‹ Les deux mèresChapitre 39 sur 130 · V. - DEUX COUSINS · texte numérisé non relu

V. - DEUX COUSINS

Ce Vincent Gueffès était un Normand sans préjugés comme sans faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux où de larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de noiro âge éblonissanl, maître Gueffès aurait fait son chcnim. La sainte Université adoucit les mœurs de ces mâchoires et les dresse à manger du jésuite éclecliquement.

De nos jours. Vincenl GnefTès, au lieu de faire le loup-garou dans les chemins, aurait gagné sa vie à servir le Dieu-nature.

11 faut plaindre ces siècles gothiques où des gens comme Vincent Gueffès étaient réduits à comraelire des perfidies inédiles au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier I

Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils élaienl six.

Vincenl Gueffès ne croyait pas h la Fée des Grè«

LA FÉE DES GRÈVES

ves. Il savait parfailoment le nom de la féo prétendue.

Il lui en voulait mortL-lloment pour avoir sauve le petit coquetier Jeannin.

Il en voulait au vienxFimon LcPriol, qui lui avait inicrdil le seuil do sa demeure.

Il se sentait on verve pour mal faire.

D'un .«aut, il gagna le manoir de Sainl-Jeau, où les soldais s'ciaieni installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du chevalier Méloir.

Le chevalier Méloir venait de rentrer à son quartier général, après avoir couru les bourgs environnants pour crier l'édit ducal.

Il était las et de mauvaise humeur.

Pour le distraire, Bellissan le veneur dccoi;pl«il les lévriers devant lui, dans la cour du manoir.

— Oh! Tarni! oh! Noirot!... Fa-hi! Rougeol! Fa-/ii.'... Voyez Nanlois, messiro, quel jarret 1 et Pivois! el Ardoisi...

— Mais ce grand noir? demanda !e chevalier en montrant un énorme lévrier niagniliquemeut venu, qui se couchait k l'écart.

—Une belle bête, messire, répondit Bellissan, — mais paresseuse et couarde, je crois.-.

— Comiucnt l'appeles-lu?

— Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne savait pas son nom...

Il y a bien quelque chose do griffonné sur son collier, mais du diable si j'ai appris à lire!

— Il aura nonj Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Méloir.

— Reinot, soit. Ici, Reinot! Reinot, ici, chien ! Le lévrier noir, assis sur la hanche, les deux

jambes de devant croisées, gardait une superbe immobilité.

Bellissan fit claquer son fouct.

Le lévrier se leva, tira ses jambes, bailla de toute la fente d^; sa gueule et poussi un hurlement plaintif, en allongeant le cou.

— Voilà tout ce qu'il sait faire? demanda Méloir d'un ton de mépris.

En ce moment, Grégeois el Pivois, les deux plus fortes bêtes de la meutr, s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour le reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère aulreuienl que par un coup de gueule. Il y eut des grogueinenl.s échangés. Pivois et Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir bondit par deux fois.

Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé de la cour.

— Bon là ! Reinot m^n filleul! cria ^léloir enchanté; voilà un bon camarade, Bellissan, et noiis allons le mettre à la besogne celte U'.it luènie... Or çà, soupons lestement, et .'u roule!

— C'est encore toi? se repril-il en voyant qu'on lui amenait maître Vinceul GucfTès.

— C'est encore moi, mon cher seigneur.

— Que veux-tu?

— Je veux vous dire que vous allez vous mettre en roule d'abord, quitte à souper ensuite.

— Explique-'iOi.

Gueffès ne demandait pas mieux. 11 raconta la fuite de la famille et prononça le nom de Reine. Méloir ne le laissa [las achever.

— Quelle roule onl-ils pris? deniin'la-1-il.

. — La route de Normandie, mon cher seigneur

— A cheval, messieurs! à cheval ! eri'a Méloir; si D^ns arrivons avant eux au Couesnon, la fille du Iraîire Maurover esta nous!

L" souper élail cuit aux trois quarts.

Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret manifeste.

Méloir laissa au châleau la moitié de $a troupe, sous les ordres de Morgan.

Bien entendu qu'on n'avait pas môme dit à Méloir l'histoire du petit Jeannin pendu an pommier. C'éîait là un détail de Irop mince importance.

On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, et le lévrier noir au-devant de la me'ite.

Au maneir restaient Corson, le héraut, îJorgan et luiit on dix soldats.

Corson soupira et s'endormit; Margan de même.

-Maître Giiefïès dit aux soudards :

— Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras à la ferme du vieux Simon Le Priol,

Les soldats descendirent sans bruit la colline. On enfonça la porte de Le Priol el l'on se mil à faire bombance.

De ce qui se passa en ce lieu entre Guelfes el les soldats ivres, nous ne donnerons point de détail.

Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur pointe dans les terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les poursuites, descendirent dans le village de la Rive et enlrèrcnl en grève, le petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu monlrii la côie de Brolagne, dans la direction de Saint-fJcorges.

Ou voyait un grand feu parmi les arbres.

Les Le Priol et Reine se relournèrent.

Reine poussa un cri.

— Qu'est cela? demanda-t-elle.

Le vieux Simon fil un signe de croix.

— Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il; — c'est au village de Saint-Jean.

Fanchon fut obligée de s'asseoir sur le sable. Le cœur lui manquait.

— Femme, lui dit Simon, — la maison de mon père est brûlée. Nous n'avons pins rien sur la terre; — mais nous avons fait notre devoir.

Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son i iba été.

Les l'ugiiifs restèrent là cinq minutes.

Puis le petit Jeannin dit ;

— En avant!

Ort tourna ledos h l'incendie, el l'on se dirigea sur Tonibelène.

Le vieux Simon ne se trompait roinl, c'était bien à'i village de Saint-Jean qu'avait lien l'incendie, et c'était bien sa maison qui brûlait.

Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne.

Maître Vincent Gueffès ne faisait pas les choses à demi.

Pendant toute celte nuit-là, Aubry travailla de son mieux. Il avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.

La lime était bonne, Aubry avançait.

. N'élit été la posture iniolérahle qu'il élail obligé de gar/Jer, limant d'une main et de l'autre se soutenant à l'embrasure de la meurtrière, sa besogne auruit été vite à sa fin.

Mais, à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient prise. Il retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, épuisé, i)alelant.

Pour retrouver du cœur, il lui fallail évoquer limage de Reine.

Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom chéri venait à sa lèvre !

Il la voyait ; e'Ie élait là, le soutenant cl l'encourageant.

LA FÉE DES GRÈVES

11 l'cnlendait qui disait :

• — Nous Qvo;is besoin de voire bras, Aubiy, ijour nous (léfendi'e conire nos pcrséciilenrs.

Ce fut une nuit do lièvre, duraut laf|iiellu plus d'une vision folle visita la solitude du caplif.

Vers le matin, la plus étrange de toutes le prit au milieu de son travail.

Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversalion avec Rciue, arrivait. 11 croyait enleudre les aboiemenls lointains d'une meule chassant sur la grève. •

C'éiail une illusion, sans doule. El pourtant, chaque fois que le vent donnait, il apportait les aboiements pins distincts.

El une fois, parmi ces aboiemenls, Aubry crut rcconnallre celui de uiallro Loys, son beau lévrier.

La lièvre a connue cela de bizarres erreurs!

Aubry reprit sa lime et travailla. La barre de fer élail presque coupée.

Pourtant eile tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur la paille et voulut prendre un instant de sommeil.

A peine 6lait-il endormi que lo bruit da la (;lef de fréie Bruno, lournanl dans la serrure, le réveilla en sursaut.

rrcre Bruno était pourtant déjà venu faire sa routle et raconter son histoire.

Allail-il prendre 1 habitude de faire deux rondes pir nuit et de raconter deux histoires?

Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé les soupçons ?

Avant qu'il eût eu le temps de répondre en luimême à ces questions, un pas lourd cl sonnant la ferraille succéda au bruit des verrous.

— Eh bien ! mou cousin Aubry, dit une grosse voix à la porte, — nous dormons encore! Par mon palron, il paraît que nous faisons ici la grasse matinée I

Aubry se leva vivement.

— Méloir? s'écria-t-il.

—Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frère Bruno à son tour; — ce n'est pas très-grand cescellules... mais pour ce qu'on y fait, voyez-vous, ça suflii. Je me souviens qu'en l'an 35 , peu de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un prisonnier nommé Olivier Triquetanie, loque! prisonnier était si gros qu'on eût bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer.. Quant à sortir, il n'en sortit que dans sa bière... Cet Olivier Triquetaine était un assez joyeux couqjagnon. — 11 disait toujours le samedi soir...

— Quand vous me reconduirez, mon frère, dit Wéloir en le cougéJiaut, — vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier Triqueiaine les samedis soirs.

— Bon! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque ça vous intéresse, s-ire chevalier.

11 sortit et ferma la porte à triple tour.

— Sire chevalier, cria-t-il à travers la planche do chêne, à l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous impalienlcz pas... je vais à matines.

— Pesle! dit Méloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as un geôlier de bonne humeur!... Et cominout to porles-lu, depuis le temps?

— Bien, repli(]ua Auliry.

— Le fait est que lu n'as pas encore trop mauvaise mine 1

— Que viens-tu faire ici?

— Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubiy... et te donner uno bonne poignée de main.

Il lendit sa main à Aubry, qui la repoussa.

— Oh! oh! fit Méloir; — sais-tu que c'est l'a main d'un chevalier, mon cousin ?

— Je le sais... et jai grande honte pour la chevalerie !

— Qu'est-ce à dire! s'écria Méloir, qui fronça le sourcil terriblement.

Mais il se ravisa tout de suite.

— De temps immémorial, continua-t-il, les prisonniers ont eu droit d'insolence. Ne te^énc pas, mou cousin. Ces murs de granit doivent biêii aigrir un peu le caractère. De la part des captifs, des enfanls et des femmes, un chevalier sait tdut souO'rir.

— Un chevalier! répét) Aubry, qui haussa les épaules. Et l'on se plaint que la chevalerie s'en va! Par Notre-Dame 1 mou cousin, s'il y a boaucouji de gens comme toi portant éperons d'or et cœurs de coquins...

Méloir pftlit.

— J'ai dit cœurs de coquins, appuya Aubry, dont Il voix élaitcalmo et froide; — si tu as encore quelque cho-e dans l'âme, va-t'en, car je n'aurai pour toi que des paroles di mépris.

— Eh bien! mon cousin Aubry, dit Méloir en riant de mauvaise grâce, — j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te soulagera. Et moi, j' prierai Dieu de me compter cette humiliation, chi étienuem.ent supportée, quand il s'agira de passer la grande épreuve...

Que diable! ajouta-l-il, changeant de Ion brdsquemenl; ne peut-on se faire la guerre et vivre en amis pendant la trêve? Allons! cousin Aubry, laisse là ta gourme d'Amadis et causons comme d'honnêtes parents que nous sommes.

Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois catégories bien distinctes, mais également ha'issables.

El il esi entendu que ce mot normand ne s'applique pas absolument dans notre bouche aux habitants d'une province aussi célèbre par son beurre que recommaudable par son cidre. Le mot normand est passé dans la langue académique au mome litre que le mot gascon, que le mol juif, ou autres vocables exprimanl des nuances de mœurs ou de caractères.

Le Jui/est un Arabe double; ['Arabe est un coquin sans malice qui fait la pelite usure et devient rarement minisire des finances. Le Gascon meut pour mentir : c'est un artiste en mensonges; lOiVormand n'a garde de faire ainsi de l'art pour l'art: il ment pour de l'argent.

A moins qu'il n£ mente pour des places, pour des croix, elc.

Chez le Gascon, comme nous l'avons dit ailleurs, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable. Voici, du reste, les trois caiégories normandes : 4') Le iN'ormoHrf-finaud : type connu surabondamment; le maquignon ordinaire de Buffon.

20 Le iVorwond-doux : au quinzième siècle, ce pouvait être une espèce inconnue; de nos jours, c'est un ancien clerc d'avoué ou de nolairc, plat comme ces insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent par leur odeur maligne le sommeil du pauvre; vilain, blondâlrc, lâche, rampant, cl qui gagne la croix d'/ioiiiieuc à cirer les boites de quelqu'un. Le Normand-dou-x. est plein de politesse. 11 sait

LA vÉiî. i)i:s

On voyait un gran'J fou parmi les arbres.

(les mots imposants : parlilif, collectif, clc; il connaîl la musique; la cuisine ne lui est pas étrangôrc.

Le Nnrmand-àoux, à part sa laideur hatracienne et sa viscosité burlesque, est un animal nuisible. On no se défie pas de lui. Si on lève la main, il se cache sous les chaises.

Pour se défaire du Norman'l-dou\, il n'y a que le talon.

30 Le Normand-hrusque : un brave homme, nn peu rustique, un pou rude, mais le cœur sur la main I

Un honnête homme, un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots !

.\h! un bien digne ho lime, allez! trop probe peutêtre pour notre siècle corrompu, trop intègre, trop, puri

Néanmoins, veillez à vos poches.

Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand oollée à une moitié do Breton.

La moitié bretonne déterminait son genre; il était JVormoHrf-brusqae.

Maitre Gneffès appartenait à une quatrième espèce, le iVoDoafld-vipère, espèce devenue assez rare et dont la civilisation a bien pu faire le Normanddnux.

Méloir avait repris son air sans gêne.

— Songe donc, mon cousin Aubry, continiia-t-il gaiement, je suis las comme un malheureux... J'entre au couvent pour me reposer... Le prieur, comniede raison, m'ofTre sa tablr; mnis moi je lui réponds : B Mon révérend, vojs avez ici un jeune honimed'ar- ■\n\ est mon cojsin et que j'aime comme s'il

é'ait mon frère cadet... 11 est prisonnier... Pormetloz-moi de l'aller voir... » On me fait alors descendre des escaliers du diable. Au lieu de m as.seoir devant un bon pâte de venaison, je m'enfouis dans nn Irou humide, et, pour me récompenser, tu me dis des injures!

— Je ne t'avais pas prié de venir.

— C'est vrai... mais si je venais pour l'apporter de bonnes nouvelles?

— Je n'aimerais pas à les recevoir de toi.

— Peste! mais c'est décidénient delà haine !

— Non, prononça Aubry sans s'émouvoir; — ce n'est que du mépris.

Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce fut le dernier. On s'habitue a l'insulte comme à autre chose.

— Hatncou mé|)ris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe; je suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables! nous causerons! Prôtc-nioi la moitié de la paille.

Aubry ne répondit pas.

Méloir prit une brassée de paille et la jeta à l'autre bout du cachot.

— Comme cela, poursuivit-il eu s'asscyant le dos contre le roc, nous serons tous les doux ii notre aise et nous ne ijourrons pas nous mordre.

11 avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et son épée était près do lui.

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