitation singulière parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils se parlaient à voix basse et d'un accent clfrayé.
On entendait :
— Je te dis que je l'ai vue.,, une grande figure blanche et pâle sur un corps lout noir.
— Elle est la... balbutia un autre; — elle nous guette...
-- Où çàî
— Derrière la haie...
— Saint Guinoul c'est vrail... Je vois ses yeuK briller entre les feuilles.
Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui faisaient tous les visages livides.
La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son disque sur le talus du chemin.
— Est-ce fait? cria Morgan.
Les deux soldats qui prirent le petit Jeannin pour passer son cou dans le nœud de la hart tremblaient de la lête aux pieds.
Jeannin murmura :
— Ah 1 bonne fée 1 bonne féel... Elle m'avait pourlantbien dilque ces écus-là me porteraient malheur!...
— 11 appelle la féel balbutia l'un des soldats. L'autre lâcha prise. — Le cou de Jeannin était pris
dans la harl.
— Est-ce fait? demanda encore Morgan.
— C'est fait.
LA FÉE DES GRÈVES
— Agitez les lorclies, que je voit; cela!
Les lûrches s'agitèrent et iaucèi'eut do longs jets (le flaininc.
On vit le pauvre petit Jeaiinin suspeiulu au pommier.
Maison vit aussi uns belle jeune fille qui soutenait ses pieds et portait le poids de son corps.
Jeannin souriait, au lieu de rouler ses yeux et de tirer la langue cunime l'ont les patients de la hart.
Les torclics avaient jeté leurs dernières lueurs. Jillcs s'éteignirent.
Dans celte oljscu:ilé soudaine, la panique prit les soldais de .Méloir, qui s'enfuirent eu criant.
Ils avaient vu le pendu sourire et la Fée des Grèves qui le tenait parles pieds.
Pas n'est besoin de dire que les Mailiurin, les Gothon, k'S Catiche, la Soolastique et les Josou avaient devance les soudards.
Quelques minutes après, dans la ferme barricadée, Fauclion, la ménagère, et la jolie Simonnette s'empressaient autour du petit Jeannin évanoui.
Simo;i Le Priol et Julien, sou fils, étaient pensifs auprès (lu foyer.
Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait immobile.
— 1! revient à lui, le pauvre gars, dit Fanchon.
— Jeannin, mon petit Jeannin! répétait Simonnette, qui souriait et qui pleurait.
— On ne peut pas le rendre a ces coquins de soudards maintenant, murmura Julien.
Simon secoua la tète.
— J'avais dit que mon gendre aurait cinquante cens nantais, pensa-t-il tout haut; mais j'avais compté sans ma fillette.
Jeannin ouvrait ses beaux grands yeux bleus.
• — Simonnette! fit-il coiiime en extase : est-ce déjà ici le paradis du bon Dieu ?
Simonnette, trop heureuse, n'avait pas de paroles pour réj oudre.
Le père Simon continuait :
— Le pjtit gars n'a pas un denier vaillant; mais c'est tout de même, puisque ma fillette le veut...
— Le petit gars aura les cinquante éeus nantais, s'il plaît à Dieu ! dit une douce voix dans l'ombre.
Jeannin se kva tout droit.
— C'est la voix de la bonne féel s'écria-t-il. Julien et Simonnette disaient en même temps :
— C'est la voix de notre demoiselle !
Ils demeurèrent un instant interdits, parce que Reine avait passé pour morte, et que l'idée du fantôme vient toujours la première à l'esprit du paysan breton.
11 fallut que Reine s'avançât.
Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre à genoux devant elle.
— Fec ou femme, dit-il, morte ou Vivante, que Dieu vous bénisse!
Reine lui prit la main.
— Oh! notre chère demoiselle est en vie! s'écria Julien, puisqu'elle prend la main du petiot!
Simonnette tenait déjà l'autre main de Reine et la baisait.
—Je vous aima s bien dcjb, murmura-t-elle, avant que vous l'eussiez sauvé...
— Et tu m'aimes deux fois plus à présent? interrompit Reme, qui souriait. — Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce mariage-là pour la Sain te- Anne.
Le Priol et sa femme se tenaien inclinés respectueusement.
—11 fallait bien que je le sauvasse, continua Reine, ce beau petit homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la corde au cou !
Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin murmurait confus :
— Si j'avais su que c'était vous, là-bas, sur la grève, i:oble demoiselle, je n'aurais pas serre si fort.
— Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquei- l'énigme en deux muts : c'est moi qui avais enlevé l'escarcelle du chevalier Méloir, parce que rescarc(dlo conienait le prix maudit de la vie de mon père. Jeannin m'a pris pour la Fée des Grèves et m'a demandé cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je portais des vivres à M. Une; je lui ai jeté l'escarcelle en lui disant de bien prendre garde...
— C'est vrai, cj, interrompit Jeannin, et je ne méritais guère un bon conseil en ce moment!
— t'ctaii donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperi;ae hier, à la brune, par Jes fenêtres brisées du manoir? demanda Julien.
— C'était moi.
— Et c'était vous aussi, notre maîtresse, ajouta Fanchon, qui emportiez le gruau placé sur le seuil de nos maisons pour la Fée des Grèves '?
— C'était moi.
— El |)Ourquoi notre chère demoiselle, murmura Simonnette en caressant la main de sa suzerain • et amie, n'entrait-elle pas chez ses vassaux dévoués?
— Parce ([u'il s'agissait de vie et de mort, fillette, répondit Reine, qui, cette fois, ne souriait plus.
— Notre demoiselle se déliait de nous, ma sœur I dit Julien avec un peu d'amertume; elle se faisait passer pour morte, afin que les Le Priol ne pussent point la trahir?
— Votre demoiselle, ami Julien, répliqua Reine, a partagé vos jeux quand vous éiiez enfant. Elle vous aurait confié de bon cueur sa propre vie... mais...
Julien l'Interrompit d'un ^;esle plein de respect et mit un genou en terre auprès de Jeannin.
— Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, ditil; ma langue a trahi mon cœur.
Reine lui tendit la main, tout émue.
11 y avait l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui était à genoux devant elle.
La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un enthousiasme chevaleresque.
— Je ne SUIS qu'un manant I s'ecria-t-il; mais je sais un lieu où il y a des epéos, et si Maurever, mon seigneur, et sa lilc ont besoin de mon sang, me voila.
— Et moi auasi, me voilai répéta gaillardement le peiit Jeannin.
— Comment, toi, petiot! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui es plus poltron que les poules!
— Je no suis plus poltron, notre demoiselle 1 répliqua Jeannin de la meilleure foi du monde ; — je crois même que je suis brave 1 Depuis que j'ai vu In mort face à face, je sais ce que c'est... je ne crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh bien! tenez, je m'en moque!
Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air mutin, et ses yeux péiillaient.
Simonnette fut si contente dace discours, qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.
— Et moi aussi, me voilii ! s'écria-t-elle ensuite, — et mon père, et ma n.ère, et tout le monde ici I et tout le monde dans le village I Ah I Seigneur Je-
sus ! que je me battrai bien pour ma clicrc demoiselle I
— Donc, nie voici à la tête d'une armée, dit Reine gaiement; ma prem.ière opération militaire sera de diriger un convoi de vivres vers la retraite de M. Hue, que je n'ai pu joindre depuis trois jours.
— Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons! dit Julien.
Simon Le l'riol et Fanchon s'étaient mutuellement interrogés du regard.
Ils étaient dévoués aussi, mais ils étaient gens d'àgc.
— Bien parlé, fils, prononça Simon d'un ton ferme, — quoique peut-être il eût été mieux de consulter ton pè.e.
— Mon père ne sait pas ce que je sais, répondit le jeune homme en se tournant vers le vieux Le Priol; — je me suis mêlé aux soldats tout à l'heure. Cette vipci-c de Vincenl Guefîès les a excités au mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un nid de traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces nuits.
— Us sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la tête. -
— Pas pour longtemps peut-être, poursuivit Julien, car je sais encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir repose sa meute et s'apprête à mal faire, il «e dit d'étranges nouvelles du côté de la ville. Le duc François est malade, et chacun regarde sa maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fialricidc. Un prêtre l'a dit en chaire dans l'église de Combourg... Si .M. Hue voulait, demain il serait à la lêle de dix mille bourgeois et paysans.
M. Hue ne voudra pas, interrompit Reine;
Maureverest un gentilhomme et un Breton. 11 aimerait mieux mourir mille fois que de lever sa bannière contre son souverain légitime !
Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien,
les choses iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se presser s'ils veulent avoir le temps d'incendier nos demeures, En attendanl, si mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là (il tendait' la main a Jeannin). et j'en serais content, car il a un bon cœur sous sa peau de mouton percée... m'est avis qu'il nous faut prendre le large... car, demain, il fera jour,»et toute cette ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la nuit.
Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard triste.
— Voila trente ans que je dors sous ce toit, murmura-l-elle ; — c'est ici que vous êtes nés tous deux, mes enfants.
— C'est ici que mon père est mort, dit à son tour Simon Le Priol, — et le père de mon père. Sur ce lit, qui est là, j'ai fermé les yeux de ma mère. Ecoule-moi, fils Julien, et crois-moi : par intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte, avec la mort devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison des Le Priol... Je m'en vais hors d'ici, parce que je veux montrer mes bras à monseigneur Hue de Maurever et lui dire : Voilà qui est à vous.
Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme s'il eiit été son père. — Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui essuyait ses yeux pleins de larmes.
Simonnette, le cœur gros et la main tremblante, caressait les deux belles vaches , la Rousse et la Noire.
— Allons! allons! dit le petit Jeannin, qui gran-
dissait en importance et prenait voix au conseil, — nous reviendrons, maître Simon; nous reviendrons, dame Fonchon. Simonnutte, ma mie, nous relrouveronsla Noire et la Rousse... En route avant que la chasse ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin !
Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança derrière la partie de la salle qui servait d'étable. 11 appea de bonne amitié le petit Jeannin, son nouveau frère, et tous d'Uix revinrent bientôt avec trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes s'emplirent. Tout ce que la ferme avait de provisions y passa.
Tubleu ! si vous saviez comme le petit Jeannin était considérable avec sa grande épée au côté et son arbalète sur l'épaule!
H cheicîiail d'instinct quelque chose à friser au coin de sa lèvre.
Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.
Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la porte.
C'était une caravane, vraiment, qui partait.
Le père, la mère. Reine, Julien, Simonnette et le petit Jeannin équipé en guerre.
On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne rien oublier.
Puis le père Simon dit de sa grosse voix :
— Parlons!
Mais il avait les yeux mouillés, le vieil homme.
Quant à Fanchon, la ménagère, on fut oblige de l'entraîner. Elle s'était agenouilléa devant le crucifix de bois qui peuda ta la ruelle du lit. Elle disait :
— Une minute encore, que j'achève m i prière... C'était comme si on l'eût menée au supplice.
Et le petit Jeannin n'avait point fait tant de façons pour aller au pommier.
Enfin, tout le monde était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à la garde de Dieu.
Les bestiaux étaient dans le pâtis.
La caravane se mit en marche.
Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les tiois femmes venaient ensuite. Simon et Julien formaient l'arrière-garde.
Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, conire la haie, l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès.
11 épaula vivement son arbalète. — Mais le Normand perça la haie et se sauva en criant:
— Bon voyage!