VI. - LA RUBRIQUE DU CHEVALIER MÉLOIR
11 faisait grand jour maintenant, et, bien que le
\.\ rKH \E: G'.UWES.
Elrangle-mûi connni il f;'.ul oii lûche-moi!
sol (la caclioL fiH encaissé prorondùiiiciil, Auliry cL lu clicvalier pouvaient sn voir.
Le clicvaliii' s'otail arrange de son mieux sur la paille el paraissait bien déjide à ne point abr.g-ersa visite.
— Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avi'anches au ftlonl? Tu portais In bannière de M. Gilles; moi, je perlais la bannière de Breiayne. Tu jugeais sévèrement notre seign"urle duc; m i, qui ai plus d'âge et d'expérience, j'étais plus indulgent. Nous en vînmes à parler de nos amours, car il faut toujours en venir la... Nous nous aperçâmes que nous étions rivaux... Eh bien! Aubry, lu main sur le cœur, cela me fit de la peine pour toi 1
Aubry eut un dédaigneux sourire.
— Oh ! lit Méloir, je sais que lu es aimé... Il ne s'agit pas de cela... Ton sourire fait bien sous ta moustache naissante; mais comme ELLii n'est pas là. Ion sourire est perdu... Il no s'agit pas du tout, entre deux honinics qui se disputent une belle, de savoir lequehles deux elle aimera...
— \)ii quoi s'agit-il donc?
— 11 s'agit do savoir lequel des deux, en définitive, sera son seigneur et maître. Or, j'avais do la peine pour toi, mon cousin Aubry, parce que je savais d avance que tu ne gagnerais pas la partie.
— Jo ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du chevalier se fixa !^ur lui à la dérobée, vif et perçant.
Puis il examina le cachot en détail, comn~e s'il eût voulu guérir une crainte fàclieu;e qui lui i tait venue tout à coup.
Cette boîte do granit était bien faite pour chasser toute inquiétude.
Jléloir se prit à sourire h son toi;r.
— Figure-loi, cousin Anbry, dit-il, qu'une idée folle vient de me traverser la cervell,'. La manière dont tu as prononcé ces paroles : « Je ne l'ai pas encore peidue! » m'a sonné à l'oreille comme une menace. J'ai pensé que tu avais peut-être un moyen de trouver la clef des champs. Or, si tu la trouvais, la clef des champs, la partie no serait vraiment pas trop mauvaise.
Le regard d'Aubry se releva lenlemcnt.
— Voilà qui commence à piquer la curiosité, n'estce pas? interrompit Méloir; — je pourrais to tenir rigueur iip:ésenl, car tu n'as pas été aimable avec moi... Mais je suis bon prince et n'ai point de rancune... Je vais te parler ;d)so!uinentcomme si tu m'avais reçu à bras «uverls... Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne. Si tu étais en liberté, lu auiais, comme on dit, les quatre as cl la quinte «Je grande sé(inence qui marquent, ensemble le point, quatrevingt-dix sans jouer. El alors, moi, je mo irouverais rcpic avec ma fameuse maxime : Il vaut mieux so faire craindre qu'aimer... car je n'aurais plus munie le moyeu de me faire craindre.
Aubry écoulait de toutes ses oreilles.
Méloir fil une pause.
LA FÉE DES GRÈVES
Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prêtait, son compagnon.
— Mais, reprii-il avec un gros rire railleur, — il te mamiuc justement la clef des champs, mon cousin Aubry... et ce ulest pas moi r|ui te la donnerai. Vuilà de bonnes murailles, ma foi! mon jeu vaut mieux qiic le tien.. On l'aime, mais j'épouserai. N'y a-t-ilpa.sdc quoi rire?
Quand on est un ulécréantsârisfoi nihonneur...
commença Aubi'v. •
— Fi donc! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position te protège, mon cousin; ce n'est pas généreux !
— Fais-moi descendre en grève! s'écria Âubry; donne-moi une épée, et prends avec toi deux ou trois de tes routiers , tu verras si je soutiens mes paroles !
— fiien riposté! Mais nous sommes trop vieux , mon cousin, pour nous laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute répai'alion. Tu es le plus vaillant écuyer du monde, voilà qui est dit. Si nous étions, tous deux eu grève, lu me pourfendrais, comme Arthur de Bretagne ponrfendit le géant du Monl-Tonihelène : voilà qui est conven i... lîn attendant, causons raison; il me reste a l'apprendre pourquoi ta partie serait belle, si un..- bonne fée venait, par aventure, briser les fers et percer les murailles de ton cachot. Los choses ont bien marché de; uis le, huitième jour du piésent muis de juin qui va (inir. trançois de Bretagne est demeiiié frappé de là cilatiuS solennelle à lui portée par le vieux
iHaurever. 11 a vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il pense au dix-huitième jnur de juillet, qui est le jour fixé devant la tribunal de Uieu. ht ses médecins ne savent pas s'il atteindra ce lerme, t:int la vie s'use vite en hiil... Or, le soleil couchant n'a plus guère d'adorateurs. Les mages vont au soleil qui se lève. En ce moment où je le parle, un homme résolu qui déploierait au vent un chitTon armorié en criant le nom de M. Pierre, le futur due, mitlrait eu fuite mes cavaliers et mes soudards, comme une troupes d'oies effrayées.
Aubry baissait la tête pour caelier le feu qu'il sentait dans ses yeux,
Il songeait à son barreau de for coupé aux trois quarts.
Dans quelques heures il pouvait ê're libre.
Il avait besoin de toute sa force poir contenir le cri de joie qui s'échappait de son coeur.
Méloir, qui lui voyait ainsi la tête basS'\ triijmphail à part lui.
Il poursuivit :
— .Mais qui diable songerait àjouercc jou, sinon loi, mju cousin Aubry? Le vieux Maurcver, qui est un saint, — cela je le proclame! — aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la bannière de la révolte, lit notre petite Reine n'est qu'une femme, après tout.
— Oh ! gronda Aubry, fcignaiit le désespoir et la rage, être oblige de rester là comme une bêle fauve dans une cage de fer!
— C'est désolant, je né dis pas non, car je travaille, moi, pe.idantce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi... et je n'en demande pas tan!, par Uieu!... Dans trois jours j'aurai fait mon affaire!
— Trois jours ! répéta Aubry plaintivement.
— Au plus tard... J'oubliais de te dire... Cette fatigue, qui m'oblige à m'asseoir sur la paille, vient
de ce que j'ai fait un petit tonr de chasse celte nuit dans les grèves.
— Ah!... fit Aubry, qui se redressa; j'avais bien cru entendre...
— Les cris de ma meule? interrompit Méloir; ahl les chiens endiablés ! Quelle vie ils ont menée ! Figure-toi qu'ils sont venus jisqiie dans les roches au pied du Mont. Cette nuit, nous les mènerons â Tombelène.
Un frisson courut dans le sang d'Aiibrjf, mais il garda le silence.
— D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du luxe que cette meule. %)e l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zèle... car je sais un coquin qui me mènera, dès que je le voudrai, h la retraite de Maurever.
Aubry ne respirait plus.
Le chevalier s'arrangea sur la paille et chercha ses aises.
— Ce n'est pas là le principal, dit-il; — ce que je veux l'apprendre, c'est ce qui a traita notre fameuse partie, c'est le moyen que j'emploierai pour obtenir la main de la belle Heine...
— La violence... murmura Aubry.
— Fi don ; I tu ne méconnais pas ! La belle avance de se faire craindre, pour en arriver à menacer comme nu brutal! Ce ne serait vraiment pas la peine... Se#ire craindre, mon cousin Aubry, c'est, comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour... mais à la condition d'avoir en soi, quand on u.-e de ce cher talisman, tout ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt anuées que j'ai de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez galamment mon [)anache... ma jambe n'enfle pas trop lu cuissard : regarde... £t dans ce corselet d'acier, ma taille, vois, conserve quelque souplesse... La violence! sarpebleu I les voilà bien, ces jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraie it pas en esclaves à leurs pieds! iNous autres chevaliers, — et Méloir se redressa, ma foi, d'un giand sérieux, — nous autres chevaliers, nous avons d'autres rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en enseigner une...
Il s'interrompit, et son gros rire le reprit.
— Oh ! oh! s'écria-t-il, — pour le coup, te voilà qui dresses l'oreille! 11 faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou que j'aie une confimce majeure dans les verrous de messcr Jean Gonnault, prieur des moines du Mont-Saint-Mich(d, pour te montrer comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir vu jamais une figure plus drôle (:\iit: la tienne, mon cousin Aubry... Je m'amuse à le contempler comme on s'amuse à regarder un mystère ou une sotie, repiésenlé par d'habiles histrions.
Ce fui au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait rondement sa revanche.
— Ne le fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir... Voici donc la rubrique annoncée... J'arrive à la retraite de M. Hue de Maurever, mon futur et vénéré beau-père. Je l'arrête au nom du duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, pur fortune, ce ii;;e je ne crois guère, je l'emu.èue.
ic l-.'n chemin, je pousse mon cheval aux côtés du fiea et je lui dis :
o - Sire chevalier, je fus un de vos amis, et vous avez du vous éionner grandement de me voir prendre le rôle qui est iirésentenv-nl le mien.
« Il ne me répond que par un regard de dédain.
LA FÉE DES GRÈVES
« J'insiste. Il m'envoie au ilialilc.
« Tu vois que je mois tout au pis, mon cousin.
i( J"Jnsislc encore et je lui dis avec tristesse :
« — Vous m'avez bien mal jugé. Hue de Maurever. Tonl ce que j"ai fait, je l'ai fait r'our vous. Dès la première lieirc où vous avez élé en péril, j'ai voulu voussauvr, fût-ce au péril de ma propre vie!
« Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme est posée, on aime a en savoir le mot.
« Moi, je salue respectueusement et je fais mine de me retirer.
« Il me retient en disant :
" — Je ne vous comprends pas.
(1 A moins qu'il ne préfère dire :
« — Expliquez-vous.
« Je lui laisse 11' choix entre les deux tournures.
« Je ru'viens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends :
« — iMessire Ihu;, j'aime votre fille... »
— Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que lu es! interrompit Aubry.
— Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méluir; — à cet aveu, il devrj nie tourner le dos... c'est la crise... mais je ne me démonte pas, et j'iijoute d'un ton pénétié :
11 — Pensez-vous, messire Hue , qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un seul instant...
« — En voilà assez ! m'interronipit-il.
« Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur.
« Moi, je m'écrie :
« — Ah ! messire Hue ! l'accusé a du moins le droit de la défense; — au moment où je vous ai dit : J'aime voire fille, vous avez cru deviner le mobile de ma conduite; vous avez pense : le chuvaiier Meloir veut nous conduire aux. pieds du duc François, livrer ma tète et demander pour récompense la main de ma fille...
o Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout est dit!
« Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de m'essiiyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur :
« — Hé'as I messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le cœur aussi haut qu'un roi ! Mou dessein, c'était de prendie I emploi devons pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en l'ill point charge. Mon dessein élaii, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à vous et de vous dire : La terre normande est là, sous vos pii.'ds, messire Hue; vous êtes libre. Que Dieu vous garde I »
— Ah!scélérat maudit! s'écria Aubry, qui avaii de la sueur aux tempos.
— Aimerais-iu mieux me voir le livrer au grand prévôt du duc François ? ilemanda .Meloir en ricanant.
— Je voudrais le voir en champ clos, et l'épée à la main, oharlalau d'Iionneur !...
— Piiisi|uc tu te fAclics ainsi, mon cousin Aubry, inlcrroiupit Méluir en se levant, c'est que ma recelte est lionne et qu'elle doit réussir.
Aubry se leva égal meut.
— Oui, elle est bonne, la recette! balbulia-t-il d'une voix cnirccou|)ée par la fureur; — Hue de Maurever, qui est la générosité même, croira à ta généroiitc... Et peut-Olre que Heine, pour sauver bi vie de son père...
— Par s dut Meloir! s'écria le chevalier, — clia cunede les paroles me ravit d'aise, mon cousin... Il
parait décidément que j'ai touché l,e joint.
La colore bouillait dans le cœur û'Aubry.
L'ell'ort même qu'il faisait pour se contenir était un aliment h sa fureur.
Meloir le regardait d'un air provoquant.
— Et maintenant, repnt-il, je n'ai plus rien a te dire, mon pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation, je te souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à i;.a dame.
La rage du jeune homme fil explosion en ce moment.
Toute idée de prudence avait disparu en lui.
— Lâche! lâche! lâche! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant contre la porte; — tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses... et quand tu ouvriras la bouche pour Ironiper le noble vieillard et sa fille, mon épée le fora rentrer lu mensonge dans la gorge!
—Ah!... fi t Meloir, qui reciilii jusque sous la fenêtre. Aubryaurait voulu rappeler lesparolesprononcées. Mais il n'était plus temps.
— Sarpebleii! dit Meloir, j'étais venu un peu pour cela! il paraît que nous avons, nous aussi, des rubriques !
11 regarda tout autour du cacliot une seconde fois et plus attentivement.
Aubry s'était recouché sur sa paille; il ne parlait plus.
Aubry avait les mains libres; p!us d'une fois l'idée lui était venue de s'éiancer sur le chevalier; mais celui-ci était armé jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre.
Aprèsqu'ileutfaitson examen, Meloir grommela:
— Pas une fente oti passer le doigt! ce petit-là n'est pas un farfadet, pourtant!..,
— Ahl... fit-il en se ravisant; — la meurtrière! Anbry tressaillit de la léte aux pieds.
Jléloir redressa sa grande taille, et, comme sa tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta,
— Un lapin passerait bien par l.i! niurmura-t-il. Son regard sembla faire la comiiaraison de la lar-
geurde la fenêtre avec l'épaisseur du corps d'Aubry.
— Si le barreau était coupé... pensa-t-il tout haut.
Il ôla son gantelet de for, se haussa sur ses pointes et le lança violemment contre le barreau qr.i rendit un son lêlé.
— Ah! sarpebleul sarpebleu! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bieu fait de venir!
Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme, se voyant perdu et prenant une résolulion soudaine, avait profité du niùineni où Meloir attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.
Eu un clin d'œil, Meloir fut terrassé.
Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa propre épée sur la gorge.
— Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je le tue comme un chien!
Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit
Méluir, qui ne se déconcertait pas pour si peu ; — tu as agi de bonne guerre... Et je n'ai pas déjà si bien fait de venir!... Mais lu peux serrer ma gorge un peu moins fort, si lu veux... Je l'engage ma parole de chevalier que je n'appellerai pis au secours.