LE RÉCIT
Christian et Boisfleuri marchèrent quelque temps en silence; le premier, encore sous l'impression de la scène pénible qui venait de se passer entre sa mère et lui; le second, se disposant mentalement à entamer le fameux chapitre des confidences et des instructions qu'il devait à son compagnon.
— Christian, fit-il enfin, — le plan de son récit convenablement dans sa tête, — Christian, mon ami, ètes-vous plus calme à présent, et voulez-vous m'écouter?
Christian sursauta comme un homme qu'on éveille brusquement, mais il répondit d'une voix contenue :
— Je suis prêt à vous écouter, monsieur.
— Très-bien ! Asseyons-nous donc alors sur ce tertre au pied de ces arbres; il passe peu de monde par ici, et nous causerons mieux, beaucoup mieux là qu'en marchant.
Je vous rappellerai seulement, avant de commencer, Christian, que, mesconlidences achevées, vous n'aurez plus le droit, sous peine de passer à mes
LES DEUX MÈHES.
0 était le bedeau du village J
e 41 col Ir*.
yeux pour un malhonnête homme, de vous récuser.
Christian haussa légèrement les épaules.
— Je suis prêt maintenant à tout faire, dit-il, tout... excepté un crime. Souvenez-vous, aussi, que telle clause est obligatoire dans notre marché!
— Ceci coule de source... Oh! tranquillisezvous ; je ne vais mettre dans vos mains ni un poignard ni du poison ; je veux les remplir, au contiaiie, d'or et de bijoux. A vos vêtements campagnards je ne substituerai pas quelques insidieux costumes rie l)aridit, maisjelestriinsformeraien habits les plus lasliionables.BrefChrislianKerneisnedeviendraniun Mandrin ni un Schubry, se glissant clandestinement (liin-^ le monde pour y voler des richesses, des titres et des amours. Christian Kerneis sera demain un gentilhomme qui pourra marcher tète haute, qui,"|iartout où il se présentera, sera parfaitement reçu, qui n'aura qu'à choisir pour avoir des amis.
— Et qui n'aura pas même nesoin de me commander, à moi, pour que je lui obéisse... car, dès ce moment, moi, Boisfleuri, jcme reconnais lelrèshumble serviteur de Christian Kerneis... ou plutôt, de...
—De?
— Vous allez le savoir.
— Oui, paviez! expliquez-vous, enfin! s'écria Christian qui avait écouté avec une ardeur mal contenue l'exorde emphatique de son protecleur, près de tourner— à ce qu'il disait lui-uièiiu;— au protégé, i'arlez! appienez-uioi par quris proiliges vos merveilleuses promesses vont se léaliser'... Jusqu'à présent, j'ai peine à croireque vous vous exprimiez séiieuseuienl.
—Vous avez tort de douter de ma bonne foi et je vais vous le prouver.
Prêtez-moi toute votre attention.
Mon chcrChristian, il y a six ans environ — c'était en 1 832 — tout Paris, Paris éb gani, Paris aristocrate, le Paris du faubourg Saint-Germain, s'émut à une nouvelle qui vint retentir soudainement dans son sein. M°° la marquise de Rracy, une des lionnes les plus jolies et les plus spirituelles du beau monde, avait quitté l'hôtel de son mari. Elle était pailie avec son fils, Léopold de Bracy. alors âgé de quinze ans; elle avait disparu sans taire ses adieux à personne, pas môme à ses amies les plus intimes!.... et l'on ignorait jusqu'aux lieux où elle avait porté ses pas.
La malignité chercha et trouva bientôt la cause de cette brusque séparation d'un ménage qui avait jusqu'alors passé pour un des plus accomplis de la capitale. On assura que la marquise avait commis une grande faute, et que, pour l'en punir, son mari l'avait à jamais exilée loin de lui. Un duel qui eut lieu, quelques jours après la disparition de la marquise, à la suite d'une dispute de jeu, entre M. de Bracy etun certain chevalierdeSaint-Gervais. servit encore à alimenter la médisance publique. On n'accepta pas le futile prétexte de ce combat, où le chevalier tut tué, pas plus que l'on ne crut aux paroles du marquis, repomlant aux indiscrets qui s'iiiforniaii-nt près de lui de sa femme, « qu'elle avait été forréc de partir en Allemagne, appelée par une vieille parente dont la santé réclamait des soins assidus. »
Quoi qu'il en fût, au bout de deux ou trois mois, on avait cessé de s'occuper, à Paris, de M»"' de Biacy. Le marquis continuait à recevoir, comme pir le iKissé, à son hôtel, nombreuse et brillante société. Qu'avait-on à demanderde plus'? Aucun de ceux qui assistaient à ces fêtes devina-t-il jamais dans les
traits de ranirhilryon, aimfiblc el empressé, les soulViMnccset les regrets de l'époux trahi, du père abaiidunni!
Et poui tatit, M. .de lîracy était bien malheureux. Il adorait l'iicore sa femme, et, chaque soir, il pleurait l'absence de son lils, qu'il n'avait consenti à lais-^er emmener rar la coupablr que dans la crainte (l'un priirès scand deux dont elle avait osé le menaci-r, s'il voulait user des droits que la loi lui donnait, en pareil cas, sur cet cnlant.
Je vous parle savamment de toutes ces choses, Christian, car j'étais l'intendant de M de Bracy, et je savais à quoi m'en tenir sur les motifs de la séparation du marquis et de sa femme... et, souvent, pendant les cinq années qui s'écunlèrent depuis cet événement jusqu'au moment de sa mort, je surpris leslarmes du marquis... et je pus entendre les expressions louchantes de sa douleur.
A vrai dire, Christian, tout en plaignant mon maitiv, je me sentais, néanmoins, très disposé à l'indulgence pour la marquise. M. de Bracy était vieux,' laid et alfligé, en outre, d'une santé sans cesse chancelante .. el la marquise était belle, forte etjrune...— elle avait vingt ans de moins que son mari.— Il délnstaitle niDiide, auquel il n'ouvrait ses salons que pour soutenir l'éclat de son rang... et elle adorait les plaisirs, el elle n'était heureuse qu'entoiiiée des hommages de la foule.
Une l'aison puissante contribuait encore à m'cmpêcher d'oublier M"^ de Bracy. C'était à elle que j'avais été recomniHudé, à ma sortie du régiment, par un vieux colunel qui connaissait inlimement Sdnpère... et elle m'avait tout de suite accueilliavec bonté et fait accorder par son mari l'emploi que beaucoup d'antres, plus méritants peut-être que moi, sollicitaient.
De son côté. M"» de Bracy avait sans doute deviné que le dévouement qu'elle s'était acquis par sa proiection et ses bontés, ne devait pas se briser sans pudeur, au mimient où elle en aui'ait le plus besoin, caj- avant de quilier l'hôtel de son mari, avant de s'expatrier, elle m'avott dit :
" Boislleuri.jc n'ai pasde famille; mon père.leseul appui qui me i estait sur celle lerre est mort, vous le savez, il y a deux ans.-, el je rends giàces au ciel, de celte mi>rt... m^n père m'aurait mnudiie aujourd'hui !.•• Kn m'élorgnantde Paris, je ne laisse donc derrière moiqu'une personne sur l'amitié de laquelle je puisse compter pour veiller à mes intérêts et à ceux de mon lils: celte personne, c'est vous.. M. de Bracy m'a dit: « Partez!... » Je lui ai donné le druit d'ordonner, et je lui obéis... 11 m'alloue une certaine somme par an... il a encore ce droit, et je me soumets à sa volonté... J'étais pauvre quand il m'a épousée...
« Mais vous, Boisfieuri, qui ne devez ni ne vouiez, je pense, vous ériger en juge de celle qui vous lendit jadis une main secourable, vous vous l'iêtercz, n'est-ce pas, sans commentaires, à mes désirs? M. de Bncy vous a chargé de m'expédier par semestie, d'après l'avis que je vous adresserais de la résidenceoù je melrouveraisalors, la somme qu'il a fixée i)our mes besoins et ceux de mon Léopold ? Fail(-s mieux !... écrivez-moi chique mois... Chaque mois, la première, je vous ferai connaître le lieu où il vous fiudia envoyer votre lettre. Je ne me crois pas obligé de vous dire combien me sera précieuse l'exaf:iii'ude dans cette correspondance. Vous comprendrez aisément que je tne tiouveiai moins abandonnée en recevant souvent des nouvelles de ce Paris... qu'il me (aut quitler, hélas! peut-être pour si longleinps ! »
J'exécutai ponctuellement les ordres de M"" de Bracy.
Pendant six ans, soit qu'elle habitât l'Italie, la Suisse, l'Allemagne ou la lUissic— vous voyez que
la marquise a mis son exila profit, — je ne manquai pas, un seul mois, de lui écTire.
M. de liiaey ignora toujours l'espèce d''ntimité qui m'unissait à si femme. Il ne me parlait jamaisd'elle... Il semblait même mettre de l'obstinaiiun à ne point m'inierroger sur son sort, quelque instruit qu'il pût me croire'^à ce sujet. Un jour, seulement, qii'il me surprit menant pour elle, sous pli, des billets de banque à l'adresse de Genève, il prononça ces mots, accompagnés d'un soupir :
0 Pauvre femme', pauvre enfani ! »
Quant à elle, chacune de ses lettres se terminait invariablement par des questions sur son mari, sur l'état de sa santé, sur sa conduite, ses habitudes... ses discours...
Trop litre pour implorer le pardon du marquis, mais fatiguée dijsnn <'xistenre nomade et repentante de ses torts, elle n'attendait qu'un mot pour accourir et racheter sa faute à force de soins et d'affection.
Dieu ne permit pas cette joie à l'épouse coupable; M. de Bracy mourut subitement; il fut frappé, la nuit, —il y a trois semaines de cela— d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Je reçus son dernier soupir,., son dernier regard s'arrêta sur moi... et sa bouche et ses yeux semblèrent me dire :
« Songez à ma leinme, à mon enfant!
Je m'empressai d'accomplir le vœu suprême du marquis. M"'" de Bracy reçut, immédiatement, la nouvelle de la moit de son mari. Elle était alors en Angleterre et, en lui annonçant l'événemen' qui lui rendait sa position, je lui enjoignis de se hâter de partir. Voulant ainsi lui élre agréable et laire preuve de mon atlachemenl à sa personne, je la priai de me renseigner, par le courrier, sur la route qu'elle devait prendre, lui proiiosanl d'aller au-devant d'elle. Elle me répondit qu'elle me savait gré de ma proposition : qu'elle parliiail de Liverpool pour débarquer à Brest et que je pourrais l'attendre, dans huit jours, àQuimper.
Je pris la poste. Le neveu de M. de Bracy, le bai on de Morière, — que vous connaili'ez bientôt, — seul parent et héritier du maïquis, après le lils de ce dernier, Léopuld di^ Braey— demeura à l'hôtel, en qualité de gardien des scellés, jusqu'au retour de M"'« de Bracy.
Je descendis à Quimper à l'époque précisée dans la lettre de ma maîtresse.
J'étais déjà à l'auberge de 1 1 Poste depuis vingtquatre heuies et je m'étonnais du retard que meilait la marquise à me rejoindre, quand un paysan, monté sur un cheval couvert de sueur et de poussière, s'arrêta sous les fenêtres de cette auberge où j'attendais avec tant d'impatience.
Je ne sais pouniuoi, mais, à la vue de cet homme, j'eus le pressentiment d'un malheur : je courus à lui :
— Ne venez-vous pas demander ici un nommé Boislleuri'? lui dis-je.
—Vous êtes donc M. Boisfieuri? fil-il.
—Oui.
— Kn ce cas, voici uneleltre qu'une dame, dont le fils est blessé, à Irvillac, m'a chargé de vous ap|)orter.
J'ouvris la lettre, le cœur dévoré d'angoisse.
La chaise de la marquise avait versé près d'Irvilluc, à six lieues de Biesl, et Léo|)oia de Bracy avait les deux cuisses cassées. La marquise me suppliait d'accourir à son secours el d'amener tous les médecins que je trouverais à Quimper-
Quelques heures après j'arrivais avec, un médecin et un chirurgien, à Irvilhic, dans une hôtellerie où gisait, sur ton lit de douleur, l'infortuné Léopold de Biaey.
Que vous dirai-j", Christian? La science est trop souvent impnissanie contre le mal, et puis la seieiiLe de mes docteurs de Quimper n'était peut-être jias des plus habiles! Toutefois, je dois, â leur lionin'ui , de jurer qu'Us firent tout ce qu'ils purent; mais ce
qu'ils purent ne réussit pas à empc'^clHir le pauvre ftiilant (11! succoriiher sous la fièvre ijui le hi ùlait.
M"'« de Bracy lut comme folle pendant deux jours'.
Moi, après avoir donné de justes larmes au mori, je me pris à sont^er aux vivants, et je restai efl'rayé de l'avenir de la nwrquise.
La marquise non-seulement n'avaii plus de liis, mais elle avait encore perdu sa fortune.
Li'0[)Old dans la tombe, les biens de M. de Brary, déuéilé «6 »n/R.<i<fl< revenaient légaliimenl ii son neveu et unique héritier, je vous l'ai dit, le baron Ernest deMnrière.
Je laissai au désespoir de M"" de Bracy le temps de s'épancher, et, quand je la vis pins calme, je songeai :i i-aisir le moment de lui parler raison.
Ce moment arriva : le corps du malheuienx Léopold reposait depuis dix jours au cimetière d'Irvillac, et la pierre qui le couvrait ne portait pas encore d'inscription.
Un soir que nous sortions, la marquise et moi, du funèbre champ d'asile, un homme nous accosta: c'était le bedeau du villaire; il nous demanda quel nom et quelles qualités il devait mettre >uv la pierre du tombeau. — Le cher homme cumulait; il joignait à ses saintes fonctions, celle de peintre de la paroisse.—
M"'" de Bracy allait répondre...
—Mettez ce nom : «Léopold; » m'écriai je.
Lt, en parlant ainsi, je serrai doucement le bras de la marquise qui leva sur moi un regard étonné.
Le bedeau s'était éloigné en nous saluant.
— Pourquoi ce nom, "seul? repartit entin la marquise, est-ce donc nne laison, larce qu'il dortdnns ce pauvre cimeiièie, de sousiraiie ainsi à tous les yeux le souvenir du dernier descendant des de Bracy?
— Madame, repris-je, non-seulement il faut que cetle tombe soit muette, mais je voudrais encore pouvoir arracher du registre di; la mairie de ce villaije, le ft'uiUft où se trouve l'acte de décès du dernier des Je Biacy.
— Je ne vous comprends point, Boisfleuri.
— Mon Dieu! madame, continuai-je, voire affliction malcinidle vous fait oublier que l'héritier du marquis de Bracy, se nomme, maintenant, le banm de Morièri'! Je vous apprendrai, plus tard, pourquoi je vous ai empêchée d'avouer sur la tombe de voti'e fils que vous n'avez plus de droit à la fortune de voire mari.
La marquise réfléchit un instant.
—Eh! dit-elle, maintenant que je suis seule au monde, que m'importe la fortune!
— Mais la misère, madame? murmur,ii-je à son oreille, savez-vius bien que c'est la misère qui vous attend il cetle heure à Paris?
M""' de Bracy iressaillit... j'avais touché juste.
CInisliaii, ceci est t; iste à dire; il est (leu de sentiments qui ne plient devant l'intéièt; M"'" de Biacy avilit adoré son fils, elle le pleurait du fond de l'àme...
Mais depuis que je fui avais fait entrevoir le sort cruel ipii lui était réservé, la marquise, en priani poui son hlsdans le cimetière d'iiviliac, priait aussi pour elle.
Cependant douze jours s'étaient écoulés dans ce village; il fallait partir; les letardsquc. nous pouvions mettre à retourner à Paris ne feraient que reculer, sans en adoucir l'appréhension, f heure où la position fâcheuse de M»'» de Bracy serail décnlce
Le baron de Morière était un brave et aimable garçon, je le savais, mais ilélait criblé de délies, et, en alineitant que la marquise daigncàl solliciier .sa pillé, était-il probable qu'il voulùi entamer, même pour une faible pai t, l'hérilage qui lui tombait du ciel, au profit d'une femme que son mari avait, en quelque sorte, chassée de sa maison?
Je dis : nous, parce qtie je m'ét:iis lellement ideolilié aux malheurs de la marquise, que ces malheurs mesembliiient miens. Se mèlait-il, à l'inlérèi que je portais A ma maîtresse, quelques raisons d'éuoïsme? je ne l'avoue et je ne le nie pas! Après tout où serait le mal? Qui est-ce qui n'est pas un peu égoïste, même dans les plus nobles actions?
Duiantmes longues heures de solitudeà l'auberge d'Iivilliic, lorsque M">« de Biacy se rendait au cimelière, j'avais conçu mille projets pour faire lace à la falalité appesantie sur nous... mais ces projets étaient plus extravagants les uns que les autres... un seul, hicilc à exéc-nter, quoique dangereux, pcutêire, dans cette éxecution même, était resté, tenace, dans mon esprit. C'avait été sous son impression que je m'étais opposé à ce qu'on inscj'ivit dans le cimetière du village breton le nom de Léopold de Biacy.
Je ne sais si 'la marquise avait deviné la pensée qui m'avait guidé à ce moment... ce qu'il y a de certain c'est qu'elle ne me pressa p;is, d'abord, de parler. Ce ne fut qu'à Quimper qu'elle exigea que je lui fisse part, s;ins réserve, de mesinientions.
Me& intentions!... mes rêves, bien plutôt!
Je m'expliquai... et, elle pàlit...
-C'est imiiossihle! s'écria-t -elle, vous êtes fou, Boisfleuri! Je ne me prêterai jamais à cet indigne slraiagème!...
Et, "cependant, quelques heures après, la marquise revenait, elle-même, sur ce qu'elle avait traité d'indigne stiatapème..-
Encore une fuis, souvenez-vous, Christian, que chaque minute nous rapprochait de Paris et que c'était la misère... la miseicdans toute son horreur qui allendait. à Paris, M"" de Bracy...
Ce que j'avais pioposé à la maïquise— danslecas où le hasaid viendrait à notre si cours— v.ius l'avez deviné, s-ans doute, mon ami? Doué comme vous l'êtes, vous en savez assez déjà, de celte histoire, pour qu'il ne soit pas nécessaire que je m'appesantisse sur dis chimères que votre heureuse rencontre a converties en réalités...
Christian avait écouté, jusque-là, dans le plus complet reeiieillement le récit de Boisfleuri. A la question de ce dernier il sourit faiblement et répondit d'un ton calme:
—Oui, je devine, qu'en dépit de vos protestations réitérées, vous voulez, tout simplement, me mettre en tiers dans un crime?
— Un crime! un crime! répéta Boisfleuri troublé, non ! non ! ce n'est point eoinnnltre une mauvaise action que de chercher à retenir des biens qui s'êchappenf au moment de vous appartenir!... Vous jugez...
—.\n surplus, continuez l interrompit Christian , continuez, -monsieur, je me serai peut-être irompé dans mes conjcciures...
Boisfleuri hésita... son regard soudé à celui du jeune homme brillait à la fois de colère et de supplication , de crain'e et d'espérance. On voyait qu'il tremblait de s'être impiudemmi'nt avancé en même temps qu'il ne pouvait se résoulreà reculer.
—Eh bien! reprit-il. j'avais dit à la marquise, que si l'on pouvait trouver, sur sa route, un lionnne jeiiiie et ambitieux, sur l'intelligence et le dévouement duquel il fi'il permis de compter, tout n'était pas encore perdu pour elle!... je lui avais dit... qu'elle seule et mol nous devionssavoir que Léopold deBiacv éiait niorl...
—Bref!., vonsliii avezproposé un lilsde rencontre que le monde abusé saluerait du titre de marquis... et vous cherchiez, avec votie digne maitnsse, celle créature assez lâche pour jouir, sous un nom supposé, d'une existence que vous lui auriez faite et joyeuse et lirillanle... alin de lui en mieux cacher les périls etrinlamie!...
Boislleun se leva brusquement.
iJvs UEi X Mi:i;i:s.
— Christian, dit-il d'une voix irritée, est-ce donc que vous voulez me faire repentir de la couliance, trop candide peut-être, que j'ai mise on vous! Oui, je (lois l'avouer, mes jjrojets pouvaient être jugés avec quelque sévérité, mais, encore une fois, toute àme n'est point de bronze contre l'adveisité, et... si votre intention, maintenant, est de refuser de me servir, plaignez-nous, M""' de Bracy et moi, de noire faiblesse, accusez-nous, si vous voulez, do folie, mais ne traitez pas si haut de crime notre conduite!... L'homme qui se noie ne s'occupe guère si c(4ui-là sait nager auquel il s'accroche instinclivemenl pour se sauver de la mori.
—Vous vous emportez trop vite, monsieur, fit Christian sans s'émouvoir de cette tirade emphatique, il me semble, puisque je dois être votre complice dans ce petit drame, — susceptible, à mon avis, de se terminer un jour devant la cour d'assises, — il me semble qu'il m'est bien loisible d'émettre mon opinion sur le rôle qui m'est destiné...
Mon opinion est que le personnage Léopold de Biucy est dangereux et dillicile à jouer... mais je ne vous dis pas que je sois disposé à en décliner la responsabilité...
— Uuoi! vraiment! vous accepteriez toujours! s'écria Boislleuri en saisissant vivement la main de Chrislian.
—Eh! sans doute! j'accepte! J'ai accompli le plus pénible ûenion œuvre en meséparantde ma mère... A celle heure je suis corps et-àmc votre esclave... .le nedevaispas vous cacher l'impressionqu'a produite sur moi l'idée de me présenler à Paris sous un faux nom, sous un faux titre; l'ambiiion n'avait, jusqu'à présent, fait naîlre, en mon esprit, aucune pensée de capitulation avec ma conscience, mais puisque, je le vois, pour arriver vite et haut, il est nécessaire de ne point regarder ni arrière soi, ni en soi-même, je vous promets de me conformer, dès à présent, à ces exigences... je ferai plus : dussé-je être renversé un jour du piédestal sur lequel vous m'aurez placé , je m'engage à ne point ajouter à vos douleurs par mes reproches!...
Boislleuri pressa de nouveau la main de Christian et il allait encore lui adresser des remerciments... Christian ne lui en laissa pas le temps :
—Un dernier mot, lui dit-il ; qu'auriez-vous fait, la marquise et vous, si vous ne m'aviez pas rencontré? Vous traitiez tout à l'heure, à raison, vos [irojetsde chimères... si le hasard ne se fût point montré aussi favorable, auriez-vous donc tranquillement courbé la tête devant le malheur qui vous était réservé à Paris?
Boisfleuri réfléchit un instant.
— A Paris, plus que partout ailleurs, mon ami, répondit-il enfin, on irouve des gens disposés, pour de l'or, à se prêter h tous les emplois possibles. En quittant notre chaise do posle nous eussions descendu, la marquise et moi, dans un hôtel garni relire, et je me serais immédiatement mis en quête du lils qu'il nous fallait. Mais je ne vous cache pas que cette ressource, quelque certaine qu'elle me parût, éiait ce (|ue j'appréhendais le plus! Je prélére à un intrigant adroit, peut-èli'C, mais très-cerlainemenl lié par des nécessités de position à d'autres individus de sa trempe, le garçon intelligent que j'ai su déterrer dans un village inconnu, à cent cinquante lieues du théàlre préparé pour ses exploits.
— C'esl-à-dire que pour un Léopold de Bracy d'occasion j'ai encore mon prix? lit Christian avec un sourire. Mais ne craignez-vous pas que moins bien que l'intrigant, le paysan ne tienne sa place dans le monde où vous allez le produiie?
—Vous êtes instruit, vous êtes spirituel, vous êtes jeune, vous êtes beau, reprit Boislleuri en frappant gaiement sur l'épaule de Christian, avec quelques leçons et unequinzaincde jours de retraite dans votre liùlel, vous deviendrez un marquis accompli. Ne vous
souciez donc point de l'avenir, mon jeune ami, et réjouissoz-vousdu présent. M"" de Bracy et moi nous serons là, sans cesse à vos côtés, prêts à vous venir en aide quand il sera uiile, et quant aux circonstances fortuites dont vous pourriez vous ell'rayer, nous...
—Nous n'en parlerons pas, s'il vous plail, ni aujourd'hui, ni jamais!... Il est convenu que je vous appartiens dès ce moment... faites donc de moi ce que vous voudrez... Léopold de Bracy ignore qu'il peut se rencontrer en face de quelque' indiscret disposé à lui jeter au visage, ces paroles :
« Mais vous êtes mort, mon cher ! mort, et enterré dans le cimetière d'Irvillac... Comment vous trouvez-vous à Paris? .)
Léopold de Bracy marchera calme et conliani dans sa gloire et dans sa richesse. Au besoin, il renversera, plus ou moins brutalement, les obstacles qui se trouveraient sur son passage.
Et en récompense des services qu'il rendra, par son existence même, à sa mère et à son intendant, Léopold ne demandera qu'une chose à celle tendre marquise, à ce fidèle serviteur :
Ce sera de ne pas oublier qu'il existe à Saint-Ivry , en Bretagne, une vieille paysanne du nom de Cathcline Kernels, mère d'un certain Christian, à laquelle les susdiisscrviieur et marquise onljuré protection, quoiqu'il arrive!...
Quoi qu'il arrive! vous m'entendez?
— Oui, quoi qu'il airive! répéta avec chaleur, Boislleuri, votre mère, Chrislian, sera- comblée de nos bienfaits. Vous-même, vous fixerez le chillre de .sa pension... Vous lui écrirez chaque mois, et...
—Et partons donc ! interrompit encore Cliristian ; votre muitressc doit s'inquiéler de votre longue absence, Boislleuri ; il est tem|is d'aller la rassurer.
— Oui, venez! repritl'intcndant. lime tarde d'annoncer une bonne nouvelle à la marquise.
Et les deux hommes reprirent, côte à côte, le chemin de l'auberge.. Boislleuri, en se félicitant louibas du succès de son entreprise; Chrislian, en jetant un dernier regard vers la ruelle qui aboutissait en face de sa chaumière.
Quelques instants après ilsarrivaientau Liond'Or.
Boislleuri prit Christian par le bras pour entrer. Il n'y avait, dans la grande salle de l'hôtellerie, que le maiire qui salua le jeune paysan d'un bonjour lamilier, et Boislleuri de ces mots :
— Vot' dame a demandé après vous, monsieur, elle vient de laire un tour dans le jardin et elle est, à c't'heure, dans sa chambre.
—Merci, mon brave, répondit Boislleuri; suivezmoi, monsieur, conlinua-t-ilen s'adressanl à Christian.
Ils montèrent ensemble l'escalier qui conduisait aux chambres de voyageurs.
Arrivés sur le palier, vis-à-vis d'un corridor où donnaient sept ou huit portes numérotées. Boisfleuri se pencha versChiislian et lui dit à l'oreille :
— Atlendez-moi ici une minute, mon ami; je veux prévenir M"" de Bracy avant de vous présenter.
— J'attendrai ! lit Cliiislian.
Boislleuri frappa à une porte à droite du corridor. On lui ouvrit aussitôt, puis la porte se referma sur lui.
Et Christian, accoudé sur la rampe de l'escalier, demeura seul, rélléchissantà l'aventure hasardeuse dans laquelle il s'engageait.
Ces mots, « on vous attend, venez! » résonnèrent bientôt à son oreille.
Boislleuri était en face de lui, l'invitant du geste à le suivre.
Christian obéit. Il s'avança vers la chambre dont la poi te était resiée ouverte.
Et il s'inclina devant une femme qui se tenait debout, au milieu de cette chambre. Cette femme éiali la marquise de Bracy.
LKS DFIJXMRRES.
— Miulanie, lit alors Boisfleuri en prenant Clirisliaii par l.i main cl en saluant n-vpcclupust'mfnt, i\ l'txeiriplo du jeunt; liointne, niadaini-, je vous présente monsieur votre fils, le marquis LéopoIJ de Bracy...
—Mon fils!... murmura la marquise, mon fils!...
Un soupir étouffé s'échappa de sa poitrine, et un moment on put croire qu'elle allait perdre connaissance.
Mais aussitôt, comme si elle eût retrouvé tout d'un coup son courage, elle reprit d'une voix à la luis somlire Ptalléctu'euse :
— .M. Boislleuri m'a parlé de vous, monsieur; il m'a dit que vous consentiez à vous prêter, en ma faveur, à une ruso... coupable, peut-être... mais que nous avonsjugiic nécessaire...
Devenez donc mon fils, monsieur, et si... à force d'amitié, de soins, il m'est permis de vous rémunérer de la grandeur de votre sacrifice, de votre dévouement, soyez sûr que je ne négligerai point ces devoirs! Vous avez abandonné votre mère pour moi, monsieur, j'espère un jour, non pas vous la faire oublier, mais parvenir il la rcni[ilacer si bien que vous ne saurez laquelle des deux vous deviez aimer le plus... de collequi vousa élevé ou de celle uni vous adopte, dés aujourd'hui, solennellement, (le la voix et du cœur.
Là-dessus la marquise tendit la main ù Clirislian.
Christian, en imprimant sa bouche sur celte main, leva les yeux sur la marquise.
M"" de Bracy avait trente-huit ans; sa taille était haute et majestueuse; son visage, quoique couvert alors d'une pâleur mortelle, resplendissait de noblesse et de beauté.
Sa main frissonna an contact des lèvres du jeune honnne... Cependant elle prononça d'un ton calme ces paroles adressées à Boislleuri :
— Et maintenant, mon ami, veuillez, je vous prie, vous occuper des préparatifs de notre départ... llieii ne nous retient plus, je pense, dans ce village?
—Tout, au contraire, nous oblige à le quitter au plus vite! pensa Boislleuri.
Mais il se contenta de répondre.
— Je vais faire atteler, madame ; quant au costumé que devra revêtir M. de Bracy |Kiur entrer dans Paris, nous nous occuperons seulement, s'il vous plail,de telle métamorphose, au prochain relais. Il serait, je crois, dangereux, de songer à cela ici.
—Je m'en rappor.re à votre sagesse, mon ami, repartit la marquise.
L'inleiidant s'éloigna, lais.sant en face l'un de l'autre la mère et le lils de rencontre.