‹ Les deux mèresChapitre 6 sur 130 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Quatre mois après ce que nous venons de raconter, Chrisiian Kernels, ou plutôt le marquis Léopold de Bracy— car, pour aider à la clarté de celte iiiftoire, nous donnerons maintenant nous-mèine à noire Wros le nom et le litre qu'il a accepiés — Leopold de Bracy, disons-nous, menait, à Paris, riche et joyeuse vie.

Le retour de la marquise et de son fils dans leurs foyers n'avait excité nullepartia moindre surprise. H élait très-naturel que l'épouse et l'enfant prissent possession , à la mort qui de son mari , qui de son père , de la fortune dont cette mort les faisait héritiers. Il y eut bien, parmi les grandes dames du faubourg Saint-Germain , quelques prudes (|ui s'écriènnl, sous l'éventail, que M™» de Bracy n'élait pas digne de rentrer dans l'hôlel et les biens de son mari, et qui protestèrent entre elles de leur

mépris pour cette épouse coupable , — mépris que six années d'exil eussent du ren'ire moins rigoureux. — mais, à part ces exceptions , on se montra fort indulgent pariout pour la veuve prè:e à reparaître dans le monde, ornée de quaire-vingt mille livres de renies. Quatre-vingt mille livres de rentes! mais il y avait là dedans de quoi faire pardonner quatre- vingt mille péchés; cl les péchés de M"'* do Bracy dataient déjà d'une époque si éloignée!

N'eilt été le bruit qu'avait fail répandre M"" de Bracy, àson arrivée, qu'elle ne recevrait absolument personne pendant toute la.duréo de son deuil, t(jut Paris se serait donné rendez-vous chez ropulcnlj marquise.

QuHnt au baron de Morière, le neveu du feu marquis, il s'était conduit, en cette alVaire, avec le meilleur ton qu'on puisse voir. Déchargé de sa responsabilité de gardien des i^cellés, par le retour de la marquise, mais noni)Oinl quitte encore envers elle, avait-il dit, de ses devons comme parent, comme ami, il ne s'élait éloigné qu'après avoir obtenu de M»'" de Bracy la permission de revenir bientôt lui présenter ses hommages et tenter de tôrmer, avec son cher cousin Léopold, — qu'il reconnaissait parfaitement, quoiqu'il ne l'eût vu qu'une luis , sept ou huit ans auparavant , à une sortie de collège, — une liaison solide et fraternelle.

L'installation à l'hôtel de Bracy, de la marquise, de son fils et de Boislleuri, avait, du reste, été chose assez curieuse.

En posant le pied dans ces vastes et magnifiques a'pparlemfentsoù longtemps elle avait régné sur une •foule brillante, et d'u'u un époux iriité l'avait un jour chassée, M"" de Bracy s'élait couvert les yeux de ses mains. Elle avait craint de voir apparaître l'ombre du vieux marquis, et de l'entendre lui crier d'une voix sévère :

—Tu n'as pas le droit de rentrer ici! Va-l'en!... Après m'avoir jadis menti dans tes serments de fidélité, d'honneur, oses-tu bien de nouveau mentir au respect que l'on doit aux morts, en présentant au inonde abusé un lils qui n'est pas le nôIre? Va-l'en! Dieu est juste. Il a étendu la main sur la mère, comme je l'avais étendue sur l'épouse! Va-t'en! Tu n'as pas le droit d'être riche, d'être heureuse !

Boislleuri, froid et sceptique comme les gens dont l'or est la seule pensée, avait à peine remarqué le trouble de sa maîtresse , tout ravi qu'il se sentait d'avoir conservé , grâce à son adresse, la position heureuse — et qui pouvait devenir brillante — qu'il avait occupée jusque-là. Le souvenir du défunt ne tourmentait guère l'intendant. Son bonheur se souciait peu de la veille et n'appréhendait point de lendemain. Voilà ce qui le rendait alerie et joyeux, en faisant admirer dans ses moindres détails ,'à $on madré, le marquis Léopold de Bracy, les splendeurs de l'hôtel.

Pour Léopold , c'était plutôt de la surprise que de la joie qu'il éprouvait sous ces lambris brillanls d'or, au milieu de ces salons grandioses, au|irès de ces meubles splendides. Gène, contraint dans les habits de villequ'on lui avait fait revêtir pendant le voyage, — je prie le lecteur de ne point prendre le mol gi^nc dans son acception purement physique, ce qui prêterait peut-être à la plaisanterie : les vêtements du vrai Léopold semblaient avoir été pris, au contraire, sur la mesure du faux marquis — le ci-devant paysan se disait qu'il lui serait peut-être bien diflicile de jouer son lôle avec talent. Il comprenait qu'il ne sutiit pas d'avoir de rintelligeiice et de l'ambition pour se métamorphoser subitement de villageois en gentilhoiiiiiie; et, elVrayé par ses propres rétlexions, il se demandait encore, si ce ri'Vi' qui avait si bien débulé ne s'achèverait point, bientôt, faute de sa part, de n'avoir pas bien su dormir.

Boisfieuri, indilférent, peut-éire à dessein, aux émotions de la marquise, s'aperçut fort bien de l'in-

qiiiéliido (le Léopold. Qui! M""= Oc Bi'.icy éprouvât du ri'morris, de lu terreur même en paicourantcel li(Mel qu'une ruse criiuinclle lui conservait, cela deviit arriver, et noire inlendaiit avait Irop de bon sens pour ne point laisser au lemps seul le soin dapaiser CCS uiuruiures do la consiience et du cœur. — L'habitude et l'oubli valent mieux en pareil cas que les périodes les mieux arrondies. — Mais Léopold semblait tioubb'', incerlain, atirisléau iiionierit d'entier en scène. Boislleuri, eu homme babile, devaii mettre tous ses eiïorts à annihiler aussitôt ces mauvaises disi>ositions.

—Eh bien! mon cher monsieur Léopold, s'érriat-il, comme il se Irouvidt seul avec le jeune homme dans un .--alon dont une des portes donnait sur une chambre à couclur où la marquise s'était retirée, eh bien ! que dites-vuus de ces richesses? Espériez-vous mieux que vous n'avez trouvé? Tout ceci vous appartient. Vous avais-je trompé en'vous disant que vos rêves les plus ambitieux seraientsurpassés?

Léopold hésitait à répondre.

—Parlez ! (larlez sans crainte, reprit Boislleuri en s'asseyant sur un divan de damas soie et or auprès de Léopold; personne ne peut nous entendre, et nous avons le loisir, une dernière fois, avant de cuniinuer résoiûment notre roule, de jeler un regard sur le passé. Parlez donc, parlez haut; exprimez voiro pensée tout entière. Vous avez dû lemarquer que 11' domestique n'est point nombreux ici. A la mort du marquis, à l'exception du concierge et de sa femme, de braves paysans très-lourds et trèsniais, j'ai renvoyé tout le monde. Je présumai^ que M"'- de Bracy negarderait pas à son service'desgens qui en pouvaient trop savoir; et je me félicite d'iiuiani plus de cette inspiration après les événemeiiisqui ont eu lieu.

Dites-moi donc fianchement ce qui cause ces vilains plis que j'aperçois sur votre front? Jusqu'à piésent tout a é;é siir de? rouletli's. Le baron de îlorièrevous .a limité, vous l'avez vu, comme il convenait, en cousin dont on veul se (aiie un ami; vous avi z leçii d'une très-noble façon ses complimi.'Uts. De quoi vous préoccupez-vous donc matiilenani ? Le plus fort est fait, l'avenir est à nous !

Léopold secoua la lête.

—J'ai peur , dit-il , qu'en dépit de toute ma bonne volon é, mes allures et mes manières ne trahissent mon oiisjine.

— Allons donc! Vous avez les mains un peu rudes, ifuiiizi! jours d'ol.siveté et de pailums vuus les adoucJronl; votre teint est hàlé, cela n'étoimera personne, les voyageurs ont l'habilude de ne jioint redouler le sokil ; d'ailleurs, en peu de temps aussi, l'air de Paris se chargera du soin de vous enlever VI s irop riches couleurs. Liilin , vous n'êtes pas à l'iiise dans voire nouveau co.^luuie, un peu d'habitude et quelques leçons d'un uiaitre à danser vous dimi erout le sans façon qui vous manque.

l'A puis, rappelez-vous que nous avons plus de U'iiips qu'il ne nous en faut pour opérer conipléieiiieni noiiv métamorphose! iM"i''de Bracy ne ncevra lnisniiiie de l'hiver; et, à l'i'xemple de madame \oiii' mère, vous avez le droit de ne reuirerdans le ineiide que lorsqui; vous serez bien sur devons.

— Mais, repartit Léopold, ces parules de M. de Molière, s'écriani qu'il me reconnaissait foit bien, ne viiusoni-elles point fait tieuibler, Boislleuri?

— Du tout! car, riar un hasard étrange, votre yilivsiouomie e>t douée, enelfit, de quelque analogie'avec celle de Léopold, liusqu'il «oint du collège |iour suivie sa mère: nous avons déjà rem;irqué, iiiailame la maïquise et moi, cette iiuriicularité, et V. us allez pouvoir vous eu c nvnucre par vousméine. Venez! nous poivuiis entier dans celle cbaiiibre , où M^e de Biacy est depuis quelques heures. Je me doute de ce qui la relie.ni ainsi Juin

de nous, et je ne crois pas qu'il y ait d'indiscrétion à la déranger un moment.

Bnislleuri, tout en parlant, avait frappé à la porte de la pièce désignée, puis, sans attendre du réponse, il avait ouvert celte porte et se disposait i entrer, en invitant d'un signe Léopold à le suivre.

Léopold obéit.

Mine (Je Bracy retourna la tête à l'entrée de nos deux persiinnagi.'S; mais elle ne quitta pas sa posture : elle était agenouilléiî sur un fiuteuil, en face d'unportraitappenduàla muraille, auchevetd'un lit.

La marquise était très-pàle. On voyait qu'elle avait beaucoup pleuré.

—Pardonnez-nous, madame, fit Boislleuri à voix basse, de vous troubler dans quelque saint devoir. J'ai mal pris mon temps, je le vois, mais je désirais montrer cette peinture à monsieur... N est-il pas vrai que ce portrait pourraii, avoir été le sien lorsque monsieur n'avait que quatorze ou (luinzeans?

La marquise , avec un effort visible , reporta ses yeux du portrait de son enfant à celui qui devait le remplacer, et, malgré sa douleur, elle ne put s'empèclier de contempler ce dernier avec une sorte d'admiralion mêlée de surprise.

C'est qu'en effet le paysan lui rappelait son fils... elle l'avait remarqué à première vue, sans oser s'appesiinlir sur celle ressemblance, maislA, en face de ce portrait, lasimilitudeétait si extraordinaire, qu'il y avait lieu de s'étonner au plus haut point.

Cliristian-Lénpold était grand et mince. Ses yeux noirs, aux sourcils régiibèrement arqués, avaient une expression lieieet bienveillante tout à l.i fois. Sun nez élaii droit, sa bouche fraîche et gracieuse, une lorét de cheveux bruns ombrageaient son front élevé.

Le véritable Léopold avait été tel que nous venons de ilèpeiniire le jeune Breton... Son portrait, qui datait de six ans, pouvait donc très-bien rappefr les traits du paysan, six années auparavant. Seulement, et en faisant mentalement celle distinction, la marquise essuya une larme. A la beauté de Léopold de Biacy se loignaienl une grâce et une linesse exquises... et Clirisiian-Léopold n'était que beau .. c'était la statue du gladiateur vue après celle de rAnliiioûs. '

M'-" de Bracy était retombée .«ans proférer une parole dans l'espèce d'engouidissemint où Boislleuii l'avait surprise en ariivapt près d'elle.

Boislleuri et Léopold se retirèrent frappés de respect pour celle douleur prolonde.

— Maintenant, êtes-vous rassuré, demanda l'inteiidanl au jeune homme quand ils se trouvèrent de nouveau seuls. Vous le voyez, non-seulement on vous lecoiinait après vous avoir vu enfanl, mais eniore le peu de personnes que M""' la marquise a tréquenlées dans ses voyagis, seront aussi, grâce à cette bienheureuse ressemblance, très- éloignées, si le ha; ard vous les faisait i enconlrer, de nier votre idenlilé. Au reste, Mm^ de Bracy a été presque partout et ne s'est arrêtée nulle part pendant ses six ans d'exil. Nous n'avons donc presque rien à redouter du côté des élrangers... Tout va bieni tout ira toujours bun ! De la confiance et de l'audace l Avec ces deux talismans, on vient à bout de tout... m ■ • • ■

Ce qu'avait prévu Boisfleuri arriva. La contrainte éprouvée par M""" de Biacy, lors de sa rciostallalion à l'hùtei, se dissipa peu à peu. Sa maison, montée par les soins de son intendant, sur un pied grau-diose, retrouva son ancienne splendeur, sinon encore son animation. La belle veuve avait essuyé ses larmes et cuirassé son cœur contre les souvenirs. Fidèle à sa parole, elle continuait de vivre éloignée du monde, maisilétailfacile de prévoirqu'avec l'hiver qui s'écoul.iit, disparaîtraient, en même temps que ses vêtements de deuil, ses sombres projets de réclusion.

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Léopold, de son côlé, faisnil de rapidi>s prof■r^s dans le métier do seignnir. Guidé par l'inteiid.iiit et par M"" de Bracy, le nouveau marquis s'était, en qnilquep semaines, misait courant de ces niillu et une minuties dont se compose la manière d'être ilos Rcnsdu monde. Il savait fijainlenant marcher, saluer, manger, porter son chapeau, caus(!r sans rien dire, fumer son havane, faire le nœud de sa cravate, etc., etc., etc 11 montait fort bien à cheval et commençait à tenir passablcm(>nt un lleunt. lîoislleuri s'était spécialeirient chargé du soin de le dresser dans l'art du l'escrime, et Léoiiold consaciaii, chaque matin, deux heures à ci s leçons; entin l'ex-pay^an était ditvenu un geiitilhouime très-digne de tourner au l'on, surtout si fou voulait se rappeler qu'il avait passé, à sa sortie du collège, six longues années éloigné de Paris.

Tout en se prêtant (ie la sorte aux exigences de sa position, Léopold ne négligrail pas les inlérèis de Christian. Chaque mois il envoyaii à Catherine Kernels le quartier de la rente de six raille francs qu'il lui avait allouée. Tous les quinze jours encore il écrivait à la vieille paysanne une relation qu'il improvisait, de sa conduite, de ses occupations. Une parente de Boislleuri recevait, croyant ne rendre qu'un léger service à un ami de rinteudani, ces lettres adressées à M. Christian Kernels; Caiherine croyait sou fils heureux, attaché à qui Ique grand personnage, et elle accepiait avec reconnaissance et sans chercher à en découvrir la source, ces bienfaits qu'elle avait ordre, du reste, de ne point iiivulguer dans toute leur étendue. Cependant elle le disait souvent à Christian: toute riche qu'elle se voyait, elle n'en était pas moins tri>te. Les soins d'une bonne voisine qui avait consenti à vivre avec elle, ne pouvaient remplacer la présence et l'amitié d'un fils.

Léopold soupirait en lisant ces passages des lettres de Catherine. Coninieelle, au sein de sa nouvelle fortune, il ne se trunvait pas aussi heiiicux qu'elle le pensait et qu'il s'y était atiendu lui-même. Depuis qu'il habitait Pans, un souvenir chéri et ciuel à la fois éiait venu se joindre à son chagrin d'être séparé de sa mère ; il songeait à Louise... à Louise, que le paysan avait laissée s'éloigner de lui, parce qu'il était ambitieux... à Louise, qui était atout jamais perdue pour le marquis.

Catherine avait adressé à son fils une lettre de la jeune lille. Louise travaillait toujours chez une des meilleures couturières de Paris... Li'opold n'avait qu'à vouloir poui eue auprès de Louise... mais il ne devait pas vouloir... il lui fallait rester sourd aux prières de la jeune fille, qui le croyait toujours à Saint -Yvry, et se désolait de ne point lecevoude ses nouvelles; il avait même enjoint à Catherine, pour des raisons particulières, avail-il dit, de ne répondre qu'à la dernièie extrémité à Louise et d'une manière évasive, sur son départ pour Paris.

(Jn le voit, outre les dangers acceptés en prenant l'emploi degrand seigneur! le paysan, dans smi élan irrélléchi, avait cnnipté sans les soucis dont il devait payer sa richesse el ses honneurs d'empiunt.

Cependant le temps avait marché. Trois mois .s'étaient p.issés depiiisipril avait quitté Samt-Yvry. Léopiild de liiacy clan en mesure de se présenter dignemeni partout, lioislleiiri dégagea son élève de ses lisières; la marquise encouragea son fils; le baron de Morière pressa son cousin, et le jeune marquis .se décida enfin à làire ses débuts dans le monde. Il avait pleuré trois mois la perte de son père... c'était plus i|ue convenahie : il passait pour un fils pieux, il fallai'. à présent qu'il se conduisit en gentilhomme de race.

Le baron de Morière, dont les preuves de l'attachement qu'il avait voué à Léopold, s'étaient bornées jusque-là à des visites !\ l'iH'iIel et à quelques promenades au bois, s'offrit comme mentor de son

jeune cousin. Le marquis était un vrai sauvage, un delaware, un huron... Il causait coiiiamment des beautés de l'Italie, de la Susse, de fAngle'erre ou lie l'Allemagne, mais il diilingiiait h peine son hou l'vnril de^ Italiens du boulevard Beauin.irchai<... De .Murière entama résulùiueiit l'éducation pari sienne de, Léopold. En trois seinaines il le uni au CMurant des théâtres, des meilleurs restaurant ^ de Paris, et lui lit lier connaissance avec une foule de lions des plus distingués.

Pour achever de civiliser notre marquis, il lui faillit une maiiiesse. De Morière s'occupa sérieusement de iiieilre son paient à mène de faire un choix digue de son rang et de sa fortune.

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