VII. - FRÈflE BRUNO
Quand Aubry cul un peu lâché prise, Meloir avala une lanipèo d'air avec une satisfaction manifeste.
— Tu as un bon poignet, mou cousin, dit-il. et moi , je suis un sot. Ta rubrique vaut beaucoup
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m'iLUx qii.: la mienne... Voilà lout... 11 n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.
— Enoiile, Méloir, lui répandit le jeune homme d'armes, lu élais un brave soldai autrefois et un bon com|iaguon... Je n'ai pas le courage de te tuer...
— Peste ! interrompit Méloir, — me tuer! Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi, mon cousin Anbry I
— Je le devrais pour M. Hue de Maureveretpour sa fille...
— Du tout, interrompit encore Méloir; — tu sais bien queju suis incapable...
La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du chevalier.
— Tais-toi! dit-il rudement ; je n'ai pas le loisir d'écouter tes billevesées. Je veux bien l'épargner, mais c'est à condition que tu ne me gêneras point dans l'iiccomplissement de mon dessein.
— Foi de chevalier ! s'écria Méloir ; tu n'os qu'à scier ton barreau devant uioi, si lu veux... Je te Icrai la courte échelle.
— Bien ol)lige... Cette voie me semble désormais incommode cl dangereuse... Pourquoi sortir par la fenêtre-, quand la porte est là '?
— Je te fais ob-erver, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou sans y .-songer... Je déteste les demi-mesures... tlrangle-moi comme il faut, morbleu ! ou làche-m.'i !...
— Je le âcherai dés que nous serons d'accord.
— Je ne i^eux pourtant pas l'ouvrir celte porte, moi! s'écria .Méloir d'un ton dolent.
— Me promels-lu iiu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi au une résistance'?
— Je le piom ts.
— Me promets-lu que lu le laisseras lier les mains et les jambes?
— A quoi bon, mon cousin ?
— El mettre un bâillon sur la bouche, acheva Aubry, dont les doigts firent un petit mouvement.
— Je le promets ! je le promets ! dit Méloir précipitamment.
— T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous les yeux?
— Mon armure?
— Depuis les éperonn ères jusqu'à la salade!
— A.i ! cousin Aubry! mon cousin Aubry I grommela le pauvre chevalier, — je ne t'aurais jamais cru si madré que cela I
— T'y engages-tu?
— Je m'y engage.
— Sous serment?
— Sous serment.
— A la bonne heure !... Relève-toi donc et tiens 'a parole comme un gentilhomme. 1
Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit ^ point dire deux fois. — Quant à tenir sa parole, peutêtre aurail-il trouvé quelque échappatoire, quelque exception, comme on dit au palais, ce gymnase normand, s'il n'avait pas vu sa bonne épée entre les mains d'Aubry.
La dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou était nn fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il avait l'épée à la main, c'eût été de la folie.
Méloir se secoua, s'élira, se tâta.
— Allons! dit Aubry, —en besogne!
Méloir fil un pas vers lui.
Aubry lui mil sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux.
— A distance! dit-il: — les bons eomplcs foni
les bons amis; ne m'approche pas, ou je le pique !
— Tu as dune défiance ?
— J'ai hàie!... et si lu ne te dépêches pas !...
— J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis !
Méloir se mil en elTel "a délacer son armure. 11 n'avait que les pièces légères et non point la carapace de fer que le quinzième siècle portait encore au combat.
Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées aux cuissards de gros bullle, corselel.de mailles, manches de bufllc, saladj sans visière, à plumail.
Aubry le suivait de l'œil.
Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que Ses chausses et son justaucorps, Aubi y prit sous la paille de son lil une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.
— Donne les pDignels! commanda-t-il.
— Attends au moins que tu sois armé.
Aubry eut un sourire.
— Je m'armerai quand lu seras lié, répliqua-l-il;
— donne tes poignets !
Méloir obéit enlin, mais bien à contre-cœur. Ce bon chevalier avait espéré véritabl ment rétablir sa partie pendant qu'Aubry ferait sa toilette.
11 grommela en tendant ses poignets :
— Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pCit jouer si serré!
— Voilà, du Aubry, qui avait fait un beau nœud ;
— je le tiens quille des pieds. Assieds-toi mainlenant a ma place et réfléchis, si lu veux, aux vicissitudes du sort.
Méloir s'assit.
Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule aurait pris.
En un clin d'œil, Aubry fut armé de pied en cap.
— Suis-je bien comme cela? demanda-l-il.
— Sarpebleu ! s'écria Méloir en colère ; — ne fautil pas encore que je le serve de miroir 1
— Allons! allons ! ne le lâche pas, cousin Méloir.. Une fois ou l'autre je te rendrai les armes... A présent, nous n'avons plus que le bâillon à mettre.
Il n'était plus temps de faire résistance.
Méloir se laissa bâillonner.
Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il roulait dans sa têle de féroces pensées de vengeance.
Aubry lui souhaila courtoisement le bonjour et donna du gantelet dans la porte.
11 frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno avait dit : Je vais à malines.
Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au premier coup la porte s'ouvrit.
Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière.
— 11 était la, pensa-l-il; — il a dû tout entendre! Et comme, au même instant, Méloir se leva brns-
quemenl, poussant des crisinarliculés sous son bâillon, Aubry bC vit i>erdu...
— Qu'a donc ce maître fou? s'écria cependant le bon frère Bruno. — Sire chevalier, donnez -lui , croyez-moi, du plat de votre épée entre les deux épaules!
Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son visage en lumière el à se faire reconnaître du moine convexs.
Mais celui-ci se tournant vers Aubry :
— Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela ! ditil; vous l'aurez donc fait boire, sire? En l'an 39, nous avions un captif du nom de Thomas Graveleiir, qui devint maniaque dans ce mrme cachot... J'ui
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envie de vous conter sou histoire... Figurez-vous que ce Tlioinas Graveleiu'...
Méloir se démenait furieusement.
— Sortons! dit Auljry, qui était tout pâle et qui s'étonnait que la méprise du frôro pût se prolonger ainsi.
Le lion Biuno fit rctroile aussitôt. El comme Méloir s'athchait h lui, le bon père ne ciut pouvoir moins fiiire que de communiquer au prisonnier ré- Ciilcitranl un coup de poing paternel.
C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de Meloir sonna comme un tand)our. 11 chancela et tomba sur la pahle.
—Voire ! dit Bruno indigné, — ce n'est pas ma besogne que de cari'sscr ainsi les fousl je m'en suis faitmalala dcu.\ièmc plalangedu doigt, annu/artus...
Aubry avait pasto le seuil.
Bruno le suivit, parlant toujours et grondant de plus belle. *
Il leiina la porte soigneusement.
Cela fait, il se piit les côtes à deux mains et regarda Aubry en tclalantde rire.
Aubry ne savait que penser.
— Oh!... oh!... oh I... disait le frère Bruno, dont les yeu.\ se remplissaient de larmes; — j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai ! Voilà une histoire, seigneur Uieu ! une histoire comme on n'en a jamais inventée !
— Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry, déconcerté.
— Bon Jésus ! pensez-vous que j'aie la berlue I Oh ! oh! oh! les côtes 1 les côtes! Il s'est dés. iabiUé de lui-même! U a été bien obéissant!
— Ah çà! «st-ce que vous le voyiez?
— Le trou de 1 1 serrure, donc, messire Aubry I Je le voyais comme je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et j'avais bunne envie de vous appurter une escabelle pour tenir vos pieds, bon Jésus! car vous deviez latiguer dans cette position-là.
Aubry le regardait ébahi.
— Eh bien! mou jeune seigneur, reprit Bruno, quand vo.is m'aurez regaruc avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires, moi! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis... D'ailleurs, vous savez bien : j'étais un soldat en.ier, vertubleu ! avant d'ôlro une moitié de moine... Le vieux iMaurever m'a gagné le cœur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un souverain... Vous m'avez gagné le cœur, vous, en jeianl votre éi)ée devant le catafalque... Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'cehautVa les oreilles quand il lii lo chien couchant, ce jour-la... Or, lout ceci m rappelle une assez gail.arde histoire qui se passa en l'an 28, derrière Bellesme, en Normandie...
— Mon bon frère Bruno, interiompit Aubry, le plus pressé est que je sorte de i'eiieeinie du monastère; vous me conterez \otre histoire après.
— Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry... Celait lo chevalier Pothon de Xaintrailles, qui voulait entrer dans Bellesme, de nuit, malgré l'Anglais.— Uurhain était dans Bellesme, avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à cinquanie toises...
Aubry serra tout à coup le hnis du frère convers. Us étaient sortis du corridor et débouchaient dans le eloitrc,oùquanlitède moines sepromenaieu' Bruno chiiiigea de ton soudain.
— Oui, siie chevalier, dit-il avec toutes les appa-
rences d'un respect irofond; — les trois cachots se font suite l'un à l'autre et sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Faniigot, vingt-quatrième abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue tournante de saint Michel archange, qui e^l au sommet du campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvieme jour do mars, en l'an 1272, et le carlulaire rapporte... Le cluilre était traversé.
— Du diable si je sais ce que rapporte le carlulaire, messire Aubry, reprit Bruno; — le carlylaire ne contient point de bonnes aventures comme celle dont j'ai èlé témoin aujourd'hui... Ah! laissez-moi riie encore un petit peu, je vous en prie... Quelle 11gUiCil avait!... et ses regards piteux !... Et main enaiit, je donner is bien deux ou trois deniers pour savoir quelle v.eil mène tout seul d.ms votre cachot !
Aubry ne pouvait pas partager l'expa sive hilarité du frère servant. Son casq .c n'avait pas de visière. Meloir avait dû amener quelque suite avcclui au couvent. Aubry craignait de rencontrer des hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.
Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans ré,dique.
— Les soudards, disait-il ; — ah ! ah ! je les ai vus, ce sont d'assez bons drilles. C'est moi qui les ai menés au rertecoire de= la'iqurs. Ils y sont entrés sur leurs deux jambes; mais il faudra les en tirer sur des civières, oui bien!... Ah!... ah! j'ai été soldat; je sais ce que c'est.
Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de quoique épique buiiibjnce.
ils desceiidir.iit le grand escalier, traversèrent la salle des chevaliers, le refecloirc des moines, et arrivèrent au seuil de la salle des gardes.
— La tète haute ! dit frère Bruno, qui élait un observateur; lair insolent, le poing sur la hanche... c'est comme cela que maiche le Meloir.
Les gardes hreiit avec respect le salut des armes. La porte extérieure s'ouvrit.
— Je suis chaigè, dit le moine servant au portier, — de montrer la chapelle Sainl-Aubcrt au digne chevalier Méioir.
— Que Dieu vous accompagne! souhaita le frère tourier.
Et ils passèrent.
Aubry respira bruyamment.
Le frère Bruno lit chorus.
— Maintenant, ropril-il, où allez-vous, mon jejinc seigneur?
— Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry.
— Ah! si t'ait, si fait! s'écria Bruno, — puisque je vais avec vous.
— Comment! vous venez avec moiP
— Je vous suis au bout du monde.
— Mais votre habit, mon frère?
— Je n'ai pas fait de vœux, messire Aubry !... Je vous l'ai dit : je ne suis qu'une moitié de moine... et je ne me soucie pas beauetuip de vous remplacer dans le cachot crei:sé par dom Nicolas Fanngoi, vingt-quatrième abbe du Moiu-Saint-Michel, — bien que ce soit un bel ouvrage.
— Vous Cl oyez qu'on vous rendrait responsable?...
— Le chevalier .Méloir parleraitducoupde poing... Un bon coup de poing, messire, avez-vous vu?... Et ce soir je coucherais sur votre paihc... .\ ce sujet-là je sais une histoire qui va veri.ablement vous bien divertir... du moins je l'espère.
« C'était eu l'an... attendez tloue!... l'année m'échappe... mais c'était bien sûr avant l'on 40, parce
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que j'avais encore mes "Irois dents do devant, qui me furent cassées d'un méclianl coup de masse d'armes sous Ilenuebon.
« Le sire de Yillaines... »
— Mon frère Bruno, interrompit Aubry, —je vaiscnnnlieu où je n'ai pasledroitdevousemmener.
— Tournez ici, messire Auhry, répondit le convers; — mieux vaut entrer un peu en grève que de marcher dans ces roclies diaboliques qui usent en deux jours de temps la jneilleure paire de sandales. Gomme ça, vous ne voulez lias de mon histoire? C'est bon, messire Aubry; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi, je vous y mènerai.
— Vous sauriez?...
— Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alaui, l'archer qui veillait sur la plateforme il y a deux jours, n'aurait pas mieux louché que les deux premiers? Mon eompoguun Alain n'a jamais manqué trois coups de suite eu sa vie. El, Dieu merci, on voyait la jeune fille au clair de la lune comme je vous vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la serrure, pendant que vous causiez avec elle.
— Ah i;a! tu es un diable, loil s'écria le jeune homme -d'ai'mes, moitié riant, moitié fâché.
— Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je lui dis : Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour prendre la lasse. La lasse était profonde... Quand Alain, mou compagnon, l'eut retournée, mademoiselle Reine de Maurever était à l'abri derrière l'angle de la muraille.
Aubry lui prit la main el la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta el relevâtes manches larges de sou froc.
— Regardez-moi ça, dit-il en montraut des bras l'athlète; — quand les soudai ds de Méloir viendront chercher le vicjx Hue de .Maurever la-bas, k Tombeljne, ces bras-l'a pourront leur faire encore bien du chagrin. Je lieus juliment une épec, allez 1 Quaud je n'iii pas u épée, j'aime assez le gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je m'en lire comme je peux.
U avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un instant au-dessus de sa tèie. La roche partit comme si elle eût été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un poteau planté dans le sable il trunle pas de là.
Frère Bruno souril bonnement.
— Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il; ça lui aurait, bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps...
— Mais, dilcs-moi, mou jeune seigneur, s'iuterrompit-il soudaineuieut, avuz-sTjus jamais ou'i conter l'aventure de Joson Dreliu, bedeau de la paroisse de Sainl-Jouan-des-Guércts ?
Ylll. - COMMENT JOSON DBELIN BUT LA RIVIÈRE DE RANGE-
Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient lait le tour du Moot. Ils se trouvaient en face de Tombelène.
Aubiy réfléchissait.
Bruno raconiail.
« — Josou Urelin, disait-il, eu son vivant bedeau de la paroisse de Saint-Jouan, était un vrai compère qui se connaissait eu cidre, comme le pauvre
M- Gilles de Bretagne, dont Dieu ait l'âme, se connaissait en demoiselles. »
— El après tout, messire Aubry, se connaître en demoiselles est le fait d'un chevalier, comme se connaître en cidre est le fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un chacun cl la révérence-parler.
« Donc, au baptême des cloches de Saint-Juandes-Guéiels, en l'an 43 — ou 4, car la mémoire n'y est plus. (Ah ! dame ! je n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni treille non plus : èire el avoir été, ça fait deux')
« Je disais quarante-trois ou quatre. — Jeson Drelin sonna tant qu'il but beaucoup.
« S'il sonna tant, c'est que le sonneur élait ma- .ade; s'il but beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'écoutez-vous, nussire Aubry? >>
Aubry ne répondit pas. H pressait le pas, car il avait grande hâte de voir ceux qu'il aimait.
Et, après tout, il ne pouvait pas renvoyer cet homme, qui s'était compi-bmis pour le sauver.
Pourtant introduire un étranger dans la retraite du prosciil! Aubry hésitait parfois.
— C'est bon! je vois que vous m'écoulez, cette fois, cûulinnail le bon fri.re servant, qui suait, qui soufllait, qui bavardait tant qu'il pouvait; — et ça ne m'éionne point, l'his'oire étant agréable, quoique véridiqiie en tout point.
« Pour avoir bu beaucoup, Joson Drelin se trouva un peu ivre.
« Sa ménagère lui dit : Couche-toi, Joson, mon homme; comme ça tu seras sur de ne poinl battre et ce u'êtra point battu.
«Joson Dreiin, juslemenl, n'avait point sommeil.
« — Holà! Jil-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire I
« — Reboire!... Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre, tant lu es rond, mon pauvre bonliomme Joson!
« Quant à cela, chacun sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés.
« Défier un homme de boire! Avez-vous vu chose pareille ?
« Joson Dre.in appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur dit :
« — lie! les chiétiens, voulez-vous voir uu homme bo re touierenu de la rivière de Raucc.
« Les métayers s'approchèrent.
(, Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis, écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé de cidre; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule en rivière, de Rance de Plouërà Seiul-Suliac.
oLes métayers hausicrent les épaules.
« L'un d'eux avait un sac de cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches au marché de Chaieauueuf.
«—Ton argenlconlre ma maison 1 dit JosonDrclin.
« Qui poussa les hauUs cris ? Ce fui la ménagère.
« Mais f homme au sac de cuir regarda la maison, qui élait bonne, et répondit bien vite!
„ Topel Ta maison contre mon argent!
« Les autres métayers dirent :
„ C'est topé la main dans la main. Qui renie
est un failli coq ! »
Au fait, s'écria Aubryrép 'udan là ses propres
réflexions, un brave soldai de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.
—Oh ! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno,
Joso-.i Dreliii était bedeau, non point soldat du tout, ju vous Tassure...
— Allons I marchons ferme, frère Bruno! La meimoule, et il nous faut passer à Tomljelcuc.
— Je sais bien, messire, je s.iis bien... Mais vous n'avez donc pas lantiisic de connallrc comment jU Joiun pour boire to ite l'eau qui coulait en liviiirc do Kance, depuis Plouër jusqu'à Sainl-Sullac?
« C'est pourlautlà le mervedleux do l'histoire. El je me souviens que le frère Pacôme, second soram-.iierdu temps de l'abbé defuul... Ohl oh! majs c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne avenlurp en l'an 37 1
« La veille de Noçl, il éiait allé quérir le vin des trois messes... »
— Allons! disait Aubry, [qui voyait venir la mer; — pressons le pas!
— Saint Sauveur I je vais pourtant de mon mieux !... frère Pacôme était sourd d'une oreille depuis l'an 28, qu'il avjit eié pique d'un iusccie malfaisant dans les blés norniumls.
« lin allant chercher le vin des trois messes, il rencontra maître Olivier Chouesncl , syndic des peaussiers et mégissiers delà ville d'Avraui-lies... Savez-vous couiment il s'était marié, ce maître Olivier Chouesiiel?...
« Mais il ne s'agit pas de maître Olivier Chouesncl. Revenons à frère P^icôme... c'est-à-dire finissons auparavant, ufin de pruceder par ordre, l'histoire de Juson Ureliu, bedeau de Saint-Jouau-dcs- Guérels... les autres viendront eusuile.'
« IJiie belle paroisse que Sami-Jouan, messire Aubiy, où j'ai cuiinii un vicaire qui se nommait Alélin Moreau, et qui lassait bellement les chantres au lutrin quand il voulait.
« Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botlé de Rennes, du lard et des œufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre assaisonne. Il muurutdes coups que lui avait donnes sa femme.
« Oh! la mailressc femme! — L'année qu'il trépassa, je me souviens que le feu prit eu 1 église Saiiit-Sulpice, à Fougères^ et que mon oncle Jlathieu, hallebardier de la chanoinerie, eut la jambe cassée par unches'al fou.
« Donc, Josun Drelin était bien emj èché quand il fallut tenir sa gageu.e.
« Sa femme selamenlait et pleurait, disant : Que Dieu ait pitié de nos vieux jours! Nous voilà sur la paille I »
Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit rudement par les épaules et le poussa en avant.
La mer arrivait dans le lit de la petite rivière qui sépare les deux monts, et le frère Bruno avait déjà de l'eau jiisqu'.mx niohets.
Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la tète y passe souvent.
Frère Bruno se mit à riie quand il fut à pied sec.
— Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voila ce que c'est que de bavarder : je ne regardais [as mon chemin. Cela me rappelle l'histoire du vieux Martin de -a.nt-Jacut, qui fut noyé en chantanl les antiennes luronnes...
« La femme de Joson Drelin... »
— Morbleu I mon Irère ! s'écria Aubry, — nous allons nous fâclier si vous ne laissez la une bonne fois Joson Drelin et sa femme!
Bruno le regarda stupéfait.
— L'histoire ne vous plaît pas, messire I dit-il;
c'est surprenant. Mais des goûls il ne faut disputer, et je vais, alors, vous achever 1 aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé difunt...
— Ni cette aventure ni d'autres, mon frère... Avalez voire langue et mettez vos flmbes au trot, car la mer va nous entourer.
— Oh! réjiiiqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de vous conter ce qui advint a maîlre Olivier Chouosnel, syndic des peaussiers et mégis siers de la ville d'Avranclies, le jour de ses noces.
— Un mot de plus, et je vous laisse Ib, mon frère !
— Bon, bon, messire Aubiy, ne vous fâchez pas! ,|e ne conic mes anecdotes qu'à ceux qui me les demandent, Dieu merci. Et encore, bien souvent je me fais prier, léinoin ce qui arriva en l'an 43, au paidon de Noyal-sur-Vilaine...
A'ibry n'en voulut point entendre davantage. 11 prit sa course, et le frerc Bruno resta seul dans les tangues.
— Oh! oii! fit-il, — pareille chose m'advinl en Basse-Bretagne avant la guerre. Je voulus raconter rhistùirodu meunier Rouan, qui vendit son ame au malin pour une paire de meules... mais ..
— 0ht oh! fit-il encore en sautant,— voici la mer pour tout de bon I
Celte fois, il n'entama aucune histoire et prit ses jambes à son cmi,
La forteresse, que les Anglais avaient construite au .Miint-ïoinbelèuc, était considérable et pouvait contenir nombreuse garnison. En parlant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous les yeux du lecleur, ^^.nolleou Keriiol, le lieutenant qui était-reste le dernier à Tombe eue, avec cent ou cent cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa le chàieau et mit le .Mont 'a nu.
Il ne restait debout que la partie occidentale d s murailles, flanquée par la tour démantelée où nous avons vu .M. Une de Maurever dormir, son épée entre les jambes.
Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée n'avait é;é démoli qu'en partie, formaient encore une retraite assez vaste, qu'il était très-facile de clore cl de mettre à l'abri d'un coup de main, surtout à cause de celle circonstance, que le reste de l'île était complètement découvert.
Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la grève, il y avait bieu des yeux inquiets fixés sur eux derrière les murailles en ru. ni». Si. Hue de Maurever, qui était resté si longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-éire.
Outre sa fille K ine, les Le l'riol et le petit Jeannin, qui étaient arrivés au milieu de la nuil, nous iruuvonsà Tombelènc tout le village de Saint-Jean : les quatre Gothon , les quatre Mathurin, Scholasîique, les trois Ciiticlie, les deux Joson el d'autres, dont nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages étaient une épopée.
Nous dirions l'àgcle poil et la généalogie de tous ces braves fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après avoir invoque la muse Calliupe, fille de Jupiter el de Mnémosyne (patronne antique des plagiaires;, nous prêterions a nos Bretons des actions grecques ou lalines.
.Mais les brouillards salés de 1 Armorique détendrai, nt vite les cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le tim'ou seul, avec a ndet'i iiiic::a
Gi
l.A FÉE DES GRÈVES.
Il saisit une grosso rojl.e qu'il balai ça au-Jcssus de sa lùlc.
zillardo embouchure, supporte le rhume chronique de ces conlices.
Cliaulûiis au biniou I
Les piiysaus du village de Saiut-Jean-des-Grèves avaient émigré, parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres.
Maître VincentGueffesavaitpayél'hospitalitérecue.
11 avait dit aux soudards ivres :
— Le iraîirc Jlaurever se cache dans une des maisons du village. J'en suis sûr.
Les soldats avaient eiil'oneé les portes. — Quaml on enfonce la porte du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe.
Il y avait eu bataille.
Puis l'inccudic.
Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le Priol avaient vu Uaraber eu entrant dans laGrijve, de l'autre cùié d'Ardevon.
Hommes, femmes, enfanls, ils étaient là une quarantaine derrière les débris de la forteresse anglaise.
Couime ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et une nouvelle enceinte s'élevait du côléde l'intérieur. On se préparait à un siège.
Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. 11 étatt dans sa tour; Reine, assise 'a ses pieds, menait sa belle tète blonde sur ses genoux. 11 était plus heureux qu'un roi.
— Heine, disait-il en caressant les doux cheveux
de la jeune flUe, — j'ai cru que je ne le verrais plus. Quand ton panier a passé sous mes yeux onii Oi té par le courant, mon cœur est devenu IVuid et c:omme mort. Oh I que je t'aime, ma fdle chérie!... Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande "a Dieu qu'une récompense, Ion bonheur !
Ke,ne couvrait ses mains de baisers.
— Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, — tu m'aimes bien aussi; je 1j sais. Mais 1 amuur des jeunes gens ne ressemble point à l'amour liisle des vieillards. A mesure qu'on vieilli!, lieine, la l^'udresse se concentre et se resserre, parce que les objets amiés deviennent plus rares. Ainai, moi, j'ai perdu ma femme, qui était uuj sainte; j'ai perdu tes frères, qui étaient de nobles coouis... Il ne me re^te q;ie toi... Toi, au contraire, lu prendras un mari et lu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les adoreras. Que restera-t-il pour ton vieux père?
— Ce qui restait à votre mure tant aimée quand vous fûtes époux et que voi;s devintos pèi'o...
Une larme tomba sur la barbe blanche du chevalier.
— Manière! murmura-t-il; — Uiou m'est témoin que je l'aimais. Oh! Relue! iiourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant (lue j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer les yeux !...
Reine ne répondit que par des baisers plus tendics.
C'avait été une scène louchante, lorsque le vieux proscril, après trois jours entiers d'attente, avait revu eufin sa fille, escortée par ses fidèles vassaux.
LA FÉE DES GRÈVES
Ce n'est pas le chevalier Mrloir! dU-ell
Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier Dieu.
Puis il l'avait serréj eonlrosa poitrine, déjà creusée par la l'aini.
Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui avaient des larmes plein les yeux à l'iiléc de ce qu'avait souffert leur pauvre seigneur.
Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine.
On les avait laissés seuls après le repas.
11 y avaitdéj à longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.
Un silence se lit. Le chevalier contemplait sa fdle.
Un sourire vint à sa lèvre austère.
— Je suis jaloux do lui !... murnuira-t-il.
— Lui qui vous aime tant, mon pcre!
— Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon cher trésor I s'écria !e proscrit, qui enleva Ueine dans ses bras et la posa sur ses genoux comme un enfant. — C'est un bon soldat, c'est un cœur généreux.; je veux bien qu'il soit mon fils... Mais je te le dis, ma Ueine bien-aimée, ma vieillesse est un long supplice... Nous n'ae(iucrons plus jamais... et toujours nous perdons jiis(iu'au seuil de la tombe... Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux promesses que l'avenir prodigue... Le monde est à lui!... que fait-il?... — Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien suprême... Le riche a besoin de l'obole du pauvre... ainsi est la vie!
Il baissa la tète, et ses cheveux blancs inondèrent son front.
Montmartre,— Imp. Cuit.
Reine était devenue Iriste à l'écouter,
— furaimesdoncbienîdemanda-t-ilbrusquemen Reine tressaillit.
—Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lenle.
— Et lui?...
— Mon père, il m'aime assez pour renoncer à lui si je lui dis : M. Hue de Maurever veut garder sa fdle.
Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'éloufFait en un baiser passionné.
— Folle! folle! disait-il. — Oh! le cher cœur! la bonne fille qui aime bien son père I Ecoutes-tu les paroles d'un fiévreux? Je rêve, tu vois bien, je rêve I Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Ecoute I La vieillesse n'est si malheureuse que par sou égoïsme ombrageux. Nous ne gagnons rien ! disais-je. Ingrat et insensé ! Ce lils qui va venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien ? Et ces beaux anges blonds qui ressembleront "a leur mère, les enfants de ma Reine, mes petits enfants, mes jolis amours I
Reine cacha dans sou sein son front rougissant. 11 lui prit la tè!e à pleines mains et la baisa.
— Dieu est bon, dit-il en extase; — ce sont de beaux jours qui me restent !
A ce momcut, les planches qui fermaient la tour tombèrent en dedans.
— Le chevalier Méloir avec un moine! cria Julien Le Priol, essoufflé.
— Le chevalier Méloir I répéta Maurever, qui s'élança vers la meurtrière.
LA FÉE DES GRÈVES
Ou se spiivieiU qu'Aubry fivait endossé l'armure de l'^iieieii poi le-tiamiière de Brtlagne.
— Noir et argeiil, imu-miiia le vieux seigneur après avoir rcgardii; — ce sont bien ses coulei(rsl
Julien posa un carreau sur sou arba'èle.
— je ue manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulafll son arme, et j'attends vos ordres.