IX. — DITS ET GESTES DE FRÈRE BRUNO
Heureusement peine avait do bons yeux. Elle abattit vivement, t)e sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol, auj déjà chercliait son point de mire. — Ce n'est pas lé u|ievalier l^léloir! dU-oile.
— Et qui est-cp donc, notre demoiselle?
— C'est .^ubry de Kergaiiou.
— Déjà! ipurmura ftlaurever.
Julien sourit, débanda sou arbalète et sortit.
— Si j'étais seulement gentilbumme, pensait-il en regagnant l'abri de sa famille, — je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi loin que celai
Il sûumra un petit peu.
Et ce l'ut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée pouvait se montrer tout entière.
L'instant d'après, ^.ubry entrait dans la tour.
Maurevei; lui tendit les bras et l'appela son fils.
Reine lui donna sa main.
Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre sa fiailcée et son père. Cet instantlà compensait tontes les heures cruelles passées dans la cage de pierre.
— Mes fils, disait pependant Bruno aux émigrés du village de Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la plate-forme, ici près, au monastère. Moi, qui ai été soldat avant d'êlre moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je boirai à votre santé, iiien volontiers, mes fils, car, tout le long du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.
Jeannin lui pmplit nneécuelle.
— Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu ressembles cpmme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de l'église de Tiuteniac, mon pays natal, et je vais le couler une histoire qui te léia grand plaisir.
■ — Si vous avez été soldat comme vous le Hiles, repartit Jeanuin, mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.
— Bien parlé, mon neveu I s'écria Bruno . — conume disait Malestroit, mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au bas de Bé- Cherel, en l'an 31. Quant à vous aider, ce sera de bon cœur ; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au monaslère sans une immunité du prieur claustral... Voyons votre besogne!
, Il rejeta son t'ioc eu arrière et retroussa ses manches, en bomiîie de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Malhurin et' les Joson lui montrèrent le commencement denceinte. Frère Bruno approuva le tracé et se mit immédiatement à l'œuvre.
Daus la couiliue, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnctte. toutes les Golhou cl d'autres; Scholaslique préparait le repas commun. On était bien triste eu cet endroit-la. Sinionnclle avait la larme à l'œil, parce que le petit Jcaunin, étant devenu un homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait voulu.
Les choses étaient bien changées, rien que depuis lavant-veille, jour de la teaini-Joan. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit Jeannin avait ses pieds
nus dans les cendres bien humblement. Et, pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.
Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.
Son importance grandissait k vue d'œil : les Golhou le regardaient, les Malhurin le jalousaient. On prétendait que deux Charlotte, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance des matières, l'avaient l'Il'ronlénient demandé en mariage.
C'était un personnage.
— Peau-de-ilùulon, mon joli petit blondin, lui dit ' le frère Bruno, je me fais maître maçon et je te prends pour goujat.
A ce coup, Jeannin se redressa; sa position était désormais ol'ficiele.
11 jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient rassemblées, et prit le pas sur tous les Malhurin.
— Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliquat-il avec une orgueilleuse modestie.
— Apporte-uioi celle roche, mon garçonnet, reprit le moine en montraut une pierre presque aussi grosse que Jeannin.
Jeannin s'y prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas môme la roche.
Les iMathurin se mirent à rire.
— Vous autres qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que le blondin n'a pu faire.
Les Malhurin sucrent sang et eau ; la pierre ne bougea pas.
— Oh! oh ! s'écria le frère Bruno; — on dit bien que les gens du Marais ont des mains de beurre! Voyez ce que vaut la moitié d'un moke !
Il saisit la rochC et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à l'enceinte improvisée.
Tout en la portant, il disait :
— Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la queue du diable? Je vous réciterai sa légende au souper. A présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau cette nuit.
Les Malhurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de Vannes ;
La beauté, de quoi sert-elle, Ligeremeut, beUe hirooilelle,
Ligereinent?
E sert a |iorier eo terre, Ligéremciit, blanche bergère,
Ligereuient I
Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur un île ces airs tristes et bizarrement rhyihmés que l'on ne trouve iju'en Bretagne.
Celait de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux noces mêmes une bonne couleur d'enterrement.
Les gars se prirent à travailler en mesure comme des uialclots au cabestan.
La besogne allait, le moine chantait :
As-lu la chanson nouveUô, Ligéreuient, belle liirondelle,
Ligereinent' . ^
La chanson du cimetière, Ligerenient, blanche bergère,
Ligeremeut I
La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au sonde la musique. Les gars se démenaient,
— Holà ! les filles ! cria le frère Bruno, je ne peux pas loui faire, moi 1 Venezdonc chanter pendant que nous peinons!
Les filles, qui s'enauyaient loutes seules, ne de-